‹ Œuvres de CapefigueChapitre 87 sur 165 · GUERRE CONTRE LES COUTES ET CHATELAINS DU PARISIS · texte numérisé non relu

GUERRE CONTRE LES COUTES ET CHATELAINS DU PARISIS

Montmorency. — Luzarche.— Beaumont. — Clermont. — Monifori-rAmaury.— Cor Dell. — Brie-Corole-Roherl. — Pillage de» féodaux contre le» églises. — Protection de I.ouii le Groi.— Répression contre les tires châtelains du duché de France.— Les comtes Buchardus,— Roussy, — Montaigu,— Moollhéry.

La vieille cité de Paris , au onzième siècle , élail entourée de châtellenies féodales; lorsque le clerc ou le bourgeois, traversant les petits ponts sur Seine, s’acheminait vers la campagne, il était exposé à mille pilleries; se tournait-il vers Sainte- Geneviève , au midi des murailles, ou vers Saint-

(1) Je regrette vivement qu’un travail spécial n’ait pas été fait «or la féodalité du Parisis. Dom Félibieo l'avait commencé; il est déplorable de voir que l’bistoire des environs de Paris ail été livrée à des plumes sans intelligence, comme celle de M. Dulaurc. Il y avait là sujet pour des recherches toutes colorées par l’époque féodale. Sur les premières années de Louis VI, comparez Orderic Vital,

Denis au nord , ou bien encore vers le mont des Martyrs, si célèbre, il trouvait partout des châteaux crénelés, formidable demeure des seigneurs. Aussi loin que l’œil pouvait aller, on voyait s’élancer des tours hautes comme les géants des chansons de Geste, ici sur des rochers entourés de rivières ou d’étangs, là ait milieu de vastes forêts. Ces châteaux, dispersés sur le territoire, obéissaient à des sires féodaux , fiers hommes d’armes et qui arboraient leurs gonfanons à dix lieues tout autour de la cité (I).

Le pays du Parisis était rempli de dures carrières de plâtre ou de pierre ; les prairies s’étendaient verdoyantes tout auprès des rivières de Seine et de Marne ; des bois touffus , des forêts profondes coupaient ce territoire où l’on voyait des accidents, des rochers de granit qu’on aurait dit transportés par la main des fées. Dans celte terre si accidentée les féodaux avaient choisi les endroits les plus inaccessibles pour élever leurs manoirs fortifiés ; l’enceinte de ces châteaux était peu étendue ; ils se composaient alors de quatre tours carrées , selon la forme romaine et byzantine; au centre de la muraille principale était une porte ou poterne gar nie de fer, tellement dure qu’elle était plus inexpugnable que la muraille même (2). Quand le château couronnait un rocher, on n’y montait qu’à travers un escalier taillé au vif comme une échelle de pierre . et suffisant pour le passage d’un seul chevalier ou d’un seul archer. Si la tour s'élevait au milieu d’une plaine , alors des étangs empoissonnés , de larges fossés pleins d’eau , environnaient le nid de pierre des hommes d’armes ; un pontlevis avec de lourdes chaînes était dressé à la moindre menace de guerre , ou si le cornet retentissant faisait entendre un bruissement sinistre dans la campagne. Il y avait double château : l’un s’élevait au ciel : l’autre se plongeait dans les ténèbres ; les vieilles églises avaient eu leurs catacombes pour abriter les catéchumènes et les martyrs dans les temps de la persécution ; la féodalité avait ses souterrains , aussi taillés dans le roc profond ; jamais la lumière du jour n’y pénétrait, et plus d’une fois, lorsqu’à la lueur de la poix ou de la lampe on jetait un regard effrayé sur ces longues voûtes, on entendait le gémissement des captifs et le bruit des lourdes chaînes, vieilles traditions qui font frissonner encore , lorsque dans les fouilles de ruines on ren-

liv. m, et Sdcer , f'Ua Ludovic, n, cap. u et ut.

(9) J'ai visilé en France, en Espagne, en Allemagne, en Italie la plupart des vestiges des vieux châteaux, car j’aime ces ruines on le Yent siffle ; tous soûl â peu près bâtis sur un plan commun. Le P. Monifaucon en a reproduit plusieurs dans ses belles recherches. Monument* de la Monarchie française, tom. i*.

UUGUES CAI* ET. — 1100-1104.

contre quelques débris «le squelette avec l'anneau de fer rouillé par le temps.

Tous les environs de Paris étaient peuplés de ces châtellenies ; au nord , tout à côté de Saint- Denis en France , s’élevait Montmorency «lont on salue encore la tour secouée par le temps; plus au nord , Heaumont-sur-Oise , dont le sire était si redoutable et toujours en dispute avec le châtelain «le Clermont. A droite, sur la route, vous voyiez s’élever les créneaux de l.uzarche, si redoutable aux habitants de Gonesse! l.uzarche, noble manoir aux tours noircies ! ex press km «les vieux âges de chevalerie et de grande noblesse , lu fais contraste .! avec ce Charaplâlreux aux embellissements maniérés qui se ressentent «le la double juiverie «lu parlement et «les finances. Un peu plus loin s'élevait la tour de Gournay-sur-Marne , aussi redoutable aux pauvres moines «le Champigny que l.uzarche l’était aux farinieis de Gonesse; puis Brie-comle-Hobert, la nourrice des comtes féodaux «le Champagne , le berceau de la grande chevalerie dans la famille champenoise. Ensuite la châtellenie de Corheil; Corbeil-sur-l’Essone avec sa vieille église du onzième siècle et le toml»eau du comte couché sur les dalles (1). Voici la tour «le la Ferlé; ses vieux sires sont éteints au profit «l«* quelques familles nouvelles de robe et «le finances ; car, au lieu de ces braves comtes «pii avaient conquis leurs châteaux à coups de lances , il arriva plus lar«l une invasion de parlementaires et «le financiers dans les fiefs «les environs de Paris. Quel pauvre temps que celui-là! l’argent et la chicane vinrent tacher le blason des hommes de bataille qui offraient leurs poitrines à la mort. Ainsi le corbeau vint croasser dans le noble nid «lu faucon (2). A Elaraprs cl à Dourdnn , c’était maison royale comme à Rambouillet la grarnle forêt ; et tout à côté vous aviez Monlforl-I’Aruaury. Vous «lirai- je l’histoire «les comtes de Moufort , qui acquirent plus tard une si grande gloire dans les croisades du Midi contre les Albigeois (3)? Par Mantes on approchait «le Normandie sous des ducs indépendants qui n’étaient plus «lans la mouvance dtp rois du Parisis.

Chacune de ces châtellenies était située presqu’à côté d’une cathédrale ou d’un monastère dont elle était la terreur. I*es moines de Saint Denis voyaient

(1) Les pci îles églises des environs de Paris, sans en excepter celles de Viocenncs, de Boulogne, méritent la plus grande attention historique, Foyes l'admirable travail de dom Félibies sur le diocèse de Paris, tom. i*r.

(à) Aux dix-septième et dix-huitième siècles, la plupart des familles de robes, la noblesse de procureurs et de traitants achetèrent les châteaux des enviions de Paris; les nobles gentilshommes *e ruinaient parleur prodigalité aventureuse; mais les parlementaires, avares de leurs huches,

avec effroi les gonfanons des sires de Montmorency pendre sur les hautes tours ; abbés et sires étaient perpétuellement en dispute pour une terre , pour une manse ou pour un serf. Hélas ! les cathédrales de Senlis et de Beauvais , avec lenrs reüipiaires , n’avaient-rllrs pas à trembler «levant l«*s châtelains «le Luzarrbe , «le Reaumont et de Glermonl ? F.t la sainte ahhaye de Pontoise , comment pouvait-elle se défendre contre les sires de l’Isle-Adam , de la race des Ruebardus «le Monlmorency? Si l’on traversait la Marne pour se rapprocher de la Brie, dites-nous , patnrrs moines de Melun ou «lu vieux Corbed , tout ce que vous aviez à souffrir «fes sires d’Arpajon et de Boissy Saint l^éger ! vous , pauvres solitaires de Sainlr-Genevièvedes Rois; vous, serfs et manants «le l.onjumcau et de Palaiseau ; vous , chanoines d’Étampes, étiez-vous jamais en repos quaml les sir«*s «le Mérévil, de Fonlenoy-le-Vicomte, «le Montlbéry faisaient entendre leurs cors à travers la campagne fleurie ou la forêt solitaire (4)?

Partout s’était donc établie lu lutte entre la féo- «lalité et l'Église , cuire la tour carrée «les sires et le clocher des cathédrales. Dans crtle guerre longue et intestine, les rois avaient toujours pris le parti de l'Église; ils étaient les avoués féodaux de la plupart des grandes cathédrales ; les abbés et les clercs recouraient à eux ; quand un sire châtelain menaçait la cathédrale du voisinage, elle s’empressait «l’écrire au roi son protecteur : «pie de Chartres existent pour implorer la commisération du suzerain ! que d'épltres |>our appeler les lances du roi au soutien de la clergie! Ne fallait-il pas défendre les églises , le laboureur et les pauvres , comme le «lit Sugcr (5) ? Voici d’abord Adam , abbé de Saint- Denis ; il réclame aille et protection contre le sire Bucbaril, seigneur de Montmorency ; ils en étaient venus aux armes , les campagnes étaient brûlées par des hommes de guerre farouches qui vinrent jusqu'au pied de Montmartre. Sur la plainte de l’abbé , le roi somma Buchard devant la cour suzeraine au château de Poissy ; Buchard à U longue barbe fut condamné à restituer les terres réclamées par l’abbé de Saiut-Denis; mais qu'importait à un féodal fougueux le jugement de la cour? Il résista , continua ses ravages , s’emparant des terres de l’abbaye ; il fallut le réprimer, et voici comment

acquéraient Bâville, Champlâlrcux, et le* meilleur* fief* de la vicomté du Paris!*.

(3) y oyez mon Philippe- Auguste.

(4} Consultez, sur cette longue lutte des féodaux et des églises, le CartulairedePabbé de Camps, ad anu. 1070, 1 1SO.

(5) La vie de Louis le Gros par Suger est le monument qui fait le plus exactement connattre les moeurs féodales. ( Voyez Pila Ludovic. FJ, auclor. Suger. Dcciessi , tom. it.)

Suger raconte la guerre de Louis le Gros contre le sire de Montmorency : « Le jeune et beau prince porta sur-le-champ ses armes contre lui et contre ses criminels confédérés : Mathieu . comte de Beaumont, et Dreux de Mouchy le Châlel, hommes ardents et belliqueux qu’il avait attirés à son parti. Dévastant les terres de ce même Bûcha rd , renversant de fond en comble les bâtiments d'exploitation et les petits forts, à l'exception du château , Louis désola le pays et le ruina par l'incendie, la famine et le glaive ; de plus . comme les ennemis s'efforçaient de se défendre dans le château , il en forma le siège avec les Français et les Flamands de son oncle Robert et ses propres troupes. Ayant, par ce coup et d'autres semblables, contraint au repentir Buchard humilié , il le courba sous le joug de sa volonté et de son bon p’aisir, et termina, moyennant une pleine satisfaction, la querelle, cause première de ces troubles (1 Menant à Dreux, seigneur de Mouchy le Châlel, Louis l'attaqua en raison de la part qu'il avait prise à celte guerre , d'autres faits encore, et surtout des dommages causés à l'église de Beauvais. Dreux avait quitté son château , mais sans beaucoup s’en éloigner, afin de pouvoir s'y réfugier promptement si la nécessité l'exigeait ; il s'avança, suivi d'une troupe d’archers et d'arbalétriers, à la rencontre du prince; mais le jeune guerrier, fondant sur lui, l'accabla si bien par la force des armes, qu’il ne lui laissa pas la faculté de fuir et de rentrer dans son château sans s'y voir poursuivi, se précipitant vers la porte au milieu des gens de Dreux et avec eux ; ce vigoureux champion, d’une rare habileté à manier l'épée , reçut et porta mille coups, parvint au centre même du château, ne s’en laissa pas repousser, et ne se relira qu'après l'avoir entièrement consumé par les flammes jusqu'aux fortifications extérieures de la tour, avec ce qu’il contenait d'approvisionnements en tous genres. » Ainsi fut finie la guerre contrele sire Buchard , le dévastateur des fiefs de Saint-Denis, tout à côté des lies de la Seine aux belles prairies verdoyantes ! Le sire de Montmorency et ses confédérés furent contraints à l’hommage (2).

Accourez, brave prince, héritier de la couronne, au secours de l'église d'Orléans ; le sire de Me An, du nom de Léon , noble homme et vassal de l'évêque d'Orléans, avait secoué le joug de l'Église et s’était emparé de nombreuse* châtellenies. Comment supporter de tels outrages? la mitre d’or de l’abbé serait-elle brisée par le fougueux homme d’armes? Noble prince de France, venez au secours de l'abbé

(1) Liiez la chronique de Saint-Denis, ad ann. 1105.

(S, Susta. f ila Ludovic. Fi, cap. il.

(3) Sucra , Fila Ludovic. Fi , cap. vi. Foyex aussi lei

et de la cathédrale dont vous êtes chanoine, comme le roi Robert votre aïeul ! •< Louis accourut à la tête d'une forte armée , dompta Léon, et le contiaignit à se renfermer dans ce même château avec beaucoup des siens. Le château pris, Léon s'efforça de se défendre dans une église voisine de sa demeure et qu'il avait fortifiée. Mais le fort fut subjugué par un plus fort que lui; Léon se vit accablé par une telle nuée de flèches et de traits enflammés, qu’il ne put résister. Il ne fut pas seul victime de l’excommunication qu’il avait encourue depuis longtemps, car Ireaucotip d’autres , au nombre de près «le soixante, se précipitèrent avec lui du haut de la tour qui surmontait la flamme, et percés par le fer des lances dirigées contre eux et des flèches qu’on leur décochait , ils exhalèrent leur dernier soupir, et rendirent douloureusement aux enfers leurs âmes criminelles (3). »

A présent c'est l’église de Reims qui demande aide. Connaissez-vous Ebble de Roussy et son fils Guichard? savez-vous bien que ces pillards mécréants ont menacé de brûler l'église de Reims, la cathédrale des Gaules? Quel fougucu» baron que ce seigneur de quelques terres agrestes et pelées ! rien ne l'arrêtait néanmoins, et, à la manière des rois, il allait ici là porter les armes ; on le vil courir en pèlerinage en Espagne pour combattre les Sarrasins, et conquérir fiefs en Aragon et en Castille ; puis , à son retour, tout fier de ses exploits , il menaça de briser les portes de l’église de Reims. « Les plaintes les plus lamentables contre cet homme si redoutable par sa bravoure , mais si criminel , avaient été portées cent fois au seigneur roi Philippe, et tout récemment deux ou trois fois à son fils; celui-ci, dans son indignation, réunit une petite armée à peine composée de sept cents chevaliers, mais tous choisis parmi les plus nobles des grands de la France; il marche en toute hâte vers Reims, venge en moins de deux mois, par des combats sans cesse renouvelés, les torts faits anciennement aux églises , ravage les terres du tyran et de ses complices, et porte partout la désolation et l’incendie ; justice bien louable qui faisait que ceux qui pillaient étaient pillés à leur tour, et que ceux qui tourmentaient étaient pareillement ou même plus durement tourmentés. Telle était l'animosité du seigneur prince et de ses soldats, que, tant qu’ils furent dans le pays, ils ne prirent aucun repos, et qu’à l’exception du dimanche et du très -saint sixième jour de la semaine, à peine s’en passa-t-il un seul sans qu'ils en vinssent aux mains avec l’cn-

éclaircUsemenls des Bénédictins sur la chronique de Saint- Denis, art ann. 1105.

c*rtri(.ur.

nemi, qu’ils combattissent avec la lance et Vêpée, ou sans qu'ils vengeassent par la destruction des terres du baron les crimes dont il s'était rendu coupable (1). On eut à lutter là, non-seulement contre Ebble , mais encore contre tous les barons de cette contrée auxquels leurs alliances de famille avec les plus grands d’entre les Lorrains donnaient une troupe renommée par le nombre «le ses combattants. Cependant on mit en avant plusieurs propositions de conciliation ; alors le jeune seigneur Louis, dont des soins divers et des alfaires «l'une haute importance exigeaient impérieusement la présence sur d'autres points «lu royaume , prit conseil des siens, força le tyran d’accorder bonne paix pour les églises, la fit confirmer par la foi du serment, et prit «les otages. C’est ainsi qu’il renvoya Eldde dûment puni et humilié, et remit à un autre temps à prononcer sur ses prétentions à l’égard «le Neuf-Château. »

Le prince Louis le Gros se faisait ainsi le protecteur de l'Église ; le voici maintenant aux (irises avec les féodaux eux-mêmes, et se posant comme médiateur. Mathieu , comte de Beaumont , s’était emparé du château de Luzarche, qui était fief de Hugues de Clermont. C’était ainsi guerre de féodal «à féodal, de comte à comte. Pourquoi Hugues ne baissait-il pas fièrement la lance pour combattre le sire de Beaumont? II était vieux et le cœur lui manqua ; il préféra donc recourir à son suzerain ; il vint à la cour, et dit è Louis le jeune homme : •■J’aime mieux, très-cher seigneur, que lu reprennes toute ma terre, puisque je la tiens de toi , que de voir le comte de Beaumont s’en rendre maître, et je désire mourir s'il faut qu'il m’en dépouille (2). »» Touché jusqu’au fond du cœur «le sa lamentable infortune, le jeune prince lui tend la main , promet de le servir, et le renvoie comblé de joie et d’espérance. Cette espérance n’est pas déçue : sur-le-champ partent en toute hâte des messagers qui vont trouver le comte, lui enjoignent, de la part du protecteur de Hugues , de remettre ce dernier en la possession habituelle du bien dont il était si étrangement dépouillé, et ordonnent que tous deux vknnent ensuite à la cour du prince plaider et soutenir leurs droits (3). Le comte ayant refusé d’obéir, le défenseur de son adversaire s’empresse d’en tirer vengeance, rassemble une armée considérable, vole contre le rebelle, attaque le château, le presse tantôt par le fer, tantôt par le feu , s’en rend maître

(1) Scd.n , Fila Ludovic. FJ, cap. v, avec le* noie» de* Bénédictins sur la statistique du Parisis.

(2) Scuta, Fila Ludovic. FI, cap. m.

(5) Comparez ainsi arec IcCariulaire «le l'abbé »* C*»r3, ad ann. 1105.

(4} Chronique de Saint-Denis, ad ann. 1105. f.’cit tou

après plusieurs combats, place dans la tour même une forte garnison d’hommes d'armes, et, comme il l’avait promis, la rend à Hugues après l’avoir ainsi mise en état de défense.

Voici une autre chronique féodale: écoutez, vous tous qui aimez les vieilles histoires de châtellenie ! Il y avait au pays de Laon un très-fort château nommé Monlaigu; il était la demeure de Thomas de Marie, pire que le loup le plus cruel, car il se précipitait de droite et de gauche , et dévorait jusqu’aux entrailles du peuple. Qu’importe cela, puisqu’il était fort et imlomptable! Il avait pour adversaire Kngnerrnnd de Boves , noble aussi , qui fit confédération et pacte pour dompter le fougueux Thomas «le Marie. Enguerrand de Boves voulut prendre cette bêle fauve «lans son nid même; il s'entend avec Ebble de Roussy pour entourer le château de Montaigu ; ils placent des pieux et «les bouleaux les uns sur les autres , de sorte qu’il n’y avait plus qu’un côté par où l’on pouvait sortir de Montaigu. Cette issue suffit à Thomas de Marie; il se précipite en dehors de sa châtellenie, brise les palissades, et s'établit dans le camp même d’Knguerrand de Boves (4); puis, com .ie une nombreuse chevalerie l’entoure de nouveau , Thomas de Marie vient demander secours à son suzerain en sa cour de Poissy. Le suzerain aimait ces recours à sa juridiction, elle constatait sa puissance et son droit. Bien en prit à Thomas de Marie, car immédiatement Louis le Gros partit pour délivrer le château «le Montaigu ; sa chevalerie galope dans la plaine , on entend la terre trembler sous les pas des nobles coursiers. Lejeune sire est aux prises avec Enguerrand de Boves ; il le dompte , et avec lui Ebble de Roussy et Hugues le Blanc , ses compagnons de bataille. Thomas «le Marie fil hommage, et le roi acquit ainsi une belle seigneurie !

C elait une terrible tour que celle de Monllhéry! elle était convoitée par le roi Philippe et son fils Louis. Le sire de Monllhéry, du nom de Milon , n’avait qu'une seule fille, et il la donna à Philippe le Second , issu du sang royal , le frère pulnc «le Louis le Gros. De cette manière , Monllhéry tombait par mariage aux princes, « Ils s'en réjouirent, dit Suger, comme si on leur eût arraché une paille de l’œil (5), ou qu’on eût brisé des barrières qui les tenaient enfermés. Nous avofis entendu, en effet, le père de Louis dire à son fils : « Allons, enfant « Louis , sois attentif à bien conserver cette tour

jour* lz lourcc la plu* curieuse pour l'histoire du Parisi*.

(5) S eu en. Fila Ludovic. Fl , cap. vm. CooWHcx toujours, pour la topographie de ces demeure* féodale*, le» savant s ootc* ajoutée* par le* Bénédictin*. Collect. Galt. Hislor., lom. xi et jr.i.

a formidable , d’où sont parties des relations qui u m’ont presque fait vieillir, ainsi que des ruses et « des fraudes criminelles quàne in’ont jamais permis « d’obtenir une bonne paix et un repos assuré. * En effet, les maîtres de ce château , par leur infidélité , rendaient les fidèles infidèles, et les infidèles trèsinfidèles ; ils savaient , de loin comme da près, réunir ces hommes perlides, et faisaient si bien qu'il ne se passait rien de mal dans le royaume qu'avec leur assentiment et leur concours. Comme d'ailleurs le territoire de Paris était entouré, du côté du fleuve de la Seine, par Corbeil , à moitié chemin de .Mont- Ihéry, et à droite par Châteaufort, il en résultait un tel embarras et un tel désordre dans les communications entre les habitants de Paris et ceux d’Orléans , qu'à moins de faire route en grande troupe, ceux-ci ne pouvaient aller chez ceux-là , ni ceux-là chez ceux-ci que sous le bon plaisir de ces perfides. Mais le mariage dont on a parlé fit tomber cette barrière, et rendit l'accès facile entre les deu x villes. <■

ilonllbéry et Château fort étaient donc bien redoutables, ainsi que Rocbeforl dans les environs d'Orléans; car, pour gagner les sires de ces deux châteaux et les mettre dans les intérêts de la couronne, Philippe Irr fut obligé de confier à Gui l'administration de l’État, afin qu'il ne pillât plus les pèlerins et pauvres seigneurs. Il fit de Gui son sénéchal. Quel royaume! quel pouvoir! » La mutuelle intimité du sénéchal et des princes s’accrut à ce point que le fils, le seigneur Louis, consentit à recevoir solennellement en mariage la fille de ce même Gui , quoiqu'elle ne fût pas encore nubile ; mais celte A delais, qu’il avait acceptée pour fiancée, il ne l’eut point pour épouse ; avant que l’union ne se consommât (1), l'empêchement pour cause de parenté fut opposé au mariage et le fit rompre après quelques années. Celte amitié subsista si bien pendant trois ans, que le père et le fils avaient en Gui une confiance sans bornes. »

Voilà doue quelle était la royauté même dans le Pariais, terres environnantes de Paris en Plie ; que de peines, que de soins pour mettre un peu d’ordre, un peu d'obéissance dans le territoire à quelques lieues de la cité ! quelle pauvre souveraineté que celle qui lutte ici avec une tour, là avec un château fortifié , avec un comte ou avec un arrière-vassal! Est-ce. là le suzerain des Francs? est-ce là le roi tel que son pouvoir s’étendit après Philippe- Auguste surtout (8)? On gagnait jour par jour un fief, on abaissait un seigneur indomptable ,

(1) Chronique de 9aint-D«ni», ad ann. 1105, et Soqrr, /'Ua Ludovic. PI. C’eit le ménie texte ; le» grande» chroniques de Saint-Denis ont ajouté très-peu de chose au travail de Soger, cap. vin.

(3) C'eat tous le rapport de» acquisition» de droit» et

on défendait une église violemment attaquée par un féodal hautain. Il n'y avait aucun droit, aucune puissance incontestée ; l'office du roi était de lutter et de combattre pour acquérir terre ou donation (3). Le pèlerinage de la terre sainte avait favorisé l'accroissement de celte police et de la suzeraineté royale ; tout ce qui était puissant visitait la Palestine; l’attention était toute portée sur l’Orient, il ne restait plus que quelques seigneurs turbulents , sans force morale , et qui n’avaient pas salué la prédication d’Urbain II et de Pierre l’Ermite, ('.es comtes, ces châleluius, quelle puissance d'ariues pouvaient-ils avoir , eux qui n’avaient pas voulu suivre les pèlerins dans la croisade? Le roi Philippe Irr et son fils Louis le Gros profitèrent doue de cet abaissement de la petite féodalité; le suzerain avait besoin de dompter les châtelains des environs de Paris , cl il réussit dans celle œuvre de police. Triste séjour pour les pauvres habitants et bourgeois, pour le clerc, le laboureur et le serf, que ces terres du Parisis, car celte forêt île créneaux et de tours qui ceignait la cité à dix limes à la ronde était pleine de mécréants ou de sires vagabonds! Digne prince , l’enfant du roi Philippe, le noble Louis le Gros, abaissa les gouftinons de toutes ces seigneuries, et il fit un peu respecter la suzeraineté des rois francs dans le territoire de Paris en Pile !

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