SÉJOUR DES FRANCS ET DES FÉODAUX A CONSTANTINOPLE
L’empereur Alexis.— ÀnneComnèoe.— Récil de V Alcxlade. —Première excursion de# Francs »ur le* cèle* de Bilhynic. — Désordre et défaite. — Arrivée de» grands féodaux à Constantinople. — Entrevue avec Alexis. — Hugues de France. — Godefroy. — Üobénoond. — Le comte de Toulouse. — Combat devant Constantinople. — Hommage des croisés. — Lettre du comte de Bloïs sur le séjour des hommes d'armes à Constantinople.
Lorsque les comtes féodaux , à la tète de leur milice de fer, débordaient sur Constantinople,
terres du royaume que le Cartulairc de l'ahhé os C*rm offre de l’intérét. Voyez Règne de Louis le Gros, cart. 2.
(3) Voir mon travail sur Philippe- Auguste, et le comparer avec le Carlulaire de l’abbé db Caifs, ad ann. 1095, ad ann. 1108. ^ »,
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l’empereur Alexis jetait ses regards inquiets sur cet effrayant orage. Tous les officiers du palais envoyés dans les provinces à la rencontre des chefs barbares , rapportaient l'aspect sauvage de ces féodaux couverts de leur armure noircie (1) : ils disaient la haute stature des cavaliers, la fierté de leurs regards pleins de feu , la ferme altitude des archers à l’abri de leurs boucliers et l’arbalète en main , arme terrible; ils décrivaient la force des chevaux de Lorraine ou de Normandie aux crins roux et épais; combien les rangs étaient pressés de lances! quelles étaient les paroles hautaines des barbares ! Chose inouïe pour les papas pacifiques de Constantinople, les clercs et les moines latins maniaient l'épée et le glaive : on avait vu des prêtres l’arc en main comme de farouches guerriers ! Ces rapports circulaient parmi les officiers du palais et parmi le peuple plein de surprise et d’inquiétude.
L’empereur Alexis avait vu le danger de cette irruption subite et presque sauvage ; prince d’une haute dextérité politique, il apercevait la faute qu’il avait commise en attirant par trop grandes masses les Francs sur son territoire (2). Ces hommes indomptables de Normandie, de Champagne ou de Lorraine , à l’aspect des immenses richesses de Constantinople avec ses palais de marbre et ses églises dorées , allaient-ils rester paisibles spectateurs? Et si leur enthousiasme les appelait à délivrer le saint sépulcre, une ambition plus matérielle n'allait-elle pas les appeler à la conquête de Constantinople, la merveille qui resplendissait sur le Bosphore? Le cœur devait s’épanouir à l’idée de tant de richesses (5) ! Alexis ordonna comme une précau* lion indispensable les préparatifs d’une grande défense militaire; il concentra dans son palais les soldats auxiliaires de l’empire ; les portes de bois de cyprès aux gonds d’airain furent fermées ; les murailles cl les tours se garnirent de balistes et de machines de guerre , comme pour soutenir un siège; toutes les forces impériales furent confiées à Nicéphore Brienne, d’une grâce toute personnelle et d'une brillante illustration de naissance, ce prince qu’Anne Comnène appelle son César (4), car il lui était destiné pour époux (S).
Anne Comnène avait treize ans à peine lorsqu'elle vil les premiers gonfanons des féodaux francs apparaître dans l’empire (C). Sa vive imagination de
(1) Le plus curieux des récits sur le séjour des croisés à Constantinople se trouve dans VAhxiade, liv. x. Consultez l'édition de DrcxstB et ses admirables notes dans la Byzantine.
(S) Les lettres d'Alexis au comte de Flandre ont été rapportées chap. xxviii.
(S) Al ai ri d'Aix, liv. h.
(4) Tfrt» Alexiade, liv. x.
jeune fille fut profondément frappée par les dangers de son père , et il faut lire dans VA /exfade les réflexions tour à tour pleines de mépris et de fierté , de terreur et d'orgueil qu’excite dans l’âme de la fille d’Alexis l'approche de ces hommes à l’aspect terrible qui venaient des contrées d'Oeeident. Dans son enthousiasme pour la belle langue d'Homère , elle s'excuse plus d’une fois « d’être obligée de rappeler des noms d’une prononciation si dure. Le divin chantre d’Ilion a écrit lui-même des phrases incultes pour la plus grande exactitude de son récit ; il a cité des peuples barbares dans une langue barbare. » C’est à l’occasion du pèlerinage de Pierre l’Ermite qu’Anne Comnène parle pour la première fois de l’invasion des Francs dans les provinces de l’empire. Celle fatale nouvelle arriva au palais du Bosphore quand l’empereur Alexis venait de vaincre les Comans et de les soumettre autour d’Andrinople; Alexis faisait creuser un canal à Ni comédie pour le dessèchement des marais et l’écoulement des eaux qui croupissaient stagnantes dans de vastes plaines : les traditions de l’administration romaine avaient survécu, et Constantinople imitait la ville éternelle. Les empereurs de Byzance avaient succédé aux Césars de Rome ; d'immenses richesses de civilisation subsistaient dans les palais du Bosphore (7) ; les merveilles des arts s’y groupaient comme dans le grand dépêt de la vieille Grèce et de Rome Impériale; Constantinople, digne fille d’Athènes, en réunissait les chefs-d’œuvre dans sa vaste enceinte tourcllée. * Ati milieu des soins de son empire, dit Anne Comnène, l’empereur Alexis eut à subir cette furieuse inondation ; les Francs étaient conduits par Pierre l’Ermite; ils étaient aussi nombreux que le sable et que les étoiles du firmament; on les voyait passer de toutes parts comme des ruisseaux qui se joignent pour faire un grand fleuve : cette inondation était précédée d’une armée de sauterelles qui , par une rencontre fort surprenante , épargnèrent le blé et infectèrent les vignes , ce que certaines personnes adonnées à de superstitieuses observations prirent pour un présage que les armes des Francs devaient épargner les chrétiens et ae tourner contre les infidèles adonnés au vin cl sujets à l'ivrognerie (8). Celte multitude innombrable arrivait en Lombardie par bandes séparées , les uns devant et les autres après,
(5i A /exlad. r liv. x.
(0) Anne Comnène était née le I** décembre 1085, et on était alors en 1030-1097.
(7) F'oyez ilaDsPtictTAS la description de Constantinople. J’ai cité dans Philippe- Auguste l'admirable fragment conservé par Fabrictus. Bibtioth. Grac., fora, vi , |>ag. 4M. Quelle érudition que celle de lincangc et deFabricm» f
(8) silexiadr.Uv. x.ct DtrcASov, FamK. Byzantin., t. vil.
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et ils passaient le trajet de même. Mais ce qui est le plus surprenant, c'est que chaque bande cloit précédée par ces troupes de sauterelles, ce qui, ayant été remarqué plus d'une fois, fut cause que l’on dit qu'elles étaient comme les précurseurs «les Français. Quand l'empereur sut qu'il y eu avait déjà un grand nombre qui avaient passé la mer, il envoya quelques capitaines aux environs de Durazzo et d'Aulone , avec ordre d'établir des marchés pour fournir «les vivres aux troupes, et «le les empêcher de piller. Il envoya aussi des personnes «pii savaient la langue latine , pour apaiser les différends qui pourraient naître (I). »
Celait à l'aide «les secours de l’empereur «pie Pierre l’Ermite , en effet . et ses pèlerins s'étaient avancés vers Constantinople. Un se rappelle «pie les compagnons «le Gauthier sans avoir, peuple franc et vagabond, s'elaient campes autour de Constantinople en attendant les moyens de passage. Ils étaient là dans un peu «l'aisance et beaucoup d'oisiveté; l'empereur leur envoyait «le temps à autre quelques boisseaux de la petite monnaie de tarlarons ! Le peuple était impatient de passer le Bosphore, car il restait enthousiaste pour l'idée qui lui avait fait prendre les armes (2). En vain Alexis conseillait aux chefs d'attendre les fortes armées «le féodaux; la multitude, toujours audacieuse, insista : de petits navires furent fournis par l’empereur; Pierre l'Ermite et Gauthier sans avoir, suivis de leurs ardents compagnons, de tout ce peuple errant qui avait quitté les villages de Norman«lir et de Champagne, débarquèrent près des montagnes qui couvrent Nicomédic, hélas! si loin des clochers d’Europe ! Ils s’établirent au petit port de Civilot ; là tout leur fut fourni généreusement pur l'empereur; des bateaux à rames et à voiles traversaient sans cesse le Bosphore et leur apportaient des vivres en abondance. Le système de l'empereur était évidemment de coloniser les Francs dans les provinces asiati«pic$ «le l'empire et «le leur donner des terres, comme il avait fait pour les autres barbares, les Bulgares, les Warenges, les Pelscheneges. Alexis, avec un empressement généreux , satisfaisait à tous les caprices des chefs «le ces multitudes ; il leur conseillait sagement de demeurer là et d’y attendre les forces réunies «l'Occident. Que pourrait, en effet, une multitude désordonnée? Le* pèlerins francs y restèrent deux mois; mais l'ardeur «les combats avait saisi l’imagination de cette multitude , l'oisiveté la fatiguait ; les pèlerins se répandirent en masses sur
(1) Alexiadt' , liv. x. ch. vi.
(2) Ai.ir.n r s* Vu, liv. I".
(5) Ibid.
(4> Albert d'Aix «Mitre seul dans «le grand» détail» sur celle rro.»ade«Jr« pèlerin» de l'autre côté du Bosphore , Rohérl le
le territoire «le Nicée , enlevant ici là les moutons , les brebis à ces populations de Turcomans qui campaient jtis«|uc sur le rivage (3). L’ermite Pierre n’etait plus maître «l'uni* multitude rêvant le pillage et h complète sur les inthlèles. De jeunes hommes francs ou allcmamls se répandirent dans les provinces qui environnent Nicée ; ils y venaient par troupes avec bannières dressées , à la couleur rouge comme le feu , pour s'emparer «les I neufs et des brebis qui paissaient dans la plaine; ils coururent assiéger un eliàtiMii crénelé à trois milles «le Nicée, où pendait l'étendard «le Soliman et la queue de cheval larlare, signe de suzeraineté pour les Seljioukides : les Turcs prirent les armes; on pillait leurs troupeaux et leurs tentes! S«dimau convoqua dans les plaines «lu Khorasnn et de la Romanie toute la race lartare campée autour des villes grecques à la manière nomade (4), les pèlerins furent à leur tour attaqués, et l'on entendit partout les cris de guerre «les enfants «lu prophète. Il y eut un premier massacre de trois mille Allemands . jeunes hommes imprudents pris «lu vin recueilli aux belles vignes du Bosphore : pour les venger, tout le peuple chrétien se leva! Les pèlerins s'étaient réunis en tumulte autour de Renaud «le Breis. de Foucher d'Orléans, «le Gauthier sans avoir, leurs chefs; ils demandèrent qu'on march.1t en avant pour repousser les mécréants ennemis «les chrétiens : fallait-il laisser «les frères « gorgés sans vengeance? Godefroy Burel, l’homme de la multitude , rhevalier sans terre et sans fief, leur dit «|u'il les trouvait bien timides de ne pas « venger les chrétiens morts dans les combats! h Tout était confusion dans le camp; Pierre l'Ermite était à Constantinople , et d'ailleurs l'influence de sa parole s'affaiblissait, il était trop calme, trop | publique avec l'empereur. Le peuple se mil tumultueusement en marche avec une indicible ardeur pour venger ses frères ; les cornets, les trompettes et hticcioes firent retentir le signal de la guerre; on se réunit , on s'excita ; puis les pèlerins , bannière s déployées . se précipitèrent dans les campagnes «pii environnent Nicée. Que de malheurs (réprouvèrent pas ces hommes enthousiastes ! Les Turcs coururent impétueusement contre eux et les entourèrent ; en vain Gauthier sans avoir, Foucher d’Orléans, se battirent en vrais digues chevaliers; ils succombèrent percés «le flèches , d’autres se sauvèrent dans les bois (3) ; il y eut d'indignes trahisons, et le peuple, «pii exagère toujours les accusations de perfidie, imputa à quelques-uns de
Moine en |«arle à peine. I.cs chronique» orientale» ne ditcoi rien encore »ur le» pèlerin* chrétien», / oyez le* extrait» latins drdorn Bcrtherean, traduit» p.irM.Rcinaud. Bibtioth. fin Crois., iota. il.
(5; Ai.Br.ht d'Ai\, liv. i*1.— Bohiki if Moïse , liv. t«* .
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scs chefs, à l’cmpcrcur Alexis, n Renaud de Breis surtout , les malheurs qui les avaient accablés. Les Turcomans se précipitèrent sur les chrétiens, s’emparèrent des jeunes filles et des jeunes garçons pour les réduire à l'esclavage sous leurs tentes nomades ; tout le reste fut massacré; et plus lard, avec leurs ossements , on bâtit une ville des morts , une nëcropolis blanchâtre comme le sépulcre (I)! Un petit nombre de pèlerins se sauvèrent dans Civitot, et il fallut que Pierre l’Ermite implorât la pitié de l'empereur Alexis pour protéger les débris de l'innombrable armée du peuple chrétien.
Ce fut au milieu de ces tristes funérailles que les chefs féodaux arrivèrent successivement à Constantinople. Dès que l’on vit ces bannières déployées , ces hommes de haute et forte stature, ces rangs pressés des chevaliers de Normandie ou de Flandre , les officiers de l’empire s'aperçurent qu’il ne s'agissait plus d’un peuple tumultueux de pèlerins, mais d’une armée régulière et fortement constituée. La politique d’Alexis avait été, lors de la croisade de Pierre l'Ermite, de s’emparer «lu chef, de dominer l’homme de la parole ; et l’ermite Pierre s’était fait en quelque sorte le vassal de l’empereur Alexis; il ne quittait point son palais, il était l’intermédiaire pour porter les ordres et les secours aux pèlerins «pii campaient au delà du bras de Saint-Georges. L'empereur voulut suivre la même politique à l’égard de ces chefs barbares accourus en armes vers Constantinople. La coutume féodale de l'hommage «'ommeriçnil à s'établir dans le droit public des Francs; l’homme lige devenait comme le défenseur du suzerain; se soumettant à l'obéissance filiale, il était considéré comme déloyal , sans cœur et sans énergie, s’il luanipiait aux engagements pris avec son suzerain. D’un autre côté, les coutumes impériales reconnaissaient «les formes «l’adoption , sorte de filiation mysli«|ue entre l’empereur et ceux «fui recevaient la robe de pourpre dans les cérémonies du palais (2). La pensée d'Alexis fut d’attirer à luj les chefs des Francs par la double cérémonie d’hommage et d’adoption ; ainsi il disposerait d’eux . il pourrait les envoyer bannières déployées contre les populations nomades et tartares campées «lans les vieilles provinces asiatiques «le l’empire , cl il leur donnerait des terres, des villes, de manière à les coloniser comme un obstacle et une barrière aux
(1) Sur (oui 1rs mal heurt des croisés, consoliez Klcavgk, note sur V AtexiaJc, pag. 5Ü0-560. Tudebode, le ualf chroniqueur, donne aussi quelques details sur les souffrances des pauvres pèlerins; Anne Comnène se sert de celle figure, tnw Kûiwvôf, pour exprimer la forme de cet amas d'ossements. Monlis instar extiterit cum sublimi allifudinc. Dttcange traduit aioO le texte de I ' AlexUtdc.
f 2) L'immense Ducangc est entré dans de granits détails
invasions des Turcs. Alexis montra dans cette crise difficile une certaine prévoyance et une grande habileté; il avait devant lui des chefs barbares, au caractère violent, aux mœurs indomptables ; il ne voulait point les combattre, car ils étaient chrétiens, et de plus ils pouvaient lui servir d’auxiliaires contre les conquêtes envahissantes des Turcs. Il avait bien des méfiances à apaiser, bien des ambitions;! satisfaire, et l’empereur se montra l’un des princes les plus capables de conduire un mouvement si difficile à diriger. Anne Comnène a décrit avec pompe l’ordre successif dans lequel les chefs des barbares, les comtes francs, arrivèrent à Constantinople. Le premier des chefs dont l’empereur apprit le débarquement à Durazzo fut Hugues de Vermandois, le propre frère du roi des Francs. La fille d’Alexis dit qu’il était extraordinairement enflé «le sa vanité, et qu'il écrivit à son départ une épllre fort dure au césar, sans respect pour la pourpre impériale. « Sachez, empereur, lui manda le barbare, sachez que je suis le roi des rois , et It; plus grand qui soit sous le ciel ; il est donc juste que vous veniez me recevoir avec les honneurs qui sont dus à l'éminence de ina dignité (3). >* Quand l'empereur lut cette lettre , il écrivit à Jean , fils d’Isaac Strbaslocralor, qui était alors à Durazzo , et à Nicolas Alaurocatacalon , qui commandait la flotte dans le même lieu. Il dit à l'un «l’observer l’arrivée du prince de France et de lui en donner avis, et à l'autre de veiller incessamment , de peur d’être surpris. Lorsque Hugues fut aux côtes de Lombardie, d envoya vingt-quatre chevaliers couverts de cuirasses d’airain et de cuissards , à Jean , gouverneur «le Durazzo. Quand ils furent devant lui , ils lui dirent : u Sachez, duc, que Hugues, notre raailre, est près d'arriver ici , après avoir pris l’étendard de saint Pierre à Rome; il est chef de toutes les armées des Français; préparez-vous donc à le recevoir d’une manière convenable à sa qualité, et allczdui rendre les honneurs qu’il mérite. » Cependant Hugues étant parti «le Rome et s 'étant embarqué à Bary pour passer en lllyric, il fut attaqué par une furieuse tempête qui fit périr la plus grande partie de ses vaisseaux , de ses matelots et de ses soldats , et qui jelîi son navire à demi brisé contre un lieu nomme Palus et Durazzo. S’étant sauvé de la sorte, il fut rencontré par deux de ceux «juc le gouverneur
snrla forme de celte adoption ( Dissertation sur Joinville). Cet admirable «avant a disserté sur tous tes points de l’histoire. NicmionE Baitstuos, liv. ii, dit que l’adoption ne se faisait que par semblant de la loi, pixp1 Voir liv. H-, chap. xxxv iii.
(8) kkI ipxnyb* vow
fT^aTiv/Karo; iitxvTQç Alcxhulc, liv. x).IUic\3GE, Dissertation sur Joinville, pag. 315.
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de Durazzo avait envoyé» pour épier son arrivée, qui lui dirent (I) : « Le gouverneur vous attend avec impatience et souhaite avec passion de vous voir. » Hugues ayant demandé un cheval , un de ces deux hommes descendit du sien et le lui donna. Jean lui fit de grands honneurs , et , après avoir appris de lui les circonstances de son naufrage . il voulut le consoler de celte disgrâce par l’espérance d’un avenir plus heureux ; il lui fit aussi un festin fort magnifique et le traita avec beaucoup de respect, quoiqu’il ne lui laissât pas une entière liberté. Il donna aussitôt à l'empereur avis de son arrivée. L'empereur envoya Bucéphore, officier «le son palais, pour l’amener de Durazzo à Constantinople, non par le droit chemin , mais par I'hilippopolis. de peur de trouver d’autres troupes barbares. Alexis le reçut très-honorablement, lui fit de riches présents , et lui persuada de lui prêter le serment de fidélité en la manière que les Bomains ont accoutumé de le faire (2), L’hommage que Hugues, comte de Vermandois, frère du roi des Francs, adressait à l'emprreur Alexis, était un exemple de vasselagc que devaient suivre les autres chefs de la croisade. Alexis l’avait attiré auprès de lui pour obtenir ce premier acte de soumission , et il mettait une grande importance à le recevoir comme vassal de l’empire (3).
Hugues de Vermandois n'était pas le plus redoutable ni le plus barbare de ces chefs qui venaient de l’Occident. C’étaient surtout le féodal Godefroy des Ardennes et le ruse Bohémond qu'il fallait amener à une soumission pleine et entière. Godefroy arrivait avec sa troupe germanique et ses Lorrains à travers les terres sauvages de la Bulgarie; il avait la fierté des comtes; comment l'abaisser à faire hommage à l’empereur , dont la foi était si douteuse? Ce Bohémond avec ses chefs normands, si souvent victorieux des Grecs, comment l’attirer à l’obéissance envers l’empire? Le nom de Godefroy avait déjà retenti à Constantinople ; on savait qu’il arrivait avec dix mille chevaliers et soixante et dix mille hommes de pied, archers armés d'arbalètes, tous à l’abri des atteintes de la flèche tartare par leurs énormes boucliers de fer et de peaux de boeufs , comme les héros d’Homère (4). On faisait d'épomantables descriptions de leurs armures, « et surtout d’un arc (dit Anne Cornnène) d’une fabrique inconnue aux Grecs et à l’usage des barbares. Ce n’est pas en attirant la corde avec la
(1) Anne Cornnène avoue cependant la grande naissance de llugue*, tir/evcla, liv. X.
(9) Atcxlade, liv. x, chap. vu cl vm.
(3) Anne Comnènc parle de l'étendard de saint Pierre et de la visite de Hugues de Vermandois A Home, *Avaiaê;S,«tvo{
main droite cl en repoussant l’arc avec la gauche que l’on emploie ce terrible instrument ; celui qui s’en sert se couche h la renverse, et , appuyant les deux pieds sur le demi-cercle, il tire la corde avec les deux mains; au milieu de la corde il y a un tuyau en forme de demi-cylindre , de la grosseur d’un trait; on met dedans des traits fort courts et garnis de fer; lorsqu’on lâche la cordc, le trait part avec une impétuosité contre laquelle il n’y a rien qui soit à l’épreuve; il ne perce pas seulement un bouclier, il traverse une cuirasse et un homme de part en part ; on dit même qu’il rompt des statues de bronze, et que, quanti les murailles des villes et des forteresses sont fort épaisses, il enfonce dedans si avant qu’on ne le voit plus ; quand quelqu’un en est frappé, il est plus tôt mort qu’il n’a senti le coup: l’invention de eetle machine semble tout à fait digne de la malice des démons (5). » La description que fait Anne Cornnène de l'arme terrible des Francs , l'arbalète normande et flamande, indique l’impression profonde qu'avait faite sur son esprit l’aspect guerrier des barbares ; on considérait leurs bras comme invincibles; leurs corps couverts de cuirasses paraissaient gigantesques ; leurs casques surmontés d’une plume flottante relevaient leur stature , et Anne Cornnène compare sans cesse ces populations d’Occidentaux géants de l’antiquité , aux fabuleuses créations de l'Odyssée.
Hugues le comte avait prêté serment de féauté à l'empereur Alexis, mais Hugues n’était qu’un féodal isole; quoique d’une illustre origine, il n’était point à la tête d’une gronde armée de barons et de chevaliers; on l’avait recueilli comme un pauvre naufragé sur le rivage de Durazzo. L’empereur voyait donc, je le repète, s’approcher avec plus d’effroi le farouche Godefroy avtc sa race de Lorraine et de Germanie. Quels étaient ces hommes à la forte stature? quelle était leur origine? quels élaient leurs desseins ? Cependant les banderoles flottantes de Godefroy et des comtes se déployèrent sous les murs de Constantinople ; on pouvait les voir campées sur les rives du Bosphore; du haut des tours, les Grecs, comme les héros de Troie, pouvaient désigner les blasons , les couleurs , les signes de guerre (6). L’empereur Alexis avait semé çà et là des troupes d'arbalétriers et d’archers pour surveiller les mouvements des barbares ; les machines étaient préparées sur le haut des murailles comme s’il agissait de soutenir
àïtd’Pw/ttjç tou er/ioutHrpou uxuaiav, Alexhule,
llf. X.
(4) Mcxiad., liv. x.
(5) Ibid., cbap. vin.
(0) Ibid.
HÜGDES CAPET. — 1090-1097.
un siège. Les Francs et les Germains se répandirent à leur tour dans la campagne, ravageant tout pour se procurer des vivre»; les palais de marbre qui se miraient dans les eaux du Bosphore furent détruits; les cyprès , les sycomores, les bosquets de roses et d’oranger» tombèrent sous la hache d’armes des barbares, qui vinrent insulter même les portes d'airain de Constantinople.
Les bruits les plus étranges circulaient sous la tente des Francs ; on disait que le comte Hugues de Vermandois était captif dans le palais , cl que l’empereur préparait des embûches contre les pèlerins. Tous les malheurs on les imputait à la mauvaise fui des Grecs : en vain une entrevue eut lieu pour s’expliquer; la colère des Francs éclatant en mille injures, ils menacèrent d'escalader les murailles et d'assiéger la ville (1). Les comtes étaient excités à cette résolution vigoureuse par les conseils de Bohémond et des Normands d'Italie. Le fils ruse de Guiscard avait écrit à Godefroy l’indomptable : « Bohémond , prince très-riche de Sicile et de Calabre, te prie de ne point te réconcilier avec l’empereur, de te retirer vers les villes de Bulgarie, Andrinople et Philippopolis , cl d’y passer la saison de l’hiver, certain qu’au commencement du mois de mars le même Bohémond marchera à ton secours avec toutes ses troupes pour attaquer cet empereur et envahir son royaume. » Ce conseil était bon ; Constantinople était une si belle proie! d trouva plus d'un approbateur parmi les comtes ; les ravages continuèrent dans les fertiles campagnes autour de Constantinople: Alexis patienta beaucoup, car il craignait de se heurter contre ces nuées de Francs, de Provençaux et de Germains (3). «Mais, dit Anne Comnène , quand il vit que les Francs ne voulaient point de paix , et qu'ils commençaient l’attaque , il commanda à Nicéphore, mon époux, de monter sur les murailles et de tirer sur eux , de telle sorte néanmoins qu’on leur fit plus de peur que de mal. Il se prépara en même temps à une sortie, et rangea les gens de guerre proche de la porte de Saint- Romain : chaque soldat qui avait une lance était entre deux autres qui avaient des boucliers ; audevant de ceux-ci il y en avait de fort adroits à tirer de l’arc , qui avaient ordre de viser aux chevaux plutôt qu’aux hommes, tant pour épargner le sang chrétien que pour réprimer la fierté hautaine des Francs. Ils obéirent â cet ordre , cl ne laissèrent pas néanmoins de blesser et de tuer un grand noru-
(1) Albert d'Aix, liv. it. Comparez avec Raoul deCaez, chap. v à viii.
(*) Il faut rapprocher la vcriion grecque de ce* événement! écrite par Anne Comnène, Alexiade , liv. x, de la version germanique d'Amt rt i»*Aix. liv. **, et le récil normand de Raoul de ('.av.*, chap. v à vin.
bre de Francs : mon césar était au haut des tours avec les plus adroits; ils avaient tons des arcs fort justes ; ils étaient tous jeunes, et avaient tous autant de valeur que le Teucer d’Homère. Le césar ne ressemblait pas à ces Grecs si vantés par le poète, qui, pour se servir de leur arc , liraient la corde jusqu’à l’estomac, comme s’ils eussent été à la chasse ; il ressemblait plutôt à Apollon et à Hercule, et il lançait comme eux des traits mortels avec un arc immortel : il ne manquait jamais de frapper où il visait , et en ce point il surpassait beaucoup Teucer et Ajax (3). »
Ainsi l’enthousiaste et savante fille d’Alexis rappelait les souvenirs de la vieille Grèce et d'Homère ; elle aimait ces noms classiques. Son césar était Nicéphore Brienne , qui devint depuis son époux ; elle le peint beau et grand , fier et noble. Les images d’Hector et d’Ajax reviennent souvent dans le récit d’Anne Comnène; elle s’est empreinte de ces belles éludes, des modèles de l'antiquité, et lorsque les formes magnifiques de quelques comtes francs s’offrent à ses yeux , elle s’arrête avec complaisance sur la description de ces têtes de barbares au port majestueux ; elle s’y comptait avec admiration (4). Ainsi les filles de la Grèce, habituées à étudier les chefs-d’œuvre d’Apelle et de Phidias , conservaient Tardent amour du beau ! Nicéphore Brienne et les Grecs défendirent vaillamment les murailles , et les flèches pleuraient jusque sur les tentes des pèlerins armés pour la guerre sainte. Qu’allait devenir le but de la croisade? Au lieu de conquérir le saint sépulcre, on s’arrêtait à combattre des chrétiens et à assiéger la ville de Constantin , le prince qui arbora le signe du Christ. On vit donc s’approcher des tentes de Godefroy le comte Hugues de Vermandois , qui vint conseiller aux barons et aux chevaliers de faire hommage à l'empereur. Godefroy. indigné d’abord, lui dit : « Comment as-tu été capable d'une lâcheté aussi infâme que celle de le soumettre à un prince étranger, après être venu ici avec une si puissante armée , et comment oses-tu me proposer une pareille bassesse?» Hugues lui repartit: «Nous eussions fuit plus sagement de demeurer en France et de nous abstenir du bien d’autrui ; mais puisque nous sommes engagés si avant dans une entreprise qui ne peut réussir sans la protection de l’empereur, il vaut mieux condescendre à ses volontés que de nous ruiner par une résistance opiniâtre (S). »
(3) Alexiade, liv. x, chap. ix.
(4) Lcr Normand*, mêlé» au sang italien, étaient magnifique». F oyez la dcicripiion qn’Anne Comnène fait' de Bohémond, Alexladc t liv. xm, chap. ti.
($) Alexladc, iiv. x, chap. ix.
Ces conseils étaient salutaires et fondés sur la connaissance des forces d'Alexis.' "Quelques barons hautains pouvaient rêver la ruine de l'empire grec pour se partager en fiefs ses riches débris; mais était -il sage, dans une vigoureuse expédition contre les mécréants, de laisser dans les sentiments d'inimitié profonde des hommes aussi puissants, aussi rusés que les Grecs? I. 'empire n'était pas sans force militaire, on venait de l’éprouver; il avait à sa solde les bulgares, les Turcopoles, d'origine mélangée grecque et turque , les Petsclicneges . races tartares , archers habiles qui combattaient à la manière nomade et fatiguaient incessamment les ennemis; le feu grégeois brillait les tentes, pénétrait dans les armures de cuir et de fer, et rien ne pouvait en arrêter le désastreux effet. Dans plusieurs combats essayés devant Constantinople par les comtes féodaux , les avantages avaient été de part et d’autre vivement disputés: on n'avait pas fait un pas au delà des faubourgs. Les conseils du comte Hugues de Vermandois furent donc entendus, et Godefroy n'hésilu plus, quoique avec répugnance, à déléguer quelques comtes francs et germaniques chargés de traiter avec l’empereur : selon la coutume, des otages durent être échangés, et l’empereur Alexis, tant il était impatient d’en finir avec ces races «lu Nord , consentit à livrer pour otage Jean , le fils chéri de son cœur, jeune prince, frère d’Anne Comnène, et on le vit, encore adolescent , conduit par un officier du palais, avec ses cheveux noirs et tressés, sa veste étroite, comme s’il était prêt au pugilat, dit Guiberl le chroniqueur dans son rude langage d’Occident (I).
Quand cet enfant eut été salué par les comtes , les principaux féodaux se revêtirent de leur hermine, des bi lles toques qu’ils portaient dans leurs plaids et cours plénières ; ils prirent leurs faucons au poing en signe de paix , et leurs lévriers en laisse ; puis ils abordèrent ainsi le palais de Blaquerne où Alexis tenait sa cour, lui sur le trône d’or, et les officiers du palais prosternés la face contre terre. I.es comtes féodaux s’avancèrent gravement avec leurs vêlements les plus somptueux tout fotlrrés , leurs bottes de daim éperonnées de fer, tandis infé les écuyers lés suivaient , portant leurs caducs et leurs gantelets.1 Alexis, demeura immobile sur son IrMie d'or, salèle presque cachée sous sa liarfe resplendissante tfe pierreries. A mesure qu’un comte s’approchait, l'empereur paraissait plus immobile encore, et louâtes fiers
(1) Comparez Albert d*aix,||v.» ; For en eu «le CiunTi&s, tiv. i«r, ei R 40 il dk Caes , chap. vi cl vu.
(9; Foyez ta heile disMf talion de thicango sur Joinville,
barbares s’agenouillèrent pour rendre l'hommage selon les vieilles coutumes féodales. Godefroy baisa les genoux de l’empereur, mil ses mains dans les siennes, et il reçut sa propre chemise de lin, afin de ne plus faire qu'un de chair et de sang avec Alexis (2) : c'étaient ainsi l'hommage et l’adoption filiale tout à la fois. Quand les trompettes curent retenti à trois reprises sous les longues voûtes de marbre, les eunuques noirs, revêtus de dalmaliques brillantes comme l’or sur l’ébène, jetèrent sur le parvis des boisseaux remplis de monnaies impériales, et chaque comte reçut «les coupes ciselées en pierres précieuses , «les vases d’émeraudes , des croix en diamants , des robes de pourpre si magnifiques qu'ou eût «lit les «lépouillcs de Tyr ou de Ninive chantées par les prophètes.
Ainsi Godefroy le Lorrain devint l'homme lige «le l'empereur ; mais Itahémond , le redoutable ennemi de l'empire, le vainqueur des Grecs à Durazzo , lui qui avait conseillé à la race germanique de s’emparer de Constantinople, accepterait-il l’humiliation «le l'hommage? Bohémond et ses Normands s’avançaient avec Tancrède, l’expression «le la race sauvage et montagnarde, méditant la conquête de Constantinople! Tancrède, comme le faucon, volait de rochers en rochers, et voulait placer son nid sur le palais de Blaqucrne ; il conduisait dix mille chevaliers normands qui portaient la lance haute. Quand ils approchèrent de Constantinople, Godefroy, avec vingt des comtes féodaux des plus sages, des plus expérimentés, marcha au-devant de Bohémond , et pressant sa main dans la sienne , il lui dit : « J’ai reçu ta lettre, mais il est mieux de faire hommage à l’empereur que de le combattre ; c’est l’avis des comtes. » — " Non , répondit Bohémond , tu ne connais pas cet homme rusé , mieux vaut le combattre que de subir ses embûches. » La nuit porta conseil, et les avis du Normand changèrent: les officiers grecs «lu palais portèrent «les lettres pourprées à Bohémond ; Alexis promettait de lui donner au delà d’Antioche une principauté assez vaste pour qu’un homme à cheval ne pût la parcourir qu'en quinze jours en longueur et huit jours on largeur (3). A ces promesses «le conquêtes et «le suzeraineté, Bahémoud ne tint plus de joie ; il se soumit à l'hommage comme Godefroy de Bouillon, tandis que le montagnard, de la |^uil|c , le jeune et bouillant Tancrède, se séparait de sou bel oncle pour ne pas subir l’humiliation de l'hommage aux Grecs; il traversait le détroit pour mépriser les ordres de l'empereur. Depuis , Bohémond devint le vassal
na 32. (.'admirable Ducange a parfaitement distingué toutes les formes de l'adoption.
(a) lu oi t uc Caen, cl Albirt d'A.x, tiv. ii.
CAPtl'ICCE.
intime de l’empire; Alexis le vit à part , le caressa comme un ennemi redoutable , il le combla de prévenances et de richesses; Bohémond sollicita comme une faveur la dignité de grand domestique du palais (1) , le gouvernement entier de Fempire. Alexis lui répondit avec douceur: « Le temps n’est pas loin où je pourrai t’accorder ce que tu me demandes; je le ferai lorsque ta valeur et ta fidélité seront généralement reconnues , et que les récompenses les plus magnifiques te seront déférées par la voix publique. » Bohémond espéra une sorte de mairie de palais qui souriait à son ambition (2).
L’impulsion était ainsi donnée pour tous les féodaux : à mesure qu’un comte arrivait ù Constantinople , il allait au palais pour rendre hommage comme l'avaient fait Hugues de Vermandois, Godefroy et Bohémond, les principaux comtes de l’expédition (l’Orient. C était toujours avec une suite nombreuse, dans toutes les pompes des cérémonies orientales , que cet hommage avait lieu : on baisait les genoux de l’empereur avec line déférence respectueuse. Quelquefois aussi des scènes de hauteur et de fierté venaient rompre ces spectacles de soumission et d’hommage, humiliants pour le baronnage. Il y avait parmi les chevaliers que conduisait au devoir féodal le comte de Flandre , un homme de haute stature, tout couvert de cottes de mailles, l'épée au côte ; il était de race franque ; ou le nommait Robert, seigneur peut-être de quelques inanses de terre dans le Parisis , fier et hautain comme tout le baronnage qui environnait Paris. Le comte munta quelques marches couvertes de soie, et s'assit avec hardiesse sur le trùne de l'empereur; Alexis ne dit mol, mais il rougit de résignation. Alors Baudouin de Bourg s'approcha du comte de Parisis et lui «lit :
« Il ne l'appartient pas de le mettre à celte place , c’est un honneur qui n’est fait à personne ; comme lu es dans ce pays, il faut en respecter les lois. » Le féodal ne répondit rien, mais il murmura: w Voilà un beau monarque pour être seul assis lorsque tant de nobles comtes sont debout ! » L’empereur suivit le mouvement de ses lèvres, et il demanda à un clerc de l’Église romaine ce que disait cet homme hautain ; et comme on lui répéta les paroles insolentes du comte , il garda le silence, mais ne l’oublia pas. Alors Alexis s’approcha du barbare: «Qui es-tu donc?» lui dit-il. — « Je suis
(1) Alcxiadc, liv. x, chap. XI.
(2) Raoul de Caen ne dit rien de cette tollicilalion de Bohéinoud , elle blessait la fierté nationale du chroniqueur. Voyez chap. iv à x.
(3) Le comte se du lui -même, ♦pxy/oj tiBotpot rüv tir/im*.
(4) C’c»i Anne Corouènc qui rapporte celte insolence du comte fianc. ( Voyei l * Alcxiadc, iiv. x.) l.’e*t par con-
Franc , répliqua le féodal , de la plus antique et de la plus pure race (3) : je ne sais qu’une chose ; il y a rn mon pays une église bâtie dans un lieu où se rendent ceux qui souhaitent de signaler leur valeur les armes à la main; là ils font leurs prières à Dieu en attendant qu’il se présente un ennemi, cl j’y suis demeuré longtemps sans que personne ait osé se mesurer contre moi (4). »
C’était un défi de chevalerie ; Alexis se garda de l’accepter, et répondit avec une douceur dissimulée: «< Si tu attendais alors l’occasion de te battre, tu la trouveras au delà de la mer ; j’ai un avisa te donner : ne reste jamais ni à lu tête ni à la queue de l’armée, place-loi au milieu; j’ai une grande expérience de la manière dont les Turcs font la guerre, et je l’assure que c’est la meilleure place qu’on puisse prendre. » Cette insolence de Robert du Parisis n'est point oubliée par Anne Comnène : elle raconte avec une sorte de joie que le barbare mourut dans la première bataille de la croisade (3).
Voici maintenant de plus gais pèlerins : d’abord les Provençaux sons le comte de Saint-Gilles, un peu retardataires, car ils étaient paresseux , pleins de jovialité, s’arrêtant en route pour prendre plaisir et divertissements (6). Le comte de Saint-Gilles acquit une grande renommée de prudence et de courage ; Alexis le prit en confiance ; c'était le seul avec qui il s'abandonnait, caries Provençaux étaient fins, habiles, et se mettaient bien partout. Anne Comnène dit « qu'Alexis tenait le comte de Saint- Gilles autant au-dessus de la vertu des Français, que le soleil est au-dessus de la clarté des autre* étoiles. » Alexis le manda souvent après le départ des autres barbares , pour sc délasser, dans sa conversation, de la fatigue que celte multitude turbulente lui avait apportée ; il lui déclara les pensées qu’il avait de leur entreprise, cl les défiances qu’il concevait de la conduite de Bohémond , l'exhortant à veiller sur ses actions , à le retenir dans le devoir, et à empêcher sa révolte. A cela le comte de Saint- Gilles répondit : « Bohémond ayant succédé aux tromperies et aux parjures de son père, je m’étonnerais s'il vous gardait la fidelité qu'il vous a jurée. Je ferai néanmoins ce qu’il dépendra de moi pour le porter à tenir son serment (7). « Ce comte de Saint-Gilles tient une grande place dans la croisade ; les chroniques grecques et même les histoires sar-
jecture que les tarants ont dit que ce comte était Robert de Pari».
(5) Cet insolent barbare. Aarivof t!7v®w/*!>os, fut tué i la bataille de Uorylæum, Alcxiadc , liv4 xi. Voyez aussi le» notes de Dixasge.
(0) Il faut suivre dan* Raymond d’Agile» l’itinéraire de» Provençaux en Orient et dans la Syrie. Voyez lit. »«*>
(7) Alcxiadc, liv. x, chap. xi.
nur.IÎES CAPET. — 1097-1108.
rajinoises s’en occupent ; les unes vantent son esprit » les autres sa vaillance (1) ; c’est que la race méridionale était gaie, alerte , et qu’elle avait beaucoup de rapports avec l’Orient ; ne voyait-elle pas le même soleil? n’ëprouvait-clle pas les mêmes sensations vives et ardentes?
A côté du comte de Saint-Gilles on peut aussi placer Etienne , comte de Blois; il fut un des derniers arrivants à Constantinople; accueilli avec bienveillance par l’empereur, seul des croisés il rendit témoignage des bons procédés qu'il avait trouvés à Constantinople. Quand sa lente fut posée sur les rives du Bosphore , il écrivit à Adèle , la noble comtesse sa femme, la magnifique réception qu’on lui avait faite dans le palais de Blaquerne ; Étienne le Cham|>enois avait trouvé inépuisables les munificences de l’empereur ; lui qui vivait dans la cité noircie de Blois , il avait eu le cœur tout épanoui en voyant le Bosphore et ses belles eaux (3). Que pouvait être la Loire ombragée par de sombres forêts, à côté de ces rives riantes où se balançaient l’oranger et le citronnier, les bosquets de jasmin autour des palais de marbre?
Hélas! ces richesses somptueuses faisaient le danger de l’empire d’Alexis; quand les barbares d’Occident , les comtes féodaux , voyaient ces belles murailles, ces merveilles de l’Orient, ils devaient avoir désir de s’emparer de cet empire, et plus d’un de ces paladins qui montaient des chevaux aux larges poitrails, devait menacer dans sa pensée la puissance d’Alexis; tous désiraient sa tiare d'or et son trône d’ivoire , ce trésor assez riche pour verser l'abondance sur des myriades d’hommes. Alexis eut une grande habileté ; 1rs officiers du palais reçurent l’ordre de séparer les croisés les uns des autres; leur marche fut tellement tracée , qu’ils n’arrivèrent à Constantinople qu’épars et séparés. Quand les bannières d’un comte se déployaient sur le Bosphore, l’empereur cherchait à le gagner à sa cause ; il en sollicitait l’hommage par des présents, et comme la foi chevaleresque était inaltérable, ces comtes devenaient ses vassaux fidèles, et ne conjuraient plus contre lui. L’empire micacé pouvait trouver ainsi des auxiliaires au lieu d’ennemis ; on avait l’espoir de coloniser dans l’Asie ces races vaillantes, et d’établir une barrière contre les excursions des Turcs et des populations musulmanes. Alexis opposait barbares contre barbares, selon la vieille coutume des empereurs !
(IJ « Tu as vaincu par l'épée du Messie. O Dieu, quel homme que ce Saint-Gilles! » { Voyez Chronique ducadi Mogtr-cddin ; Extrait des Historiens arabes de M. Reinauâ.)
Mabillon a donné le texte de ces épltres et Chartres,