CHAPITRE XXXV1I
DERNIÈRE ÉPOQUE DU RÈGNE DE PHILIPPE Ier.
Le roi. — Berlrade. — Nouvelle excommunication. — Yves de Chartres.— Les légats.— Séparation de Philippe et de Berlrade. — Repentir et indulgence. — Développement de l'cducutiou de Louis le Gros. — Mort de Philippe Ier. — Sacre du roi Louis. — Ses batailles féodales. — Burchardus de Corbeil , roi des comtes.
La génération active et voyageuse était au grand pèlerinage , la génération pieuse et méditative peuplait les monastères ; il n'existait donc plus , dans la société féodale attachée à la cour et au fief, que des chevaliers sans renommée et des âmes sans énergie. Lorsqu’une idée , une passion préoccupe tout un peuple vivement ému, il ne reste plus eu dehors que des évènements décolorés et des hommes de peu de valeur; l’Iiistoire des barons ((‘Occident n’était plus dans la patrie, elle était tout entière dans le pèlerinage en Palestine ou dans les solitudes des monastères aux déserts (3).
Cependant l’affaire du divorce de Philippe 1er et de Berlrade jetait encore quelque agitation dans la vie du manoir. Philippe 1er vieillissait, mais des feux de ses passions primitives il conservait une ténacité violente de caractère ; le roi avait préservé des ravages du temps les formes grandes et belles de sa stature, il était en tout point proportionné; la maigreur de son visage faisait contraste avec la mine rebondie et le large ventre de Guillaume le Houx , roi d’Angleterre ; naturellement adonné aux plaisirs, .il négligeait les affaires du royaume pour les chasses bruyantes ou les festins somptueux. Les grandes chroniques disent que sa prédilcctiou était pour les hures de sangliers farcies de grives ; le vin d’Orléans faisait scs délices , surtout lorsque la vigne s’était colorée dans le clos de Bcaugrncy. Hélas! si la vie matérielle se prolongeait joyeuse, le roi avait perdu toute sa force morale sur le gouvernement par l’excommunication! Comment un mécréant jeté en dehors de l’Église aurait-il pu exercer le pouvoir réel de roi des Francs sur les clercs et les laïques (4)?
Mxbillo.i, Mus. Ilot., loin, i, pag.2 à 277; comparez aussi Mart. Ampliss. Colt., loin, i, pag. 621.
(3) Préface des Bénédictins , Historiens de France . lom. xiv.
4)/ oyez les reproches d'Yvxs deChartres, Fpistot.il.
On a vu que, pour éviter cette excommunication, Philippe Iw avait consenti à fuir Rerlrade; c’était un sacrifice au-dessus de ses forces, et la séparation était à peine consentie que l’époux et l’épouse se réunirent, comme le dit un vieux chroniqueur. Le vigilant Yves de Chartres, le gardien des lois canoniques , s’en aperçut bientôt, cl il dénonça une fois encore son suzerain comme relaps et excommunié. La messe fut interdite en sa présence, la innison royale fut désertée par les serviteurs les plus fidèles (I), et nul n'osa lui placer la couronne sur la tète dans les fêles de l’Eglise. Cependant Urbain II , le pape de la croisade, n’cxislait plus; les basiliques de Home retentissaient encore des acclamations soudaines pour l'intronisation de Pascal II; et dans celte circonstance d’un changement de pontificat, l’arcbevèque de Tours se hasarda jusqu’à saluer le roi Philippe Ier pour les solennités île Noël , à la l’àque et à la Pentecôte. Au milieu de l’encens qui brûlait dans le sanctuaire, l'archevêque de Reims osa également couronner d’or la tète du prince excommunié (2) : c’était un outrage à l'autorité des pontifes. Yves de Chartres éleva de nouveau sa voix puissante pour rappeler les canons de l’Eglise, et il dénonça à Pascal 11 et à ses légats en France l'infraction que les évêques avaient faite aux lois immenses du catholicisme (3). Y ves de Chartres est le vigilant gardien de l’unité morale contre la brutalité des rots et «les féodaux. Un concile se réunit à Poitiers ; Philippe Ier y fut excommunié pour la troisième fois, l’homme d’armes dut abaisser sa tète devant la crosse pastorale des évêques; et tandis que Guillaume, duc d'Aquitaine, le féodal, disperse dans sa brutalité le concile (1) et fait poursuivre les légats, Philippe lrr se voit contraint d’abandonner Bertrade, car le peuple entier n’obéit plus à la voix du suzerain. Il fallut donc sc soumettre à l’autorité du catholicisme, et Yves de Chartres se hâta d’écrire au nouveau pape Pascal II pour lui annoncer la soumission du roi. « Je déclare à Votre Sainteté que nous nous sommes assemblés , plusieurs évêques des provinces de lt< ims et de Sens, dans la ville de Reaugency, qui est une place de l’évêché d’Orléans; Richard, évêque d’Albane, votre légal, nous y avait invités pour absoudre le roi , comme votre modération l’avait ordonné par ses bulles. Le roi et sa compagne s’y sont trouvés , et ont déclare, ayant la main sur les
(1) DucnMnE, Hist. des cardinaux français, l.u, p. 18.
Ci) Yves de Chartres, Epistoi. 66 et 84.
(3) Comparez avec BafJrici carmina dans Dcr.aisxr. (oui. iv, pag. 276.
f.4> Comparez Dtiiois.ffii/, Ecctfsiast.de Paris , p. 749. — Marlot, Hist. Berne ns. , .lom. •>, pag. 22 2, et Ella Bernard, abbat. dans IHcntMie, tom. iv, pag. Iü7.
saints évangiles, qu'ils étaient prêts à sc séparer l’un de l’autre, et à promettre qu'ils ne se verraient cl ne se parleraient dans la suite qu’en présence de témoins non suspects , jusqu’à ce qu’ils en eussent obtenu la permission de Votre Sainteté. Comme vos lettres portent que l’évêque d’Albane ne devait agir en celte occasion que par le conseil des évêques. il a voulu que cette alfaire dépendit entièrement de nous; et les évêques, conjecturant je ne sais quoi , ont déclaré qu’ils ne voulaient que l’aider dans cette affaire, et qu’ils ne la consommeraient point. Ainsi elle est demeurée indécise, quoique le roi criât qu’on le maltraitait (5). «
t)’élail un engagement solennel, une garantie religieuse que celte séparation jurée sur l’Evangile; le pape pouvait-il alors hésiter à lever les censures et à absoudre le roi? Deux légats parcouraient les terres des Gaules au nom du pape Pascal II (G) : le premier était Richard, évêque d’Albane, l’homme de confiance du pape, celui qui exprimait le mieux scs intérêts. Fuis Pascal II avait revêtu temporairement de la légation romaine Lambert, évêque d’Arras, l'un des prélats qui lui étaient restés fidèles dans l’affaire du divorce. Ce fut dans la cathédrale de Paris en l’Ile que la solennité de l'absolution eut lieu : le roi s’agenouilla devant le maître- au le! , tandis que tous les évêques, la mitre d'or en tète, récitaient les prières de penitence. Le roi dit d’une voix haute et sévère : «= Écoutez, vous, Lambert, évêque «l’Arras , qui représentez ici le pape ; écoulez aussi, vous, archevêques, évêques et autres qui êtes présents. Je, Philippe, roi «les Français, renonce de tout mon cœur, et sans aucun désir «le me rétracter, au péché et habitude charnelle que j'ai eus jusqu'à présent avec Rerlrade , et promets «le n’y plus retomber. Je déclare aussi que je n’aurai plus «l’entretiens ni conversations avec elle qu'en présence «le personnes non suspectes {7). Je promets «le bonne foi «l’observer toutes ces choses comme les lettres du pape h* marquent cl comme vous lYntendez ; ainsi Dieu me soit en aide et ses saiuts Evangiles (8). »
Cet acte d’obéissance et d'abaissement devait satisfaire la souveraineté morale «lu catholicisme; il y avait soumission de l’homme de chair et de batailles; la force ne s’affranchissait plus de la loi morale, et «lès lors h* pouvoir de l’Eglise pouvait se montrer indulgent. Cet esprit sc révèle tlans les
(5) Yves Carwotess., Epistoi. 144.
(0) Hist. universit. Parisiens. , tom. n, p. 14.
(7) Msi sub Icslhnonio personarum minime suspcctarum . IUichessb, tom. tv. pag. 253.
(H) Oeil* formule se trouve dans If Spicii. de d’ vouer s . tome ut, pages 128 et 129. — Gatt. Christ., loinfi il ,
lettres d’Yves de Chartres ; l'évèque impérieux s’elait posé romme l'adversaire le plus absolu du mariage de Philippe 1er avec Berlrade ; ce mariage élail-i! autre chose qu'une grande désobéissance envers l’Église? Mais une fois la soumission faite, c’est l'évêque lui-mème qui sollicite du souverain pontife les dispenses nécessaires pour la validité de l'union royale. « Car il faut condescendre ù la faiblesse de l’homme, écrit-il a Pascal II, et ne pas heurter trop virement les âmes malades (I). *•
Pour arriver à l’absolution , Philippe le roi avait consenti à toutes les pénitences, et comme le catholicisme était la source des affranchissements de peuple, le suzerain promit d’abolir beaucoup de mauvaises coutumes dans les cites. Commune! commune! tel était déjà le cri qui retentissait. I.e roi obtint les solennelles dispenses, il les appelait avec tant d’ardeur et depuis si longtemps! Il se réunit de nouveau à Rerlrade , et on le voit parcourir les terres du domaine avec la reine , et confirmer par un même scel les Chartres «le donations dans les monastères. « Cette année, dit un vieux carlulaire, sont arrivés dans la ville d’Angers, au milieu des ides d’octobre, la lune étant nouvelle, le roi «les Francs, Philippe, avec la reine nommée Bertrade; ifs furent reçus avec honneur et révérence par Foulques le comte et par tous les Angevins , tant clercs que laïques (2). »
A cette epoque, «le grandes pensées «le piété et de remords s’étaient emparées du roi Philippe Ier, Comme tous l«*s féodaux, la repentance et le «lésir de l'ermitage étaient venus après les fougues et les passions de la vie. Philippe Ier, devenu vieux, forma le dessein de se consacrer à la solitude «lans un monastère; c’était l’invariable condition «les hommes d’armes; il écrivit à Hugues, abbé «le Cluny : « Vénérable père, «lites-nous s’il y eut «les rois qui se firent moines. >» L’abbé répond : « N 'hésitez pas longtemps à exécuter ce «lessein pieux : votre existence a été si agitée, il n’est jamais assez tôt pour commencer une meilleure vie; imil«‘z l'exemple de Contran , roi des Français, <|ii i s'abrita dans un monastère; craignez qu’en restant «lans le inonde, la mort n'arrive pour vous comme elle est arrivée pour Guillaume d'Angleterre et Henri d'Allemagne (3). »
C'étaient deux solennels exemples à rappeler aux féodaux «pie la fin de ces deux princes ; ces morts
(1) Payez dans Ul-chemie, lom. v, pag. 233.
(2) a Kodem anno 1100, ut constat ex cartutario Sancti Sico/ai, ejusdem urbis Andegavcnsis , / I idus octobrls , lund novei , ferid quarttl , veuit rex frauda? Phitippus ad dvitatem Andegavam cum reginâ no mi ne Berteaddf recepfusque est à Fulcone comité, n Chron. Andeg. ann. 1100.
rapides, malheureuses, étaient racontées comme à dessein par Hugues, l’abbé de Cluny. Le Roux venait d'être tué naguère dans une chasse broyante, et une main inconnue lui avait décoché une flèche au cœur «lans les solitudes de la forêt (1) : Henri d’Allemagne mourait excommunié et flétri; le Germain , homme «le chair et de sang , la panse pleine «le venaison , l'œil rouge et enflammé «le concupiscrncc et de vin du Rhin, s’était couché dans le sépulcre, «Iclaissé de tous, excommunié, et ne trouvant qu'un manteau pour sa sépulture. Henri avait hlessé l'unité catholique, et fils «le l’Eglise, il s’était pourtant révolté contre elle. Qu’arriva-t-il? CYst «pie le fils leva le glaive contre son père : comme lui, l’impéliu'iix empereur avait déchiré de ses mains les entrailles d<* sa mère l’Eglise. Ainsi le raconlaienlaii moins les chroniques du moyen âge (8).
Ces exemples avaient vivement frappé l’imagination «le Philippe l*r : A la fin «le son règne , il ne gouvernait plus ; sa vie était entière à la piété et A Rerlrade, alors devenue sa chaste épouse selon l’Église. Louis le Gros, son fils aîné, conduisait vigoureusement les batailles «le lances, tandis que le roi des Français vivait dans le repos et la solitu«!«*; il avait renoncé aux armes. Philippe Ier avait cin«| enfants : deux «le sa première femme, la noble Berthe de Hollande, née au pays «les Frisons. Le premier était Louis le Gros; élevé «lans le monastère de Saint -Denis, sa renommée retentissait déjà dans l«*s châteaux du Parisis; et Constance, dont les chroniques ont «lit les beaux cheveux tressés et pendants jusqu'aux pieds. Constance épousa d'abord Hugues, comte «le Champagne, puis elle s’uml à Rohémond «piand il devint prince d’Antioche. Philippe lrr avait eu de Bertrade, l’épouse répudiée, plusieurs enfants : 1° Philippe, comte de Mantes, vigoureux chevalier ; 2" Louis, qui eut le uoiu de Fleuri à cause de ses couleurs rosées : il épousa l'héritière de Nangis; 3° une jeune fille naquit aussi de celle union ; sa destinée fut orientale; elle vécut en Galilée parmi les nobles pèlerins, et mourut à Tripoli après son mariage avec Pons le Provençal, devenu comte «le grands domaines sur le rivage (6).
Ainsi était «lispersée au vent la famille de Philippe I"; la maladie affaiblissait le roi, il se faisait incessamment porter en litière de Paris à Melun ; les médecins et physiciens n’avaient plus aucun espoir de conserver sa vie ; il expira le 29 juil-
(3) D’Acoertï Spidteg., tom. n, pag. 401.
(4j Oroeric Vital, ail ann. 1103.
(5) Bénédictin* , Art de vérifier tes JJàtes, tom. •>,
2* parue, pag. 108, l/einpcrcur Henri IV mourut
le 7 août 1100,
(6) Payez le earlulairc de l'abbé vt Camps, Régne de Philippe 7®r (famille royale).
let 1108 (1), dans le château de Melun, et son corps fut enseveli en l'abbaye de Saint- Benolt-sur-Uoire. Philippe I" était le vrai type féodal. Dans sa jeunesse, livré aux passions brutales, il fui toujours prêt à piller les églises et les monastères; plus tard H se fit ermite et repentant. Guibert de Nogent l’appelle « un homme très-vénal dans les choses de Dieu. » Et en effet, jamais le roi ne s’était fait conscience de vendre les bénéfices et d’imposer les monastères. Tous les féodaux avaient le même caractère ; leur vie sc partageait en deux périodes : la violence et le repentir. Philippe 1er ne se fit point de scrupules ; il extorquait de l’argent des moines, des églises et des communes par les exactions et les impôts ! Il fut pieux chevalier; et comment se fait-il que les chroniques parlèrent à peine de lui? C’est qu’il resta en dehors des grandes idées et du mouvement populaire de ce siècle. Quand l'Église catholique se posait comme la puissance dominante. Philippe I" se faisait excommunier par cette Église. Quand Guillaume le Bâtard conquérait l'Angleterre, Philippe son suzerain, jeune homme plein de feu, restait paisihledansson domaine à guerroyer contre quelques comtes; et enfin, lorsque tout l’Occident se levait pour marcher à la croisade, le roi sc plaçait en dehors de cette immense impulsion populaire. Dès qu’on s'efface ainsi au milieu d’une génération, elle ne prend pas garde à vous, elle vous oublie. La mort de Philippe 1er ne fut donc point un événement dans la sie religieuse ou féodale ; on fit quelques épitaphes pour raconter sa fin et dire scs qualités (2) ; mais le passage d’un règne à un autre était déjà accompli depuis que Philippe s’était soulevé contre lu pensée morale de l’Église, et Louis le Gros exerçait la puissance militaire dans le royaume : un excommunié pouvait-il porter la couronne de roi au front (3) ?
Aussi, au moment de la mort de son père, Louis résolut de se faire sacrer. La tombe se fermait pour le roi le 29 juillet, et le 3 août Louis VI allait en pompe à Orléans pour recevoir la couronne des mains de l'archevêque de Sens , métropolitain, assisté des évêques de Paris , de Meaux , d’Orléans, de Chartres, de Nevers et d’Auxerre, ses suffragants. Pourquoi le sacre n’avait-il pas lieu à Reims? n’était-ce pus une prérogative de la vieille église
(1) Oeit par erreur que des critiques oui flsé sa mort en 1107.
(9) Voici une épitaphe du roi, recueillie par Pelau :
Stplem mllteno centum rlmut ad, te re tecta.
Tuncque sclet annum , Regem tubtltte Phlllppum . Ingrettum mortU dira! mtlU renuenllt , dugutln quarto t orbt rtgnante Calcutta t ,
In ferià dictA ittvcitrl dobmale quart A
(3) Le savaol Main Ilot), dans sa Diplomatique, a fait
de saint Remi ? Des plaintes arrivèrent; il y eut une protestation de l'archevêque de Reims pour préserver les privilèges de son église. Yves, évêque de Chartres , répond à ces plaintes dans une lettre pastorale écrite au souverain pontife. Yves est toujours le grand modérateur des affaires du roi et du pape. >: Si les suzerains des Francs, dit-il , ont eu tant de respect pour l’église de Reims qu'ils ont mieux aimé y recevoir Fonction royale qu’ailleurs, nous ne leur envions pas cet honneur... mais la loi doit être possible, elle doit êlre convenable au temps et au lieu; or elle u’etait pas possible, parce que le sacre du roi ne pouvait être fait sans trouble par un archevêque qui n’est pas encore intronisé. Le lieu et le temps ne convenaient pas non plus , parce que la ville de Reims était en interdit, et qu’on ne pouvait différer le sacre du roi sans mettre le royaume en péril (1). »
El comment d’ailleurs serait-on allé à Reims? comment pouvait-on exposer à mille périls la pauvre royauté de Louis le Gros? C’était déjà beaucoup d’être parvenu jusqu’à Orléans à travers les châtellenies féodales qui dominaient le Pariais. Louis VI ruisselait de sueur dans celle lutte incessante contre les comtes féodaux; il en avait beaucoup vaincu de ces farouches châtelains, mais il en restait encore de puissants et d'indomptables ! Voici d'abord le châtelain de la Fertc- Baudouin ; il se nommait Gui le Roux: quel homme que ce Gui! sa renommée était sinistre pour les pauvres voyageurs ; mais le suzerain se porta avec tant de courage contre les murailles de la Ferle-Buudouin , qu’elles tombèrent devant lui! Maintenant c’est la Hochc-Guyon que vous voyez s’élever sur le promontoire de la Seine; ce château est presque ras à sa surface, car il est creusé dans une roche à pic ; on n’y pénétrait que par une étroite ouverture. Il y avait là d’affreuses chroniques à narrer: Guillaume, le vieux Normand, avait poignardé Gui son neveu pour s’emparer du château ; il n’était pas une dalle de l’escalier féodal qui ne fût teinte de sang; Louis VI assiégea cette roche, il pénétra par le souterrain, et bientôt le comte Guillaume fut précipité dans la Seine , et son cadavre flotta jusqu’à Rouen. Quel spectacle pour les communaux que cette vengeance royale (5)!
A Mantes, à Monllhéry, d’autres seigneurs vivaient
justement observer que Louis VI prenait le titre: fc Louis hit du roi, et par la grâce de Dieu désigné roi des français.* Mabilio* , De re dlplomaticd , lib. vi, n« 170, pag. 504. Dans d’autres Chartres on lit : Anno ab iucarnat. 1105. Fhilippo , Ludovico fiflo ejus, rt gibus Trancorum. — Mautcxis., Mouton. veter tom. it, pag. 43.
(4) Yvu CiRROTsm. , üpi s loi. 114, H. F.,l. xv, p. 144.
(5) Toutes ces ha'.ailles féodales sont racontées dans Suger. (Fila Ludovic. Cross., cbap. x à xxi.)
HUGUES CÀPET. - 1098-1101.
puissants; ils sc révoltent contre le roi, qui occupe sa vie militaire à les assiéger comme naguère il assiégeait la Hoche-Guyon.Vous dirai-je la chronique du château du Puisel, demeure féodale de Hugues, seigneur maudit? Hugues opprimait les pauvres églises. Plus d’une fois, réunissant ses hommes d’armes, Hugues le comte courait la campagne, et il en vint à ce point d’insulter les terres de la comtesse de Chartres et de son fils Thibault, pauvre enfant en minorité. Les opprimés demandèrent justice au roi contre le châtelain du Puiset.. Voilà donc Louis le réparateur des torts , le digne chevalier. à la tète des hommes d’armes ; il attaque le château avec les balistes , l’arc , l’arbalète et le glaive; le Puiset fut détruit de fond en comble: triste demeure , elle est maintenant le séjour du hibou et du corbeau, comme naguère elle l’était du faucon féodal eide l’oiseau de proie; le baron féodal n’était-il pas le faucon , et de son nid de roches ne fondait-il pas sur le pauvre pèlerin (1)?
Louis VI ne pouvait avoir de ménagements contre ces féodaux qui tenaient les terres du Paris»? Naguère un comte de Corbeil, du nom de Burcbardus, comme le disent les chroniques , avait aspiré à la couronne. Les cartulaires racontent que ledit comte de Corbeil, prenant les armes contre son suzerain, se glorifia du titre de roi des Francs ! Quand les cornets et huccines sonnèrent la guerre , le comte Burchardiis tint son plaid féodal. «Noble comtesse, dit-il à sa femme fière et hautaine, donnez joyeusement au comte votre époux sa brillante épée, et celui qui la reçoit de vous aujourd’hui comme comte vous la rapportera comme roi (s!). » Le fougueux Burchardus fut perce d’outre en outre par le comte Étienne de Champagne , qui défendait la cause du suzerain , et Burchardus mourut comte. Que vouliez-vous que fil Louis VI avec celle féodalité du Pariais? Il devait lutter, combattre, puis encore briser les murailles et les châteaux; il fallait que la couronne royale vint se heurter contre ces rochers ou que ces nids de faucons fussent dominés par l'aigle aux serres royales. Louis VI fut le prince destiné à cette œuvre pénible ; par le beffroi de la commune et le clocher de l'église il dompta le château. La plaine entoura la montagne, le rustre et le manant furent émancipés pour briser sous le poids des masses la force vigoureuse et féodale. Là sont tout entiers le caractère et la mission de Louis VI !
(1) Suger, Fila Ludovic. Cross., chap. x à xxi.
(8) Voici ce texte : Burchardus, cornes CorboHensis... cum ad regnu m aspirons , quildatn die arma eu n Ira regem assumeret,gladium du manu porrigentis recipere refutavit, astanll conjugi comiUssœ , jaclativè sic dicens. «i Prœbc, nobi/is corn Hissa, nobili comiti splendidum rnsern , la- (abonda, quia qui cornes à te rcdpit ,