LES CROISÉS EN ORIENT
Diverses races à la croisade.— Destinées des Normand*. — Colonie militaire en Syrie. — Antioche. — l.aodlcée. — Chronique et caractère des Provençaux. — Établissement à Torlose.— à Tripoli. — Race montagnarde. — Colonie à Edesse, sous Baudouin. — Multitude chevaleresque et pieuse en pèlerinage.— Constitution du royaume de Jérusalem.—Race grecque et Alexis.
Tous les regards étaient alors portés sur l’Orient, théâtre des merveilles de la croisadeet des grandes aventures de la race féodale; il n’y avait d émotion dans les châteaux et les villes de la Langue d’oc et la Langue d’oil que pour les nouvelles du pèlerinage en Palestine : Où étaient les nobles frères de chevalerie? où étaient les beaux neveux, les cousins du manoir? ils avaient laissé tant de souvenirs aux châtellenies! Avaient-ils succombé sous les masses d'armes et sous les (lèches aigues des Turcs et des Sarrasins? ou bien, intrépides chevaliers, avaient-ils fondé là quelques principautés nouvelles? On recevait de temps à autre des Chartres apportées par quelque pèlerin de retour de la Palestine; tel chevalier sans fief avait obtenu autour d’Antioche et de Laodicée dix ou douze mille pas «le terre plantureuse et cultivée ; tel autre sans avoir avait la souveraineté d’une ville, avec un peuple grec et sarrasinois à gouverner(3). Voilà ce que disaient les épitres et chroniques venues d’Orient ! Or, dames et châtelains , vous tous qui prenez intérêt aux nobles enfants des Gaules alors loin delà patrie, je vais vous faire connaître les fortunes étranges de la chevalerie.
Le lien d’unité qui confondait les pèlerins entre eux était la croix , sainte image qui brillait sur leurs armes; mais en dehors de ce signe universel, les races conservaient leur caractère à part , elles ne se confondaient pas plus sur la terre étrangère que dans le vol de chapon du manoir. Le Flamand parlait sa langue gutturale dans les déserts de la Syrie,
rex hodie tibi reddel. » Ferum , e contrario , Deo disponente, conligit, etc. Si'cr.n , Fita Ludovic. Cross., ch. xix.
(3) Fox. Bhkqoicjiy, Cotlect. des Chartres et diplômes , ad an». 1110-1185. Marlennc a publié diverses lettres des croisés, souvenirs glorieux de leurs exploits , Amplissim . Collect., tom. u.
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comme le Provençal jargonnait son pur idiome roman de la Langue d'oc, et le Normand son dialecte national de Ha yeux et de Rouen sur Seine. H y avait des jalousies, des préventions de races invincibles, et toutes gardaient les caractères distincts qui les séparaient dans l'origine (1).
Dirai-je d'abord la fortune des Normands avec Bohémond et Tancrède à leur tète? Bohémond portail dans son escarcelle de voyage la charlre pourprée de l'empereur Alexis, qui lui concédait un vaste territoire autour d’Antioche , et toute son ambition était de s'emparer des terres promises pour y établir son gouvernement de comte. La politique de la race normande se déploie dans cette expédition ; Bohémond songe à peine à Jérusalem , au Christ , a la pieuse bannière qui se déploie sur le saint sépulcre ; ses efforts se portent sur Antioche, la belle cité d’Orient (î) ; il en poursuit le siège avec les croisés; la race normande a besoin d’un riche établissement , d’une principauté puissante ; le reste n’est que secondaire. La pensée fixe est de suspendre le gonfauon normand sur les murailles d’Antioche, la ville des Grecs. Bohémond fonde là sa principauté ; il traite avec les Sarrasins et les Syriens , il n’a point de scrupule; le territoire d’Antioche s'étend jusqu’à Laodicée ; les Normands s’en emparent. Laodicée, Antioche sont désormais leurs fiefs ; c’est la belle terre fertile , la plus riche part du butin d’Orient, c’est l’escarboucle dans la riche parure que féconde le soleil ; la race normande s’en saisit comme elle a conquis la Pouille, la Sicile, et plus tard l’Angleterre ; saluez Bohémond , prince d’Antioche et de Laodicée (3).
Dans ce mouvement général , que fait la race provençale? Elle est aussi rusée que les Normands, mais moins avide «le complètes territoriales et «rétablissements lointains , car elle aussi a un beau soleil comme en Syrie; néanmoins clic convoite le littoral de la mer depuis Tortose jusqu’à Tripoli ; ces lieux lui plaisent , ils lui rappellent la patrie qui se mire dans les flots depuis Agde, que baigne la Méditerranée, jusqu’à Maguelone, Arles et Marseille, l’opulente république. Les Provençaux rêvent déjà leurs comptoirs de commerce , tandis que les échc-
(1) foticbcr de Chartres rappelle plus d’une fois la différence des langues. Voyez cbap. iv.
(2) Voy.HkWt nr. 0*ER,lechroniqueur spécial delà croisade «le Bnhétnmid : Gcsta Del per Franco*, BosG tns.io-fol.
13) Raoul de Caen a retracé dans le il y le épique V Histoire de la Croisade de Roliémoud : Gesla Pei per Franco* ,
lioütARS, in -loi.
(4) Je ne sache rien de plus poétique el de plus animé que le récit de Ravmond d’Agiles. L’impiralion provençale s’y révèle belle et dorée. Rayrom» n'Ac tes, Gesla Pci per Franco s, IIoscars, in-fol.
vins delà vieille Phoeée préparent leur consulat dans les escales du Levant. Les Provençaux marchent sous leur chef, ils font bande à part, its sont gens de jovialité , à l’imagination légère , toujours prêts à croire les belles légendes, les traditions dorées du ciel ; Raymond est leur comte, l’évêque du Puy leur prédicateur, Ponse «le Ralazun porte leur bannière, et Raymond (t) «P Agiles écrit leur chronique.
[Quelle ardente tête que celle «les Provençaux ! .Man<|iient-i!s «le vivres, ils s'en procurent toujours par la ruse el l'adresse <SS) ; frêles hommes au teint ■ noir et amaigri , ils jouent sans cesse «le bons tours ! à la race du Nord , facile à tromper, car elle est i lourde autant «jue grasse, blonde autant que fade. Que pouvait on opposer à la dextérité bavarde du Gascon el à l’adresse industrielle «lu Provençal , toujours alerte comme la chèvre «pii bondit sur les Pyrénées et les Cévennes ? Faut-il relever le courage «le l'armée au siég«‘ d’Antioche, vite une légende, el le pauvre Pierre Barthélémy ou Barlhotimiou de Marseille trouve la lance sainte «pii doit fortifier le courage des pèlerins (6)! Faut-il un témoin pour attester le miracle , Pierre Barthélemy se jette «lans le feu et se sacrifie ! Toute la chronique de Raymond d* Agiles n’est qu’une suite de légendes et «le visions belliqueuses pour ranimer le courage souvent appauvri «les pèlerins. Il y en a pour le siège «P Antioche; il en crée pour le siège «le Jérusalem. Raymond d’Agiles ne laisse pas à la crédulité le temps «le se reposer; il la mène , il la conduit avec une incessante mobilité; c’est un poêle du Midi, à la langue naïve, qui orne son épopée des riches couleurs «le la légemlc.
Les pèlerins provençaux s’établissent tous aux villes maritimes «le Syrie, ils retrouvent en Orient ! leurs habitudes, ils dorment dans 1rs longues cba- I leurs du jour, et les rêves viennent hrillauter leur I sommeil et dorer leur fatigue. Ici un vieillard à la barbe vénérable appnrait à l’évêque du Puy pour annoncer la victoire ou pour préparer les croisés à la pénitence ! là c’est un ange à la face rayonnante qui montre du «loigt Jérusalem avec ses tours carrées toutes «l’or el «h* saphir, son saint sépulcre, la grande maison de Dieu. La découverte de la lance
(5) Aussi Raoul de Caen, te Normand ennemi de» Provcn- ‘ çnux, s’écrie : F ranci ad bdln , Provinciales ad victua- \ lia. Anne Comnènc, en souvenir de» colonies grecques , a ’ d’autre.1 2 * 4» opinions sur les Provençaux !
(0) Les Provençaux l'adoptèrent tous unanimement. Le» ! Francs forent plus inctédules. Fomber de Chartres dit : j Invenil tanceam , fnflaciler occultaient fursitan. Mais j le chroniqueur poétique Raymond d’Agilcs s’écrie : Vidl ego guœ loguor cl Domîni ibi lanceam faebam. f!omj gars, Gcsta Pei per F/y/icos, in -foi.
c|iii releva le courage des soldats du Christ et brisa les portes d'Antioche est tout un poCme épique (1); le merveilleux de l'imagination provençale se déploie dans un poétique cadre d’invention où viennent se ranger le fantastique , le miracle , les apparitions, comme dans l'Odyssée d'IIomère. La plupart des Provençaux fondèrent leur établissement sur les côtes de la mer, dans les châteaux et les villes «le la Syrie commerçante. Jérusalem, pour beaucoup d'entre eux, fut oubliée; si les Normands s’étaient colonisés à Antioche , les comtes provençaux firent de Tortose le siège de leur féodalité commerciale.
Et les Lorrains, les Alsaciens, les habitants des solitudes «les Ardennes ou «le la Forêt-Noire eurent aussi leur principauté sous Baudouin : ceux-là avaient quitté la grande route «lu pèlerinage pour se diriger vers les montagnes d’Arménie (2). I/aspcct de la mer ne leur plaisait point comme un souvenir «le la patrie ; ils aimaient les rochers mon- (lieux, les paysages agrestes; et «lès la prise «le Nicce, Baudouin s’était jeté, avec ses montagnards, à travers les défilés du mont Taurus , en % traversant l’Euphrate, qui lui rappelait le fleuve du Itliin ; il avait Tontlc sa priucipaulé à Édcssc , la ville écartée ! Tancrède, né dans la Pouille, où la chèvre sauvage bondit dans les Abruzzes, prend également la route «les âpres rochers de la Cappadoce cl de l’Arménie. L’irruption «les croisés est semblable à celle des fleuves qui suivent chacun leur cours; les populations maritimes s'établissaient au bord de la mer ; ceux <|ui avaient vécu sans cesse «laits la bruyère , la retrouvaient en Orient , plus desséchée par les feux du soleil ; chacun cherchait ainsi à revoir la patrie comme un paysage ou un souvenir qui soulage les yeux et console le cœur : chaque peuple allait à ses habitudes (3).
Au milieu de cette division produite par les habitudes et la nationalité de chaque race, il restait néanmoins une grande troupe «le pèlerins qui continuaient leur route vers Jérusalem sans «létourner la tète; des fleuves «l’or pouvaient couler autour de ces hommes «le pénitence, ils n’avaient qu’une pensée : la délivrance du pieux tombeau ; ils avaient , tout confondu dans le commun sentiment de l’expeditinn pieuse; ils restaient tous pèlerins sous Godefroy «le Bouillon , l’expression «lu repentir
(t) Comme ce merveilleux de la l.ince correspondait à l'imagination de* OrieotaOx, l'historien arabe Ibn-giouzi la rapporte tout entière. Voyez Bibliothèque des Croisades, de M. Rein and (partie arabe].
(2) Kcmal-cddin parle des mauvaises dispositions du peuple de l'Arménie à l'égard «les musulmans, et «le leur sympathie pour les chrétiens. { An de l* Hégire 491.)
(3) Consoliez spécialement Raoul de Caen pour cette csrsiKDE.
catholique ; ils prenaient les peines, les fatigues «U? la sainte expédition comme un dur ci lice qui brisait leurs os et pénétrait dans leurs chairs. Le due de Lorraine avait au cœur un gémissement profond pour sa vie passée ; il portait comme une pesante croix la conscienc«* de ses révoltes contre l’Eglise et le pape ; il allait en pèlerinage par le même sentiment «pii l’aurnil «iéterminé à se faire ermite, si l'idée «le délivrer le saint sépulcre n'avait pas alors «lominé toute la génération. Godefroy s’achemina vers Nicce , de Nicce à Antioche, où se fit le siège meurtrier, cl d’Antioche à Jérusalem , «pii tomba au pouvoir «les pèlerins, ^u’ai-je besoin de narrer celte croisade redite par mille chroniques? Ce furent «les peines inouïes , «les travaux supportés avec enthousiasme , des massacres qui ensanglantèrent le parvis du temple. Tel était l'esprit «le ces guefres d’extermination de race à race, «le peuple à peuple, «le croyance à croyance ! Toute lutte armée d’opinions est sanglante , parce «pi'elle se rattache aux entrailles , à ce qui parle au cœur et à la tète.
Maintenant Jérusalem est au pouvoir «les croisés ; sur quel front ardent pour la prière , ridé par le repentir, reposera la couronne ? Fera-l-on un roi pour la cite sainte ou un comte féodal pour la complète? Si la pensée du tombeau avait exalté toutes les âmes, l’aspect du territoire de la Palestine avait désenchanté tous les esprits. Antioche, la Syrie , les villes maritimes depuis Tarse jusqu’à Tripoli, offraient un aspect séduisant de richesses et «le fécondité : le cèdre aux vastes branches se mêlait aux beaux figuiers «le l’Afrique, et ombrageait les bosquets de roses et d’orangers; aussi les races franque, normande et provençale se pressèrent pour s’établir dans ces contrées délicieuses, et la féodalité y fonda desctablissements militaires. Mais quel était l’aspect «le la Palestine avec ses ruisseaux desséchés , ses terres rougeâtres , ses sables mouvants, les montagnes pelées où quelques oliviers abritaient «le temps à autre les troupeaux amaigris , et la brebis si triste à côté du chameau du désert (4)? L’imagination pieiisedcs pèlerins pouvait bien «lorer ce paysage et revêtir cet horizon de poétiques couleurs ; on désirait de voir Jérusalem et le tombeau du Christ ; mais quand il s'agit «les réalités matérielles «le la vie, quand il fallut fumier
expédition de Tancrède à Ldcssc ; Albert d’Aix parle des vives querelles entre Baudouin et le Normand , liv. ni et vu.
(4) I.a sécheresse cl l’aspeci de celle lerrc désolée frappaient de douleur les pèlerins des pays riches en pâturages; l’eau élait si mauvaise, que les chevaux eux -mêmes la repoussaient. Equi ed odoratA nares contractas rvgabant et prœ fastidio nausœ sternutabant. Bai ont , lib. iv.)
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un régime île fiefs , se partager enfin les terres «le la complète, tous les comtes qui possédaient de riches territoires refusèrent la couronne; elle fut offerte d’a hord à Raymond, comtede Saint-Gilles (1 ). Jérusalem ne lui convenait pas , à lui le sire de la Langue «l*oc ; les Provençaux s’établissaient sur les bonis «le la incr, et le comte qui avait tant de villes plaisantes en Europe et une cour si gaie, aurait-il préféré la couronne royale de Jérusalem à la riche et plantureuse vie «le ses beaux comtés daus la Langue d’oc? Hélas! il ne les vil plus ses beaux comtés, la mort le saisit sur le rivage. La pesante couronne «le Jérusalem fut également offerte à Rob«-rt, duc de Normandie, au comte de Flandre; tous la refusèrent par humilité, disaient-ils; la véritable raison peut-être, c’est «pie lorsqu'on avait un ‘bel état dans les cours plénières «l'Occident , pourquoi aurait-on accepté le sceptre «le Jérusalem cl de la Palestine desséchée par les f«rux du soleil ?
Il n’y eut donc que Go«lefroy le pénitent, amaigri par le jeilne, le pieux comte, le barbare féodal repentant comme un ermite, «pii se chargea «lu poi«ls de cette couronne. (Ju’avait-il à perdre en Europe? «pic laissait-il derrière lui? Rien, sans aucun doute , pas un seul comté libre cl sans engagement; tout était vendu ou aliéné. Godefroy accepta la couronne de Jérusalem comme pénitence et comme fief; il avait tout délaisse en Europe ; son bandeau royal fut un cilicc; il était le chef de la multitude qui marchait sans vassalité et sans suzerain. Les Normands avaient leur duc, les Provençaux avaient leur comte; mais il y avait une foule qui n’avait de chef «pie la croix , d'autre pensée que le Christ, d'autre but que le saint sépulcre ; c’étaient ou «les féodaux pleins de l’idée de l'ermitage et «le la pénitence, ou un peuple exalté. Godefroy s'en j était fait le conducteur, et voilà ce «pii explique sa royauté élue dans la ville sainte ; il fut salué roi «le Jérusalem par tous ceux qui n’avaient en pensée que la délivrance «tu pieux tombeau. Depuis, le royaume de Jérusalem se fonda comme une colo- I nie militaire avec les lois franques et le régime des fiefs, des services de chevaliers et d'honunes d'armes ; les assises de Jérusalem sont comme le droit public de la chevalerie transportée en Orient; elles obligent à un régime féodal trèsscvère ; c’est un martyre auquel tous s’engagent
(1) On «'est étrangement trompé en suivant encore la poésie du Tasse pour expliquer les motifs du refu» de Robert, duc de Normandie : le chroniqueur Rromplon seul le» a très-bien indiqués. Magis c/igens quieli cl desidlœ in Normannià deservire guàrn régi regum in tancld ci vitale militare ( Anglic. scriptor.) Collect., loin, i,
(2) Sur la conduite des Grecs il faut mettre sms cosse en
comme un commencement du grand purgatoire de l’autre vie!
Voilà donc les races «l’Occident qui se précipitaient dans la Syrie et la Palestine. Que devenait alors l'armée grecque? L’empereur Alexis l'avait promise aux pèlerins; elle s’était réunie après le bras de Saint-Georges sous un chef, officier du palais, du nom «le Tatice ; elle s’avançait précautionneusement vers l’Asie Mineure (2). Tatice appartenait à la race tartare ; les Provençaux disaient en plaisantant « qu'il avait le nez coupé », tant il était aplati comme les serfs; il lirait cela de l’origine manlchoiix , race du plateau de l’Asie. L’armée ' grecque, en touchant Nicéc, se retrouvait au milieu ! d’une commune population; toutes les villes étaient occupées par les Grecs ; la race turque et conqué- ! ranle n’avait point effacé les vestiges «le la belle * famille hellénique; les Turcs campaient dans les ! campagnes sous la tente , les Grecs habitaient les villes. Dans toute l’Asie Mineure on parlait la langue , d'Homère; tous les noms des vieilles cités s’y retrou- I voient dans leur douce euphonie : Smyrne , Ephèsc,
! Pergamc, que la prédicatioo chrétienne avait ren- 1 dues si célèbres; Nicée, Antioche étaient aussi retentissantes dans les fastes de l’Église et de l'an- ! tique civilisation. Il y avait d’autres populations encore, les Arméniens et les Syriens, qui toutes se prosternaient devant le Christos des Évangiles, qu’elles expliquaient dans des rites divers et «lans les vieux livres des siècles primitifs. Toutes ces populations prêtaient secours aux pèlerins de la croisade; elles voyaient en eux des frères qui venaient les délivrer du joug , et aecouraieut , la croix en tête, en chantant le Kyrie eleison (3)! Les chroniques franques et provençales sc sont élevées contre la perfidie des Grecs; il y avait là haine «le race; les Latins n’avaient que peu «le ressemblance avec ces Grecs au maintien sévère, au caractère grave cl à l’esprit rusé. Toutefois les principaux secours vinrent «le Byzance ; les croisés auraient etc vingt fois perdus sans Alexis; ce furent les flottes grecques de Chypre, de Rhodes et de Candie qui nourrirent les pèlerins. Tatice leur prêta secours «levant Antioche; mais comine il vil tout le désordre du siège, les projets d’ambition, les misères de l’armée ; comme il aperçut les méfiances que luimême inspirait , Tatice se retira du pèlerinage pour
présence Anne Coranènc et le» chroniqueurs de la croisade, recueillis dans le Gcsta Dei per Francos de Bongars. Les versions restent lout à fait diverses. ( Alcxiade , liv. x.)
(3) Il existe de curieux mémoires sur l’Arménie, par M. Sainl-Marliu. On peut y trouver des détails sur la siluation des Syriens et des Atméniens pendant la croisade. Le chroniqueur arabe Kcmal-eddin en parle aussi, (dln de V Hégire 491.)
agir contre les cités qui avaient secoué le joug de l'empereur.
Cette méfiance de races domine toute l'expédition d’Orient; les familles de peuples conservent leur haine, leur instinct de répugnance ; la croix , qui est le symbole commun, les réunit dans une même foi, mais le sang n’en reste pas moins bouillant : le Provençal, le Franc et le Normand se détestent, et il faut toute la puissance de l’Église pour les retenir sous une même bannière. Le Grec est en méfiance à tous ces hommes qui viennent de si loin pour un but de pèlerinage; les chroniqueurs se lancent de durs proposa chaque page de leurs livres ; la pensée du Christ ne les apaise point , et quand le but du pèlerinage est atteint, chaque race reprend sa position naturelle.
Bohémond devient prince d’Antioche avec ses Normands ; Baudouin et ses montagnards s’établissent à Édesse ; les Grecs restaurent l'autorité de l’empereur dans les grandes cités de l’Asie Mineure. Enfin la bande nombreuse des pèlerins repentants, des chevaliers sans fiefs, des barons armés qui ont aliéné leurs comtés en Europe, se groupe autour de la couronne d'épines de Godefroy. C’est une royauté de tristesse et de douleurs que celle de Jérusalem , il faut combattre incessamment ; le pays qu’on va gouverner est comme un sépulcre vide; sa végétation, brûlée par le soleil, n'olfre qu’une terre inculte et de pauvres produits. La royauté de Jérusalem (I) est le symbole de la vie de pénitence; là on n’a point les bosquets de roses ni les Bots argentés «le l’Oronte, comme à Antioche; la terre stérile de Judée n’a pas les bords de la mer qui baigne Tripoli, Laodicée ou Tarse; on ne savoure point le vin de Chio dans des amphores grecques. La terre de Jérusalem est ingrate : des cailloux brûlants, quelques rares oliviers, des palmiers solitaires et la source tarie île Siloe, tout se ressent du grand deuil chrétien. Les nobles comtes peuvent encore faire la vie douce et gaie de chevalerie à Antioche, à Nicée ou à Édesse; mais à Jérusalem c’est la vie de l’ermitage, c’est la pénitence sous la couronne d’épines, et voilà pourquoi Godefroy, le rude compagnon de l'empereur Henri IV, bourrelé de remords d’avoir porté la main sur Rome et l’Église, s’agenouille en pleurant devant le saint sépulcre ; le Germanique repentant reçut comme pénitence l’héritage du ; sceptre de roseau et de la couronne sanglante du j Christ !
(1) L'histoire du royaume do Jérusalem est surtout exactement racontée dans Guillaume de Tyr, le plus impartial des historiens des colonies chrétiennes d’Orient, liv. ix et suivants.
DOUZIÈME SIÈCLE