ÉMOTIONS POPULAIRES. — RÉGULARISATION UES COMMUNES
Esprit de liberté produit par la croisade. — Le drame de Charles le hou, comte de Flandre.— Les cités flamandes. — Leur comte , — bourgeois, — serfs. — Conjuration contre le comte. — Assassinat. — Vengeance. — Communes de France. — Noyon. — Laon. — Beauvais. — Tentative des serfs de Vczclay.— Chartres et ordonnances royales.
DOUZIÈME SIÈCLE
Quand le peuple fut au point d’exaltation produit par les croisades, il sc fil lin long frémissement contre le servage. L’Église abaissait la féodalité par le triomphe de la prédication, et les lois du Christ annonçaient l’égalité des hommes. Dans la fêle du dimanche, lorsque les manants des cités écoulaient au moulier la vie et la mort de ce serf divin , de cet admirable ouvrier de Dieu qui annonça la liberté au monde, l'homme du corps ou de la terre devait se faire des idées plus hautes et plus émues d’un avenir libre et d’une existence meilleure. Les croisades avaient éloigné la plupart des comtes féodaux ; il n’y avait plus dans le donjon les hommes d’armes prêts à réprimer les révoltes ; la génération active était aux lieux saints; la prédication de la croisade avait réuni plus d’une fois les niasses populaires sur un même point ; elles étaient habituées à se loucher, à se voir, à participer en quelque sorte au mouvement armé (2). Beaucoup de pèlerins du peuple étaient aussi de retour de la croisade; s'ils avaient eu des malheurs et de longs soucis , s’ils avaient éprouvé tous les accidents d’un voyage lointain , leurs âmes aussi s’étaient habituées aux périls, aux dangers ; elles s’étaient retrempées : ceux-là qui avaient bravé le cimeterre des Turcs pouvaientils encore abaisser leurs tètes sous le fouet du majordome? Après la grande expédition pour le Christ, il ne devait plus y avoir de servage; tous étaient égaux cl libres. Les croisés du peuple, au retour de leur pèlerinage, ressemblaient à ces vieux soldais qui , après de longues campagnes , conservent toute l’énergie des batailles; ils pouvaient indiquer aux serfs des champs, aux manants des
(2) Les deux grandes assemblées du peuple furent à Clermont pour entendre Urbain II. et à Ve/elay pour écouter saint Bernard. ( Foyez Ronr.iu le Moïse, ann. 10115, cl Odon nr. Deuil, sur la Crois tde de Louis FU, liv. i«>.) 1
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villes, les moyens «le secouer le joug cl «le sc servir des armes el des forces de leur corps; les pèlerins devinrent les chefs de ces colonies villageoises qui conquirent plus tard leur liberté au cri populaire de commune; ils enseignèrent les batailles aux peuples, ils leur apprirent à braver les barons ; tous fils de l’Église , ils éprouvaient un sentiment d’égalité à la face même du féodal ; n’avaient-ils pas tous marché sous la bannière de la croix quand la plaine retentit des acclamations de Dieu le reut (1)!
Les grandes cités de Flandre formaient comine une fédération commerciale ; déjà même, au dixième siècle, llruges était renommé entre toutes pour ses métiers; à côté de Bruges était Y près, puis Garni avec ses murailles et ses tours, ses corporations municipales; Naniur la forte, puis Lille, nouvellement bâtie dans un marais desséché. Toutes ces cités avaient, pour s’enrichir cl sc glorifier, des métiers, des corporations avec leurs bannières, où se voyaient les saints evèques sur broderie d’argent. Dans les villes de Flandre, les métiers tissaient la laine, fourbissaient les armes d’acier el travaillaient les cottes de mailles. Il y avait au comté de Flandre, selon les traditions antiques, des juridictions diverses : dans la campagne , le paysan était serf du comte, c’est-à-dire soumis à son droit et à sa verge; dans les cités, il y avait d’abord des hommes qui dépendaient de la juridiction du même seigneur comte, puis des gens de métiers, libres, quoique d’origine servile. Si les sergents d’armes du sire se déployaient avec leurs mines insolentes sous leurs casques fourbis el leurs pesantes cuirasses, comme pour faire menace, les hommes de métiers montraient leurs bras nerveux, leurs cuisses musclées, leurs poignets formidables, leurs épaules nues et épaisses, image de la force brutale qu'au jour de la révolte ils pourraient opposer à leur comte quand le beffroi sonnerait. Les métiers avaient leurs prévôts , leurs syndics . nés comme eux dans la classe ouvrière, fiers hommes qui avaient devant eux, hautains comme des licteurs , les ouvriers tisserands avec leurs outils de fer; les bouchers avec leurs coutelas el leurs chiens de garde; les fourbisseurs de cuirasses armés d’épées, de lances ou de poignards de miséricorde. C'était formidable quand les métiers processionnaienl avec leurs prévôts, leurs bandières déployées, car ils avaient haine des hommes serviles de la campagne soumis au comte , tous de castes
(1; Il suffit de lire la rolleciiou «le* Chartres, pour s’a|»crervuir qu'un nombre infini de pi-h-rins , (ils du peuple, ai rivaient cha(|iic année de la croisade; ils avaient l'imagination toute remplie de l'Orient. ( f'oyt’Z Brkqcigm, Cotleci . diplomat., ann. 1099-1150.)
(2) Il y a évidemment à faire uuc histoire des corporations flamande?, daus leur origine cl leur développement. (/'<>» es
esclaves : les métiers étaient corporcs, mais ils n’étaient pas serfs (2).
Le comte de Flandre était alors Charles le Bon , ainsi le surnommaient, au moins, les chroniques des monastères. Germanique d’origine, Charles avait succédé par héritage au comte de Flandre ; il s’était croisé dans la grande expédition; il visita l’Orient, et, à son retour, tant sa renommée fut retentissante, qu’on lui offrit la couronne de Jérusalem, et même les insignes pourprés de l’empire, la succession de Charlemagne. Charles le Bon avait conquis une réputation de bienfaisance, il était digne seigneur pour scs hommes surtout; mais, comme tous les féodaux, on le disait enclin à la violence; nul ne pouvait lui résister quand il n’était pas en ses jours de clémence. Si un bourgeois flamand insultait aux serfs du comte, les hommes de son corps, il n’hésitait pas à se défaire dudit bourgeois par la pendaison au haut de sa tour, ou par le dur fouet du majordome. Comme il aimait la chasse , il ne pouvait souffrir que ses lévriers fussent arrêtés, même sur les terres municipales ; il élevait ses faucons de manière qu’ils volaient sur les pigeonniers des gens de métiers , tréfileurs d’or , faiseurs de hauberts, vendeurs d’épices ou forgerons de cuirasses, comme saint Éloi. Tout cela inspirait beaucoup de haine contre monseigneur le comte. Ensuite, grand justicier, il observait les coutumes antiques contre les gens serviles qui voulaient se dire nobles. Si un chevalier se présentait au combat , il examinait les origines et les coutumes; souvent il prohibait la bataille à outrance, quand des hommes de corps s’y présentaient ; tous devaient rentrer dans la condition de leur naissance (3).
Or il y avait dans les villes de Flandre la dignité • de prévôt de la cathédrale , qui était fort grande et fort exaltée; le prévôt était l'homme des clercs et de la bourgeoisie, le chef des métiers, le second après le comte. Au moyen âge , chaque classe avait son juge, sou chef; les serfs mêmes avaient leurs syndics. Quand le prévôt convoquait les dignes ouvriers flamands, il avait pins de bannières déployées que dans la chevalerie ; chaque métier avait son symbole, sa couleur el son saint. Le prévôt de Bruges se nommait Bertulfe, sa famille était nombreuse, son frère était châtelain , et tout son lignage portait les armes de chevalerie. Charles, le comte de Flandre, voulait abaisser le
Mcttn, Annal. Planèrent, do 1100 à 1100). Rien ne prêle plu* à l'épopée.
(3) Tout cc grand «trame de Charles le Bon sc trouve dans le recueil «1er Bnllandistcs, Acta sanelor., mens, mari., Inm. i , pag. 179-219. L’auteur de celle chronique est Galberl, syndic de Bruges. Il en existe une vieille traduction française.
prévôt , parce qu’il était d’origine servile et qu’il prétendait tous les droits de chevalerie. Ce fut une forte indignation dans le cœur de Bertulfe : » Quoi ! s’écria-t-il , c’est moi qui ai fait élire ce Charles le Germain, et maintenant qu’il est comte, il veut nous faire serfs ! » Dès ce moment la guerre fut déclarée , les hommes d'armes du prévôt de Bruges pillèrent les serfs et les laboureurs du comte. Le chef vie ces ravageurs des pauvres serfs aux champs sc nommait Bouchard, proche parent du prévôt ; et le comte, à son tour, ordonna qu’on détruirait la maison de Bouchard comme représailles : las ! ladite maison fut bientôt rasée et brûlée (t) !
Voyez quelle rage parmi les parents «lu prévôt quand ils surent «pie l'hôtel «le Bouchard, leur cousin, ami et confédéré, avait été brûlé ! Alors ils conjurèrent la mort du comte. Quatre chevaliers du prévôt, d’origine de métiers, niais trèsversés au fait des armes, sc réunirent à cet effet; ils avaient noms Isaac , Bouchard, Guillaume de Werwich et Enguerrand ; tous avaient l’assentiment du prévôt pour le complot sanguinaire ; ils disaient «pi’ils marchaient à la délivrance des cités de Flandre , soumises à la tyrannie du comte. Dans le silence de la nuit, les conjurés se réunirent : une simple lampe de suif brûlait, ils l’éteignirent , afin de ne point violer la coutume normande du couvre-feu , et de ne pas signaler leur présence. Ce fut dans les ténèbres qu’ils se lièrent par serment de frapper dur le comli* au cœur et au visage jusqu’à la mort (2). Terrible vengeance ! Le crépuscule commençait à poindre, un brouillard épais couvrait la cité, et l’on ne pouvait distinguer à la longueur d’une lance. Les conjurés se rendirent à l’église Saint-Donatien , où le comte venait prier ; tous portaient des épées nues sous leurs manteaux; ils se placèrent le glaive haut aux deux issues de la tribune, pour que nul ne pût échapper. Quami ils eurent ainsi entouré leur seigneur, de telle sorte qu’il ne pût se préserver «le leurs coups, ils se précipitèrent sur lui, le frappèrent les uns au cœur, les autres au visage , comme cela avait été convenu dans le couciliabule, et ainsi fut fait du comte. Les assassins tuèrent aussi Thancmar, châtelain «le Bourbourg. Le sénéchal «le Flandre, toute la maison du comte fut pillée, ses serviteurs mis à mort ou obligés de prendre la fuite ; attentat sauvage de serfs à maître, atroce guet-apens de gens de condition servile ! Nul des amis du seigneur n’échappa, et bientôt la bannière des métiers Botta seule sur les murailles de Bruges. Comme le prévôt avait
(1) Fi ta Carol. comit. lland., chap. n.
(2) lbi«i., chap. ni, Üollandisles.
(5)1, es Bollandislcs rapportent des miracles éclalauls lors
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agi pour les corporations , une confédération sc ht pour la défense de la cité ; le peuple sc réunit autour du prévôt, les métiers fourbirent leurs armes, tous se décidèrent à vendre cher leurs privilèges (5).
Cependant la chevalerie flamande , les châtelains «lu comte, sa noble cour, s’étaient réunis contre les métiers et le prévôt pour venger la mort du comte; tout ce qui avait au cœur la répression des serfs avait fait cause commune avec la châtellenie de Flandre! on devait réprimer cette tourbe de peuple ; la comtesse de Hollande arrivait avec scs hommes «le Frise, ennemi des Flamands. lie siège «le Bruges commença; le prévôt et les métiers , réfugiés dans le château , furent ensuite obligés de soutenir les assauts dans l’église, et puis dans celte tribune élevée où le comte avait été frappé. Les nobles hommes se tenaient tous dans la hiérarchie «les fiefs contre les communaux. Ce fut un trait douloureux décoché contre le baronnage que la mort «lu comte «le Flandre ; un seigneur avait été frappé par ses serfs ! quel exemple ! on courut le venger.
Louis le Gros, le roi des Francs, voulut aussi concourir à comprimer cette révolte servile; les hommes d’armes de France vinrcntdevant Bruges(4); il y eut répression violente de ces séditions de métiers ; le prévôt Bertulfe , livré au bâtard d’Yprcs , fut lapidé; des supplices alfreux devinrent la punition «les meurtriers du comte; les corporations furent frappées d'impôts ; on détruisit la hiérarchie «les métiers, tous furent réduits au titre de serf. Bruges s’était révoltée contre la chevalerie , la cité avait méconnu les droits du comte et frappé son seigneur! Ainsi s'accomplit la terrible vengeance féodale dont In chronique garde souvenir. La vie «le Charles le Bon fut écrite comme celle «l’un saint par les clercs et les moines surtout ; on exalta ses vertus, et les Bollandislcs ont conservé cette lamentable histoire des communes de Flandre dans leur collection immense. J’ai narré la triste chronique de Charles le Bon pour faire connaître l’esprit de la classe servile et des hommes d'armes , la vie des métiers et des corporations ; il fallait dire comment se manifestèrent alors les premières effervescences des masses.
Le mouvement populaire pour la complète d’un système communal sc produisit avec plus de régularité dans les cités du domaine royal en France. La municipalité était antique comme les colonies romaines dans les Gaules; mais elle avait éprouvé des malheurs et des vicissitudes à travers les inva-
des funérailles du coinlc de Flandre, Fila Carol. , chap. ▼,
(4j Comparez aux Bollandislcs , Set tn , Fila Ludovic. Cross, ad fin. Il n’y a plus «le numéros pour les chapitres.
sions et les races. Le muuicipe d'ailleurs, tel que la loi romaine l'entendait , n'était pas précisément la commune ; celte forme d’association populaire pour la défense du faible semble se manifester avec énergie au commencement du onzième siècle. C’est le type de gouvernement alors choisi pour les villes et la campagne ; il se produit partout un mouvement spontané; la commune se mêla aux formes de la paroisse et au clocher. L'Église est encore le fondement de la liberté , le peuple se groupe et se réunit pour sa défense; l'origine de la commune est essentiellement épiscopale ; ce furent les évêques qui favorisèrent l’armement des serfs et des manants contre les féodaux , afin de maintenir In paix publique. Orderic Vital . le chroniqueur contemporain , raconte l'origine de la commune avec un grand accent de vérité (1). « Louis VI, pour comprimer la tyrannie des voleurs et des séditieux , demanda le secours à tous les évêques du royaume, et ce fut alors que les communes furent instituées en France par les évêques, de manière que les curés accompagnaient le roi dans les batailles ou dans les sièges en sc faisant suivre de leurs paroissiens sous leur bannière. » Ainsi l'idée de commune et de paroisse fut intimement unie ; la bannière de l’Église fut l'étendard de la liberté pour les serfs ; on sc groupa autour de la mitre épiscopale.
Les trois premières communes établies furent celles de Noyon, de Laon et de Beauvais (2), vieilles cités épiscopales de la monarchie ; les évêques en étaient seigneurs temporels. Les chroniques disent plus d'une fois que les clercs portaient le casque en tête , la lance au poing pour défendre leurs droits avec l'impétuosité des barons; il y avait là un mélange de féodalité et d'épiscopat, line confusion qui ne permet pas de distinguer précisément ce qui lient à la crosse et ce qui tient au glaive. Les évêques de Noyon et de Beauvais conservent leur caractère ; chrétien , cette protection de liberté et d'égalité envers leurs hommes, iis dolent et favorisent la j commune; tandis qu’j Laon , Gaudri , dur féodal , ! quoique évêque , conserve son type normand et j belliqueux au plus Irtut degré de fieyjé; il lutte j avec les communaux , il emploie la force balail- !
(1) Ludovicus In prlmis ad comprimendam Cjusmodi 1 2 tyran n idem precdonum et tediliotorum , auxitium lotarn perGaUiam, etc. Ergo commandas in Francia poputarls instituta est à pnesulibus ut presbyteri cumftarcntur regem ad obsidionem vel pugnam cum vexiftis et parochianis omnibus. Oimtnic Vital, ad ann. 1108, lih. xi. Hans Imjcuesxe , Hist. Normanor. scriptor., pag. 830.
(2) M. Henrion dePansey, peu fatorahlc aux évêques, avoue néanmoins que ce furent eux seuls qui donnèrent l'impulsion au système communal (n»85). ( Voyez aussi
DOUZIÈME SIÈCLE
Icusc , et , comme Charles le Bon , il tombe sous la colère et la révolte des serfs; Gaudri est moins évêque que baron.
Quel drame vivement coloré que l’origine et le développement de la liberté dans la Langue d’oil ! La première commune dont le droit fut bien établi est celle de Noyon , vieille ville des temps primitifs de la monarchie , tout entourée de châteaux, depuis Guiscard que l’Oise arrose, jusqu’à Beauvais. Noyon était ville épiscopale sous Baudry son digne évêque; le peuple était considérable et ce fut contre les pilleries des barons que Baudry, du conseil des clercs et de ses hommes, établit une commune; il la confirma de son autorité épiscopale, et déclara, sous peine d'excommunication, que nul ne pourrait l'enfreindre ; tous étaient tenus de l’observer (3). Voulez- vous savoir quelle était la chartre de la commune de Noyon? «Nul n’aura juridiction sur les fossés, les fortifications et les portes de la ville que le conseil de bourgeois ; tous ceux qui auront maisou dans la cité, excepté les clercs et les hommes d’armes, doivent l’impôt à la commune et l’observation des coutumes (4) ; toutefois, s’ils sont infirmes, pauvres , ou s'ils demeurent chez eux à cause des douleurs de leurs femmes ou de leurs enfants, ils ne seront point punis pour avoir manqué à la commune. La juridiction appartient aux jurés; le juge est chargé de réprimer tous ceux qui manqueul par faux poids ou fausses mesures; si le pain est plus petit que la coutume ne le veut , le panetier sera puni , le froment devra être vendu à bonne mesure ; si quelqu’un blesse un communal , les jurés en feront vengeance. La juridiction extérieure reste à l’évêque et au châtelain. Si quelqu’un veut être de la commune , alors ce qu’il payera sera toujours dépensé pour l’utilité de la cité. Personne ne pourra être traduit devant les jures en l'absence de son accusateur; les clercs qui seront dans la voie des saints, les veuves qui n'ont point d'enfants adultes, les jelines filles sans avocats ne sont point tenus de la commune. Celui qui possède une terre pendant un an et un jour, en devieut propriétaire incontestable ; la vente qui ne s’élève pas à plus de huit deniers ne doit auciiu droit. Knfin toute fausse mesure doit être brisée (3). »
l'admirable préface des Ordonnances du Louvre, tom.xi, in-fof.)
(S; F oyez les Annales de V église de Noyon , lom. i, pag. 805. Ducaoge a savamment disserté sur les communes, comme sur toutes les grandes institutions du moyen âge. ( Voyez Ducasce, v®. Commun., loin, i, pag. 1118.)
(4/ Ce texte appartient à la chartre de confirmation de la commune, année 1181 . Voy. les Ordonnances du Louvre, tom. xi, pag. 224.
I (5) Chartre de l'église de Noyon. — ■ Ordonnances du
On rr marquera que. dans cette ehartre primitive, | (a commune n'est pas toujours un droit, c'est plutôt une obligation pour tous ceux qui se tient ; il y a des engagements d'argent et de services souvent très-onéreux ; pour certains hommes, en être affranchi est considéré comme un privilège et une faveur. Si la commune offre les garanties d’une ligue contre la violence, elle impose de lourdes obligations ; si les manants la demandent avec tant d’instance , si les bourgeois la sollicitent, c’est qu’ils sont de tous côtés presses et torturés par les féodaux ; ils sont obligés «le se réunir par mi lien commun de paroisse contre les exactions et les pillerics du baronnage; mais ce lien est souvent lourd , appesanti par les obligations de service et d'argent ; la dure main du seigneur qui frappe explique seule l’ardeur avec laquelle la commune est appelée par les classes opprimées , comme un grand remède. Il y a un entrainement qui pousse les masses vers celte administration libre qui substitue un résultat d’argent à l’arbitraire des exactions.
Commune! commune ! tel fut le cri poussé à Laon. La cité de Laon est la seconde commune qui s'élève dans l’ordre chronologique ; Gaudri, on l’a dit, est plus baron hautain qii’évèquc de paroisses, l’homme de bataille dominait l’homme d'église (1); incessamment en rapport avec le roi d'Angleterre , Gaudri portail la cuirasse et le brassard , c'était un féodal , et non pas un serviteur du Christ. Pauvres serfs de Laon, que pouvez-vous espérer d’un tel sire? Il était du nombre de ces clercs batailleurs contre lesquels Grégoire VII s’élait si puissamment élevé ! Dur seigneur, Gaudri pressurait les serfs et les bourgeois de la ville de Laon. Connaissez-vous Laon avec scs portes vermoulues, ses antiques monuments où tout respire les souvenirs de la paroisse et de la commune? Que faire contre l’impitoyable seigneur Gaudri? car ce n'était pas un évêque ; il portait l’épée haute, et plus d’une fois il s’était mêlé dans les batailles d’Angleterre : les serfs, les bourgeois se révoltèrent donc en criant : Commune ! Ils se précipitent vers le palais épiscopal, ils sonnent le beifroi de la paroisse , tout est soulevé ; et comme cela s’était vu pour le comte de Flandre , il y eut une terrible tragédie de peuple
Louvre, loin, xi, pag. 224. Elle fut confirmée par Louis VII en 1 140. Voyez Préface des Historiens de France, t.xvi, pap. G.
(1) Cette distinction n’a pas été faite par l’auteur des Lettres sur l’Histoire de France ; elle l’aurait empêché de déclamer contre les evi'ques. L'histoire de la commune de Laon a été écrite par Guihert , de F'itâ sud, lib. ni. On trouve de grands renseignements dans le Cail. Christ., tom. ii, f« G2ü, act. 2.
|2) Le drame de la commune de Laon est rapporté par
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el de clercs. Le dur féodal Gaudri fui frappé par les communaux ; les serfs ne virent point en lui le prélat revêtu de la mitre et de l’élole , mais le seigneur el le baron qui les avait opprimés le casque en tête (2). La commune de Laon fut obtenue à prix, de sang, et voici cc que disait la charlre: «Sachez tous, clercs, chevaliers et manants , que nul homme libre ou serf ne sera désormais arrêté que. selon la justice de la commune; que si quelqu'un fait injure à autrui, clerc ou noble, marchand étranger ou indigène , qu’il vienne en justice devant les jurés pour se purger de sa faute, sinon il sera expulsé «le la commune ; le malfaiteur sera retenu jusqu’à ce qu'il ail fait satisfaction ; si quelqu'un frappe un autre homme de son poing ou de sa main, qu’il paye des dommages arbitrés par les jurés et juges de la commune ; s’il y a des coupables d’un crime , la peine du talion sera appliquée (3) tête pour tête, membre pour membre; si l'on s’empare d’un voleur, justice en sera faite par les jurés ; le cens ou impôt sera exactement acquitté envers qui il est dû, autrement le débiteur sera poursuivi. Nul ne sera reçu dans la commune , s'il n’est libre ou s’il n'obtient la volonté de son seigneur; il pourra être revendiqué dans les quinze jours par son maître (4) ; il sera exclu de la commune , si pendant l'année il n’achèic une maison ou une vigne, un champ, ou s’il n’apporte un mobilier; dès ce moment, il payera la taxe et toutes lescliarges de la corporation : bien entendu que tous ces privilèges sont accordés , sauf les droits du roi et ceux de l'évêque , lesquels seront respectés par les communaux. »
Les dispositions générales de ces Chartres de communes révèlent un commencement d’administration politique ; le monastère avait été le type primitif sur lequel toutes ces administrations s’étaient modelées. II y avait dans la commune privilèges el devoirs, avantages et soucis, droits et obligations. Souvent les charges de îa commune étaient grandes; on devait de l’argent el des services militaires ; le serf de corps , soumis à son seigneur, n’avait-il pas toutes les jouissances d'une vie résignée? Le féodal veillait sur lui, tandis que le communal , pour un peu de protection, avait tous les sotiets de l’existence libre (3). Le serf tra-
Guihert avec un accent «l'indignation. Guibkrt, de F'itâ sud , lib. m.
(3) Capul pro capite , membrum pro memhro rcddal.
( Ordonnances du Louvre, tom. xi, pag. 185.)
(4) La charlre «te Laon est datée de Compiègne, ann.l 128, Code du Louvre, tom. xi. pag. 185.
(5) Dccajige, v® Commun., et la pr«5facc de Villevaut et Secousse. Les Ordonnances du Louprc donnent plusieurs exemples des communes qui demaudent clles-inéinei leur révocation. (CW. du Louvre, tom. x«.)
vaillaîi brutalement ou machinalement au son de la cloche, depuis le soleil levé jusqu’à son déclin ; le féodal devait prendre soin de lui. nélas! l'homme de la commune était soumis à des taxes régulières, au guet et à la garde des murailles; il fallait sacrifier son repos, exposer sa vie, et ces obligations ne plaisaient pas toujours ! Il n’y avait pour l’ordre communal que le sentiment de liberté , grande puissance sur les Ames ; souvent on y sacrifie son repos, et cette pensée, «je suis libre » , fait noblement palpiter le cœur. L’esclavage est partout dans la société , mais il n’est pas visible et senti. Plus d’un serf resta en dehors de la commune pour s’affranchir de ces charges et dvre de la vie paresseuse et régulière dans h s champs du seigneur. Celte impulsion effervescente de la commune se révélait dans quelques cités plus exclusivement menacées par les féodaux : le Parisis était si plein de châtelains et de barons pillards et belliqueux !
Plus loin , les querelles entre les évêques et les comtes favorisaient le soulèvement des multitudes pour la commune. Otiand le comte avait besoin de bras nerveux pour briser le pouvoir des moiues , il promettait aux manants la liberté (1) et la commune. Lorsque l'évêque , à son tour, élevait le gonfanon épiscopal contre le sire de la féodalité, il invoquait également les serfs et leur promettait la j commune: c’était pour le grand nombre un appât, | une récompense ; cl comme la croisade avait imprimé dans les esprilsdes idées de liberté et d’égalité chrétiennes, le soulèvement se produisait partout avec une certaine énergie. Connaissez-vous le bourg de Vezelay en Bourgogne, si renommé par son monastère? Lecomte de Ncvers et l’abbé de Vezelay sont en querelle sur leurs droits; ils prélendeul l’un et l’autre la suzeraineté du bourg ; leurs hommes d’armes s’étaient plus d’une fois rencontrés dans des disputes pour les fiefs ; le comte de Ncvers invoqua pour lui l'appui des manants et habitants du bourg (pii faisaient des dégâts sur les terres de l’abbaye; le comte leur disait :•> Pourquoi ne feriezvous pas une ligue de communes contre le monastère (2) ? « Ces idées de confrérie pour la défense mutuelle étaient partout! La révolte des communaux prit tons les caractères de violence des époques désordonnées. Longtemps celte querelle d’armes entre le féodal et le monastère se prolongea ; on y voit intervenir, comme dans un drame, le peuple ,
(!) L'histoire «tes querelles du comte de Ncvers et des moines de Vezelay forme un grand épisode dans la chronique de Vezelay. [f'oy. dansdom d'Auiekv, Spicitegium, tom. i, pag. 529.)
(2) I.es habitants firent et instituèrent les consuls : Principes veljudices quos cl consoles appeilarl censuerunt. Hht.f'jze/fiac.moiiast., d'Aciiit, Spicitegium, t . i, p. 520.
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l’abbé et le comte. Les trois éléments: la féodalité, le clergé et les communaux commencent à se disputer l'influence sur la société; ils sont confus encore: le serf réclame la liberté avec une énergie brutale et presque sans intelligence ; le comte de Ne vers favorise ou comprime le développement de la commune de Vezelay comme un instrument d’usurpation. Ici les moines de Vezelay s’opposent à la commune, parce qu’ils agissent, comme l'évêque de Laon, en qualité de seigneurs territoriaux (3), et non point comme corporation religieuse. Les monastères sc lient par la terre ail système féodal ; ils sont empreints de deux esprits : comme organisation chrétienne , ils sont favorables aux serfs; mais comme seigneurs de la terre, ils en partagent les intérêts et les passions: voilà ce qu’il ne faut pas oublier dans l’histoire du moyen âge; les clercs se mêlent à la féodalité, comme la féodalité se mêle au monastère !