LES ORDRES DF, CHEVALERIE ET LA FÉODALITÉ
Organisation de* ordres de chevalerie. — Les serviteurs de Saint-Lazare. — Les hospitaliers. — Les templiers. — La grande chevalerie. — Droits et devoirs. — Loyauté. — Hiérarchie de la terre. — Grands fiefs. — La tenure. — Le vassal. — Le vavasseur. — Le symbolisme de la chevalerie. — La langue du blason.
DOUZIEME SIÈCLE
La commune fui, au moyen âge, l’organisation des serfs et des manants pour la défense mutuelle ; elle leur offrit une force pour sc protéger dans la confusion de tous les droits, dans la lutte de toutes les violences; le monastère fut aussi la règle dans l’Église, quand la pensée religieuse se manifesta au milieu de la solitude et du désert (4). Les seigneurs hautains , les barons, les châtelains , les hardis possesseurs de la terre, devaient-ils rester seuls en dehors de ce mouvement de fraternité du onzième
(3) Je renvoie, pour les faits qui justifient ce système, aux préfaces des Ordonnances du Louvre, lom. xi et xh. Les Bénédictins eu ont ('gaiement parlé dans leur prolégomène, au torn. xvi de leur Collection des Historiens de France.
(4j /'oyez le chapitre xxxrie ce livre, où je développe ('histoire des ordres monastiques.
HUGUES CAl’ET. - DOUZIÈME SIÈCLE.
siècle? Il se manifestait «ne tendance générale; tous les éléments de la société se portaient alors vers l’ordre et la hiérarchie; les forces confuses, désordonnées, cherchaient à se grouper; les féodaux seuls resteraient-ils dans leur situation effrénée, dans cette effrayante individualité qui les faisait courir aux armes à chaque insulte, à chaque offense, ou pour un but de pillage et d'ambition? Ce chaos serait-il la forme invariable de l’ordre féodal? la force pouvait-elle être n tout jamais le droit et le devoir? l'état sauvage pouvait-il être le but final de la Providence?
Au commencement du douzième siècle, il se révéla un besoin impératif de renoncer à celte vie tout isolée de la tour et du ch.1tenii ; on court s'organiser en corporations ; les croisades avaient réuni peuple, chevaliers et clercs; elles avaient imposé des devoirs d’obéissance militaire (1) ; on marchait sous un chef et sa bannière; tout tendait à fixer les rapports des hommes d’armes entre eux sous des règles pieuses ; il y eut des corporations de barons et de chevaliers, comme il y en avait pour la commune ou les monastères , et pour les métiers : de là naquirent les ordres de chevalerie , les communautés armées , qui tinrent une si vaste place au moyen âge (i).
Le sentiment de repentance qui saisissait au cœur le farouche châtelain ne devait pas toujours le conduire vers la solitude et le désert; la croisade avait montré à la génération active qu'on pouvait servir Dieu les armes à la main, et cela convenait aux habitudes batailleuses des barons. Il se forma des corporations religieuses qui, tout en conservant leurs masses d'armes au poing, faisaient des vœux de pénitence et se soumettaient à une règle sévère. Le nom de milice sainte (3) leur demeurait, comme pour témoigner leur double caractère de chevalerie et de monastère; ils se consacraient au triomphe de la pensée catholique et de la pensée belliqueuse. Le mélange du clerc et de l’homme d’armes est continu dans le moyen âge ; ce sont deux natures qui se confondent , quand elles ne se heurtent pas par les intérêts du sol et des fiefs. La constitution des ordres «le Saint-Jean de Jérusalem et du Temple est donc marquée de cc double signe : ce sont des hommes de guerre qui se font moines tout en conservant leur destinée de batailles; institution naturelle dans la Palestine, terre conquise récemment sur les infidèles ; on se dévouait à vivre au milieu des barbares , entouré de mécréants et de Sarrasi-
(1) Forez At.8P.nr d'Aii et Robert le .Moine, dans le fi ‘esta Del per l'rancos, de Uongar*.
(2) F oyez Ducamgb, Glossaire, v° Mlles.
(3) Ibid.
(4) Renolt IX . dans une bulle de 1045, parle déjà de ctPEruir..
nois. Ne fallait-il pas incessamment sc défendre? Tout religieux à Jérusalem devait avoir les armes à la main et revêtir la cotte de mailles ; il fallait se protéger sans cesse contre les infidèles qui attaquaient les hôpitaux des pèlerins et le Temple; la vie matérielle s’y mêlait à la vie morale, le chevalier au moine , la prière au bruit des armes , l'hymne sainte au chant de Geste des baronsi
Le plus antique de ces ordres militaires fondés en Palestine fut celui de Saint-Lazare (4) ; moins vigoureux et moins brillant que les chevaliers de Saint-Jean et du Temple, l’ordre de Saint-Lazare était sous la protection de ce grand saint ressuscité du sépulcre, qui proclama, le visage encore couvert des pâleurs du tombeau et le flanc rongé par le ver de la mort, la gloire du Christ. Les religieux de Saint-Lazare avaient mission de panser les pèlerins blessés ou malades; la route était si longue, le climat si brûlant, les besoins si nombreux! Quand les pauvres de Dieu visitaient Bethléem , Nazareth , lieux où demeuraient debout de si puissants souvenirs de la prédication chrétienne, ils trouvaient les lazaristes pour bander leurs plaies, étancher leur soif ou calmer la fièvre brûlante. Il y avait un hôpital de lazaristes à Jérusalem , tout à côté du saint sépulcre , le grand séjour des souffrances. Les lazaristes étaient chevaliers; tous conservaient leur caractère belliqueux quand il fallait défendre les complètes ou préserver les pauvres malades. Toutefois, dans les statuts de l’ordre, on distinguait trois classes de frères (1$) : les chevaliers ne quittaient jamais le glaive; ils portaient dignement la cotte de mailles, l’épée au poing cl le manteau blanc tic l’ordre, avec une croix de gueules sur la poitrine; les servants étaient vêtus comme les infirmiers des léproseries ; c’étaient les humbles cl les plus repentants; lorsque le vent du désert soufflait, et que la peste, comme un cavalier de feu armé de flèches, arrivait sur la terre de Palestine avec ses désolations , les religieux de Saint-Lazare soignaient les souffreteux étendus sur leur lit, tandis que les prêtres lazaristes (le troisième ordre) sc consacraient au service des autels; triple et sainte union pour la défense de Jérusalem, sauver la santé du corps et fournir les remèdes , afin de guérir les douleurs de l’âme des pauvres pèlerins qui s’en allaient en Palestine!
Ils étaient bien modestes les lazaristes! Il y avait plus de force et d’éclat dans les hospitaliers désignés dans les Chartres primitives sous le nom de
l'ordre de Saint- Lazare. Urbain II le cite également dans fine bulle de 1090. B&nosius et Pagi, Annal, ad ano. 1045-
(5) Regul.ordin.Sanc/ilazar.: Preuves de l’Histoire des ordn’S de cticva'erlc , loin. fcr.
chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem (1); la mission des hospitaliers était de recueillir les pèlerins égarés ou malades; quand la cloche sonnait aux hospices de Nicée, d'Antioche ou de Jérusalem, tous les hospitaliers étaient debout ; c’est qu'il arrivait auprès du monastère un pèlerin venant de lointain climat avec son bourdon et sa panetière ; ne fallait-il pas lui prodiguer les services et lui donner asile? Vous tous qui avez éprouvé le vide et la solitude des voyages, ce vaste désert que forment autour de vous la langue étrangère , le sol étranger, et l’absence île la patrie ; quand le coeur est serré de tristesse , vous savez quelle satisfaction on éprouve si une main s’étend vers vous , si l'hospitalité rayonne sur votre front assombri. Ce fut ce but de secours et d’appui qui détermina la fondation du pieux Gérard dans Jérusalem conquise , aux portes mêmes du Temple ! Beau nom que celui d'hospitalier, pour signifier que la maison était ouverte à tous venants sans distinction , à une époque surtout où les Italiens n’avaient point fondé encore les alberga dans leur égoïsme spéculateur ; froides hôtelleries où les soins s’empreignent d’une indifférence d’autant plus pesante qu’elle est attentive, où tout vous rappelle le vide d'un sentiment affectueux, où tout se perd dans la banalité de soins incessamment renouvelés pour tous, l/ordre de Saint-Jean conquit bientôt une grande renommée; les premiers frères furent Raymond Du Puys , Dudou de Comps, Gaston de Bordeil, Conon de 31onlaigu ; ds étaient du Dauphiné, de l’Auvergne et de la Provence; l'hospice s'agrandit par les «Ions «les fidèles; ils s’organisèrent comme chevalerie et comme corps religieux , avec une règle et des prescriptions fixes. Les hospitaliers s’obligeaient à l’abstinence, tamlis que les mets «lélicals étaient offerts aux voyageurs égarés; les statuts portaient l’obligation impérative de combattre à outrance les infidèles. A mesure que l'ordre grandissait, on le divisait par langues, c’est- à-dire par nationalité; il y eut «lune Provence, Auvergne, France, Italie, Aragon , Allemagne et Angleterre: partout où l’idée chrétienne se formulait , « Ile prenait un caractère «l’universalité. Dans la pensée catholique, les nations ne devenaient que tics provinces; l'institution religieuse empreignait son esprit d’unité sur la société tout entière. Les hospitaliers de Saint-Jean devinrent un grantl ordre de chevalerie ; ils portaient une robe de couleur noire , longue et pen-
(1) Les Annales de B.ironitis sont encore le meilleur travail sur l'histoire «le» ordres religieux. L'histoire de Vcrtot sur l’ordre «le Malte est partiale , souvent ridicule et imparfaite.
(2) Plus tard , les chevaliers laïques purent porter une colle d'armes de gueules avec ta croix d'argent pleine. Bulle d’Alexandre IV (HuLun., Magn. ad ann. 1259).
DOUZIÈME SIÈCLE
dautc ; un manteau à pointes descendait jusque sur leurs san«lales ; ils étaient encapuchonnés de bure comme les ermites (2), et sous ce vêtement noir reluisait une croix de toile blanche, large et «à huit pointes. Les hospitaliers eurent un grand maître, tin conseil de l’ordre, «les commanderies , terres opulentes que la piété des fidèles laissait à l’hospice «les pèlerins pour répondre aux besoins du pauvre. C’était une «le ces pieuses aumônes qui allaient aux hospices et aux léproseries (3).
Ainsi les lazaristes avaient le soin des malades, les hospitaliers devaient fournir le gîte et le toit aux pauvres pèlerins. Puis il se forma une milice plus puissante et plus hautaine autour du temple «le Jérusalem, fi ère confrérie vouée à la defense de la Palestine et des pèlerins qui traversaient les pays infidèles et les combattaient à outrance. On appela ces frères les chevaliers du Temple; leur règle, approuvée par le concile «le Troyes, leur donne le litre «le pauvres chevaliers du temple de Salomon (4). Nobles paladins , ils avaient aussi leur grand maître, élu comme l’abbé des monastères; les prieurs , les visiteurs, les chefs de commanderics, dignitaires de l'ordre ! Les obligations des templiers étaient immenses, et on les rappelait à l'instant des vœux solennels comme la règle mémorable «le leur vie. Quand un néophyte sc présentait, on lui demandait quelle était sa province , sa nation et son voeu : « Je veux le pain et l’eau , » devait répondre l’initié, comme dans les antiques mystères : « Mon frère, répliquait le grand maître, vous vous exposez à de grandes peines ; quand vous voudrez dormir, il faudra veiller ; quand la fatigue brisera vos membres, tous n'aurez pas de repos ; il vous faudra quitter votre famille, votre pays, votre manoir dans la campagne fleurie pour les plaines de sable et les horizons du désert sans bornes. » Si le néophyte persistait , le grand maître l’interrogeait sur sa vie et ses habitudes : «« Es-tu sain de corps? cs-lu fiancé ? » Et le récipiendaire, la main haute, faisait vœu de pauvreté , de chasteté cl «l'obéissance ; puis il jurait de défendre la croyance et les mystères «le la foi , à ce point de lutter de toutes ses forces contre le mécréant jusqu’à la mort. Les templiers portaient un étendard a l’émail d’argent, surmonté d’une croix de gueules, glorieux gonfanon «léposci dans le sanctuaire ; on le nommait Beauccant , et on lisait en sa face celle légende d’humilité : «t Seigneur, ce n’est point à nous qu’il faut attribuer la
■'3: Les hospitaliers eurent bientôt des mœurs très-relâchée*. Le pape lunorcnt II leur en fait de grands reproches. (Ui'LLxn., Magn. ad ann. 1 135.)
(4) Le statut des templiers date du concile de Troy«-s ; il fut approuvé sotis ce litre : lie gu la pauperum cum/nilitonum tcmpli Satonwnls. Ad aun. 1128.
HUGUES CAPET. — DOUZIÈME SIÈCLE
gloire , mais à ton saint nom (1). « Les frères du Temple vivent sans avoir rien en propre , « pas même leur volonté , •» dit saint Bernard ; « vêtus simplement et couverts de poussière, ils ont le visage brûlé «les ardeurs du soleil, un regard fier et sévère; à l’approche du combat , ils s’arment de foi en dedans et de fer en dehors ; leurs armes sont leur unique parure ; ils s’en servent avec courage dans les périls, sans craindre le nombre ni la force des infidèles ; toute leur confiance est dans le Dieu des armées, et en combattant pour sa cause, ils cherchent une victoire certaine ou une mort sainte et honorable. O l'heureux genre de vie, dans lequel on peut attendre In mort sans crainte, la désirer môme , et la recevoir avec fermeté (2) ! » C’est dans la milice du Temple et parmi ces prud’hommes de chevalerie au regard fier et hautain, que se faisaient recevoir les féodaux rassasiés du siècle, parce qu’ils avaient tout vu et tout goûté dans les joies du nianoir cl l’existence errante des batailles. Au temps où une empreinte de tristesse rendait toute la vie sédentaire , le baron n’avait d’autre pénitence que la solitude d’un cloître; mais quand il y eut une grande issue pour le courage, lorsqu'on put sc repentir les armes à la main et par une vocation de batailles, les chevaliers aimèrent mieux celte noble voie qui allait à leur goût, que le repentir paisible et silencieux des moines, dans les murs d’un oratoire au désert. Les chevaliers du Temple furent la forte milice chrétienne , et on les voyait partout dans les combats avec leur manteau noir et blanc , leur large croix , leur épée puissante et leur blason antique. Leurs commandcries, multipliées par les dons et legs pieux , se répandirent sur toute la surface du monde (3). Ils aimaient les frais ombrages, les vallées abritées ; ils y élevaient leurs églises au milieu de la commanderie, qui s'étendait au loin. Maintenant encore vous rencontrerez dans les provinces lointaines ces fragments des églises de templiers au milieu des bois retirés: les sanctuaires sont tous remplis défigurés étranges et de symbolismes grossiers. Un saisissement indicible pénètre l'âme quand on se rappelle, au milieu de ces voûtes désertes, la catastrophe des templiers sous Philippe le Bel, et l'histoire mystérieuse de cet
(1) Non nobit, Domine , non nobit , ted nnmlni luo da gloriam. Vov ez les Statuts, 1128.
(2) Saint Bernard a fait un opuscule tout exprès sous ce titre : Eloge de ta nouvelle milice. Il remplit quaranie- Irois colonnes des œuvres générales. Il a été composé en 1130, selon Chifflel.
(3j Soit sont prodomme li Templier* .
ü *e rendent 11 chevaliers
Qui ont ce siècle savon!
Et ont tôt veu et tôt taslé. ( La Bible Guyot.)
| ordre qui traversa le moyen âge , comme l’expres- | sion du monastère féodal pour l’homme d’armes repentant ; on foule ces ruines avec une inquiète terreur, comme si le temps passé se levait debout pour révéler les sombres destinées des générations. Ces églises dans les bois, sous la feuillée frémissante, réveillent un mélancolique intérêt. Je me souviens d’avoir visité, il y a quelques années, une solilu le profonde dans un vallon de Provence, où je trouvai les ruines d’une vieille chapelle de templiers ; des figures bizarres paraissaient encore en relief sur des murailles frappées par le temps , ou sur la pierre grisâtre enlacée de lierre; j’apercevais çà et là des tronçons de colonnes , des poussières d’ogives; la couleuvre qui glissait dans la broussaille desséchée rappelait ces serpents de l'antiquité, symbole du génie des morts, car ils étaient morts les «lignes paladins! Sur chaque dalle de la chapelle en ruines il me semblait voir s’élever quelques uns de ccs chevaliers du Temple à la figure grave et noircie par le soleil de Palestine ; ils me redisaient l'histoire «le leurs prouesses dans la terre sainte ! Depuis la croisade, les temps étaient changés , la pureté des chevaliers s'était altérée ! la chair avait dominé l’âme , le corps avait absorbe l’esprit , et sous les vastes dortoirs de l’ordre on avait entendu le cliquetis des coupes dans le festin (4).
Les hospitaliers et les templiers formaient une milice particulière, un ordre militaire établi comme une règle de moines avec un grand maître élu, sorte de mélange de l’esprit féodal et des règles du monastère. Mais il sc formait en dehors de la pénitence religieuse une puissante ligue de chevalerie dont l’éclat brilla pur ail moyeu âge. Si la commune fui l’union du serf et du manant contre la violence du seigneur, la chevalerie loyale et militaire, telle qu’elle naquit alors, devint comme la fraternité des hommes d’armes et des seigneurs châtelains pour protéger les droits du faible contre la violence du fort. Il faut suivre la vie de Louis le Gros telle que l’a écrite Suger; il faut voir cc roi continuellement en lutte contre les soigneurs du Parisis , pour se faire une juste idée de cet état social violent , où rien n’est respecté : la force dominait tout; le seigneur, la lance au poing, le casque
(4) LI frère» . U mettre du Temple
Qu’eslolent rempli et ample D'or et d'argent et de rlchesic ,
El qui mcnolent telle noble «te .
OU *ont-iU? que sont devenus Que tant ont de plaît maintenu.
Que nul â olz ne *‘oiolt prendre.
Tozjors acheloient sans vendre ;
Nul riche â olz u’éloit de prise ;
Tant va pot â eau qu'il sc brise
( Roman de Faotel.)
en télé, pillait et dévastait ce qui était à sa convenonce; il n’y avait aucun lien , aucune raison dans le droit. La commune s’élail formée contre cette anarchie seigneuriale ; les châtelains voulurent avoir leur confraternité, leur ligue de bien public, et de là naquit la chevalerie ! Toutes les fois que les individus isolés sont trop faibles dans un ordre social , la corporation les groupe et se forme naturellement pour repousser la violence. La chevalerie fut donc une association d’hommes d’armes pour maintenir une foi commune, le droit et le principe moral violemment ébranlé par l'individualisme hautain des pilleurs d’églises et de manoirs. On s’unit contre le mécréant et le sire qui méconnaissaient les droits de l’orphelin et de l’innocence (I).
Le moyen âge est l’époque des agrégations; on se corporait partout : dans le monastère, dans la commune, dans les métiers. La chevalerie devint la noble association pour défendre le faible ; clic eut ses devoirs : la protection de ce qui souffrait contre les cœurs durs et les tètes méchantes. Ainsi se manifesta la cause première et enthousiaste, la constitution spontanée de l’ordre de chevalerie; c’est une sorte de ligue armée contre les dévastations et le désordre. Tout chevalier doit son courage à la répression du mal ; il commence sa vie , jeune vnrlet, en écoutant les enseignements des dames dans les manoirs ; il apprend le déduit d'amour et de la chasse presque à son berceau ; à mesure que ses bras deviennent nerveux, on lui enseigne d’èlre courtois et de n’employer sa force que pour la protection du faible et la répression du méchant ; sa pensée humble s’agenouille devant Dieu , il fait vœu de toujours combattre les oppresseurs, de défendre les orphelins , les femmes et les pauvres. Comme tout ce qui était faible était persécuté par la violence , le chevalier en prend hautement la défense; les nobles frères de l’ordre de chevalerie parcourent les grandes voies , les forêts profondes et mystérieuses , pour y trouver d'héroïques aventures. Y a-t-il un seigneur malfaisant dont le château sur un pic élevé menace toute la contrée, tout aussitôt le chevalier s’élance pour réprimer le sauvage baron qui plane du haut de sa tour comme l’aiglon dans son aire. Y a-t-il un clic valier discourtois qui dépouille les dames de leurs
(1} Consultez, sur les munir* de la chevalerie, l'admirable Théâtre d'honneur de Favin , pag. 84 et suiv., et le traité de t* Épée française, avec le bel outrage du candide et loyal marquis de la Curoc de Sainte-Palaye.
(2) Si c'om ne puWL de lui me répandre
5e lascheté en »c* œuvre» trouver;
Cl entre tour sc doit leulr le mendre ;
Ainsi *e doit gouverner chevalier.
Ecstauie IHsf.iusps, fol. 309. col 4,
DOUZIÈME SIÈCLE
vêlements et déshonore les filles (2), le chevalier va combattre ce châtelain misérable ! Noble institution que la chevalerie! Elle reconstitua les douces mœurs , elle laissa comme une empreinte de dévotion à toutes les idées généreuses. La chevalerie fut un culte pour les sentiments exaltés, pour les idées enthousiastes. A côté des légendes d’or, on aime à parcourir ces admirables romans de chevalerie, où tant de prouesses sont faites et tant de dévouements donnés aux pauvres souffreteux, à la femme , aux orphelins. La lârhelc est jetée au mépris , la couardise flétrie ; on fait la guerre aux barbares comme aux félons, on proscrit la traîtrise comme un vice du cœur. La chevalerie reconstruit la société, clic l'épure surtout par la puissance des idées de loyauté (3).
L’ordre, dans la tenure féodale, fit pour la terre ce que la chevalerie prépara pour les mœurs; elle plaça le devoir au-dessus de la force. Au dixième siècle , tout est confusion dans la propriété ; il y a des usurpations pour chaque fief, pour les cités ou pour les bourgs; la conquête bouleverse tout; ici l’on s’empare d’une terre , là d’un four banal ou d'un pont; les petits, les pauvres femmes, les orphelins sont sans protection. Si le suzerain est le plus audacieux , pourquoi respecterait- il le voisin plus faible? si une propriété lui convient, il s’en empare: ainsi se montrait l’époque désordonnée! La loi de tenure dans les fiefs créa des rapports réguliers, en constituant une grande hiérarchie de la terre , depuis le suzerain jusqu’au dernier vassal. Dès qu’il n'y eut plus vY a lieux (4), c’est-à-dire quand les propriétés libres et isolées se furent effacées, tout fut soumis à une supériorité; la maxime: Nulle terre sans seigneur domina le droit public de la France. On compta , dans un ordre régulier, le seigneur, le vassal , le ravasseur ou arrière-vassal , tous soumis à des services ou à des redevances : le seigneur devait protection au vassal insulté, et celui-ci devait hommage à son supérieur. Si le chevalier s’agenouillait devant le Christ et la Vierge pour faire ses vœux de loyauté , le vassal plaçait ses mains dans celles du seigneur pour jurer qu’il le suivrait fidèlement à la guerre comme un digne et bon serviteur (3). L’hommage s’accomplissait en cour plénière, en face des barons couverts d’hermine;
(3) La Ourse de SaiUTB-PaLaTü , 3e partie. Dccaüce, v° Mftitia.
(4 } Comparez Crac., Jus feudat , 1*». ii , liKUnso.n , Coutumes du Beauvoisis, chap. txi, pag. 311, et Bobard, Anciennes Lois françaises.
(5) Ducasce, Observât, sur Joinville , et v* Fidehias el Inveslitura, Gloss.
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c'était b main nue et le front découvert que celte cérémonie avait lieu ; souvent le seigneur donnait à son homme un beau cheval de bataille, des armes de guerre reluisantes d’acier ; et lui, le vassal, A son tour faisait hommage A son suzerain d’un faucon , de quelques lévriers bien dressés, comme gage de soumission et d’obéissance. Y avait-il solennité au manoir, le vassal servait le sire dans ses festins avec la coupe de cerf enchâssée dans l’or; s’il était comte de son étable , il présidait A la bonne éducation du cheval de bataille (1); s’il était son chambellan, il prenait soin de son inantel en fourrure ; le panetier, l*échanson recevaient des fiefs en échange de leurs services de corps et d'hommage. Le fief était le salaire pour service rendu ; la guerre était la condition essentielle de tout vassal. Quand les trompettes et buccines retentissaient, il fallait monter A cheval pour suivre son seigneur dans les batailles. Les droits et les devoirs de la lenure étaient si régulièrement fixés, que nul ne pouvait s’en écarter sans encourir le reproche de félonie discourtoise. La terre, comme les hommes, se trouvait soumise daps une hiérarchie commune; il en résulta une juridiction fixe, des rapports réguliers entre les vassaux et le sol; la féodalité fit naître le sentiment de la propriété. Le code des fiefs est une manifestation des droits et des devoirs ; il a constitué la société politique et morale (2).
La chevalerie et la féodalité eurent leur langue, leur symbolisme; on vécut dans une sorte d’idéalisation de la vie matérielle; les cloîtres avaient leurs magnifiques légendes pour exalter le saint évêque; la corporation chevaleresque eut aussi ses merveilles, ses poétiques histoires, ses hauts barons, ses géants immenses , ses féeries , ses enchanteurs, tout ce monde qui s’agitait dans les forêts sombres, autour de ces châteaux aériens et de ces tours de diamants , qui se perdent dans les astres cl plus brillantes qu’eux. On eut les armes enchantées, les lances d’or, les cors retentissants , les poitrines invulnérables comme le fer. les casques aux influences magiques, et les bonnes épées qui eurent leur histoire comme les coursiers de la féodalité. La chevalerie eut ses épopées , scs chansons poétiques, ses histoires, ses chroniques qui entraînent incessamment les générations dans un monde merci) Foy. l’exccllenle Préface de .M.de Paslorel, xti« vol. des Historiens de France.
(3) Ducssoe, Gloss., v« Feudum mUiticc .
(3) Comparez, sur l'origine du blason, Msdillo*, Traité diplomatique , liv. u, cbap. vu, el Mémoires de l’ancienne Académie des inscriptions, loin, xx, p. 579.
(4) Foyez le bel ouvrage du père Méncstricr sur tes armoiries Mabillon a aussi étudié profondément l’origine
vrilleux; elle eut comme langue le blason qui fut le témoignage parlant des actions de la race el la chronique de la f.imille féodale (3). Qui peut dire le charme et le mystère des émaux, signes symboliques , expression îles glorieuses épopées du moyen âge? L’écu porte-t-il le rouge pour émail, c’est la gueule du lion , le symbole de la violence et île la fierté victorieuse; le sable, c’est le tourbillon de poussière qui s’élève tout noir sous le pas des chevaux dans les batailles; l’azur, c’est le ciel si pur et si beau ; le sinople est le vert oriental , ou le souvenir des flots de la mer qu’on a traversée en pauvres pèlerins de la croisade. Le blason porte-t-il une tourelle crénelée, c’est la mémoire du manoir chéri ou de la tour qu’on a brisée dans ses jours de gloire. Voyez-vous ces inerlelles, oiseaux sans becs cl sans pattes , c’est le symbole des pèlerins qui s’en vont s’acheminant en Syrie humiliés et contrits ; li s besants d’or sont le prix de la rançon du captif aux mains des infidèles; ce fond d’hermine est l’image de la cour plénière où justice est rendue par le comte en toque el en inantel ; ces coquilles larges el d’argent rappellent le bourdon et la panetière ; le ïambe! , c’est la peinture de la table du seigneur, où le Ïambe! pendait comme une riche draperie , au jour des festins, quand la coupe se vidait A la ronde; lepée flamboyante , c’est le signe de la vaillance el de la conquête (4).
Les alliances illustres se redisent et se perpétuent par l’union de deux armoiries; la fusion des couleurs arrive comme la fusion des races. Y a-t-il bâtardise, le témoignage s’en empreint aussi sur le blason : rien n’échappe dans celle histoire du chevalier, de la maison ou de la race. Tout se symbolise dans le blason; chaque chevalier porte sur sa poitrine une attestation publique de son origine, de ses exploits el de sa loyauté ; nul ne peut se cacher, c’est la vie en dehors ; le couard peut-il encore sc dérober à la flétrissure, le perfide à sa déloyauté? S’il y a honte ou tache, le blason parle haut; le moyen âge est une époque de franchise où chacun se révèle dans ce qu’il fut et dans ce qu’il sera ! On doit mettre sa vie en dehors. La chevalerie , la féodalité el le blason furent le premier principe de cette loyauté qui caractérisa longtemps la genlilhominerie de France (ÎS); il était impossible d’être discourtois et trompeur quand chaque action de la
<te« armoiries. Foyez Diplomat. , liv. u , chap. xvm.
(5) I.c pèro Méncstrier fui le savant qui reproduisit avec la plus grande érudition l'histoire des armoiries; il était do l’ordre des jésuites à Lyou, et a publié la Nouvelle Méthode raisonnée du blason, disposée par demandes et par | réponses. Il y a eu vingt éditions de ce beau livre. I..i ; meilleure est celle de Lyon, 1751.
nUGCES CAPF.T. - ONZIÈME SIECLE.
vie devait sc révéler en publie dans les armoiries. Le lâche voyait son écu brisé sur sa tête, et le félon subissait l'infamie d'une tache marquée dans le blason de sa race. Quand les armoiries furent effacées, la loyauté française perdit de son éclat. Dès que la vie put se cacher, que devint la foi des gentilshommes !