‹ Œuvres de CapefigueChapitre 93 sur 165 · COUTUMES · texte numérisé non relu

COUTUMES

Signes et bannières. — Chartres îles métiers. — Industries diverses. — Manufactures. — Vêtements. — Armes. — Foires. — Arts. — Peinture.— Sculpture. — Musique. — Coulumcsde province,— de ville.— Lacitccl la campagne. — Impôts. — Péages. — Services de corps.

ONZIÈME SIÈCLE

Si les nobles possédant fiefs portaient haut leur blason, leurs vieilles généalogies, les métiers, à leur tour, formaient comme de grandes corporations qui avaient aussi leurs signes de reconnaissance cl leurs enseignes armoriées (1). Les besoins étaient grossiers alors , niais ils restaient considérables dans la vie usuelle : les barons avaient de fortes armures qui exigeaient un art perfectionné parmi les forgerons , les Iréfiieurs d’acier et de cottes de mailles. Dans leurs cours plénières les féodaux portaient de riches étoffes, des fourrures, dépouilles des forêts; ils avaient à leurs doigts l'anneau qui leur servait de sccl sous leurs gants de peau de daim ; à la tète la toque de velours qui garantissait leur front. Les châtelaines étaient vêtues de rohes traînantes, souvent garnies de pierreries ; leurs voiles, qui descendaient jusqu'aux pieds , étaient de lin lin ; et ces ornements d'une toilette rafHnce exigeaient un grand nombre d’ouvriers experts et instruits dans toutes les industries perfectionnées. Le château voyait s’introduire un luxe jusqu'alors iitconiiu : l’oratoire contenait une sainte et pieuse chapelle

(1) Il y aurait une belle chronique à faire, ce serait celle des corporations au moyen âge. Elle serait au moins aussi impôt lanlc que Phisloire des communes, d'ailleurs si bien développée dans les préfaces des tomes x à xi» des Ordonnances du Louvre.

(2) La bibliothèque du roi possède plusieurs de ces beaux

ornée de la châsse d'argent garnie de pierres précieuses, une croix artislemenl travaillée, des vases en vermeil, des chandeliers d’or, des livres d’heures sur parchemin enluminé, avec les riches couvertures enchâssées de topazes et de rubis. Les meubles exigeaient un grand travail ; partout des bas reliefs sur bois , des incrustations d’ivoire sur ébène , comme l’école byzantine en offrait le modèle; et ces mosaïques reproduisaient de beaux sujets : des chasses au courre et aux sangliers , ‘des animaux fabuleux, des batailles à outrance et des faits d’armes héroïques (2).

Si des manoirs féodaux vous descendiez là-bas dans la plaine, vous trouviez au monastère et dans l’église, que surmontait la croix, des objets habilement façonnés par l’art de l’ouvrier: le clerc paraissait à l'autel , revêtu d’habits sacerdotaux imites des vieilles coutumes grecques; la dalmalique, l’étole étaient brochées d’or avec une certaine richesse d’ornements; la tiare, la crosse des abbés exigeaient un soin d’incrustation remarquable; les couleurs des vêtements sacerdotaux étaient vives, le rouge, souvenir du sang des martyrs, le bleu celesle rivalisant avec l’azur des cieux ; on possédait des secrets inconnus pour une teinture si brillante il si tenace; rien ne pouvait se comparer ou luxe des autels , à ces travaux d'orfèvrerie, qui, depuis saiut Éloi, «'étaient produits avec une si grande perfection.

Les bourgeois , les serfs et les moiues , serfs de Dieu, portaient des vêlements de laine et de bure, grossiers, mais d'un long usage; leur forme était simple et chaude ; ils avaient tous un capuchon ou chaperon sur la tête, qui les préservaient des intempéries de la saison ; lorsque la pluie était froide et ballante . ces vêtements de laine abritaient comme dans une cellule le bourgeois et le pauvre serf. Ce n’était pas un mauvais vêtement que la cape de bure; la lionne laine de brebis empreinte sur le corps était plus saine que le lin recueilli dans les marais fangeux ; la robe des religieux aux monastères n’était point gracieuse, mais elle imprimait à l'homme une certaine dignité ; ce vêtement était commode, il laissait aux membres une aisance pour sc mouvoir; le cordon qui serrait la taille tombait jusqu’aux pieds pour couvrir les sandales; le chaperon pendait sur les épaules aux saisons chaudes, et ce n’était que dans les temps humides et froids qu’il cachait la tète vénérable de l’abbé ou des frères repentants (3).

débris. On peut voir te* livre» d’heures incrustés du onzième siècle, ou antérieur même, dan» la première salle des m*s. et dan* la galerie sous verre.

(3j Sur le vêtement des moine» et du peuple il faut lire la table des concile». Comme les pères assembles réprimaient incessamment le luxe, les dispositions des conciles

Il y avait «le nombreux miniers et états pour ré- [ pondre à tous ces besoins «le vêlements , de luxe et «le richesse «lu moyen Age ; rien ne se faisait alors que par corporations. Les forces individuelles étaient trop éparses, trop faibles pour se défendre elles-mêmes, l’isolement n’était point permis dans un temps de désordre et de luttes personnelles ; il fallait s’agréger, se corporer. Tout métier était un corps, parce «pie l'association forme une foree. Le plus renommé était les orfèvres, et les plus anciens statuts s'appliquaient à eux ; les objets de luxe préoccupent plus vivement «pie le nécessaire; l’art de l’orfèvrerie était presque tout entier originaire de Constantinople, où on le portait à sa perfection. L’école byzantine avait enseigné les orfèvres francs, les argentiers , les doreurs, qui incrustaient si bien l<*s beaux meubles, les châsses saintes, les couronnes de comtes et les poignées «les grandes épées. Après les orfèvres venaient les forgerons, qui frappaient sur l’enclume «l’un bras fort et nerveux, car il faut préparer les boucliers, les lances et les durs vêlements deschevaux qui garantissent leurs nobles poitrails. Le Iréfileur tenait aussi à la confrérie des armuriers , car c’est lui qui préparait les cottes de mailles impénétrables , les hauberts enchantés. Quelle perfection «lans les armures ! combien n’étaienl-elles pas fortement trempées! tellement que la pointe de l’épée s'émoussait sur les boucliers, ou glissait comme sur l’écaille luisante. Kl les iinagers qui repro«luisaient les belles peintures, et les marchands d’épices, la corporation «les nautes et bateliers du l’arisis ; les bouchers en leurs élaux et dignes tranebeurs de viandes. Tout cela formait «le grandes corporations , qui toutes avaient leurs syndics, leurs maîtres, leurs statuts comme dans les villes de Flandre (1). Chaque état avait aussi son enseigne, sa bannière et son saint : l’enseigne était pour le métier comme le blason pour le comte, transmise de père en (ils. Quami on avait la croix blanche, le cheval , les escuelles d’argent pour belle enseigne, il fallait maintenir sa réputation , et cela était une garantie. La bannière de chaque métier se portait en procession comme le gonfanon du féodal; le boucher était aussi fier quand il hissait sa bandière avec son coutelas au côté , que lorsque le roi allait chercher l'oriflamme à Saint-Denis. Et puis ce saint protecteur <|u’on voyait en sa châsse

s'appliquaient au* vêlements. F oyez ainsi Capitulaires de Baluze; ils ne s'étendent qu'à latin de la deuxième race, mais ils fournissent des renseigneineuts curieux sur le luxe et les corporations.

(1) Il existe plusieurs dissertations sur l’état du commerce pendant les trois races; IM. Pardessus les a résumées dans scs travaux réceols sur le droit commercial. Il )’ a aussi plusieurs mémoires dans le recueil de l'Académie «les in-

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vénérable n’étail-il pas le premier et le plus noble d’entre tous les ouvriers? Ce saint avait été orfèvre comme eux , forgeron comme eux , imager comme eux, et il régnait en sa gloire dans les deux bien audessus des comtes et des féodaux. Quelle puissante consolation pour les dignes ouvriers quand ils processionnaient un cierge à In main et l'outil , symbole de leur labeur, qu’ils portaient haut comme un hommage rendu à leurs travaux pénibles, et «pie Dieu récompenserait en son saint paradis (2)!

Les manufactures «le tissus étaient presque tout entières dans les monastères. Aux vastes ateliers, tout à côté «les dortoirs , se faisaient les vêlements des bourgeois et «les serfs ; on y filait la laine grossière, on la tissait ensuite avec la même activité; tout se préparait «le la main des moines , les grands industriels du temps; ils recueillaient les produits et appliquaient incessamment leur labeur aux œuvres «le tissage et foulage. Ces produits , ils les donnaient aux pauvres ou les vendaient au marché «le chaque semaine. Les petites villes tenai«*nt ce marché à jour fixe; le privilège leur était concé«lé par chartre royale et seigneuriale (3). Là il y avait un concours «le peuple pour acheter et vendre ; on se procurait tous les besoins de la vie par vente et par achat. A des périodes plus éloignées se tenait la foire presque toujours fixée à la fête du saint, afin qu’on en gardât plus longtemps mémoire. Une foire était un bienfait pour la contrée; comme pour les marchés, on les obtenait par une chartre royale. Ces ordonnances de concessions de foires, faites aux habitants de la ville et «lu bourg, sont nombreuses; on s’y rendait de tous les côtés en caravanes, car les roules n’étaient pas sûres, on ne pouvait voyager que par troupes aux rangs pressés et serrés. Aux foires accouraient les juifs à la barbe longue , les marchands italiens, qui déjà exploitaient, par leur industrie, tous les marchés de l'Europe. Les Italiens étaient rusés matois, les juifs prêtaient sur gages, sur l’escarboucle du comte connue sur le vêtement «lu serf; rien ne pouvait empêcher leurs mauvaises habitudes de lucre ; ils y tenaient avec persistance jusqu'à ce qu’une révolte de bourgeois et «le serfs vint leur faire rendre gorge. Les foires étaient, sous plus «l’un rapport , lucratives pour les seigneurs ou les «ôtés qui en avaient le privilège; Saint-Denis n’ciU pas donné son Iandil pour cent

scriptlons. Parcourez les tables si parfaites des Ordonnances du Louvre, tom. i à lu.

(2} Il y a «tons leu Bollandisle* plusieurs légendes spéciales des saints, patrons des ouvriers; saint bloi en est un grand exemple. L>c là sont venues les fêles des pilions pour chaque étal. Voyez Bollakdistes, Auq. 27.

(3) Doctue, Gloss., t° Mercata.

HUGl'ES GAPET. - ONZIÈME SIÈCI.E.

bcsanls d’or. On louait les échoppes, on rançonnait les marchands étrangers; et puis, ce nombreux concours de juifs, d’Italiens jetait la prospérité sur toute la ville (1). Quelquefois un des privilèges de la foire était précisément d'être exempté d'impôt ; le marchand ne payait ni péage ni droit de tonlieu ; les transactions étaient affranchies, et chacun pouvait gambader à volonté et joyeusement s’ébattre. Les foires devenaient l'occasion «l'une multitude de jeux «|ue les baladins faisaient pour l'amusement «le la compagnie. Eu la foire de Saint-Denis il y avait déjà des tréteaux où l’on commençait à jouer le mystère de la Passion ou de l’agonie «lu Seigneur (2).

Les arts étaient inhérents aux métiers. Comment était-il possible que les imagers pussent ignorer en leur étal les règles de la peinture et l’art du dessin? l/orfévre avait besoin des couleurs pour nuancer ses belles œuvres; l’armurier, le fourbisscur de cuirasses devaient souvent placer les émaux «lu blason sur la poitrine «les hommes d’armes. Il fallait donc cultiver l’art «lu dessin et le coloris ; les lignes sont imparfaites encore, il y a peu d’arrangement dans les diverses parties de l’œuvre; mais ce qu’il y a «le remarquable , c’est l'expression vive et la couleur saisissante. L’école byzantine se manifeste dans ces essais informes : les images sont roides aux yeux fixes, mais les couleurs sont vivement relevées ; tout est saillant dans ccs miniatures «le manuscrits, si grossières, mais conservées à travers les âges ; empreintes sur parchemin , les lettres sont ornées avec patience ; on y voit des fruits, des fleurs et des animaux à mille formes (3). Tout ce «pii est sans animation de pensée est magnifique; c’est une imitation exacte, une copie tellement technique, qu’on croirait que la fleur est plaquée sur le parchemin. Une indicible rêverie vous saisit en feuilletant ces manuscrits, l’œuvre patiente de quelques moines silencieux qui passèrent de longues années , la tète dans leurs mains , en pensées contemplatives sous les voûtes des monastères; il faut les lire surtout à la lampe du soir dans cette bibliothè«|iie de Sainte-Geneviève , qui m’a reproduit si souvent la vie studieuse «les bénédictins, quand un pas retentissant se fait entendre

sur ces dalles tellement accoutumées au silence, que le vol «le l'insecte retentit au loin sous les longues galeries (1).

Si l’art «le la miniature jette quelque é«*lat dans le onzième siècle , l’architecture sc développe dans ccs proportions gigantesques et gracieuses, dont je retracerai les progrès dans le siècle suivant. Les cathédrales supposent de vastes conceptions dans rarchitccle; ces monuments ne sont point une improvisation du génie, ils reposent sur les règles positives et les conditions mêmes qui forment les bases fondamentales de l’architecture : la magnificence de l’œuvre et sa solidité. On éprouve une impression indicible quanti on entre dans ces cathédrales chrétiennes du douzième siècle; quelque chose d’ineffable et «l’inconnu vient jeter l'Ame dans les méditations qui s’élancent vers Dieu à travers les soupirs de l’orgue. Tout est disposé dans l'idée de la prière et les méditations «le l’infini ; l'architecte est non-seulement le poete , mais le croyant «|ui a jeté son âme et sa foi dans son œuvre. Les merveilles des anciens , les temples qui sont demeurés debout depuis tant de siècles , les colonnes grecques et romaines «|ui , par leur masse et leur solidité, défient le temps, reposent toutes sur de larges hases. Mais l’ogive, ces flèches, ces cloch«-rs qui sc balancent à travers la foudre , ces saints de pierre, dans leurs niches, qui forment un si admirable tout dans leur harmonie, ne sont point posés sur un piédestal immense, sur des murailles épaisses, comme le Parlhénon d’Athènes ou le Panthéon de Rome. Les églises du moyen âge semblent si sveltes , qu’on dirait qu’elles se jouent au vent , et que le premier souffle va les renverser; et pourtant elles se maintiennent debout et bravent les siècles comme les géants «le l'époque héroïque ; les passions «les hommes seules les ont atteintes (3).

Rien de comparable à celte architecture ! Que dire de la musique solennelle , «le ces hymnes qui se font entendre sous les xoùtes, et s'associent si bien à ce grand tout ! Si les instruments «le ménestrandic étaient imparfaits , si la vielle était monotone sous l’archet, si l’orgue bruyant faisait éclater mille voix inconnues , si la corne du cerf façonnée en trompe faisait frissonner au loin jusque dans la

(1) I.cs Chartres les plus nombreuse* des dixième et onzième siècles sont relatives aux foires cl marchés, L’oyez nniçvicsT, Chartres et Diplômes , loin, i, et les Ordonnances du Louvre y tom. i, et aux tables.

(2) Dom Fclibicr, Histoire de l'abbaye de Saint-Denis, in-fol.

(ô) l.a Bibliothèque du roi est riche en miniatures, mais seulement des treizième et quatorzième siècles. Quelques manuscrits appartiennent aux dixième et onzième siècles.

(4) La hib-iothcque de Sainte -Geneviève possède des

richesses inconnues; la tâche commode des bibliothécaires n’est pas de fouiller. Je me souviens que c’est dans un grenier «le cette bibliothèque que je découvris les plus curieux des documents sur la Ligue et lesSeize./'o.rcz mou Histoire de ta Ligue, tom. iv.

(5) Je me garde d’établir un système sur le symbolisme des cathédrales; c’est chose trop facile, usée et fausse; le seul symbole des cathédrales , c’est le catholicisme et les légi-mles de saints. L’explication en est dans les Bollandistes.

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