LES ÉCOLES ET LA SCIENCE
Le mont Sainte-Geneviève. — Saint-Victor.— Les maîtres. — Les étudiants.— Enseignements des cathédrales.- Les tcolaslres. — Philosophie.— Dialectique. — Les réaliste* et les nominaux.— Caractère de la science. — Origine el développement de la philosophie d’Aristote.
DOUZIÈME SIÈCLE
. Au midi de Paris en la Cité, s’élevait la montagne de Sainte-Geneviève, lieu vénéré pour les pèlerinages ; un oratoire consacré à la pieuse patronne
(55j On trouve la prcm.ère indication de cette loi de Vervins dans Lacroix du Maiür, Bibllofh franc., p. 400. ci dans Diicieski, Hlst. généalog. de la maison de Coucj-, pag. 159.
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ronronnait le sommet de la colline ; là on voyait briller en vermeil la châsse de la sainte, parée de topazes et d’émeraudes dans des eolonnettes d’ivoire, œuvre de saint Éloi l’orfévre. selon la tradition. Autour de l’oratoire étaient construites de petites cellules où priaient nuit et jour les religieux de Saint- Benoit , d'après la règle île leur fondateur. I.e peuple aimait à se porter en foule vers Sainte- Geneviève, cl des processions brillantes, sous des bannières à mille couleurs, serpentaient dans les rues étroites de la Cité, comme des rivières d’or et de rubis, pour adorer la châsse bénite; aussi, quanti les ossements de la sainte apparaissaient, les grands vents cessaient de siffler aux vitraux , les pluies froides, les inondations funestes de la rivière de Seine 11e jetaient plus la désolation et la terreur dans la campagne (1).
Au revers delà colline était Saint-Victor, monastère antique , réunion de chanoines et de prêtres qui se livraient à l’enseignement, comme dans les cathédrales; on parlait partout de la renommée scientifique de Saint- Victor ; on disait merveille de scs cartulaires, de ses Chartres et de ses manuscrits, las chanoines s’occupaient incessamment à déchiffrer les annales des vieux temps et à écrire les miracles des saints qui avaient sauvé les Gaules : il y avait des livres grecs et arabes, de longs manuscrits rnbbiniques ; les œuvres de saint Forlunat, de saint Augustin, de Lactance et les premiers Pcres de l’Église chrétienne, en grec, des fragments d’Aristote ou de Plolcmée. Les moines de Saint-Victor travaillaient avec persévérance à commenter les saintes Écritures; tantôt ils gémissaient en récitant les Psaumes de douleur quand le prophète adresse ses déchirements à Dieu ; tantôt leurs âmes brisées élevaient leurs chants jusqu’au Seigneur dans des hymnes sublimes de résignation ou de reconnaissance. Les prêtres de Saint-Victor, comme ceux de Sainte-Geneviève, étaient des hommes d’études et de sciences, ainsi que le prescrivait la règle de Saint- Ilenoli (2).
Sur celle sainte montagne se groupaient les maîtres et les élèves de science au douzième siècle; on voyait autour des monastères , ici là , des cellules éparses, des jardinets plantés de légumes, d’herbes potagères , avec un puits ou une citerne ombragée d’un figuier sauvage le plus exposé pos-
(1) Les Rollandistes ont publié les vies de saint Éloi et de sainte Geneviève. Ce sont les deut monuments les plus curieux de l'histoire des Gaules. Sur les études ecclésiastiques, comparez Mabiilob. Annal, ord. sancl. Benedict., cl Klevby , Discours sur tes études ecclésiastiques , x * siècle, Discours v.
(9) l.c catalogue des Ms*, de Saint-Viclor est encore à la bibliothèque du roi et fait partie du fonds ancien.
sible au soleil du midi ; au fond du jardinet quelques arbres touffus , autant que le terrain pierreux pouvait le comporter. On voulait imiter l’Académie d’Athènes, les bosquets de platanes et d’oliviers où les sages venaient méditer sur les voix intimes de l’intelligence et les révélations de Dieu. Dans ces cellules habitaient quelques maîtres renommés de la science , profondément versés dans Part dialectique ; quand leur réputation s'étendait au loin , quand 011 savait qu’ils avaient beaucoup vu et beaucoup lu, on voyait accourir autour d’eux de jeunes hommes pour écouter leurs leçons et agrandir le cercle des connaissances humaines; la science excitait une ardeur immense, c’était un frémissement autour d’une idée lorsqu’elle apparaissait au monde.
Les temps modernes, rayonnants de lumières, sont blasés sur les jouissances intellectuelles ; au contraire, à ces époques agrestes et primitives, l’apparition d’une pensée nouvelle et d'un enseignement remuait toute la génération; on s’enthousiasmait pour un aphorisme ou une formule (5).
Les écoliers abondaient sur cette montagne de Sainte-Geneviève; ils ne venaient pas seulement du l’arisis , de la Normandie cl de In Champagne , de la Langue d'oc, et de la Langue d'oil ; ils accouraient de l’Angleterre, du Danemark, du fond de la Germanie , comme pour applaudir à une grande renommée. On les reconnaissait, ceux-ci à leur teint bruni, à leurs cheveux pendants et noirs, à leurs yeux vifs et brillants : c’étaient les fils de la race méridionale, ardente aux nouveautés, les dignes enfants de la langue d’oc, des villes do Nisines, Montpellier, Toulouse et Marseille ; ils jargoimaienl leur idiome roman dans leurs éludes et leurs jeux. D’autres écoliers aux cheveux blonds et flottants, à la chair blanche et molle, au maintien grave et posé, arrivaient des bords du Rhin ou de l’Allemagne; on reconnaissait les Anglais, les Saxons à leur accent guttural , à leur goût pour la bière , le cidre ou la cervoise , qui seuls pouvaient remuer la nature apathique de la race septentrionale. Tous ces étudiants choisissaient leur maître par la renommée; ils se pressaient dans sa cellule autour de la chaise ou cot/icdra du docteur, comme des clients de la vieille Rome autour de leur patron; tous étaient vêtus de robes noires, comme les clercs; un long manteau couvrait leur corps , en
(S) BtvtoiCTiu, Discours sur l’état des lettres au XI" siècle. Tom. ix de Histoire littéraire de Fronce ; c’est i ce volume que dom Rivet, le savant religieux de l’ordre de Saint- Benoit cessa de diriger ce beau travail des Bénédictins sur l’histoire littéraire; la maladie le saisit, parce qu’il avait refusé une chambre à feu dans un rude hiver, pour ne pas manquer à la règle. Quels hommes' quelle obéissance ’
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signe d’étude; et pour témoigner leur dignité et | leur science, ils imitaient dans leurs mouvements i les sages de la Grèce , les péripatéticiens qui mar- , chaient avec gravité en méditant sur les grandes idées morales qui dominent la société humaine. La montagne Sainte-Geneviève était toute remplie «le , ces écoliers , tellement épris de la science, qu*ils i campaient souvent sous la tente pour être prêts à écouter dès l’aurore la voix magistrale du maître I illustré par de vastes travaux (I).
Ce maître était le plus souvent un clerc d’Eglise, un moine qui enseignait la science de Dieu et la philosophie humaine aux myriailes d’écoliers ; il choisissait une retraite silencieuse où il vivait sous Ehahil monacal dans la solitude la plus profonde. Dès que matines sonnaient, il était a l’œuvre, il lisait et approfondissait les anciens ; à l’heure de sa leçon, son jardin était envahi par les étudiants, : qui recueillaient sa parole comme le miel «pii «lé- : coule d’une belle ruche ; puis les jeunes clercs «lis- ] culaient ensemble sur des points de théologie ou de philosophie par des formules arrêtées (d); quand ils n’étaient point d’accord , tous venaient respectueusement soumettre leur doute au scolastre de la cathédrale ou au docteur, qui les écoutait et décidait souverainement. La science était comme une révélation qui partout inspirait enthousiasme ; douce vie que ces solitudes sur le mont Sainte- , Geneviève! On avait de beaux arbres, on s’y réchauiïail de tout le soleil du midi que Paris , la ville brumeuse, peut attirer ; quelques vignes s’élevaient en treillage, le figuier couvrait le puits; un peu plus loin , le jardin potager où rampaient les légumes d’été et d’hiver, et par-dessus tout la solitude profonde, cette atmosphère d’isolement, ce silencieux aspect «le la nature «pii fait vibrer en nous les mille voix inconnues île la pensée et de la médi- j talion : sur le mont Sainte-Geneviève il y eut une fraternité de science «pii fit donner plus tard le nom û* Université à ce corps de solitaires ensei- | gnanls. L’uni' ersité naquit sur la colline des Docteurs ; c’est là que fut sa primitive origine ; elle se «listingua immédiatement des écoles «le cathédrale . elle fut comme un corps à part «le la science pure- j meut ecclesiastique : l’université exprima l'unité j «lans la dispute, comme le catholicisme était l’unité dans la pensée religieuse et sociale. Au moyen Age
(1) Binftoicriss, Étal des Études au XI° siècle {Hlsl. tilt, de France, lom. ix).
(9) Consultez le grand ouvrage île ou Bout. «T, liist. unlversit. Parisiens., lom. i à u. Un peu partial pour l'université.
(3ÿ Musmiil, Tàiiitre des Anfiquit. de Paris, 1612, j ni- 4-.
(4; Bm'u.dictixs, Hsf. lift, de France, Discours sur :
il faut donc bien distinguer tes écoles des calliédrales , exclusivement destinées aux clercs sous li s scolaslres, avec l'enseignement universitaire sur le haut de la montagne. Les clercs s’abreuvaient de la science ecclésiastique des Pères et des saintes Écritures à Orléans , à Amiens . à Sens , à Beauvais, partout , en un mot , où il y avait une cathédrale et un scolastre pour en diriger l’enseignement; mais la science laïque , les connaissances humaines trou 'aient leur plus sincère expression dans les solitaires cellules de Sainte-Geneviève, qui formèrent. je le répète, la primitive origine de l’université (3).
Là s’étaient réfugiées les traditions anliipies. Au milieu «lu désordre et de la «isolation du neuvième et «lu onzième siècles (i), quelques livres furent disputés aux ravages des Normands. Les catalogues des librairies monastiques . les Chartres que le temps a respectées constatent le prix immense des manuscrits de l'antiquité profane (3) ; les chroniqueurs citent des passages de Térencc , de Plaute , «le Cicéron , aussi bien que les sentences des Pères «le l’Église; la plupart des savants, sous Charlemagne, avaient étudié ces magnifiques «lébris de la Grèce et «le Rome ; sans pénétrer «lans le sens intime de leurs beautés , les chroniqueurs avaient recueilli les fragments épars de ces monuments comme des sentences qui avaient vivement frappé leur imagination. Mais le livre qui parait avoir saisi les esprits dans le moyen «Ige fut surtout la Philosophie «l’Aristote. Au temps où la force brutale dominait les intelligences, il était naturel que tout ce qui restait d’esprits d’étude et de méditation s'attachât avec attrait aux subtilités de la philosophie ; on se plaisait à disserter , à analyser les facultés intellectuelles ; la raison pure était trop simple , trop naturelle ; comme on luttait dans les batailles sur les champs de guerre, ou voulait également lutter dans le raisonnement. La loghpic ne fut plus l'expression formulée «le la vérité et «le la rectitude , mais utjc suite d'axiomes techniques dont on ne pût s’écarter; la dialectique devint comme un mécanisme matériel qu'on employa pour arriver à des conclusions forcées ; Aristote fut le modèle et l’exemple qu'on voulut suivre sans déviations ; on en étudiait les oeuvres, ou en commentait le texte ; tout se fit par les aphorismes «l'Aristote (G).
l'état des Études. Flkukt , Discours v, cl uu llotuv, liist. Vnlversilat. , tom. i. L'abbé l.ebœuf a fait aussi de giandes rechcrcbcs sut le diocèse de Pari* (Pari*, 173'J;.
(5) Mabili.ox, Annal, bènèdicl., douzième siècle.
(G) Celle question de l'influence d'Aristote aur la philosophie du moyen âge a élé traitée par Brin 1er «lans son Hlsl. de ta Philosophie , a\cc une supériorité remarquable. Uu savant , mort bien jeune , M. Jourdain , gagn i un prix a
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Ces grandes œuvres furent-elles connues par les des articles de foi, on plaça presque Aristote au
traductions arabes on par le texte grec? Les études niveau des Pères de l’Eglise , on «lut accepter ses
n'étaient point alors assez répandues pour qu’on principes sans les discuter (3). put lire littéralement les vieux manuscrits et les Chaque époque est ainsi marquée de sou caracpapyrus «le la Grèce (1); il y avait quelques hommes 1ère spécial : toute la philosophie du onzième siècle
ipii , dans la solitmle des monastères, s’étaient est dominée par la querelle «les veaux et des no/ni-
livrés à renseignement des livres classiques «le naux, dispute immense qui, sous des formes arides
l’antiquité. Dans le midi des Gaules surtout, on et obscures, exprime la double pensée du sensua-
trouvail des clercs qui, au milieu «les solennités «le lisme et de l'idéalisme, de l’esprit et «le la matière,
l'Église , récitaient des chapitres tout entiers des toujours en lutte dans la marche des siècles (4). La
Évangiles en gr«*c. A Saint-Martial «le Limoges, les formule «les réau.v et des nominaux est un cos-
moines chantaient le Kyrie eleison dans la langue tume ; les pensées premières et génératrices ne
«lu concile de Nicée(i). En Provence, sous les bois s'effacent pas, elles se transforment sans se perdre
touffus de la Sainte-Baume , on trouvait un monns- jamais , parce «pi'elles tiennent à l’esprit et au cœur
ivre ib papas grecs qui conservaient précieusement de l’homme, à l'histoire du genre humain. La
le rit des églises «le Smyrne et «le Constantinople, «louble thèse des veaux et «les nominaux fut uuc
Ces étoiles n étaient pas tellement générales qu’on formule plutôt qu’un système, un mode de pensée
pôl dire le grec populaire parmi les écoliers , plutôt qu’une pensée ; et comme habituellement les
surtout lors«|u’il s'agissait de l'interprétation diffi- formules absorbent les Liées, rien de surprenant
ci le et obscure de la Philosophie d'Aristote. Les que le moyen ôge fût rempli «le tous ces aphorismes
travaux des Arabes et des rabbins transportèrent et «le ces subtilités.
en France 'la plupart des grandes oeuvres «le Panti- Les études sérieuses et philosophitpics se présen- «piilé grec«jue. Avec celte ardeur «pii caractérisait taicnl alors aux esprits comme une pierre précieuse
le génie «les Orientaux, les Arabes se mirent à dont se parait l’arilenle génération «les écoles; tous
traduire incessamment I $ livres d'Aristote, comme > s'en saisissaient avec la vive passion qui domine les YAhnageste «le Plolémée; ils se dévouèrent au , âmes à l'aspect «les éblouissantes nouveautés. Il travail avec un enthousiasme de science active; 1 faut voir avec quelle fureur scientifique les écoliers Aristote , celte vaste intelligence , fut surtout le du mont Sainte-Geneviève discutent les formules
sujet de leur prédilection ; les subtilités plaisaient aristotéliques ; tout est raisonné d’après les pré-
à ces esprits ardents , à ces tètes aventureuses , ceples «lu maître , on n’en croit pas à son propre
infatigables pour les recherches; ils ajoutèrent instinct, à la voix intime. La dialectique est la forme
encore au texte d'Aristote leurs impressions propres, 1 invariable; Aristote domine plus puissant qu'il ne et ils le rendirent plus subtil dans ses théorèmes. 1 l'a fait sur la Grèce; il faut «les elforls inouïs pour Ainsi traduit et commenté, Aristote arriva dans le détrôner; sa couronne scientifique est plus forte
les écoles de science au moyen âge ; il y devint que la couronne «les rois féodaux (5). Un traduit
comme une autorité incontestée, une puissance d'abord la Physique du maître, cet ensemble de
souveraine; ses arrêts abaissèrent la raison , ses conceptions ingénieuses où Aristote fait apparaître
formules firent loi dans le mécanisme de la logiipic. les mystères de la création, le mouvement «les astres,
A cette époque naïve , tout était autorité , on aimait l'action mutuelle des corps les uns sur les autres (G),
les thèses résolues, on concevait faiblement l’exa- Ensuite vient le traite des Animaux , vaste histoire
nirn , l'obéissance était la première loi des études; naturelle où se révèlent les classifications des races
la dispute ne vint «pie plus lard ; il dut naturelle- et les légemles de ces animaux fantastiques perdus
ment résulter, de celte situation de l'intelligence , dans la ruine et la création successive «les inondes,
la dictature d'Aristote dans tout«*s les opérations «le ou de ces espèces dont la science retrouve aujour-
l’espril ; ses aphorismes furent considérés comme d’hui des fragments fossiles. La licorne, le grif-
l'Académie des inscriptions , pour dos recherches croupies (4) t'oyez ta savante dissertation de Christ Mciners sur l'âge des traductions «l'Aristote (Paris, 1810). De nontina'lum et realiitm initia, dans le recueil de l’Aea-
(1) Sous la seconde race, le grec parait plus répandu. Je démic «le Giellingtic, tom. xi, psg. 24.
trouve que Louis le Bègue eut une dispute assez vive avec (5; Comparez les grands travaux de Brucker, Teumann
l'empereur de Constantinople, «pii ne voulait lui donner et Buhlc sur la philosophie; tous les moderne» ont vécu de qu’un litre vague, tandis que le Bègue exigeait celui de leurs recherches.
Bavcârâc. F oyez dans Dccueske, tom. ni, pag. 355. (Gj De Pltysico midi tu, — de Cœto et Mundo, — de
(2) Mis. Biblioih. royale, n° 4458. i Sa/urâ tocorum , — de Proprietalibus efementorum, •—
(3) Juin ru ix. Recherches critiques sur ta Philosophie de Meteorum. d'Aristote, § vi.
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fon ailé , les sirènes , combinaisons ingénieuses qui mêlent les fables aux réalités de l'histoire physique du genre humain , monde imaginaire où l’esprit de l'homme s'agite et s'abîme dans uue ineffable et mystérieuse contemplation (1).
Puis on étudia le traité sur CAme (2) d'Aristote , appréciation morale des facultés de l'esprit et des sensations intimes. Le système d'Aristote est senstialiste, l'Ame est l'auxiliaire des sens; on éprouve avant de concevoir ; le livre de la Génération et de la Corruption (3) fut ausjû traduit et commente au onzième siècle; la Métaphysique fut l’œuvre de prédilection dans les écoles du moyen Age (4). La métaphysique transporte l'esprit dans «les régions arbitraires ; on peut s’y remuer à l’aise , parce que les limites sont infinies , et qu'il n'y a rien qui restreigne la pensée vagabonde quand on l'élève dans les régions intellectuelles; les barrières «le raisonnement furent alors les formules, et dans ces formules les subtilités se cachent sous des axiomes invariables. Souvent , quand l’ardeur de connaître saisit les générations , il est bon de leur infliger la formule, afin d’arrêter les écarts qui conduisent les Ames dans un avenir sans limites et sans lin.
Les progrès de la philosophie morale et politique d'Aristote sont plus lents ; comme ils ne sont point à la portée des écoles , alors en dehors de toute combinaison de gouvernement social, on s’occupe à peine des questions qui s’y rattachent ; on dé* daigne aussi Y Éthique, cette juste application des devoirs dans la société humaine ; la religion alors absorbe la inorale, source pure du bieu ; l'élude catholique suffisait ainsi aux esprits (3). La Rhétorique d’Aristote grandit au contraire, car la dissertation cl la dispute furent le caractère essentiel de cette époque du moyen Age. Ainsi la métaphysique et la rhétorique fureul les deux études dominantes; elles sont comme la pensée et l'instrument de toutes les théories du onzième siècle (6).
Les manuscrits d’Aristote étaient rares dans les écoles ; les traductions d’après l'arabe étaient plus abondantes : ces livres formaient la base de l’enseignement, et les maîtres qui les avaient étudiés avec profondeur voyaient autour d’eux se grouper le plus grand nombre d’écoliers. (Juaud on apprenait que sur la tnonlagtie Sainte-Geneviève ou à Saint-Victor il y avait un docteur fameux qui pâlissait nuit et jour sur les écrits grecs, arabes ou chaldeiques , alors tout à coup s’elançail une mul-
(1) De AnimaUbus.
(2) De Animé, — de Sensu et Sensato.
(5) De Generatione et Corruptione.
(4) Metap/tysica. — De naturâ et origine Animée , — de Princlpiis motùs.
(5) La Politique d'Aristote est un traité fort obscur On a
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tiludc ,i cculiirs pour l'entendre; le soleil du midi comme la froidure de l'hiver n’arrëtaicnt pas le zèle! Ces jeunes hommes campaient autour du maitre;ils le suivaient dans la solitude et au désert. Le docteur était-il proscrit pour quelques nouveautés hardies, qu’importait encore à l’ardente jeunesse! Elle accourait ecouler scs commentations aventureuses , alors même qu’elles étaient condamnées par des conciles; on se groupait sous des tentes, en attendant la parole; l'élude brillait comme une nouveauté, elle avait tout l'éclat des idées qui naissent, toute la force «l’une pensée qui saisit. Paris voyait ainsi se fonder le premier germe d’université , centre commun de la science où devaient aboutir les enseignements des docteurs. Oc n'étaient plus les écoles «les cathédrales. où le scolaslre apprenait aux clercs les saintes Écritures , le plain-chant , 1rs oraisons dominicales et les mystères du saint sacrifice de la messe. Les écoles «les cathédrales étaient purement ecclésiastiques; l'université, tout en faisant «le la théologie une des grandes bases de renseignement, ne la salua «pie comme la docte mère dans cette espèce de Parnasse scientifique que les docteurs créèrent sous le litre de quadriloges, tritium, quadrivium ou de Miroir de science , mythe érudit «lu moyen Age. Il y eut alors un premier vestige «le science séculière, qui prit son origine sur le sommet de la montagne Sainte Geneviève (7), et plus tard il s’ëlenilit toujours au midi delà Seine, dans les prés fleuris et les vastes campagnes. Paris marchand et corporations descendaient vers les foires Saint-Martin, Saint-Méry ou Saint-Denis; Paris universitaire s’élcn«lait delà montagne Sainte- Geneviève jusqu’à Saint-Germain ties-Prés, et bientôt on nomma Pré -aux-Clercs ces rives fleuries où s'abritaient les écoliers. Lorsque le luxe s'introduisit un peu dans les enseignements de l'université, ce fut aux prés que les étudiants se divertissaient de leurs fortes et longues éludes : ils folâtraient et jouaient avec un cœur épanoui ; les temps étaient passés où les maîtres se contentaient du petit jardinet avec les figuiers , le puits et le petit ombrage. L’université grandit , et elle reçut en «Ions des terres , des vergers pleins de beaux arbres fruitiers, «les treillis, «les cerisaies où se mèlaieut le raisin et la cerise rouge et bien mûrie , comme on les vit plus lar«l au palais des Totirnelles. L’université devint une institution avec ses
voulu en vain faire quelque bruit d’une traduction réceute; c'est un bourdonnement qui a bientôt cessé.
(6) Voyez Examen des anciennes versions latines d'Aristote , conservée! à la Bibliothèque du roi.— Chap. iv de J«iiibdai!« , pag. 179.
(7) Pc Boulât, Unfversit. parisiens. Wst., lora. u.
privilèges, ses Chartres, ses revenus, ses archers, ses massiers. Un jour il faudra donc dire l'histoire de la mcllifiantc université de Paris !