CHAPITRE XLIV
l'autorité et i.’exame*.
1° E«prils organisateurs. — Saint Bernant. — Super. — Pierre le Vénérable. — 2-» Scolastiques. — Guillaume de Champeaux. — Abélard. — Gilbert de la Port ée. — Jean de Saluhury . — Les monastères. — La règle.— Les écoles et la dispute.
DOUZIÈME SIÈCLE
Les siècles dévorent les systèmes dans leur entraînante activité, les générations se succèdent comme la feuille qui tombe, et dans les ruines qu'amoncelle le passage des temps, deux sentiments demeurent debout constamment en lutte : l'autorité et l'examen. L’aulorilé qui fonde et constitue avec une grande énergie de moyens ; l’examen qui éclaire, brûle, élève et démolit tour à tour, comme si la nature curieuse, inquiète, de l’homme s’empreignait sur tout ce qu’il touche. L’esprit d’autorité se personnifie habituellement dans un corps austère , une tête chenue et forte , un crâne puissant et haut, un esprit qui a foi en lui-même, une intelligence d’activité plus encore que de méditation. l/examen s'incarne, au contraire, dans un corps sensualiste avec les habitudes et les instincts de chair, et toutes les sensations qui se succèdent et le dévorent ; l’esprit d’examen est inquiet , remuant , jamais il ne se trouve bien dans une idée ou dans un résultat ; aucun fait ne le repose, parce que chaque pensée détruit une autre pensée dans un tourbillon incessant qui s’agite pour l’entraîner au vide et au doute , fatalité cruelle qui déchire les parois du crâne !
L’autorité, au commencement du douzième sièele, se personnifie dans une belle intelligence, saint Bernard, l’expression delà hiérarchie monastique , et , par conséquent , de la société forte an moyen âge (1); son corps est faible, il souffre constamment , sa chair est macérée par le jeûne ; il
(1) La tie de saint Bernard a etc souvent écrite, mais mal comprise. Je préfère à tous les modernes le modeste CbifBet, de l’ordre des jésuites; sous ce titre : Sanct. lie mardi cfarival/cnsis a b halls g mu s illustre assertion t 1600, in-4". Dam Clémence! a fait aussi une belle
DOUZIÈME SIÈCLE
est maladif et traîne sa vie dans la douleur , mais son intelligence a foi en elle-même, elle domine cette santé affaiblie qui souffre sans relâche. Saint Bernard s’est donné une mission , il marche à son but ; c’est le grand remueur d’idées et de peuples depuis Pierre l'Ermite ; il prend la génération de ses deux mains, il la pousse devant lui; sa parole est exaltée , il aime à s’adresser au peuple ; il jette des sentences solennelles aux rois ; les dignités terrestres ne l'arrêtent point, il ébranle tout ce qui se rattache aux entrailles de la société, il met en émoi les imaginations et les consciences , il est le maître de son siècle. Saint Bernard vise à la dictature monastique comme au dernier terme de sa foi et à la manifestation de ses desseins ; il aime le pouvoir par instinct et par ce tempérament de hile, de nerfs, qui ne laisse de fort que l’esprit; la pensée d’une mission rayonne sur son front admirable ; c’est plus qu’un homme, c'est une idée, une idée fortement conçue, comme le cri puissant de la foi, comme celte empreinte de Dieu «pie chacun porte dans la vie ; et voilà ce qui rend la parole de saint Bernard si puissante sur la génération.
Saint Bernard naquit en 1091 au château de Fontaine, dont le voyageur aitne à chercher les débris à quelques lieues de Dijon ; le temps ne les a pas respectés. Son père élait un féodal du nom de Tescelin ; on le disait issu des comtes de C.hâlillon (2). Tescelin s’était voué aux armes dans la première croisade , comme tout digne chevalier ; la mère de saint Bernard se nommait Arlèle, surnom que l’on trouve si souvent dans les vieilles chroniques de la race normande ; Dieu l'avait rendue féconde; elle eut six garçons avant l’âge de vingtcinq ans ; Bernard fut le troisième; il étudia à Chàli I Ion , et la mort de sa jeune mère lui froissa le cœur si violemment, qu’il se consacra, par une vocation irrésistible, à la vie du désert : à dix-scpl ans Bernard était déjà moine à Clleaiix . la nouvelle abbaye. En vain on voulut détourner cette intelligence ardente de la vocation religieuse ; on l'entoura de plaisirs mondains, de vanités séculières; sa famille fit tout pour le retenir, on lui offrit les plaisirs des festins, la coupe d’or, la chasse bruyante, on lui montra de nobles dames et damoiselles dans les cours plénières et castels. Bernard marcha hautement vers sa vocation du ciel et dans sa ferme volonté d’entrer à Citeaux ; et tant fut brûlante la parole du jeune moine, que ses cinq frères, qui avaient voulu le rattacher à la vie du monde , se
histoire littéraire île saint bernant. Je regrette que M.Daunou se soit trop préoccupé îles idées philosophiques de son temps dans sa notice développée { flist. tilt. de France, tom. xiii, io-4°).
(2) CnirvutT, Sanct. Bernard! genus illust. assert.. n° 1.
jetèrent bientôt eux-mêmes dans le désert; tous prirent l'habit religieux. Il fallait le voir, Bernard , ce jeune homme alors, exerçant son ascendant irrésistible; sa prédication était hardie et marquait les fronts humiliés comme d’un fer chaud , car il y a de ces paroles qui font des plaies saignantes :
« Bernard ravissait les fils à leurs pères , les maris à leurs femmes; les mères cachaient leurs enfants , pour les arracher à celle influence qui prenait les cœurs épuisés du monde pour les jeter dans la solitude (1). * Ce fut avec un peuple arraché au sensualisme tics villes que saint Bernard fonda la solitude de Clairvaux dans la vallée d'Absinlhe, retraite inculte et sauvage, dont la description est terrible en la chronique. Aux intelligences puissantes il faut une nature déserte et inculte, des rochers à pic et des torrents qui bouillonnent comme leur Ame. Bernard était Agé de vingt-quatre ans à peine lorsqu’il fut élu abbé de Clairvaux ; sou corps était amaigri, il le soumettait à des abstinences forcées , il ne songeait qu’à sa destinée et à la fondation de Clairvaux , dont il voulait perpétuer la grandeur cl la puissance en l'honneur de Dieu. Ouelle parole, quelle irrésistible prédication! elle brisait les cœurs endurcis. I.a dernière de ses sœurs, du nom de lliimbelinc, vint le visiter à Clairvaux; elle était jeune et vi\ ait dans les délices des cours plénières; plus d'une fois, dans les tournois des comtes de Ch.Uillon , on avait brisé des lances pour elle. Humbeline vint à Clairvaux (2); saint Bernard lui jette quelques-unes de ces pensées qui réveillent le froissement «lu cœur et les déceptions de la vie du monde, et Humbeline prend le voile et renonce à tout le vain bruit qui remue l’existence sans jamais la satisfaire : la parole du cénobite entraînait les Ames comme le torrent qui roule et emporte les plus durs rochers.
Saint Bernard x oit grandir sa renommée, et à l’Age de trente-trois ans il devient l’arbitre de la plupart des questions politiques cl religieuses! Une famine éclate avec tous scs sinistres caractères; l’abbé de Clairvaux se met à la tète de tous les moyens d'apaiser et de satisfaire le peuple; il le calme, il souffre avec lui. Les habitants de Reims sont divisés avec leur archevêque; saint Bernard prend le parti du peuple cl juge l’affaire en arbitre souverain (3). Etienne, évêque «le Paris, fait gronder
(!) Goillklb. à S. Theodorico; vita Be mardi. C. V., n® 15. Ce sont les propres paroles de Guillaume. Un homme qui entraîne ainsi les âmes est une Grande puissance.
(2) Marillos, Annal. Benedlct liv. lxxui, n® 10.
(5) Amwl. Cisterciens. ad ann. 1124.
(4) Epislot. sa/u t. Bernnrdi, Episl. 45-51.
(5) Je retrouverai saint Bernard dans la seconde période , de sa vie plu» active.
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l'excommunication contre bonis le Gros; saint Bernard soutient les droits de I’évèque , et comme il n’a aucun ménagement A garder envers l'homme d’armes, comme il ne courtise pas la puissance matérielle , il traite le roi d’impie , de persécuteur et de nouvel Ilcrode. On offre à l'abbé de Clairvaux «les évêchés, l’anneau épiscopal, il les refuse, car il a une mission à remplir, cl il s’y destine avec un admirable dévouement; la puissance monastique, d'ailleurs, est alors dans tout son éclat : et (pii peut lutter contre l'abbé d’un ordre religieux, quand il apparaît la crosse en main, la mitre d’or en tète (4)?
Telle est la première partie «le la vie «le saint Bernard , esprit supérieur, décidé, comme il en faut pour remuer les générations (3). A ses côtes se lève une intelligence moins étendue, moins ferme, moins éloquente; elle n’agite point les masses, elle n’a pas celte puissante parole qui va droit à l’imagination du peuple. Suger est un caractère froid, un de ces hommes essentiellement d'administration et de gouvernement ; il n'a pas de ces niées étendues qui marquent dans la marche «lu genre humain ; il gouverne et administre avec rectitude et sagacité. Suger na«|iiit du peuple, aux environs de Saint- Omer (0), tout entier de la race flamande ; son père se nommait llélinand, pauvre, mais honnête; on l’offrit, dès l’Age de cinq ans, sur l’autel de Saint- Denis en France, et cet enfant fut envoyé dans un petit prieuré sur les bords de la Seine; il y passa dix années dans les instructions et la prière. Les moines avaient deviné «pie. Suger tiendrait une belle place «lans la chronique «le Saint-Denis. L’enfant fut élevé dans le prieuré avec Louis le Gros, que Philippe son père avait déposé au monastère «les saints patrons de France. Louis et Suger furent amis inaltérables, et tandis que Louis le Gros, à peine adolescent, allait briser quelques lances contre les féodaux «lu Parisis , Suger finissait ses études «lans k*s monastères de Touraine, peb-rinage scientifique qui accomplit son éducation. On remarquait alors sa taille petite et bien prise , sa vivacité polie , sa facilité de discours dans la langue vulgaire ou latine ; il fui souvent consulté par le roi Louis le Gros; il assista à presque tous les actes importants de la royauté (7). Quand une affaire monastique s’agitait à Saint-Denis, c’était Suger qu'on chargeait de la
(0) La vie de Suger a été écrite par un mo ne de Saintftenis, l’un de ses contemporains ; combien j‘a| préféré ce précieux document à tous ces éloges académiques plats et sols comme tout ce qui se résume eu «les phrases. — Foyez GuillelmusSandionj *iamis,f/e/'//d Sugerii [dora Fiai biex, Fr cuves de l’Histoire de Saint-Denis).
7) St em, Epistol. 8H.
suivre et de la discuter. î.e jeune homme parut comme saint Bernard aux conciles, mais il n’avait ni sa ténacité, ni sa puissance de conviction , ni sa parole remuante; c’était un esprit de négociations et de ménagements ; sa préoccupation fut de défendre les droits de Saint- Denis , et on le vit s’acheminer vers Rome pour protéger les privilèges de son ahhaye. Sugcr est tout à la fois le clerc îles affaires du roi et le défenseur administratif des ordres religieux ; il est envoyé du suzerain et député de son monastère; bon ménager des revenus, économe du trésor, il revendique les fiefs, les moulins, les fours enlevés à l'abbaye (1). Dans ce pèlerinage à Rome, il apprit que ses frères de Saint-Denis en France venaient de l’élever au litre d’abbé , une des dignités les plus grandes; il devenait le conseiller du roi, l’arbitre «les différends ecclésiastiques, le seigneur d’un grand nombre de fiefs. Voilà donc saint Bernard et Sugcr, tous deux la mitre en tète et la crosse en main; l’un à Clairvaux, l’autre à Saint-Denis en France. Il faut lire dans Suger luimème comment la nouvelle de son élection à la crosse abbatiale lui arriva alors pauvre clerc ; il était s’acheminant sur les voies des Alpes quand le message lui vint, « Ayant terminé les affaires du royaume, dit-il (S), je me hâtai joyeusement, comme font tous les voyageurs , de revenir daus mon pays. Accueilli avec hospitalité dans une certaine maison de campagne, je m’étais jeté tout habillé sur un lit après avoir dit matines, et j’attendais ainsi le jour. Plongé dans un demi-sommeil, je crus me voir dans un petit bateau , seul et sans aucun rameur, errant daus le vaste espace des mers , entraîné par le mouvement rapide des ondes, tantôt soulevé, tantôt précipité par les vagues , flottant çà et là au milieu des plus grands dangers, frappé par la tempête d’une horrible terreur et fatiguant de mes cris les oreilles du Seigneur. Tout à coup il me sembla que, grâce à la bonté secourable de Dieu , un vent doux et tranquille, échappé, pour ainsi dire , d’un ciel serein , retournait et remettait dans le droit chemin la proue de ma misérable nacelle, qui déjà tremblait sous moi et allait périr ; le veut la poussa plus vile que la pensée et la fit rentrer dans un port à l’abri des orages. Réveillé par le crépuscule, je me mis en route, mais, tout en cheminant, je méditais profondément sur celte vision, et me fatiguais à m’en rappeler toutes les circonstances et à en chercher l’explication , craignant fort que ce soulèvement des flots ne m’annonçât quelque grave
(1} Guillel*. de Fitd Sug.t lib. i.
(2) Sucer, Fila Ludovic. Gross., cap. xxi.
(3) /Aù/.C’csIud des monuments les plus curieux sur celte époque de lullc féodale. Dom Félibien . Hiit. de St.- Denis, e st
cirinevt.
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infortune. Tout à coup arrive à ma rencontre un serviteur affidé, qui, reconnaissant nies compagnons et moi , et sanglotant tout à la fois de plaisir et de chagrin , m'annonça la mort de mon seigneur et prédécesseur l'abbé Adam , d’heureuse mémoire, et l'élection qu’une assemblée générale avait faite de moi pour le remplacer (3). » Ainsi parlait l’abbé Suger sur son élévation à la grande dignité abbatiale; sa modestie religieuse se révèle dans sa naïveté, il pleure sur son élection, il ne s’en croit pas digne ; et pourtant ce fut ce même Suger qui s’éleva à toute la hauteur de l’administration du royaume. Saint Bernard conduit son temps, domine les générations; Suger se contente tic les gouverner par des régies positives et matérielles : l’un fait de merveilleuses choses, mais est souvent égaré par la surabondance de ses idées; l’autre fait des choses plus petites, mais réelles ; il mène les affaires à bien, et s’en contente comme un bon ménager qu’il est.
Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, le contemporain tle saint Bernard, apparaît avec des qualités moins brillantes , mais avec une science remarquable ; c’est l’administrateur habile tle Cluny , l’expression tle la rivalité parmi les moines. Pierre le Vénérable est une puissance , moins par lui que par l’ordre immense qu’il gouverne habilement. Il était originaire de la race d'Auvergne, né des seigneurs tle Monlboissier ; comme saint Bernard , il avait six frères: plusieurs embrassèrent avec lui l’ordre monastique (4) : à seize ans , Pierre le Vénérable était religieux de Cluny ; à trente , il en fut clu abbé ; il était impossible de le voir sans éprouver une vive impression : sa taille était liante et majestueuse, sa figure calme, mais ferme; abbé de Cluny, sa préoccupation fut de réformer les mœurs de l’abbaye et de tout rattacher à la règle, la loi instinctive du moyen âge. C'était un grand pouvoir que la crosse et la mitre sur l’agrégation monacale ; ces fonctions étaient vastes ; un ordre monastique s'étendait sur tous les points du monde; les monastères fondaient des colonies agricoles, des oratoires où les frères priaient nuit et jour. Il y avait des terres , des revenus , des affaires lointaines, des disputes, des thèses scolastiques; l'abbé était obligé d’exercer une surveillance attentive et de montrer son autorité partout, comme le dictateur d’une grande démocratie où dominait la loi qui était la règle: l’égalité et l’élection nV taient-elles pas les premières conditions des ordres religieux? Pierre le Vénérable fut un des hommes éminents de
aussi entré dans beau coup de détails sur la vie de Suger,!. m.
(4) Pétri Fenerabil. Fila Rodu/pho auctore , Martes»b amplissim. Collect., loin, vi, pag. 1187. C/tronic. Cluniacens Bibliolh. Cluni, pag. 590.
celle époque; sa volonté fut ferme , rl il opéra des réformes dans l’ordre immense de Cluny, qui avait scs pieds sur la terre de Bourgogne et ses bras presque dans la Hongrie (l). Sainl Bernard , Suger et Pierre le Vénérable forment une sorle de trinilé d'hommes éminents et positifs qui fout contraste avec les scolastiques , disscrlateiirs infinis qui remuent des idées sans but et sans raison dernière.
Guillaume de Champeaux . source de l'école des scolastiques, fut le pauvre fils d'un laboureur ; lié à Champeaux eu Brie (2), il vint étudier au cloître de Notre-Dame; il fut le premier maître connu et retentissant de toute la génération studieuse du douzième siècle ; les écoliers se réunirent autour de lui , et il enseigna publiquement la scolastique , c’cst-n-dire les règles d’Aristote , la rhétorique, la dialectique et In théologie, l’art des formules de raisonnement. La chaire de Guillaume de Champeaux fut bientôt entourée d'une multitude d’étudiants «le Flandre , de Normandie , d’Angleterre et d’Allemagne, «pii écoutaient les paroles du maître. Parmi les écoliers de la race bretonne, se montrait un jeuue homme petit, frêle ‘de taille, au visage pourtant animé, avec des yeux pénétrants et sensualisles, le nez large, les lèvres pincées. Sa parole était facile , son geste ardent, saccadé; il se manifestait soiivenleu lui line grande jovialité de propos; il faisait des chansons et canlitènes dans l’idiome vulgaire ou en latin , selon Fus du temps. Les jeunes écoliers lui donnaient le nom d’Abélard ou Abaillard; ou le disait fils de Bérenger, de race bretonne, lèluc et ardente. Le jeune clerc était né en effet aux Palets, dans le comté de Nantes; son enfance fut occupée de disputes et de dialectitpie ; toutes les subtilités le captivèrent, parce <]u’ellcs parlaient vivement à son esprit (3) ; «lès seize ans il voyageait dans les contrées étrangères avec l'ardeur de s’instruire et l'impatience de ses propres idées ; et on le voit bientôt à Paris dans l’école de Guillaume «h* Champeaux ; déjà il sc faisait remarquer dans la dispute publique , et , se séparant de son maître, il établit lui-mème une école à Melun, puis à Corbcil,
(1) Comparez dom Cellieii, Histoire des Auteurs ecclésiastiques , lom. xxii, p. 470-517; M«billox, Annal. Benedict., tom. v, pag. 440.
(2) Le nom de Champeaux est le plus inconnu de tous: il lieut pourtant la plus large place dans l'histoire littéraire de l’université, /'oyez son traité sur l’origine de l’âme dans Marlenne, Thésaurus anecdotor., tom. v.
(3) J'ai suivi tous les documents contemporains pour le portrait d'Abélard. Il y a eu également une exploitation scientifique d’Abélard , comme il y en a une des communes et des municipalités. Les Oéuédiclius ont donné une notice sur Abélard, tom. xii de V Histoire littéraire de France , pag. 80, 3“ édit. in-4°. Depuis la publication du fameux
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où la foule devint grande autour de lui, sous des cabanes de roseaux, tant la curiosité était excitée. C’était un des forts dialecticiens, avec l’esprit assez étroit pour se renfermer dans le cadre d’un syllogisme. Ses premières œuvres tendent à secouer les doctrines de Champeaux son maître ; il se proclame réaliste, en opposition avec lui: la logique et la dialecli«|uc paraissent ses méthodes de prédilection; il les emploie à tout entraîner vers des formules inflexibles. Abélard est un esprit inquiet , remuant, occupé de petites pensées, s’abimanl dans l’examen et formulant lui-mèmc des doctrines impératives qu’il impose à son tour, car l’esprit ne s’abdique pas. A trente ans, alors que les idées positives arrivent avec une grande puissance , Abélard dispute encore ; il y a chez lui une certaine mobilité de pensées qui ne se fixent et ne se régularisent que par la mélhodc; on le voit sur la montagne Sainle- Geneviève se prenant corps à corps avec tous les systèmes ; et devenu chanoine de la cathédrale , il se plaça avec une sorte d’autorité dans l’enseignement (4); sensiialiste par tempérament , il se livrait aux dissipations de la vie. Sainl Bernard, le dictateur austère, avait les membres amaigris, la tête pleine de vastes pensées ; il n’avait jamais touché les plis d’une robe de femme. Abélard, au contraire, livrait son corps aux plaisirs de la chair et du sang. Quand il quittait ses trois mille écoliers sur la montagne, il allait souvent en l’Ile de Seine dans une maison agreste et bien bâtie (5) qui appartenait à un chanoine de Paris du nom de Fulbert, austère comme le chapitre réformé de Notre-Dame ; là vivait une jeune fille de dix-sept ans à peine; son nom était Lolse ou Héloïse , nièce de Fulbert ; elle s’était adonnée aux études avec cc goût ardent qui distinguait l'époque. Aucun document ne nous dit si elle était belle (6) ; la poésie moderne, en racontant la légende d'Abélard, rehausse ia beauté gracieuse d’Héloïse ; les morts ne se sont point levés du sépulcre pour nous dire ses cheveux , ses dents blanches , ses yeux beaux et baignés de pleurs , comme Fart moderne les a reproduits. Abélard
ouvrage Sic et Non d’Abélard, la vanité et l’obscurité de sa doctriue sont constatées.
(4) Voyez Abwlard. oper., pag. 218. C’est à André Duihesne «pie nous devons la collection des œuvres d'Ahélard. Paris, 1010, in-4°. Cervaise, dans son livre sur Abélard , est le premier auteur des fausses opinions. Fie d’Abélard , 2 vot. in-12. Paris, 1723.
(5) J'ai besoin de rappeler ici que les Bénédictins ne constatent l'authenticité que de quatre lettres d’Abélard cl de trais d'Héloïse. Il faut se garder d'admettre le texte que M. Rawlmsoii a publié à Londres, iii-8*, 1718.
(G) Abélard dit seulement qu'elle n'était pas commune de figure : Per faciem non infima. AbIlvbd, Epist. 1, p. 10.
avait quarante ans ; il domina cette jeune intelligence , et, précepteur d’Héloïse , il abusa d’elle, de sa candeur et de ces premiers feux qui éclatent pour le premier cœur. C’est une triste histoire que celle de ce scolastique qui s’introduit sous un toit hospitalier pour flétrir une jeune fille de dix-sept ans , et comme il dit lui-même alors : « Dans nos leçons il y avait plus de baisers que de sentences , et nous portions les mains plutôt sur notre corps que sur nos livres (1). » Abélard, dans l'orgueil de la séduction , publia son facile triomphe : il nomma Héloïse dans des eantilènes publiquement récitées presque sur le parvis Notre-Dame quanti la foule accourait aux prières de Fulbert. La honte fut complète, Héloïse devint mère, el, par un mélange d’études el d’amour, le fils d’Abélard fut nommé Astralnbe , orgueilleuse assimilation avec les astres. Héloïse, tout exaltée, se donna corps et âme au scolastique Abélard , à ce point qu’elle déclara qu’elle aimait mieux être sa maîtresse que sa femme. Ici commencent les outrages publics d’Abélard contre la race de Fulbert ; il la flétrit par la publicité; il enlève deux fois Héloïse, et ce fut alors que Fulbert punit le sensualiste par les srns, et le scoliaslre ne put désormais s’occuper d’autres choses que de la science. Ce fut une grande douleur pour lui que de séparer son corps «le son âme , la vie sensuelle des méditations de l’esprit. Dès lors son existence fut comme un cri lamentable, une douleur semblable à un corps qu’on dépouille de la peau pour laisser toutes les plaies saignantes; il se consacra pleinement à la solitude dans l’oratoire du Paraclel qu’il avait fondé ; les souvenirs de Bretagne l’agitent , il court dans le diocèse de Vannes ; ce n était plus le clerc occupé de chansons el de distractions douces; la vie spirituelle domine alors; il habite dans l’abbaye de Saint Gildas , sauvage fondation. Il fout le voir décrire dans son désespoir l’aspect lugubre de ce monastère: les portes étaient ornées de pieds «le biches , de sangliers et de la dépouille des hiboux (3). De temps à autre son imagination impuissante se réveille pour Héloïse ; ces épanchements d'amour, ces souvenirs mutuellement donnés se ressentent du caractère d’Abélard tel qu’il se manifeste «Inns l’origine «le sa vie; c’est un sensualisme mêlé «l’éludes et «le subtilités , une manière de disserter sur «les plaisirs perdus et
(1) Plura erant oscuta quàm sententicc ; sœpius ad sinum quàm ad libros deducebantur ma nu s. Fpist. a.
(2) Epist. 3. Je pense, avec les Bénédictins , qu'il y a beaucoup de traditions romanesques dans la vie d'Abélard ; il y a de la légende el de l'histoire. (I en est de ces traditions comme du tombeau «pie l'on trouve au Père Lachaisc: c'est un monument du treizième ou du quatorzième siècle ; il n'a, certes, rien de commun avec Xbélaul et Héloïse.
l’impuissance de les retrouver, une sorte de résignation forcée devant une situation cruelle. Abélard a élé frappé dans ses sens , dans le principe même de sa vie active et sensuelle ; il revient sur son passé avec une triste prédilection ; il aime à raconter les émotions qu’il ne retrouve plus , les délicesqui ont fui irrévocablement ; son esprit ntt reprend quelque énergie que tlans la dispute; comme toute ânnt inquiète, il creuse, il disserte , il examine; sa théorie se résume dans une longue suite de formules et «les méthoiles «le syllogisme (3). Il y eut foule autour «le sa chaire, parce qu'il remuait les idées contemporaines ; mais ces idées sont étroites , obscures; ce sont «les dissertations à l'infini sur «les mots et des théories qui n’ont plus aujourd'hui de signification. Ce costume dans les grandes expressions «lu genre humain se modifie dans chaque siècle ; les pensées génératrices seules restent «lebout. La renommée «l’Abélard tient à ce qu’il sut prendre la ino«!e «le son temps ; il sc plia à ses goûts littéraires; il fut l’homme de la forme, et voilà pourquoi il est passé. Portes, écrivains vivent dans l’avenir , à la seule condition d’cxprimt'r les émotions el les froissements «lu cœur, les plaies el les joies de la vie ; quand ils se renferment dans la forme , ils s’effacent avec les goûts mobiles et la mode capricieuse.
La science d’Abélard se divise en théologie pure ou en dissertations philosophiques ; tantôt le doc* leur explique l’oraison dominicale ou le symbole des apôtres , tantôt il commente l’Ecriture sainte. Sa théologie morale s’applique spécialement à la charité; Yllexameron est une grande allégorie sur la création «les êtres divers et l’explication «le l’ordre physique (4) ; la Trinité, où préside l’esprit , forme l’objet spécial des commentaires d’Abélard ; la toute-puissance de Dieu , c’est le père ; la sagesse qui distingue , c’est le fils , et l’onlre «|ui règne dans l’univers est amené par l’esprit; l’esprit, c’est toute la pensée d’Abélard , il lui élève un temple, il l’adore dans le Paraclet. Voici un second ouvrage de morale sous le titre : Connais -loi toi-méme (55) ; c’est le sensualisme le plus effronté ; les plaisirs di‘s sens par eux-mêmes sont indifférents, l’intention est tout , le péché est dans la volonté de faire mal ; le pardon «le l’erreur est dans la pénitence. Abélard commenta quelques ouvrages d’Aristote, il prêcha
(3) Les ouvrages réels d'Abélard ont été exactement discutés el examinés par les Bénédictins, tom.xu «le V Histoire littéraire in-4", 2r édition.
(4) VHcxameron sc trouvait dans la bibliothèque du mont Saint-Michel , il a été publié par doin Martcnnc > Thésaurus anecdotor., 5e vol.
(5) Le litre est Sicto te ipsum.
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sur la génération des corps, il composa une Éthique, comme Aristote; enfin Cour rage le plus exalté par les scolastiques porte le litre de Sic ci Non, œuvre lourde et obscure , toute remplie de citations des Pères sur la foi, la Trinité, l'incarnation et les sacrements. Ce traité, précédé d’une préface emphatique , se résume dans les traits d’une érudition qui fouille incessamment ; le docteur inet en contradiction les Pères les uns avec les autres sur des points de morale et de théologie (1) ; enfin quelques débris restent encore des poésies latines d’Ahelard : les unes sont adressées à son fils Àstralabe, les autres sont bibliques , et la bibliothèque du Vatican contient une douloureuse complainte d’Abélard sur le malheur de Dina , fille de Jacob (2).
Les aventures d’Abélard ont plus d'éclat que ses livres, dont j’ai lu péniblement les débris trop exaltés ; sa scandaleuse histoire est une légende d’amour entre un clerc et une religieuse voilée, et ce scandale des passions, vivement irritées dans le célibat , fut mis en relief au dix-huitième siècle , surtout contre les vœux de continence et de chasteté ! El qui peut comparer celte physionomie d’Abélard, incertaine , obscure , inquiète, à celle de saint Bernard, l'homme qui domine les intelligences et fait marcher un siècle ! Saint bernard est grand comme l'autorité, il est puissant comine la foi, il remue le monde parce qu’il a une mission , et qu’il l'envisage le front haut : Abélard est étroit et dissolvant comme l'examen; c’est un crâne resserré et fantasque , il est chair et sang avec une vie de sensations et de mobilité ; saint Bernard se dévoue à une destinée intellectuelle, à une pensée immense; Abélard se donne aux passions, et voilà ce qui fait l’un si grand cl si ferme, l’autre si subtil, si fatalement préoccupé. Je retrouverai plus tard ces deux caractères dans une plus vaste lice ; je les verrai aux prises dans toute l’expression de leur talent. Saint Bernard frappe et poursuit son adversaire scolastique , tandis qu’Abélard trouve un actif défenseur dans Béranger, son élève et son disciple le plus ardent.
Gilbert de la Porrcc cl Jean de Salisbury appartiennent également à la série des scolastiques ; Gilbert fut évêque de Poitiers; esprit. grave, il avait une parole douce et facile, s’adressant à la fois aux esprits futiles et aux intelligences élevées; Gilbert de la Porrée pénétra surtout, comme Abélard, le
(!) La publication du Sic et Xon a été le moyen de ce petit trafic d'érudition qui exploite aujourd'hui la science au milieu d’une génération peu instruite j on a exalté ce livre bien outre mesure.
(2) Les bénédictin* ont publié la nomenclature des ouvragesauibcntiquesd’Abélard, t. xu, Illst.titlir.de France.
(3j Le chroniqueur Othon de Fmmguc donne de grands
DOUZIÈME SIÈCLE
mystère de la Trinité, ce saint emblème catholique ; il voulut expliquer les idées de Platon sur les attributs divins ; selon lui , IVsscnce de Dieu n’était pas Dieu , et la nature divine ne s’était point incarnée. Au moyen âge, comme à l’époque primitive du christianisme, il y a lutte constante entre les vieilles écoles philosophiques de la Grèce; elles se reproduisent dans la scolastique ; les thèses de philosophie soutenues par Gilbert de la Porrée (3) trouvent des disciples dans les écoles de Paris, et le plus remarquable parmi eux fut Jean de Salisbury, le savant interprète des anciens; on le nommait le Petit, à cause de sa taille (4); il était Anglais de naissance , et vint en Bretagne pour entendre Pierre Abélard , dont l’enseignement éclatait. Ce fut un esprit d’étude surtout qui ne se consacra pas à de vagues méditations; il sut le grec, l’hébreu et le .syriaque ; l 'étude des langues se mêlait alors à la philosophie, car c’était sur les traductions rabbiniques que les grandes œuvres de l'antiquité étaient passées jusqu’à nous. Jean de Salisbury eut sa demeure et son école sur le mont île Sainte-Geneviève qui retentissait du bruit incessant des disciples (l>).
Il fallait voir se grouper autour de ces hommes de science les ccoliers universitaires ; leur foule grossissait chaque jour ; on comptait près de six mille écoliers dès le commencement du douzième siècle, sans y comprendre les clercs des cathédrales et les élèves dans les silencieux monastères ; c’était un cliquetis de bruyantes paroles ; la dispute s’étendait à tout et embrassait toutes les parties de la science; il y eut dès lors en présence, dans une lutte constante, l’ordre monastique et l’organisation universitaire. Saint Bernard se fait le chef de la hiérarchie des moines; il devient tout-puissant parce qu’il est à la tète des idées de règle, de gouvernement et d’obéissance : saint Bernard est sans doute l’homme de la parole, mais il agit en même temps qu’il discute , il disserte moins qu’il ne commande, il impose souverainement ses principes. Abélard et l’école scolastique se perdent en vaines subtilités , ils travaillent constamment à démolir les idées et les systèmes; pugilat de docteurs qui se heurtent et se succèdent sans s’arrêter sur rien. Dans saint Bernard on trouve la tète forte qui organise , construit, pousse cl domine son siècle; dans Abélard et les scolastiques on ne voit qu’une ten-
délails sur Gilbert de U Porrée ( Gest. Fridcr. , liv. ier, chap. 50 ). Alarlenne a publié plusieurs commentaires du savant évéque.
(4j De Bollay, Hist. Universit. parisiens., lom. il.
(5) AI. Jourdain , dans sa dissertation de la traduction d’Aristote, a fait une large part aux travaux de Jean de Salishury. Fo\r cbap i«r.
talive de démolition ; l’école disputeusc abîme tout; elle réduit le monde en poussière et s'abîme ellemême ! Voilà donc encore deux emblèmes de l’autorité et de l’examen face à face l'un de l'autre, et celle lutte nous la verrons se reproduire dans la marche des siècles !