‹ Œuvres de CapefigueChapitre 97 sur 165 · LES PAPES. — LES EMPEREURS. — LES CONCILES · texte numérisé non relu

LES PAPES. — LES EMPEREURS. — LES CONCILES

La papauté depuis Grégoire Vit cl Urbain 11. — L’Empire depuis Henri IV.— Lutte pour les investitures.— Le glaise et la crosse.— Les antipapes.— Pontificat de Pascal II.— Gclasc. — Calixte. — llunorius. — Innocent II. — Les empereurs. — Henri V cl Loltiaire. — Annales des conciles généraux et provinciaux. — Premières tentatives de réforme. — Arnaud de Brescia.

Les disputes de l’école allaient elles heurter l’édifice majestueux de l'Église? Abélard avait-il assez de puissance active sur la génération pour briser l’unité catholique? Le pontificat de Grégoire Vil posa les grands principes qui constituaient la dictature religieuse; ce pape immense, la tète même abaissée dans la poussière, proclamait fièrement les doctrines qui constituaient la suprématie de Rome (1) : il n’y a rien de fort comme l’homme qui a foi en lui, et quels que fussent les malheurs des papes, les crises abaissant leur pouvoir, les principes de Grégoire VU survivaient comme un vaste code à l’usage de la monarchie catholique ; les hommes passaient avec leur faiblesse , l'institution demeurait debout dans sa grandeur. Urbain II, après Grégoire, organisa le mouvement delà croisade ; il groupa autour du pontificat l'armée féodale ; la eroix qui brillait sur les basiliques ne venait-elle pas de soulever l’Europe ? Ainsi , dans ce mouvement universel , Grégoire VII proclame les bases du pouvoir, et Urbain II organise les moyens : l’un est la pensée qui établit les principes, l'autre est

(1) Voyez cha|». xxr de cet ouvrage.

(2j La qucsliou des investitures a rempli le moyen Age; elle fut décidée en France par le concordat de François I". Voyez le grand ouvrage de Marca sur l’accord de la pu ssance des papes et des empereurs. Les Annules dcBaroniiis et de Pagi,ad ann. 1 080-1160, sonlrcmplie* de cesquerellcs.

l’action qui les rend sensibles ; de sorte que l’administration de ces deux papes complète, dans un vaste système , la dictature pontificale telle que l’Eglise l’avait conçue au dixième siècle.

Dans celte œuvre aussi active , une question s’était pourtant agitée vivace ; elle formulait, pour ainsi dire, la lutte des clercs et des hommes d'armes, de la force morale contre la force matérielle : il s’agissait des investitures; de qui devaient-elles émaner? L’investiture était comme la consécration de la dignité , l’évêque ou l’abbé du monastère devait-il être investi par le pape lui-même, ou bien les empereurs devaient-ils recevoir l’hommage féodal , le serment des clercs en même temps qu’ils leur remettaient la crosse et le pallium ? Tout clerc n’élail-il pas membre de l'Eglise? comment mêler l'épée îles hommes d’armes là où il n’y avait qu'une hiérarchie d’évêques et de prêtres (2)? Le peuple élisait ses pasteurs; ceux-ci, une fois élus, n'avaient plus qu’à recourir à l’approbation du pape; et pourquoi auraient-ils besoin de la confii malion de l’Empereur? Peuple et clercs formaient le corps de l’Église; si les chefs des féodaux se mêlaient dans les investitures, n'étail-il pas à craindre que les hommes d’armes fussent préférés aux clercs dans les dignités de l’Église? Les abbayes étaient riches de fiefs et de donations ; ces terres plaisaient aux hommes de batailles , ils brûlaient du désir de lancer leurs chiens lévriers dans ces guérels, d’envahir les celliers des cathédrales et des grands moutiers, de hisser leurs gonfanons sur les tours où pendait le befFroi. Les empereurs pouvaient leur donner celle satisfaction en se réservant les investitures, car ils étaient leurs hommes, et voilà pourquoi les papes combattaient avec tant d'ardeur pour s’attribuer exclusivement le droit du pallium; chef «le l'Eglise, son gouvernement devait lui appartenir à l’exclusion de tous. Le pape maintenait ainsi dans sa pureté les principes du droit canonique; c’était bien assez déjà que les coutumes de la féodalité se fussent introduites parmi les clercs, qu’on entendit dans les abbayes les aboiements des chiens, le cliquetis des armes ou l’entre-choc des coupes dans les festins (3); fallait-il encore livrer les investitures à la rapacité des féodaux?

Telle fut la cause de celte querelle vive, profonde, entre les empereurs et les papes, qui sc prolongea pendant tout le moyen âge. Grégoire VII avait établi les droits du pontificat , et Urbain II mit en

(5) Voyez les répressions portée* par les conciles contre les mauvaises mœurs des clercs. Il faut parcourir les tables de la grande collection de Lahhc aux mots Concubina , Muller , Canis, Joculator. Les Bénédictins, dans l'Arl île vérifier les Dates, ont publié une analyse exacte de tous les conciles, lom. i«r, in-4°.

action la puissance armée de l'Église par la croisade ; ils apportèrent en commun des forces pour lutter contre les empereurs. Mais ce qui brisait l’unité papale, en empêchant le développement de ses desseins, celait surtout cette multiplicité d'antipapes qui apparaissent, la tiare en tète, dans la lutte du pontificat et de l'Empire. Les antipapes avaient deux origines : ou ils étaient élus sous le glaive des empereurs, et ils venaient ainsi représenter la puissance germanique et féodale , la race blonde et armée, la matière dominant la pensée morale; ce n'étaient alors que des vassaux de la maison de Souabe, des clercs soumis à l’Empereur (1); ou bien ils étaient élus dans un mouvement populaire à Ilome. Ou voyait, à certains intervalles, le peuple transléverain , les praticiens dégénérés qui habitaient le Capitole, le Campo- Yaccino ou les ruines du palais de Trajan , se lever comme s'ils étaient pris de vin nouveau aux vendanges de Tibur ou de la villa Adrienne (2) ; alors la multitude courait au Forum , elle proclamait un pape comme autrefois elle élisait un consul ou un tribun ; c'était le pontife des Homains , le seul que la ville éternelle saluait dans ses acclamations renouvelées des vieilles formes républicaines mêlées à des idées chrétiennes. Mais ce pape municipal, pas plus que le pape choisi par les empereurs, n’avait ce caractère d’universalité empreint par l'Église catholique sur ses pontifes : l'un était l’élu de la populace de Rome, d’une seule cité; l'autre avait le pallium féodal de la Germanie. Il n'y avait donc que l’élu de l'Église universelle qui se manifestât aux yeux de l’univers catholique comme le véritable pape.

Ainsi fut exalté Pascal II, le successeur d'Urbain Il ; il avait passé son enfance sous le nom de Raignier dans le monastère de Cluuy ; les clercs l’élu renl contre sa volonté; il s’enfuyait comme si la foudre allait éclater sur sa tète, lorsqu'on le revêtit de la chape écarlate , marque de la dignité pontificale : bientôt chassé de Rome par les antipapes, il vint en France, visita la Bretagne, la Bourgogne, pour s’abriter â Saint-Denis; il revint ensuite dans la basilique de haïrait pour se faire proclamer pape. L’empereur Henri V arrive subitement à Rome; il fait prisonnier Pascal II , et lui arrache une bulle qui assure à l'Empereur le droit d'investiture ; libre , Pascal la révoque ; Henri re-

(1) Ce fut le ras de prenne tous les antipapes des onzième et douzième siècles. Annal. Baronius et I*agi , ad ann. I0S0-1IG0.

(2) Muiutom , Annal, liai, ad ann. 1080 - 1 1G0.

(3) IU no mus el l**ci , ad ann. 1100 1117.

(4) Les Bénédictins, dans P Art de vérifier les Dates , ont pris un grand soin de constater les pipes qui sortent de

rient puissant à la tète de ses hommes; le pape quitte Rome pour la seconde fois el sc retire dans la solitude du Mont-Cassin ; là, faible, sans armes, mais confiant en lui-même, il dépose l’Empereur comme s’il avait le glaive en mains et une armée à scs ordres (3). Pascal II meurt ; il a pour successeur Gélase II , un des moines encore du Mont-Cassin , aux fortes éludes, à la raison droite el ferme. Gélase est expulsé de Rome par le peuple, cl le voilà, comme son prédécesseur, visitant la France, signant des bulles de monastère en monastère, pour constater la puissance pontificale et en manifester l’incontestable suprématie. Il arrive au moutier de Maguelonnc , où Suger le visite , puis il meurt à Cluny; sa papauté commence dans la solitude du Mont-Cassin , el finit dans un autre oratoire de moines au désert. L’ordre de Saint-llenoit , celte organisation religieuse, devient comme le séminaire de la papauté (I); cet ordre était, depuis saint Bernard, la grande puissance de l’Église; le catholicisme se formulait dès lors dans la hiérarchie monastique. Clairvaux et CUeaux firent leur pape ; Calixte 11 fut élu à Cluny et couronné dans la cathédrale de Vienne; il résida dans les monastères de France pendant plus d'une année. (Juand il revint à Rome, on le vit briser de ses mains la croix de l'antipape, qui fut couvert d’une peau de mouton sanglante, en signe de mépris ; fier et hautain, parce qu'il s'appuyait sur la force de Cluny, Calixte se fit peindre en archange terrassant l’antipape sous la figure du démon. Après lui succède le court pontificat d’Honorius II, pour arriver enfin au pape Innocent II , le protégé de saint Bernard. Dans ce siècle d’agitation pour l’Église, le refuge des papes était toujours la France, et l’on voit Innocent H en parcourir les monastères un à un ; il leur concède des bulles, il tient des conciles comme dans la plénitude de son pouvoir. Innocent II eut à lutter contre l’antipape Anaclet ; la papauté combattit perpétuellement contre les antipapes , cl ne peut retrouver encore l’unité de son pouvoir (3).

Les empereurs germaniques sont les grands adversaires du pontificat; Henri V, le fils de ce Henri IV de la maison de Souabe, l’ennemi de Grégoire VII , avait détrôné son père pour hâter son règne; Henri V, revêtu de la pourpre, mène ses féodaux aux batailles; il fait la guerre en Flandre, en Hongrie, en Silésie (0), mais il est toujours

leur ordre, tom. i*r, in-4o. Mabillon , Annal. Benedkt. , a également noté tous le* pape* qui visitèrent le» abbayes des Bénédictins. Ad ann. 1090-1150.

(5) Suger rapporte dans sa l'îta Ludovic. Cross., cap. xxi, la visite du pape Innocent 11 & Saint-Denis. Ducnesse, tom. iv, pag. 1G5-1Üt>.

(6) Il faut consulter Olbon de Frisingue sur le règne de

malheureux à la tèle de scs Allemands; partout Henri V est battu ; les races flamande, hongroise et polonaise sont vigoureuses et aguerries, elles ne craignent pas les Allemands ! L’Empereur est plus heureux avec les Italiens, il n’a pas en face une cavalerie bardée de fer; le voilà qui descend en Lombardie ; aux fêtes de Noël , on le trouve avec ses hommes d’armes à Florence, il marche sur Rome , et après avoir concédé les investitures aux papes, il parait dans ses pompes impériales au milieu de la basilique du Vatican (1). Les Romains se révoltent contre les Allemands ; Henri quitte Rome, mais il revient bientôt , et les consuls le saluent du titre d’Empercur. Il avait trop insulté la papauté pour qu’une légende de malédiction ne s'attachât pas à lui; il mourut jeune encore d’un ulcère au bras qui lui dévorait les chairs d’une manière affreuse: sa main n’avait-elle pas louché la robe sacrée des papes? Quand son corps fut porté à Spire, les Allemands réunis dans la plaine de Mayence, où l'on voyait plus de soixante mille chevaliers armés de fer, élurent pour empereur Lothaire IL Ce fut un frémissement parmi les nobles hommes ; trois prétendants à l'Empire déployaient leurs bannières sur le même champ d’élection : Conrad , duc de Franconie; Frédéric, duc de Souabe; Léopold, margrave d’Autriche (2). Lothaire fut couronné à Aix-la-Chapelle, la vieille cité, tandis que Courad prenait la couronne du roi des Romains à la Alonza de Milan (3). Qui peut résister à Lothaire l’Empereur? Il passe les Alpes et vient rendre hommage au pape au pied de la basilique des saints apôtres. Lothaire fut soumis à Rome, et cet abaissement de la puissance impériale grandit l’ascendant moral du pontifleat pour la querelle des investitures : un moment le pape exerça ce droit dans toute sa plénitude.

Et qui aurait pu résister au mouvement de l’unité catholique, à une époque où toute la police sociale venait de l’Église ! Quand on suit attentivement l’histoire des conciles , on voit se développer dans ces solennelles assemblées les principes de gouvernement et de sociabilité. Les conciles, composés d’évêques, d’abbés et de clercs, étaient généraux

Henri V. C’est le chroniqueur le plus instruit des affaires germanique*. Liv. x à xxm.

(1) Muhatoai, Annal, ilal. , parle beaucoup de ces guerres de Lombardie. Ad ann. 1112-1130.

(2) Schmidt, Histoire des Allemands, tom. y, ad ann. 1125-1130.

(3) J’ai trouvé , dans la vie de Wibaud , abbé de Stavelol et de Corbic en Saxe, une lettre intitulée : Au nom du Sénat et du Peuple romain , S. P. Q. R., à l’empereur Conrad, pour lui annoncer qu'ils l’ont choisi. Epist. 211. A la fin de celle épltrc se trouvent des vers singuliers qui

I ou provinciaux : les uns s’appliquaient à l’uni versalité des peuples , à l’Église tout entière ; les au- J 1res n’étaient que de police locale, et régissaient un royaume, une race, une province dans le monde catholique; puis quelques-uns s'appliquaient à la hiérarchie des clercs seulement , les autres à tout le peuple. Voici d’abord les prélats réunis à Valence; l’évèque d’Aulnn est accusé de simonie, on le dépose. A Rome , le pape déclare hérétique tous ceux qui troublent l’état de l’Église et censurent ses doctrines; à Londres, la simonie est solennellement proscrite, et six abbés sont déposés parce qu’ils en étaient publiquement convaincus.

C’était la plaie de l’Église que la simonie ! et tel fut le zèle des clercs pour la réprimer, qu’un des plus ardents traversa un bûcher pour prouver que son évêque n’observait pas les lois des canons. A Rome, Pascal II excommunie le comte de Mculan parce qu'il soutient le droit d’investiture comme le prétendaient l’Empereur cl le roi d’Angleterre. Dans Florence on décida que l’Antéchrist n'était point né, car aucun signe n'avait apparu. Le célibat des prêtres fut rigoureusement prescrit par l'assemblée de Londres (4). Au concile de Latran il fut décidé que lorsqu’un évêque était élu par le clergé et le peuple, l'investiture d’un empereur ou d’un roi était inutile. Puis d’autres conciles proclament la trêve de Dieu, le droit d’asile, la suspension des violences; toutes dispositions de haute police sociale.

Avec quelle solennité ces grandes cérémonies de conciles n’avaient-elles pas lieu ! Le plus souvent c’était dans une prairie , vaste plaine où l’on construisait des amphithéâtres et des chaires; là se groupaient les archevêques, les abbés et les clercs, les consuls des cités, le peuple en masse, comme dans le Forum, et c’était au bruit des acclamations que délibérait le concile. Quand une violente querelle était engagée , elle se décidait par la voix des évêques et a la pluralité des suffrages. Dans le concile général de Latran , toute l’organisation générale de l’Église est proclamée (5) ; on en avait bien besoin , car les mœurs sc relâchaient , l’autorité était méconnue , les hérésies se manifestaient

peignent bien le temps et la prétendue liberté romaine.

R ex valeat , quidqutd cupU obUneat super hottes , Imperium teneat, Romat sedeat, regai orbem Princeps lerrarum , ceu fecil Juslinfanus :

C césar i s acclptal Cœsar, qutv sunt sua proesul ,

Ut Chrtstus Jussll , Petro solvente tributum.

(4) Foyez la labié si exacte, si précise des conciles dans P Art de vérifier les Dates , par les Bénédictins, tom. i®*, in-4®.

(5) F oyez Labbc et Coiaard, Sacrosanct. Concilia: coltecl. Paris 1671, in-fol.

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