MAXIMES GÉNÉRALES
A Les maximes, les axiomes sont, ainsi que les abrégés, l'ouvrage des gens d'esprit qui ont travaillé, ce semble, à l'usage des esprits médiocres ou paresseux. Le paresseux s'accommode d'une maxime qui le dispense de faire lui-même les observations qui ont mené l'auteur de la maxime au résultat dont il fait part à son lecteur. Le paresseux et l'homme médiocre se croient dispensés d'aller au delà, et donnent à la maxime une généralité que l'auteur, à moins qu'il ne soit lui-même médiocre (ce qui arrive quelquefois), n'a pas prétendu lui donner. L'homme supérieur saisit tout d'un coup les ressemblances, les différences qui font que la maxime est plus ou moins applicable à tel ou tel cas, ou ne l'est pas du tout. Il en est de cela comme de l'histoire naturelle, où le désir de simplifier a imaginé les classes et les divisions. Il a fallu avoir de l'esprit pour les faire; car il a fallu
rapprocher et observer des rapports : mais le grand naturaliste, l'homme de génie, voit que la nature prodigue des êtres individuellement différents, et voit Finsuffîsance des divisions et des classes, qui sont d'un si grand usage aux esprits médiocres et paresseux. On peut les associer : c'est sauvent la même chose, c'est souvent la cause et l'effet.
A La plupart de ceux qui font des recueils de vers et de bons mots ressemblent à ceux qui mangent des cerises ou des huîtres, choisissant d'abord les meilleures et finissant par tout manger.
/« L'homme, dans l'état actuel de la société, me paraît plus corrompu par sa raison que par ses passions. Ses passions (j'entends ici celles qui appartiennent à l'homme primitif) ont conservé, dans l'ordre social, le peu de nature qu'on y retrouve encore.
*% Ce serait une chose curieuse qu'un livre qui indiquerait toutes les idées corruptrices de l'esprit humain, de la société, de la morale, et qui se trouvent développées ou supposées dans les écrits les plus célèbres, dans les auteurs les plus consacrés ; les idées qui propagent la superstition religieuse, les mauvaises maximes politiques, le despotisme, la vanité de rang, les préjugés populaires de toute espèce. On verrait que presque tous les livres sont des corrupteurs, que les meilleurs font presque autant de mal que de bien.
/* On ne cesse d'écrire sur l'éducation; et les ouvrages écrits sur cette matière ont produit quelques idées heureuses, quelques méthodes utiles; on fait, en un mot, quelque bien partiel Mais quelle peut être, en grand, l'utilité de ces écrits, tant qu'on ne fera pas marcher de front les réformes relatives à la lé-
gislation, à la religion, à ropinion publique? L'éducation n'ayant d'autre objet que de conformer la raison de l'enfance à la raison publique relativement à ces trois objets, quelle instruction à donner, tant que ces trois objets se combattent? En formant la raison de l'enfance, que faites-vous que de la préparer à voir plus tôt l'absurdité des opinions et des mœurs consacrées par le sceau de l'autorité sacrée, publique ou législative; par conséquent, à lui en inspirer le mépris?
/» n en est de la civilisation comme de la cuisine. Quand on voit sur une table des mets légers, sains et bien préparés, on est fort aise que la cuisine soit devenue une science; mais, quand on y voit des jus, des coulis, des pâtés de truifes, on maudit les cuisiniers et leur art funeste : à l'application.
»% La société n'est pas, comme on le croit d'ordinaire, le développement de la nature, mais bien sa décomposition et sa refonte entière. C'est un second édifice, bâti avec les décombres du premier. On en trouve les débris avec un plaisir mêlé de surprise. C'est celui qu'occasionne l'expression naïve d'un sentiment naturel qui échappe dans la société ; il arrive même qu'il plait davantage, si la personne à laquelle il échappe est d'un rang plus élevé, c'est-à-dire plus loin de la nature. Il charme dans un roi, parce qu'un roi est dans l'extrémité opposée. C'est un débris d'ancienne architecture dorique ou corinthienne dans un édifice grossier et moderne.
/* En général, si la société n'était pas une composition factice, tout sentiment simple et vrai ne produirait pas le grand effet qu'il produit : il plairait sans étonner; mais il étonne et il plaît. Notre surprise
j est la satire de la Bociété, et notre plaisir est un hom-
I mage à la nature.
j .', Des fripons ont toujours un peu besoin de leur
I honneur, à peu près comme les espions de police,
qui sont payés moins chers, quand ils voient moins
, bonne compagnie.
1 ,', Un homme du peuple, un mendiant, peut se
' laisser mépriser, sans donner l'idée d'un homme vil,
si le mépris ne paraît s'adresser qu'à son extérieur ; mais ce même mendiant, qui laisserait insulter sa conscience, fût-ce par le premier souverain de l'Europe, devient alors aussi vil par sa personne que par son état.
.'. Il faut convenir qu'il est impossible de vivre dans le monde sans jouer de temps en temps la comédie. Ce qui distingue l'honnête homme du fripon, c'est de ne la jouer que dans les cas forcés, et pour échapper au péril; au lieu que l'autre va au-devant
,'. On fait quelquefois dans le monde un raisonnement bien étrange. On dit à un homme, en voulant récuser son témoignage en faveur d'un autre homme : C'est votre ami. Eh! morbleu, c'est mon ami, parce que le bien que j'en dis est vrai, parce qu'il est lel que je le peins. Vous prenez la cause pour l'effet, et l'effet pour la cause. Poui^iuoi supposez-vous quej'en dis du bien, parce qu'il est mon ami? et pourquoi ne supposez-vous pas plutôt qu'il est mon ami, parce qu'il y a du bien à en dire ?
.*. 11 y a deuK classes de moralistes et de politiques ; ceux qui n'ont vu la nature humaine que du côté odieux ou ridicule, el c'est le plus grand nombre: Lucien, Montaigne, Labruyère, La roche foucault,
Swift, Mandeville, Helvétius, etc. ; ceux qui ne l'ont vue que du beau côté et dans ses perfections : tels sont Shaftersbury et quelques autres. Les premiers ne connaissent pas le palais dont ils n'ont vu que les latrines; les seconds sont des enthousiastes qui détournent leurs yeux loin de ce qui les offense, et qui n'en existe pas moins. Est in medio verum.
/* Au théâtre, on vise à l'effet; mais ce qui distingue le bon et le mauvais poète, c'est que le premier veut faire effet par des moyens raisonnables ; et, pour le second, tous les moyens sont excellents. Il en est de cela comme des honnêtes gens et des fripons qui veulent également faire fortune : les premiers n'emploient que des moyens honnêtes, et les autres, toutes sortes de moyens.
A La philosophie, ainsi que la médecine, a beaucoup de drogues, très peu de bons remèdes, et presque point de spécifiques.
A On compte environ cent cinquante millions d'âmes en Europe, le double en Afrique, plus du triple en Asie ; en admettant que l' Amérique et les Terres Australes n'en contiennent que la moitié de ce que donne notre hémisphère, on peut assurer qu'il meurt tous les jours, sur notre globe, plus de cent mille hommes. Un homme qui n'aurait vécu que trente ans aurait encore échappé environ mille quatre cents fois à cette épouvantable destruction.
/» Celui qui ne sait point recourir à propos à la plaisanterie, et qui manque de souplesse dans l'esprit, se trouve très souvent placé entre la nécessité d'être faux ou d'être pédant : alternative fâcheuse à laquelle un honnête homme se soustrait, pour l'ordinaire, par de la grâce et de la gaîté.
,*, Souvent une opinion, one coutume, commence à paraître absurde dans la première jeunesse ; et, en avançant dans la vie, on en trouve la raison; elle paraît moins absurde. En faudrait-il conclure que de certaines coutumes sont moins ridicules ? On serait porté à penser quelquefois qu'eUes ont été établies par des gens qui avaient lu le livre entier de la vie, et qu'elles sont jugées par des gens qui, malgré leur esprit, n'en ont lu que quelques paj^es.
.'. Il semble que, d'après les idées reçues dans le monde et la décence sociale, il faut qu'an prêtre, on curé, croie un peu pour n'être pashypocrite, ne soit pas sûr de son (ait pour n'être pas intolérant. Le grand vicaire peut sourire à un propos contre la religion, révêque rire tout à fait, le cardinal y joindre son mot.
.', La plupart des nobles rappellent leurs ancêtres, à peu près comme un dcerone d'Italie rappelle Cicéron.
.'. J'ai lu, dans je ne sais quel voy^eur, que certains sauvages de l'Afrique croient i l'iounoilalilé de l'âme. Sans prétendre eipliquer ce qu'elle devient, ils la croient errante, après la mort, d(ms les broussailles qui environnent leurs bourgades, et la cherchent plusieurs matinées de suite. Me ta trouvant pas ils abandonnent cette recherche, et n'y pensent plus. C'est à peu près ce que nos philosophes ont fait, et ' avaient de mdlleur à faire.
.'. Il faut qu'un honnête homme ait l'estime publique sans j avoir pensé, et, pour ainsi dire, malgré lui. Celui qui l'a cherchée donne sa mesure.
.*, C'est une belle all^orie, dans la Bible, que cet arbre de la science du bien el du mal qui produit la
MAXIMES Et i^ENSEES. 13$
mort. Cet emblème ne veut-il pas dire que, lorsqu'on a pénétré le fond des choses, la perte des illusions amène la mort de Tâme, c'est-à-dire un désintéressement complet sur tout ce qui touche et occupe les autres hommes ?
,*, On croit le sourd malheureux dans la société. N'est-ce pas un jugement prononcé par l'amour-propre de la société, qui dit : Cet homme-là n'est-il pas trop à plaindre de n'entendre pas ce que nous disons?
,% La pensée console de tout, et remédie à tout. Si quelquefois elle vous fait du mal, demandez-lui le remède du mal qu'elle vous a fait, elle vous le donnera*
,% Il y a, on ne peut le nier, quelques grands caractères dans l'histoire moderne, et on ne peut comprendre comment ils se sont formés : ils y semblent comme déplacés; ils y sont comme des cariatides dans un entresol.
,% Je ne suis pas plus étonné de voir un homme fatigué de la gloire, que je ne le suis d'en voir un autre importuné du bruit qu'on fait dans son antichambre.
,% J'ai vu, dans le monde, qu'on sacrifiait sans cesse l'estime des honnêtes gens à la considération^ et le repos à la célébrité.
^% Combien de militaires distingués, combiwi d'officiers généraux sont morts sans avoir transmis leurs noms à la postérité : en cela, moins heureux que Bucéphale, et même que le dogue espagnol Bérécillo^ qui dévorait les Indiens de Saint-Domingue et qui avait la paye de trois soldats !
/, On souhaite la paresse d'un méchant et le silence d'un sot.
i3C CHAMFORT.
,\ Ce qui explique le mieux comment le malhomiête hcmme, et quelquefois même le sot, réussissent presque toujours mieux, dans le monde, que Fhonnête homme et que l'homme d'esprit, à faire leur chemin, c'est que le malhonnête homme et le sot ont moins de peine à se mettre au courant et au ton du monde, qui, en général, n'est que malhonnêteté et sottise; au lieu que l'honnête homme et l'homme sensé, ne pouvant entrer si tôt en commerce avec le monde, perdent un temps précieux pour la fortune. Les uns sont des marchands qui, sachant la langue du pays, vendent et s'approvisionnent tout de suite; tandis que les autres sont obligés d'apprendre la langue de leurs vendeurs et de leurs chalands, avant que d'exposer leur marchandise et d'entrer en traité avec eux : souvent même ils dédaignent d'apprendre cette langue, et alors ils s'en retournent sans étrenner.
/, Il y a une prudence supérieure à celle qu'on quaUiie ordinairement de ce nom : l'une est la prudence de l'aigle, et Tautre celle des taupes. La première consiste à suivre hardiment son caractère, en acceptant avec courage les désavantages et les inconvénients qu'il peut produire...
/, Pour parvenir à pardonner à la raison le mal qu'elle fait à la plupart des hommes, on a besoin de considérer ce que ce serait que l'homme sans sa raison. C'était un mal nécessaire.
/, Il y a des sottises bien habillées, comme il y a des sots très bien vêtus.
/^ « N'as- tu pas honte de vouloir parler mieux que tu ne peux ? » disait Sénèque à l'un de ses fils,qui ne pouvait trouver l'exorde d'une harangue qu'il avait commencée. On pourrait dire de même à ceux qui
adoptent des principes plus forts que leur caractère : «N'as-tu pas honte de vouloir être philosophe plus que tu ne peux ? t>
/» Si Ton avait dit à Adam, le lendemain de la mort d'Abel, que, dans quelques siècles, il y aurait des endroits où, dans l'enceinte de quatre lieues carrées, se trouveraient réunis et amoncelés sept ou huit cent mille hommes, aurait-il cru que ces multitudes pussent jamais vivre ensemble ? Ne se serait-il pas fait une idée encore plus affreuse de ce qui s'y commet de crimes et de monstruosités ? C'est la réflexion qu'il faut faire, pour se consoler des abus attachés à ces étonnantes réunions d'hommes.
,*^ Les prétentions sont une source de peines, et l'époque du bonheur de la vie commence au moment où elles finissent. Une femme est-elle encore jolie au moment où sa beauté baisse ? Ses préJ)2ntions la rendent ou ridicule ou malheureuse : dix ans après, plus laide ou plus vieille, elle est calme et tranquille. Un homme est dans l'âge où l'on peut réussir et ne pas réussir auprès des femmes ; il s'expose à des inconvénients, et même à des affronts : il devient nul ; dès lors plus d'incertitudes, et il est tranquille. En tout, le mal vient de ce que les idées ne sont pas fixes et arrêtées ; il vaut mieux être moins et être ce qu'on est incontestablement. L'état des ducs et pairs, bien constaté, vaut mieux que celui des princes étrangers, qui ont à lutter sans cesse contre la prééminence. Si Chapelain eût pris le parti que lui conseillait Boileau, par le fameux hémistiche : Que rCécrit-il en prose ? il se fût épargné bien des tourments, et se fût peutêtre fait un nom autrement que par le ridicule.
/, La plupart des hommes qui vivent dans le monde y vivent si étourdiment, pensent si peu, qu'ils
ne connaisBent pas ce monde qu'ils ont toujours sous les yeui. «Ils ne le connaissent pas, disait plaisamment H. de B..., par la raison qui fait que les hannetons ne savent pas l'histoire naturelle. »
.'. En voyant Bacon, dans le commencement du seizième siècle, indiquer à l'esprit humain la marche qu'il doit suivre pour reconstruire l'édifice des sciences, on cesse presque d'adjnirer les grands honames qui lui ont succédé, tels que Bolle, Loke, etc. IJ leur distribue d'avance le terrain qu'ils oui à défricher ou à conquérir. C'est César, maître du monde après la victoire de Pbarsale, donnant des royaumes et des provinces à ses partisans ou à ses favoris.
,*, Notre raison nous rend quelquefois aussi malheureux que nos passLons,et on peut dire de l'homme, quanil il est dans ce cas, que c'est un malade empoisonné par son médecin.
,*, Le moment où l'on perd les illusions, les passious de la jeunesse, laisse souvent des regrets ; mais quelquefois on hait le prestige qui nous a trompé. C'est Armide qui hrùle et détmit le palais où elle fut enchantée.
,'. Les médecins et le commun des hommes ne voient pas plus clair les uns que Içs autres dans les maladies et dans l'intérieur du corps humain. Ce sont Ions des aveugles ; mais les médecins sont des quinze -vil] gis, qui connaissent mîeni les rues et qui se tirent mieux d'affaire.
.*, Vous demandez comment on faitfortune. Voyei ce qui se passe au parterre d'un spectacle, le jour où il y a foule; comme les uns restent en arrière, comme les premiers reculent, comme les derniers sont portés en avant. Cette image est si juste, que le mot qui
rexprîme a passé dans le langage du peuple. Il appelle faire fortune, se pousser. Mon fils, mon neveu se poussera. Les honnêtes gens disent : s^avancer^ avancer^ arriver, termes adoucis, qui écartent l'idée accessoire de force, de violence, de grossièreté, mais qui laissent subsister Fidée principale.
v% Ceux qui ne donnent que leur parole pour garant d'une assertion qui reçoit sa force de ses preuves, ressemblent à cet homme qui disait : J'ai l'honneur de vous assurer que la terre tourne autour du soleil.
/^ Dans les grandes choses, les hommes se montrent comme il leur convient de se montrer : dans les petites, ils se montrent comme ils sont.
♦\ Qu'est-ce qu'un philosophe ? C'est un homme qui oppose la nature ^ la loi, la raison à l'usage, sa conscience à l'opinion, et son jugement à l'erreur.
,% Un sot qui a un moment d'esprit étonne et scandalise, comme des chevaux de fiacre au galop.
/^ Ne tenir dans la main de personne, être Vhomme de son cœur, de ses principes, de ses sentiments, c'est ce que j'ai vu de plus rare.
^% Au heu de vouloir corriger les hommes de certains travers insupportables à la société, il aurait fallu corriger la faiblesse de ceux qui les souffrent.
^*, Les trois quarts des folies ne sont que des sottises.
*^ L'opinion est la reine du monde, parce que la sottise est la reine des sots.
^*, Il faut savoir faire les sottises que nous demande notre caractère.
/, L'importance sans mérite obtient des égards sans estime.
,', Grands et petits, on a beau faire, il faut toujours se dire comme le fiacre aux courtisanes dans le moulin de Javelle : Vous autres et nous autres, nous ne pouvons nous passer les wis des autres.
,'. Quelqu'un disait que la Providence était te nom <le baptâme du hasard : quelque dévot dira que le hasard est un sobriquiil de la Providence.
,', 11 y a peu d'hommes qui se permettent un usage rigoureux et intrépide de leur raison, et osent l'appliquer à tous tes objets de la morale, de la politique et de la société, aus rois, aux ministres, aux grands, aux philosophes, aux principes des sciences, des beaux-arts, etc. ; sans quoi on restera dans lamédiûcrité.
.', Il y a des hommes qui ont le besoin de primer, de s'élever au-dessus des autres, à quelque prijt que ce puisse être. Tout leur est égal, pourvu qu'ils soient en évidence sur des tréteaux de charlatan ; sur un théiltre, un ti-ône, un échafaud, ils seront toujours bien, s'ils attirent les yeux.
,', Les hommes deviennent petits en se rassemblant: ce sont les diables de Miiton,obligës de se rendre pygmé es pour entrer dans le Pandœmonium.
,'. On anéantit son propre caractère dans lacrainte d'attirer les regards et l'attention; et on se précipite dans la nullité pour échapper au danger d'être peint,
,', L'homme vit souvent avec lui-même, et il a besoin de vertu ; il vit avec les autres, et il a besoin d'honneur.
.', L'ambition piend aux petites âmes plus facilement qu'aux grandes, comme le feu prend plus aisément à la paille, aux chaumières qu'aux palais.
,% Les fléaux physiques et les calamités de la nature humaine ont rendu la société nécessaire. La société a ajouté aux malheurs de la nature. Les inconvénients de la société ont amené la nécessité du gouvernement, et le gouvernement ajoute aux malheurs de la société. Voilà l'histoire de la nature humaine.
*, La nature, en faisant naître à la fois la raison et les passions, semble avoir voulu, par le second présent, aider l'homme à s'étourdir sur le mal qu'elle lui a fait par le premier ; et, en ne le laissant vivre que peu d'années après la perte de ses passions semble prendre pitié de lui, en le délivrant bientôt d'une vie qui le réduisait à sa raison pour toute ressource.
,*, Toutes les passions sont exagératrices ; et elles ne sont des passions que parce qu'elles exagèrent.
^*^ Le philosophe qui veut éteindre ses passions ressemble au chimiste qui voudrait éteindre son feu.
,*, Le premier des dons de la nature est cette force de raison qui vous élève au-dessus de vos propres passions et de vos faiblesses, et qui vous fait gouverner vos qualités mêmes, vos talents et vos vertus.
,*, Pourquoi les hommes sont-ils si sots, si subjugués par la coutume ou par la crainte de faire un testament, en un mot, si imbéciles, qu'après eux ils laissent aller leurs biens à ceux qui rient de leur mort, plutôt qu'à ceux qui la pleurent ?
^% La nature a voulu que les illusions fussent pour les sages comme pour les fous, afin que les premiers ne fussent pas trop malheureux par leur propre sagesse.
,*^ A voir la manière dont on en use envers les
malades dans les hôpitaux^ on dirait que les hommes ont imaginé ces tristes asiles, non pour soigner les malades, mais pour les soustraire aux regards des heureux, dont ces infortunés troubleraient les jouissances.
^% De nos jours, ceux qui aiment la nature sont accusés d'être romanesques.
^% Le théâtre tragique a le grand inconvénient moral de mettre trop d'importance à la vie et à la mort.
/y La plus perdue de toutes les journées est celle où Ton n'a pas ri.
/^ On fausse son esprit, sa conscience, sa raison, comme on gâte son estomac.
/^ Les lois du secret et du dépôt sont les mêmes.
^% L'esprit n'est souvent au cœur que ce que la bibliothèque d'un château est à la personne du maître.
/^ Quand on veut devenir philosophe, il ne faut pas se rebuter des premières découvertes affligeantes qu'on fait dans la connaissance des hommes. Il faut, pour les connaître, triompher du mécontentement qu'ils donnent, comme l'anatomiste triomphe de la nature, de ses organes et de son dégoût pour devenir habile dans son art.
^% En apprenant à connaître les maux de la nature, on méprise la mort ; en apprenant à connaître ceux de la société, on méprise la vie.
,% En France, tout le monde paraît avoir de l'esprit, et la raison en est simple : comme tout y est une suite de contradictions, la plus légère attention possible suffît pour les faire remarquer, et rapprocher deux choses contradictoires. Gela fait des contrastes tout naturels, qui donnent à celui qui s'en avise l'air
d'an homme qui a beaucoup d'esprit. Raconter, c'est faire de» grotesques. Un simple nouvelliste devient un hon plaisant, comme l'historien un jour aura l'air d'un auteur satirique.
/, Le puMic ne croit point à la pureté de certaines vertus et de certains sentiments ; et, en général, le public ne peut guère s'élever qu'à des idées basses.
/, II n'y a pas d'homme qui puisse être, à lui tout seul, aussi méprisable qu'un corps. Il n'y a point de corps qui puisse être aussi méprisable que le public.
/, Il y a des siècles où l'opinion publique est la plus mauvaise des opinions.
,*^ L'homme pauvre, mais indépendant des hommes, n'est qu'aux ordres de la nécessité. L'homme riche, mais dépendant, est aux ordres d'un autre homme ou de plusieurs.
,\ L'ambitieux qui a manqué son objet, et qui vit dans le désespoir, me rappelle Ixion mis sur la roue pour avoir embrassé un nuage.
^% Il y a, entre l'homme d'esprit, méchant par caractère, et l'homme d'esprit, bon et honnête, la différence qui se trouve entre un assassin et un homme du monde qui fait bien des armes.
»% Qu'importe de paraître avoir moins de faiblesses qu'un autre, et donner aux hommes moins de prises sur vous ? Il suffit qu'il y en ait une et qu'elle soit connue. Il faudrait être un Achille sans taloriyei c'est ce qui paraît impossible.
/.^ Telle est la misérable condition des hommes, qu'il leur faut chercher, dans la société, des consolations aux maux de la nature ; et, dans la nature, des
consolalions aux maux de la société. Combien d'hommes n'ont trouvé, ni dans l'une ni dans l'autre, des distractions à leurs peines !
.'. La gloire met souvcdI un honnête homme aux mêmes épreuves que la fortune ; c'est-à-dire que l'une et l'autre l'obligent, avant de le laisser parvenir jusqu'à elles, à faire ou souffrir des choses indignes de son caractère. L'horoiue intrépidement vertueux les repousse alors également l'une et l'autre, et s'enveloppe ou dans l'obscurité ou dans l'infortune, et quelquefois dans l'une et dans l'autre.
.", Celui qui est juste au milieu, entre notre ennemi et nous, nous paraît être plus voisin de notre ennemi : c'est un effet des lois de l'optique, comme celui par lequel le jet d'eau d'un bassin parait moins éloigné de l'autre bord que de celui où vous êtes.
,'. L'opinion pubUque est une juridiction que l'honnête homme ne doit jamais reconnaître parlai^ lement, et qu'il ne doit jamais décliner.
,', Vain veut dire vide; ainsi la vanité est si misérable, qu'on ne peutguêre lui dire pis que son nom. Elle se donne elle-même pour ce qu'elle est.
,*, On croit communément que l'art de plaire est un grand moyen de faire fortune ; savoir s'ennuyer est un art qui réussit bien davantage. Le talent de faire fortune, comme celui de réussir auprès des femmes, se réduit presque à cet art là.
/, Il y a de certains hommes dont la vertu brille davantagedans la condition privée qu'elle ne le ferait dans une fonction publique. Le cadre les déparerait. Pins un diamant est beau, plus il faut que la monture soit légère. Plus le chaton est riche, moins le diamant est en évidence.
^\ Quand on veut éviter d'être charlatan, il faut fuir les tréteaux ; car, si Ton y monté, on est bien forcé d'être charlatan, sans quoi l'assemblée vous jette des pierres.
/, Il y a peu de vices qui empêchent un homme d'avoir beaucoup d'amis, autant que peuvent le taire de trop grandes qualités.
,*^ Il y a telle supériorité, telle prétention, qu'il suffit de ne pas reconnaître pour qu'elle soit anéantie ; telle autre qu'il suffit de ne pas apercevoir pour la rendre sans effet.
*^ Ce serait être très avancé dans l'étude de la morale, de savoir distinguer tous les traits qui différencient l'orgueil et la vanité. Le premier est haut, calme, fier, tranquille, inébranlable ; la seconde est vile, incertaine, mobile, inquiète et chancelante. L'un grandit l'homme ; l'autre le renfle. Le premier est la source de mille vertus ; l'autre, celle de presque tous les vices et tous les travers. Il y a un genre d'orgueil dans lequel sont compris tous les commandements de Dieu, et un genre de vanité qui contient les sept péchés capitaux.
,% Vivre est une maladie, dont le sommeil nous soulage toutes les seize heures ; c'est un palliatif : la mort est le remède.
/, La nature paraît se servir des hommes pour ses desseins, sans se soucier des instruments qu'elle emploie, à peu près comme les tyrans, qui se défont de ceux dont ils se sont servis.
/, Il y a deux choses auxquelles il faut se faire, sous peine de trouver la vie insupportable : ce sont les injures du temps et les injustices des hommes.
/, Je ne conçois pas de sagesse sans défiance.
L'Écriture a dit que le commencement de la sagesse était la crainte de Dieu ; moi, je crois que c'est la crainte des hommes.
^*^ Il y a certains défauts qui préservent de quelques vices épidémiques : comme on voit, dans un temps de peste, les malades de fièvre quarte échapper à la contagion.
^\ Un homme sans élévation ne saurait avoir de honte ; il ne peut avoir que de la bonhomie.
^\ Le grand malheur des passions n'est pas dans les tourments qu'elles causent, mais dans les fautes, dans les turpitudes qu'elles font commettre, et qui dégradent l'homme. Sans ces inconvénients, elles auraient trop d'avantages sur la froide raison, qui ne rend point heureux. Les passions font vivre l'homme, la sagesse les fait seules durer.
^*, Il faudrait pouvoir unir les contraires : l'amour de la vertu avec l'indifférence pour l'opinion publique, le goût du travail avec l'indifférence pour la gloire, et le soin de sa santé avec l'indifférence pour la vie.
/^ Celui-là fait plus pour un hydropique, qui le guérit de sa soif, que celui qui lui donne un tonneau de vin. Appliquez cela aux richesses.
/, Les méchants font quelquefois de bonnes actions. On dirait qu'ils veulent voir s'il est vrai que cela fasse autant de plaisir que le prétendent les honnêtes gens.
/^ Si Diogène vivait de nos jours, il faudrait que sa lanterne fût une lanterne sourde.
,*, Il faut convenir que, pour être heureux en vivant dans le monde, il y a des côtés de son âme qu'il faut entièrement paralyser.
La fortune et le costume qui l'entourent font de la vie une représentation au milieu de laquelle il faut qu'à la longue l'homme le plus honnête devienne comédien malgré lui.
,*, Si les vérités cruelles, les fâcheuses découvertes, les secrets de la société, qui composent la science d'un homme du monde parvenu à l'âge de quarante ans, avaient été connus de ce même homme à l'âge de vingt, ou il fût tombé dans le désespoir, ou il se serait corrompu par lui-même, par projet; et cependant on voit un petit nombre d'hommes sages, parvenus à cet âge-là, instruits de toutes ces choses et très éclairés, n'être ni corrompus, ni malheureux.La prudence dirige leurs vertus à travers la corruption publique ; et la force de leur caractère, jointe aux lumières d'un esprit étendu, les élève au-dessus du chagrin qu'inspire la perversité des hommes.
,% Voulez- vous voir à quel point chaque état de la société corrompt les hommes ? Examinez ce qu'ils sont, quand ils en ont plus longtemps éprouvé l'influence, c'est-à-dire dans la vieillesse. Voyez ce que c'est qu'un vieux courtisan, un vieux prêtre, un vieux juge, un vieux procureur, un vieux chirurgien, etc.
/, L'homme sans principe est aussi ordinairement un homme sans caractère ; car, s'il était né avec du caractère, il aurait senti le besoin de se créer des principes.
,% Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue est une sottise ; car elle a convenu au plus grand nombre.
/, L'estime vaut mieux que la célébrité ; la consi-
dération vaut mieux que la renommée, et l'honneur vaut mieux que la gloire.
*^ C'est souvent le mobile de la vanité qui a engagé l'homme à montrer toute l'énergie de son âme. Du bois ajouté à un acier pointu fait un dard ; deux plumes ajoutées au bois font une flèche.
*^ Les gens faibles sont les troupes légères de l'armée des méchants. Ils font plus de mal quo l'armée même ; ils infectent et ils ravagent.
*^ Il est plus facile de légaliser certaines choses que de les légitimer.
*^ Célébrité : l'avantage d'être connu de ceux qui ne vous connaissent pas.
*^ On partage avec plaisir l'amitié de ses amis pour des personnes auxquelles on s'intéresse peu soimême; mais la haine, même celle qui est la plus juste, a de la peine à se faire respecter.
*^ Tel homme a été craint pour ses talents, haï pour ses vertus, et n'a rassuré que par son caractère. Mais combien de temps s'est passé avant que justice se fît !
/, Dans Tordre naturel, comme dans l'ordre social, il ne faut pas vouloir être plus qu'on ne peut.
*^ La sottise ne serait pas tout à fait la sottise, si elle ne craignait pas l'esprit. Le vice ne serait pas tout à fait le vice, s'il ne haïssait pas la vertu.
*^ Il n'est pas vrai (ce qu'a dit Rousseau, aprî^s Plutarque) que plus on pense, moins on sente ; mais il est vrai que plus on juge, moins on aime. Peu d'hommes vous mettent dans le cas de faire exception à cette règle.
Ceux qui rapportent tout à l'opinion ressem-
Ment à ces comédiens qui jouent mal pour être applaudis, quand le goût du public est mauvais : quelques-uns auraient le moyen de bien jouer, si le goût du public était bon. L'honnête homme joue son rôle le mieux qu'il peut, sans songer à la galerie.
,% Il y a une sorte de plaisir attaché au courage, qui se met au-dessus de la fortune. Mépriser l'argent, c'est détrôner un roi.
/, Il y a un genre d'indulgence pour ses ennemis, qui paraît une sottise plutôt que de la bonté ou de la grandeur d'âme. M. de C... me paraît ridicule par la sienne. Il me paraît ressembler à Arlequin, qui dit : c Tu me donnes un soufflet; eh bien ! je ne suis pas encore fâché. » Il faut avoir l'esprit de haïr ses ennemis.
/^ Un acte de vertu, un sacrifice ou de ses intérêts ou de soi-même, est le besoin d'une âme noble : l'amour-propre d'un cœur généreux est, en quelque sorte, l'égoïsme d'un grand caractère.
/^ Robinson, dans son île, privé de tout, et forcé aux plus pénibles travaux pour assurer sa subsistance journalière, supporte la vie, et même goûte, de son aveu, plusieurs moments de bonheur. Supposez qu'il soit dans une île enchantée, pourvue de tout ce qui est agréable à la vie, peut-être le désœuvrement lui eût-il rendu l'existence insupportable.
,*^ Les idées des hommes sont comme les cartes et autres jeux. Des idées que j'ai vu autrefois regarder comme dangereuses et trop hardies sont depuis devenues communes et presque triviales, et ont descendu jusqu'à des hommes peu dignes d'elles. Quelques-unes de celles à qui nous donnons le nom d'au-
ues comme faibles et communes
.", Il y a plas de fottB que de sages; et, dans le sage même, il y a plus de folie que de sagesse.
,*, Les maximes générales sont, dans la conduite de la vie, ce que les routines sont dans les arts.
,*, La conviction est la constance de l'esprit.
,*. Un est heureux ou malheureux par une foule de choses qui ne paraissent pas, qu'on ne dit point et qu'on ne peut dire.
,*, Le plaisir peat s'appuyer sur l'illusion, mais le bonheur repose sur la vérité: il n'y a qu'elle qui puisse nous donner celui dont la nature humaine est susceptible. L'homme heureux par l'illusion a sa fortune en agiotage ; l'homme heureux par la véritiî a sa fortune en fonds de terre et en bonnes constitutions.
.*, 11 y a, dans le monde, bien peu de choses sur lesquelles un honnête homme puisse reposer agréablement son âme ou sa pensée.
.*. L'babileté est à la ruse ce que la dextérité est à la filouterie.
,'. Quand on soutient que les gens les moins sensibles sont, à tout prendre, les plus heureux, je me rappelle le proverbe indien : « Il vaut mieux être assis que debout, être couché qu'assis ; mais il vaut mieux être mort que tout cela. >
.*. L'entêtement représente le caractère, à peu près comme le tempérament représente l'amour.
.'. Préjugé, vanité, calcul ; voilà ce qui t,'ou le monde. Celui qui ne connaît pour régie de si
duite que raison, vérité, sentiment, n'a presque rien de commun avec la société. C'est en lui-même qu'il doit chercher et trouver presque tout son bonheur.
. /» Il faut être juste avant d'être généreux, comme on a des chemises avant d'avoir des dentelles.
/» Les Hollandais n'ont aucune commisération de ceux qui font des dettes. Ils pensent que tout homme endetté vit aux dépens de ses concitoyens s'il est pauvre, et de ses héritiers s'il est riche.
/» La fortune est souvent comme les femmes riches et dépensières, qui ruinent les maisons où elles ont apporté une riche dot.
/» Le changement de modes est l'impôt que l'industrie du pauvre met sur la vanité du riche.
**. L'intérêt d'argent est la grande épreuve des petits caractères; mais ce n'est encore que la plus petite pour les hommes distingués, et il y a loin de l'homme qui méprise l'argent à celui qui est véritablement honnête.
»% Le plus riche des hommes, c'est l'économe : le plus pauvre, c'est l'avare.
/» Le rôle de l'homme prévoyant est assez triste ; il afflige ses amis, en leur annonçant les malheurs auxquels les expose leur imprudence. On ne le croit pas ; et, quand ces malheurs sont arrivés, ces mômes amis lui savent mauvais gré du mal qu'il a prédit, et leur amour-propre baisse les yeux devant l'ami qui doit être leur consolateur, et qu'ils auraient choisi, s'ils n'étaient pas humiliés en sa présence.
/» Il y a quelquefois, entre deux hommes, de fausses ressemblances de caractère qui les rapprochent et qui les unissent pour quelque temps. Mais
152 GHAMFORT.
la méprise cesse par degrés, et ils sont tout étonnés de se trouver très écartés l'un de l'autre, et repoussés, en quelque sorte, par tous leurs points de contact.
A Celui qui veut trop faire dépendre son bonheur de sa raison, qui le soumet à l'examen, qui chicane, pour ainsi dire, ses jouissances et n'admet que des plaisirs délicats, finit par n'en plus avoir. C'est un homme qui, à force de faire carder son matelas, le voit diminuer et finit par coucher sur la dure.
/» Le temps diminue chez nous l'intensité des plaisirs absolus, comme parlent les métaphysiciens; mais il paraît qu'il accroît les plaisirs relatifs : et je soupçonne que c'est l'ai'tifice par lequel la nature a su lier les hommes à la vie, après la perte des objets ou des plaisirs qui la rendaient le plus agréable.
/» Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre sensibilité, on s'aperçoit qu'il faut vivre aujour le jour, oublier beaucoup, enfin éponger la vie à mesure qu'elle s'écoule.
»% La fausse modestie est le plus décent de tous les mensonges.
\ On dit qu'il faut s'efforcer de retrancher tous les jours de nos besoins. C'est surtout aux besoins de l'amour-propre qu'il faut appliquer cette maxime : ce sont les plus tyranniques, et qu'on doit l6 plus combattre.
A II n'est pas rare de voir des âmes faibles qui, par la fréquentation avec des âmes d'une trempe plus vigoureuse, veulent s'élever au-dessus de leur caractère. Cela produit des disparates aussi plaisantes que les prétentions d'un sot à l'esprit.
/» La vertu, comme la santé, n'est pas le souve-
rain bien. Elle est la place du bien, plutôt que le bien même. Il est plus sûr que le vice rend malheureux, qu'il ne l'est que la vertu donne le bonheur. La raison pour laquelle la vertu est le plus désirable, c'est parce qu'elle est ce qu'il y a de plus opposé au vice.
DE LA SOaÉTÉ, DES GRANDS, DES RICHES, DES GENS DU MONDE.
*^ Jamais le monde n'est connu par les livres ; on l'a dit autrefois ; mais ce qu'on n'a pas dit, c'est la raison ; la voici : c'est que cette connaissance est un résultat de mille observations fines, dont l'amourpropre n'ose faire confidence à personne, pas même au meilleur ami. On craint de se montrer comme un homme occupé de petites choses, quoique ces petites choses soient très importantes au succès des plus grandes affaires.
,*^ En parcourant les mémoires et monuments du siècle de Louis XIV, on trouve, même dans la mauvaise compagnie de ce temps-là, quelque chose qui manque à la bonne d'aujourd'hui.
*^ On ne peut vivre dans la société, après l'âge des passions. Elle n'est tolérable que dans l'époque où l'on se sert de son estomac pour s'amuser et de sa personne pour tuer le temps.
:,% Qu'est-ce que la société, quand la raison n'en
forme pas les nœuds, quand le sentiment n'y jette pas d'intél'êt, quand elle n'est pas un échange de pensées agréables et de vraie bienveillance ? Une foire, un tripot, une auberge, un bois, un mauvais lieu et des petites-maisons ; c'est tout ce qu'elle est tour à tour pour la plupart de ceux qui la composent.
/, Les gens de robe, les magistrats, connaissent la cour, les intérêts du moment, à peu près comme les écoliers qui ont obtenu un cxeatj et qui ont dîné hors du collège, connaissent le monde.
/, C'est un sot, c'est un sot, c'est bientôt dit : voilà comme vous êtes extrême en tout. A quoi cela se réduit-il? Il prend sa place pour sa personne, son importance pour du mérite, et son crédit pour une vertu. Tout le monde n'est-il pas comme cela? Y a-t-il là de quoi tant crier?
,\ Quand les sots sortent de place, soient qu'ils aient été ministres ou premiers commis, ils conservent une morgue ou une importance ridicules.
/^ Ceux qui ont de l'esprit ont mille bons contes à faire sur les sottises et les valetages dont ils ont été témoins : et c'est ce qu'on peut voir par cent exemples. Comme c'est un mal aussi ancien que la monarchie, rien ne prouve mieux combien il est irrémédiable. De mille traits que j'ai entendu raconter, je concluerais que, si les singes avaient le talent des perroquets, on en ferait volontiers des ministres.
/, Rien de si difficile à faire tomber qu'une idée triviale ou un proverbe accrédité. Louis XV a fait banqueroute en détail trois ou quatre fois, et on n'en jure pas moins foi de gentilhomme.
^*^ Les gens du monde ne sont pas plus tôt attroupés qu'ils se croient en société.
/, J'ai vu des hommes trahir leur conscience, pour complaire à un homme qui a un mortier ou une simarre : étonnez- vous ensuite de ceux qui l'échangent pour le mortier, ou pour la simarre même. Tous également vils, et les premiers absurdes plus que les autres.
/^ La société est composée de deux grandes classes : ceux qui ont plus de dîners que d'appétit, et ceux qui ont plus d'appétit que de dîners.
/, On donne des repas de dix louis ou de vingt à des gens en faveur de chacun desquels on ne donnerait pas un petit écu pour qu'ils fissent une bonne digestion de ce même dîner de vingt louis.
,*^ C'est une règle excellente à adopter sur l'art de la raillerie et de la plaisanterie, que le plaisant et le railleur doivent être garants du succès de leur plaisanterie à l'égard de la personne plaisantée, et que, quand celle-ci se fâche, l'autre a tort.
,*, En voyant quelquefois les friponneries des petits et les brigandages des hommes en place, on est tenté de regarder la société comme un bois rempli de voleurs, dont les plus dangereux sont les archers préposés pour arrêter les autres.
,% Les gens du monde et de la cour donnent aux hommes et aux choses une valeur conventionnelle, dont ils s'étonnent de se trouver dupes. Ils ressemblent à des calculateurs qui, en faisant un compte, donneraient aux chiffres une valeur variable et arbitraire, et qui, ensuite, dans l'addition, leur rendant leur valeur réelle et réglée, seraient tout surpris dé ne pas trouver leur compte.
,*^ Il y a des moments où le monde paraît s'apprécier lui-même ce qu'il vaut. J'ai souvent démêlé qu'il
eBtimait ceux qui n'en faisaient aucun cas; et il arrive souTent que c'est une rcconunandation auprès de lui que de le méprieer souverainement, pourvu que ce mépris soit vrai, sincère, naïf, sans aOectation, sans
,*, Le monde esl si méprisable, que le peu de gens honnâtee qui s'y trouvent estiment ceni qui le méprisent, et y sont déterminés par ce mépris même.
,*. Amitié de cour, foi de renards, et société de loups.
,*. Je conseillerais à quelqu'un qui veut obtenii' une grâce d'un ministre, de l'aborder d'un air triste, plutût que d'un air riant. On n'aime pas â voir plus heureux que soi.
.*, Les gens qui croient aimer un prince dans l'instant où ils viennent d'en être bien traités, me rappellent les enfants qui veulent élre prêtres le lendemain d'une belle procession, ou soldats le lendemain d'une revue à laquelle ils ont assisté.
,*, Les actions utiles, même avec éclat, les services réels et les plus grands qu'on puisse rendre k la nation et même à la cour, ne sont, quand on n'a point la faveur de la cour, que des péchés splendides, comme disent les théologiens.
.'. On n'imagine pas combien il faut d'esprit pour n'être pas ridicule.
.*, Tout homme qui vit beaucoup dans le monde me persuade qu'il est peu sensible; car je ne vois presque rien qui puisse y intéresser le cœur, ou plutôt rien qui ne l'endurcisse, ne fût-ce que le spectacle de l'insensibilité, de la frivolité et de la vanité qui y régnent.
^% Quand les princes sortent de leurs misérables étiquettes, ce n'est jamais en faveur d'un homme de mérite, mais d'une fille ou d'un bouffon. Quand les femmes s'affichent, ce n'est presque jamais pour un honnête homme, c'est pour une espèce. En tout, lorsque l'on brise le joug de l'opinion, c'est rarement pour s'élever au-dessus, mais presque toujours pour descendre au-dessous.
,% A voir le soin que les conventions sociales paraissent avoir pris d'écarter le mérite de toutes les places où il pourrait être utile à la société, en examinant la ligue des sots contre les gens d'esprit, on croirait voir une conjuration de valets pour écarter les maîtres.
♦** Que trouve un jeune homme, en entrant dans le monde ? Des gens qui veulent le protéger, prétendent Vhonorer^ le gouverner, le conseiller. Je ne parle point de ceux qui veulent l'écarter, lui nuire, le perdre ou le tromper. S'il est d'un caractère assez élevé pour vouloir n'être protégé que par ses mœurs, ne s'honorer de rien ni de personne, se gouverner par ses principes, se conseiller par ses lumières, par son caractère et d'après sa position, qu'il connaît mieux que personne, on ne manque pas de dire qu'il est original, singulier, indomptable. Mais, s'il a peu d'esprit, peu d'élévation, peu de principes, s'il ne s'aperçoit pas qu'on le protège, qu'on veut le gouverner, s'il est l'instrument des gens qui s'en emparent, on le trouve charmant, et c'est, comme on dit, le meilleur enfant du monde.
A La société, ce qu'on appelle le monde, n'est que la lutte de mille petits intérêts opposés, une lutte éternelle de toutes les vanités qui se croisent, se choquent, tour à tour blessées, humiliées l'une par l'autre,
qai expient le lendemain, dar faite, le triomphe de la veille. ' être froissé dans ce choc misé' instant les yeuK pour être i c'est ce qu'on appelle n'âtre tence. Pauvre humanité !
.'. Il y a une profonde in; surprend et scandalise ben . Ceux que la bassesse pul gneurs, ou grands, les hon pour la plupart, doués de Cela ne viendrait-il pas d< loppée dans leur tête, qu' vertus ne sont pas pro| d'inirigue? lis les néglï inutiles à eux-mêmes et sans l'intrigue, la faue
.*. Qufi voit-on dans naïf et sincère pour d) une sottise (les sots v niéii^ements forcés gens d'esprit craigne'
,", Les bourgeois.
leur fille un fumier litê.
,', Supposez vin tous connaissent e' reconnu, Dorilas, lents et ses vertus tus et de ses talent dommage qu'il s Que dites-vous?
MAXIMES ET PENSÉES. i59
destie l'oblige à vivre sans luxe. Savez-vous qu'il a vingt-cinq mille livres de rente? — "Vraiment! — Soyez-en sûr, j'en ai la preuve. > Qu'aloi^ cet homme de mérite paraisse, et qu'il compare l'accueil de la société et la manière plus ou moins froide, quoique distinguée, dont il était reçu précédemment. C'est ce qu'il a fait : il a comparé, et il a gémi. Mais^ dans cette société, il s'est trouvé un homme dont le maintien a été le même à son égard, a Un sur vingt, dit noti*e philosophe, je suis content. >
,*^ Quelques folies qu'aient écrites certains physionomistes de nos jours, il est certain que l'habitude de nos pensées peut déterminer quelques traits de notre physionomie. Nombre de courtisans ont l'œil faux, par la même raison que la plupart des tailleurs sont cagneux.
,*» Qui est-ce qui n'a que des liaisons entièrement honorables? Qui est-ce qui ne voit pas quelqu'un dont il demande pardon à ses amis? Quelle est la femme qui ne s'est pas vue forcée d'expliquer à sa société la visite de telle ou telle femme qu'on a été surpris de voir chez elle?
,% Êtes-vous l'ami d'un homme de la cour, d'un homme de qualité, comme on dit; et souhaitez-vous lui inspirer le plus vif attachement dont le cœur humain soit susceptible? Ne vous bornez pas à lui prodiguer les soins de la plus tendre amitié, à le soulager dans ses maux, à le consoler dans ses peines, à lui consacrer tous vos moments, à lui sauver dans l'occasion la vie ou l'honneur; ne perdez point votre temps à ces bagatelles : faites plus, faites mieux, faites sa généalogie.
/, Vous croyez qu'un ministre, un homme en place
a tel ou tel principe; et voi' vous le lui avez entendu dire. .
vous abstenez de lui demande qui le mettrait en contradict i vorife. Vous apprenez biei dupe, et TOUS lui voyez fa' prouvent qu'un ministre n' seulement l'habitude, le f i chose.
,*, Les corps (parlemen ont beau se dégrader ; i masse, et on ne peut riet le ridicule, glissent sur i
fusil sur un sanglier, si
,', En voyant ce qv i
l'homme le plus misar Heraclite par mourir t
,', En voyant les pi :
veraent, certaines cl i
reprocher à ceux c partie de leurs tortf Quel malheur que ■ l
Aramont I On ne s avaient été des peT ou du caractère, i prince.
.*. H me sen:
mières, l'homir aussi bien que i
et la société, plaçait une jou réflexion.
,*, A mesu
Sf
la sottise redouble ses efforts pour établir Tempire des préjugés. Voyez la faveur que le gouvernement donne aux idées de la gentilhommerie. Gela est venu au point qu'il n'y a plus que deux états pour les femmes : femmes de qualité, ou filles ; le reste n'est rien. Nulle vertu n'élève une femme au-dessus de son état; elle n'en sort que par le vice.
/, Les gens qui élèvent les princes et qui prétendent leur donner une bonne éducation, après s'être soumis à leurs formalités et à leurs avilissantes étiquettes, ressemblent à ces maîtres d'arithmétique qui voudraient former de grands calculateurs, après avoir accordé à leurs élèves que trois et trois font huit.
/, Quel est l'être le plus étranger à ceux qui l'environnent? Est-ce un Français à Pékin ou à Macao ? Est-ce un Lapon au Sénégal? Ou ne serait-ce pas par hasard un homme de mérite sans or et sans parchemins, au milieu de ceux qui possèdent l'un de ces deux avantages, ou tous les deux réunis ? N'est-ce pas une merveille que la société subsiste avec la convention tacite d'exclure du partage de ses droits les dixneuf vingtièmes de la société ?
/^ Le monde et la société ressemblent à une bibliothèque où au premier coup d'oeil tout paraît en règle, parce que les livres y sont placés suivant le format et la grandeur des volumes ; mais où dans le fond tout est en désordre, parce que rien n'y est rangé suivant l'ordre des sciences, des matières ni des auteurs.
^% Il y a des hommes qui ne sont point aimables, mais qui n'empêchent pas les autres de l'être : leur commerce est quelquefois supportable. Il y en a
d'antres qui, n'étant point aimables, nuisent encore par leur seule présence au développement de l'amabilité d'autruî; ceux-là sont insupportables : c'est le grand inconvénieat de la pédanterie.
.*, La plupart des liaisons de société, la camaraderie, etc., tout cela est à l'amitié ce que le sigisbéisme est à l'amour,
,'. L'art de la parenthèse est un des grands secrets de l'éloquenca dans la société.
/. C'est la plaisanterie qui doit faire justice de tous les travers des hommes et de la société; c'est par elle qu'on évite de se compromettre; c'est par elle qu'on met tout en place sans sortir de la sienne ; c'est elle qui atteste notre eupêriorité sur les choses et sur les personnes dont nous nous moquons, sans que les personnes puissent s'en offenser, à moins qu'elles ne manquent de gaieté ou de mœurs. La réputation de savoir ,bien manier cette arme doone à l'homme d'un rang inférieur, dans le monde et dans la meilleure compagnie, cette sorte de considération que les militaires ont pour ceux qui manient supérieurement l'épée. J'ai entendu dire à un homme d'esprit : a Otez à la plaisanterie son empire, et je quitte demain la société. C'est une sorte de duel où il n'y a pas de sang versé, et qui, comme l'autre, rend les hommes plus mesurés et plus polis, t
.', On ne se doute pas, au premier coup d'œil, do mal que fait l'ambition de mériter cet éloge si commun : Monsieur ti» tel est très aimable. Il arrive, je ne sais comment, qu'il a un genre de facilité, d'insouciance, de faiblesse, de déraison, qui plaît beaucoup, quand ces qualités se trouvent mêlées avec de l'esprit; que l'homme, dont on fait ce qu'on veut,
qui appartient au moment, est plus agréable que celui qui a de la suite, du caractère, des principes, qui n'oublie pas son ami malade ou absent, qui sait quitter une partie de plaisir pour lui rendre service, etc. Ce serait une liste ennuyeuse que celle des défauts, des torts et des travers qui plaisent. Aussi, les gens du monde, qui ont réfléchi sur l'art de plaire plus qu'on ne croit et qu'ils ne croient eux-mêmes, ont la plupart de ces défauts, et cela vient de la nécessité de faire dire de soi : Monsieur un tel est très aimable.
/, Les coutumes les plus absurdes, les étiquettes les plus ridicules sont, en France et ailleurs, sous la protection de ce mot : C'est Vusage* C'est précisément ce même mot que répondent les Hottentots, quand les Européens leur demandent pourquoi ils mangent des sauterelles, pourquoi ils dévorent la vermine dont ils sont couverts. Ils disent aussi : C'est l'usage.
♦*♦ Qu'est-ce que c'est qu'un fat sans sa fatuité? Otez les ailes à un papillon, c'est une chenille.
*^ Les courtisans sont des pauvres enrichis par la mendicité.
/^ Il est aisé de réduire à des termes simples la valeur précise de la célébrité : celui qui se fait connaître par quelque talent ou quelque vertu, se dénonce à la bienveillance inactive de quelques honnêtes gens et à l'active malveillance de tous les hommes malhonnêtes. Comptez les deux classes, et pesez les deux forces,
/, Peu de personnes peuvent aimer un philosophe. C'est presque un ennemi public qu'un homme qui, dans les différentes prétentions des hommes et dans
le mensonge des choses, dit à chaque homme et à chaque chose : ■ Je ae te prends que pour ce que tu es; je ae t'apprécie que pour ce que lu naux, » El ce
n'est pas une pelitc entreprise de se faire aimer et estimer, avec l'annonce de ce ferme propos.
,*, Quand on est trop frappé des maux de la société universelle et des horreurs que présentent la capilale ou les grandes villes, il faut se dire ; Il pouvait naître de plus grands malheurs encore de la suite des combinaisons qui a soumis vingt-cinq millions d'hommes à un seul, et qui a réuni sept cent mille hommes sur un espace de deux lieues carrées.
.*. Des qualilés trop supérieures rendent souvent un homme moins propre à la société. On ne va pas au marché avec des lingots ; on y va avec de l'ai^enl ou de la petite monnaie.
,'. La sociélé, les cercles, les salons, ce qu'on appelle le monde, est une pièce misérable, un mauvais opéra, sans intérêt, qui se soutient un peu par les machines et les décorations,
,*, Pour avoir une idée juste des choses, il faut prendre les mots dans la signification opposée à celle qu'on leur donne dans le monde. Misanthrope, par exemple, cela veul dire philanthrope; mauvais Français, cela veut dire bon citoyen qui indique certains abus monstrueux; philosophe, homme simple, qui sait que deux et deux font quatre, etc.
,*, Quand on veut plaire dans le monde, il faut se résoudre à se laisser apprendre beaucoup de choses qu'on sait par des gens qui les ignorent.
,', Les hommes qu'on ne connaît qu'à moitié, on ne les connaît pas; les choses qu'on ne sait qu'aux
trois quarts, on ne les sait pas du tout. Ces deux réflexions suffisent pour faire apprécier presque tous les discours qui se tiennent dans le monde.
*^ La menace du rhume négligé est pour les médecins ce que le purgatoire est pour les prêtres, un Pérou,
,*, Les conversations ressemblent aux voyages qu'on fait sur Feau : on s'écarte de la terre sans presque le sentir, et Tonne s'aperçoit qu'on a quitté le bord que quand on est déjà bien loin.
,*, Un homme d'esprit prétendait, devant des millionnaires, qu'on pouvait être heureux avec deux mille écus de rente. Ils soutinrent le contraire avec aigreur, et même avec emportement. Au sortir de chez eux, il cherchait la cause de cette aigreur, de la part de gens qui avaient de l'amitié pour lui; il la trouva enfin. C'est que, par là, il leur faisait entrevoir qu'il n'était pas dans leur dépendance. Tout homme qui a peu de besoins, semble menacer les riches d'être toujours prêt à leur échapper. Les tyrans voient par là qu'ils perdent un esclave. On peut appliquer cette réflexion à toutes les passions en général. L'homme qui a vaincu le penchant à l'amour, montre une indifférence toujours odieuse aux femmes : elles cessent aussitôt de s'intéresser à lui. C'est peut-être pour cela que personne ne s'intéresse à la fortune d'un philosophe : il n'a pas les passions qui émeuvent la société. On voit qu'on ne peut presque rien faire pour son bonheur, et on le laisse là.