ALMANACH DES GRANDS HOMMES
terre, qui n'exigent de leurs sujets que des tributs pécuniaires ; votre trésor ne s'emplit que d'opuscules légers, de pièces fugitives, d'impromptus et de chansons, et la plus grosse monnaie de votre empire n'a jamais passé l'épître dédicatoire ; mais, sans nous, fous ces monuments de leur amour pour le musée et de leur goût pour les lettres périraient sans retour, et l'on verrait tant de fleurs se faner sur vos autels.
c Si l'Almanach royal, seul livre où la vérité se trouve, donne la plus haute idée des ressources d'un État qui peut supporter tant de charges, croit-on que notre Almanach puisse être indifférent à votre gloire et à celle de la nation quand on y trouve qu'un président de musée peut prélever plus de cent mille vers par an sur la jeunesse française, et marcher, dans la capitale, à la tête de cinq ou six cents poètes?
< Notre Almanach sera pour eux le livre de vie, puisque l'homme le plus inconnu y recevra de nous un brevet d'immortalité. Il y a, dit-on, des chemins connus pour arriver à V Académie, mais on n'en connaît pas pour échapper au musée. Ceci peut s'appliquer à notre Almanach : nous ferons au plus modeste une douce violence, et l'on ne verra plus tant d'écrivains exposés à ce cruel oubli qui les gêne de leur vivant, ou à ces équivoques plus outrageantes encore qui fait qu'on les prend sans cesse l'un pour l'autre. Feu Voltaire, dont vous avez peut-être ouï parler, disait toujours : « L'abbé Suard et;M. Arnaud ; » et on avait beau lui représenter qu'il fallait dire : € M. Suard et l'abbé Arnaud, > le vieillard s'obstinait et ne voulait pas changer les étiquettes, ni déranger pour eux une case de son cerveau. Notre Almanach eût prévenu ce scandale; car, sans doute,
'^r^mm^^mpÊmmm^Êt^^^^^^^^^^^^mBmÊ^s^i^Ê^Êsm:
l'auteur du Pauvre Diable nous aurait souyent consulté. »
Cette épître, d'un excellent ton, et parfaitement coiit* < forme au sujet, en donne déjà l'esprit et exx expUqmfi. le motif. Mais c'est dans la préface surtout que l'au»teur a versé, pour ainsi dire, à pleines mains ie sel attique ; elle est ainsi conçue :
c II y a, parmi les gens du monde, certaines personnes qui doivent tout le bonheur de leur vie à. leur, réputation de gens d'esprit, et toute leur réputi^tion à leur paresse; toujours spectateurs et jamais auteurs, lisant sans cesse et n'écrivant jamais, censeurs de tout et dispensés de rien produire, ils deviennent des juges très-redoutables, mais ils manquent un peu .de générosité. C'est sans doute un terrible avantagie que de n'avoir rien fait; mais il ne faut pas enabuser.
« J'écoutais l'autre jour la conversation de tr^s ou quatre de ces personnes, qui, lasses de parler du siècle de Louis XIV et du siècle présent, de teoÂr.la balance entre Corneille et Racine, entre Rousseau et Montesquieu, descendirent tout à coup de €»$ Jislilteurs, et pénétrèrent dans les plus petits recoijts de la république des lettres. On s'échauffa^ et les i auteurs dont on parlait de\enant toujours plus infierceptibles, on finit par faire des paris. « Je gage,, dit c l'un, que je pourrai vous citer tel ouvrage ei tel c écrivain dont vous n'avez jamais ouï parler. •*-». Je c vous le rendrai bien, répondit l'autre. » £t, en effet, ces messieurs, se mettant à disputer de petitesse et d'obscurité, on vit paraître sur la scène une armée de Lilliputiens : c Mérard de Saint-Just, San- « terre de Magny, Laus de Boissy, criait Ton. — < Joli de Saint-Just, Pons de Verdun, Regnault de « Bcaucaron, criait l'autre. » Cingiiené par-ci, Mou-