‹ Œuvres de Chamfort et RivarolChapitre 30 sur 34 · ALMANACH DES GRANDS EOMMES · texte numérisé non relu

ALMANACH DES GRANDS EOMMES

tonnet par là, Briquet, Braquet, Maribarou, Mony- Quitaine, et puis Grouvelle, et puis Berq[uin, et puis Panis, et puis Fallet. C'était une rage, un torrent : tout le monde était partagé, car ces messieurs paraissaient avoir une artillerie bien montée ; et, soit en opposant, soit en accouplant les petits auteurs, ils les balançaient assez bien, et ne se jetaient guère à la tête que des boulets d'un calibre égal ; de sorte qœ, de citations en citations, tant d'auteurs exigus auraient fini par échapper aux prises de l'auditeur le plus attentif, si l'assemblée n'avait mieux aimé croire que ces messieurs plaisantaient et n'alléguaient que des noms sans réalité. Mais les deux antagonistes, choqués de cette opinion, se rallièpent et se mirent à parler contre l'assemblée : c Oui, messieurs, « je vous soutiens qu'il existe un écrivain nommé t M. Lévrier de Ghamprion ; un autre qui s'appelle c ' Delormel de la Rotière ; un autre, Gabiot de Salin ; « wa. autre. Le Bastier de Doyencourt; un autre, c( Doîgny du Ponceau ; un autre, Philipon de la c Madelaine. Et, si vous me poussez, je vous citerai c M. Groubert de Groubental, M. Fenouillot de Fal- < baire de Quingei, et M. Thomas Minau de la Misc tringue. » A ces mots^ on éclata de rire ; mais le diseoureur sortit de sa poche trois opuscules, l'un sur la finance, l'autre sur l'impôt, et l'autre sur le drame, qui prouvaient bien que MM. Groubert de Groubental, Fenouillot de Falbaire de Quingei et Thomas Minau de la Mistringue, n'étaient pas des 6 très de raison.

« Pour moi, auditeur bénévole, frappé de la riche nomenclature de tant d'écrivains inconnus, je ne pus me défendre d'une réflexion que je communiquai à mes voisins, et qui, gagnant de proche en proche, fit bientôt changer l'état de la question. N'est-ce pas.

leur dis-je, une ehose bien étrange et bien humiliante pour Tesprit humain que de ne citer qu'une douzaine, tout au plus, de grands écrivains dans les siècles les plus brillants, tels que ceux d'Alexandre^ d'Auguste, des Médicis ou de Louis XIV ? N'est-ce pas donner à la nature je ne sais quel air d'avarice ou d'indigence? Le peuple, qui n'entend nommer que cinq ou six grands hommes par siècle, est tenté de croire que la Providence n'est qu'une marâtre ; tandis que si on proclamait le nom de tout ce qui écrit, on ne verrait plus dans elle qu'une mère inépuisable et tendre, toujours quitte envers nous, soit par la qualité, soit par la quantité ; et, si j'écrivais l'histoire naturelle, croyez-vous que je ne citerais que les éléphants, les rhinocéros et les baleines? Non, messieurs, je descendrais avec plaisir de ces colosses imposants aux plus petits animalcules, et vous sentiriez s'accroître et s'attendrir votre admiration pour la nature quand j'arriverais avec vous à cette foule innombrable de familles, de tribus, de nations, de républiques et d'empires, cachés sous un brin d'herbe.

« C'est donc faute d'avoir fait une si heureuse observation que l'histoire de l'esprit humain n'offre, dans sa mesquine perspective, que d'arides déseiis où s'élèvent, à de grandes distances, quelques bustes outragés par le temps et consacrés par l'envie, qui les oppose sans cesse aux grands hommes naissants, et les représente toujours isolés, comme si la nature n'avait pas fait croître autour d'Euripide, de Sophocle et d'Homère, princes de la tragédie et de l'épopée, une foule de petits poètes, qui vivaient frugalement de la charade et du madrigal ; ainsi qu'elle fait monter la mousse et le lierre autour des chênes et des ormeaux, ou, comme dans l'Écriture sainte, on voit,

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