‹ Œuvres de Chamfort et RivarolChapitre 8 sur 34 · NOUVELLES A LA MAIN · texte numérisé non relu

NOUVELLES A LA MAIN

Notre siècle a produit huit grandes comédiennes : quatre du théâtre et quatre de la société. Les quatre pi^mières sont mademoiselle d'Angeville, mademoiselle Duménil, mademoiselle Clairon et madame Saint-Huberti ; les quatre autres sont madame de Montesson, madame de Genlis, madame Necker et madame d'Angivilliers.

/^ On parlait de la dispute sur la préférence qu*on devait donner, pour les inscriptions, à la langue latine ou à la langue française. « Gomment peut-il y avoir une dispute sur cela? dit M. B... — Vous avez

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bien raison, dit T... — Sans doute, reprit M. B..., c'est la langue latine, n'est-il pas vrai ? — Point du tout, dit M. T..., c'est la langue française. »

*^ « Gomment trouvez-vous M. de K... ? — Je le trouve très aimable ; je ne l'aime point du tout. » L'accent dont le dernier mot fut dit marquait très bien la différence de l'homme aimable et de l'homme digne d'être aimé.

,\ « Aujourd'hui, 15 mars 1782, j'ai fait, disait M. de K..., une bonne œuvre d'une espèce assez rare. J'ai consolé un homme honnête, plein de vertus, riche de cent mille livres de rente, d'un très grand nom, de beaucoup d'esprit, d'une très bonne santé ; et moi, je suis pauvre, obscur et malade. »

*^ Le maréchal de Richelieu ayant proposé pour maîtresse à Louis XV une grande dame, j'ai oublié laquelle, le roi n'en voulut pas, disant qu'elle coûterait trop cher à renvoyer.

,% M. de Tressan avait fait, en 1738, des couplets contre M. le duc de Nivernois. Il sollicita l'Académie en 1780, et alla chez M. de Nivernois, qui le reçut à merveille, lui parla du succès de ses derniers ouvrages, et le renvoyait comblé d'espérances, lorsque, voyant M. de Tressan prêt à remonter en voiture, il lui dit : « Adieu, monsieur le comte, je vous félicite de n'avoir pas plus de mémoire. »

*^ Le maréchal de Biron eut une maladie très dangereuse : il voulut se confesser, et dit devant plusieurs de ses amis : « Ce que je dois à Dieu, ce que je dois au roi, ce que je dois à l'État... » Un de ses amis l'interrompit : « Tais-toi, dit-il, tu mourras insolvable. »

^ *^ Duclos avait l'habitude de prononcer sans cesse en* pleine Académie desj^f..., des b.....; l'abbé du

Renel, qui, à cause de sa longue figure, était appelé un grand serpent sans venin, lui dit : « Monsieur, sachez qu»on ne doit prononcer dans l'Académie que des mots qui se trouvent dans le dictionnaire. »

,\ M. de L... parlait à son ami M. de B...., ^ homme très respectable, et cependant très peu ménagé par le public ; il lui avouait les bruits et les faux jugements qui couraient sur son compte. Celui-ci répondit froidement : c C'est bien à une bête et à un coquin comme le public actuel à juger un caractère de ma trempe ! »

/» M.... me disait : c J'ai vu des femmes de tous les pays ; l'Italienne ne croit être aimée de son amant que quand il est capable de commettre un crime pour elle ; l'Anglaise, une folie ; et la Française, une sottise. »

/^ D'Alembort, jouissant déjà de la plus grande réputation, se trouvait chez madame du DefTant, où étaient M. le président Hénault et M. de Pont-de- Veyle. Arrive un médecin, nommé Fournier, qui, en entrant, dit à madame du Deffant : « Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon très humble respect ; » à M. le Président Hénault : « Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer ; » à M. de Pontde-Veyle : c Monsieur, je suis votre très humble • serviteur; » et à d'Alembert : « Bonjour, monsieur. »

,% Un homme allait, depuis trente ans, passer toutes les soirées chez madame de Z... Il perdit sa femme ; on crut qu'il épouserait l'autre, et on l'y encourageait. Il refusa : c Je ne saurais plus, dit-il, où aller passer mes soirées. »

/, Madame de Tencin, avec des manières douces, était uBe femme sans principes, et capable tie tout

exactement. Un jour, on louait sa douceur : « Oui, dit l'abbé Trublet, si elle eût eu intérêt de vous empoisonner, elle eût choisi le poison le plus doux. »

*^ M. de Broglie, qui n'admire que le mérite militaire, disait un jour : « Ce Voltaire, qu'on vante tant, et dont je fais peu de cas, il a pourtant fait un beau vers :

(L Le premier qui fat roi fUt un soldat heureux. »

/^ Le public ! le public ! combien faut-il de sots pour faire un public ?

*^ M. d'Argenson disait à M. le comte de Sébourg, qui était l'amant de sa femme : < Il y a deux places qui vous conviendraient également : le gouvernement de la Bastille et celui des Invalides ; si je vous donne la Bastille, tout le monde dira que je vous y ai envoyé ; si je vous donne les Invalides, on croira que c'est ma femme. »

/, Il existe une médaille que M. le prince de Gondé m'a dit avoir possédée, et que je lui ai vu regretter. Cette médaille représente d'un côté Louis XIII, avec les mots ordinaires : Rex, Franc, et Nav., et de l'autre, le cardinal de Richelieu avec ces mots autour : Nil sine consilio,

/, M. V..., ayant lu la lettre de saint Jérôme, où il peint avec la plus grande énergie la violence de ses passions, disait : a La force de ses tentations me fait plus d'envie que sa pénitence ne me fait peur, »

,% M. P... disait : c Les femmes n'ont de bon que ce qu'elles ont de meilleur. »

/, Madame la princesse de Marsan, maintenant si dévote, vivait autrefois avec M. de Bissy. Elle avait loué une petite maison, rue Plumet, où elle alla,

tandis que M. de Bissy y était avec des filles ; il lai fit refuser la porte. Les fruitières de la rue de Sèvres s'assemblèrent autour de son carrosse, disant : c G*est bien vilain de refuser la maison à la princesse qui paye, pour y donner à souper à des filles de joie ! »

/, Un homme, épris des charmes de l'état de prêtrise, disait : « Quand je devrais être damné, il faut que je me fasse prêtre. »

/^ Un homme était en deuil de la tête aux pieds : grandes pleureuses, perruque noire, figure allongée. Un de ses amis Taborde tristement : « Eh ! bon Dieu ! qui est-ce donc que vous avez perdu ? — Moi, dit-il, je n'ai rien perdu ; c'est que je suis veuf. »

,*^ Madame de Bassompierre, vivant à la cour du roi Stanislas, était la maltresse connue de M. de la Galaisière, chancelier du roi de Pologne. Le roi alla un jour chez elle, et prit avec elle quelques libertés qui ne réussirent pas : « Je me tais, dit Stanislas ; mon chancelier vous dira le reste. »

/^ Autrefois on tirait le gâteau des rois avant le

repas. M. de Fontenelle fut roi; et, comme il négli-

. geait de servir d'un excellent plat qu'il avait devant

lui, on lui dit : c Le roi oublie ses sujets. » A quoi il

répondit : « Voilà comme nous sommes, nous autres. »

*^ Quinze jours avant l'attentat de Damiens, un négociant provençal, passant dans une petite ville à six lieues de Lyon, et étant à l'auberge, entendit dire, dans une chambre qui n'était séparée de la sienne que par une cloison, qu'un nommé Damiens devait assassiner le roi. Ce négociant vint à Paris ; il alla se présenter chez M. Berrier, ne le trouva point, lui écrivit ce qu'il avait entendu, retourna voir M. Berrier et lui dit qui il était. Il repartit pour sa province:

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comme il était en route, arriva l'attentat de Damiens. M. Berrier, qui comprit que ce négociant conterait son histoire, et que cette négligence le perdrait (lui Berrier), envoie un exempt de police et des gardes sur la route de Lyon ; on saisit l'homme, on le bâillonne, on le mène à Paris, on le met à la Bastille, où il est resté pendant dix-huit ans. M. de Malesherbes, qui en délivra plusieurs prisonniers en 1775, conta cette histoire dans le premier moment de son indignation.

^% Un jeune homme sensible, et portant Fhonnêteté dans l'amour, était bafoué par des libertins qui se moquaient de sa tournure sentimentale. Il leur répondit avec naïveté : a Est-ce ma faute, à moi, si j'aime mieux les femmes que j'aime que les femmes que je n'aime pas ? »

^*^ Le cardinal de Rohan, qui a été arrêté pour dettes dans son ambassade de Vienne, alla, en qualité de grand aumônier, délivrer des prisonniers du Châtelet, à l'occasion de la naissance du dauphin^ Un homme, voyant un grand tumulte autour de la prison, en demanda la cause ; on lui répondit que c'était pour M. le cardinal de Rohan, qui, ce jour-là, venait au Châtelet : t Comment ! dit-il naïvement, est-ce qu'il est arrêté ? »

V ^*^ M. de Roquemont, dont la femme était très galante, couchait une fois par mois dans la chambre de madame, pour prévenir les mauvais propos si elle devenait grosse, et s'en allait en disant : « Me voilà net ; arrive qui plante. »

,*, M. de C..., que des chagrins amers empêchaient de reprendre sa santé, me disait : c Qu'on me montre le fleuve d'Oubli, et je trouverai la fontaine de Jouvence. »

^% On faisait une quête à l'Académie française ; il manquait un écu de six francs ou un louis d'or. Un des membres, connu par son avarice, fut soupçonné de n'avoir pas contribué ; il soutint qu'il avait mis ; celui qui faisait la collecte dit ; c Je ne l'ai pas vu ; mais je le crois. » M. de Fontenelle termina la discussion en disant : c Je l'ai vu, moi ; mais je ne le crois pas. »

^*, L^abbé Maury, allant chez le cardinal de la Roche-Aymon, le rencontra revenant de l'assemblée du clergé. Il lui trouva de l'humeur et lui en demanda la raison : < J'en ai de biens bonnes, dit le vieux cardinal : on m'a engagé à présider cette assemblée du clergé, où tout s'est passé on ne saurait plus mal ; il n'y a pas jusqu'à ces jeunes agents du clergé, cet abbé de la Luzerne, qui ne veulent pas se payer de mauvaises raisons. »

,*, L'abbé Raynal, jeune et pauvre, accepta une messe à dire tous les jours pour vingt sous : quand il fut plus riche, il la céda à l'abbé de La Porte, en retenant huit sous dessus : celui-ci, devenu moins gueux, la sous-loua à l'abbé Dinouart, en retenant quatre sous dessus, outre la portion de l'abbé Raynal ; si bien que cette pauvre messe, grevée de deux pensions, ne valait que huit sous à l'abbé Dinouart.

^% Un évêque de Saint-Brieuc, dans une oraison -^ funèbre de Marie-Thérèse, se tira d'affaire fort simplement sur le partage de la Pologne. « La France, dit-il, n'ayant rien dit sur ce partage, je prendrai le parti de faire comme la France, et de n'en rien dire non plus. »

,*, Milord Marlborough étant à la tranchée avec un de ses amis et un de ses neveux, un coup de canon fît sauter la cervelle à cet ami, et en couvrit

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le visage du jeune homme, qui recula avec effroi. Marlborough lui dit intrépidement : c Ëh quoi I mon* sieur, vous paraissez étonné? — Oui, dit le jeune homme, en s'essuyant la figure, je le suis qu'un homme, qui a autant de cervelle, restât exposé gratuitement à un danger si Inutile. »

/^ Madame la duchesse du Maine, dont la santé allait mal, grondait son médecin et lui disait : < Était-ce la peine de m'imposer tant de privations, et de me faire vivre en mon particulier ? — Mais Votre Altesse a maintenant quarante personnes au château ? — Eh bien ! ne savez-vous pas que quarante ou cinquante personnes sont le particuHer d'une princesse. »

^ ,% Un jour que Ton ne s'entendait pas dans une dispute à l'Académie, M. de Mairan dit : « Messieurs, si nous ne parlions que quatre à la fois ! »

^*, Le comte de Mirabeau, très laid de figure, mais plein d'esprit, ayant été mis en cause pour un prétendu rapt de séduction, fut lui-même son avocat. € Messieurs, dit-il, je suis accusé de séduction ; pour toute réponse et pour toute défense, je demande que mon portrait soit mis au greffe. » Le commissaire n'entendait pas : « Bête, dit le juge, regarde donc la figure de monsieur ! »

/^ M... me disait : t C'est faute de pouvoir placer un sentiment vrai, que j'ai pris le parti de traiter l'amour comme tout le monde. Cette ressource a été mon pis-aller : comme un homme qui, voulant aller au spectacle, et n'ayant pas trouvé de place à Iphigénie, s'en va aux Variétés amusantes» »

,% Madame de Brionne rompit avec le cardinal de Rohan à l'occasion du duc de Choiseul, que le car-

dinal voulait faire renvoyer. Il y eut entra eux une scène violente, que madame de Brionne termina en menaçant de le faire jeter par la fenêtre : t Je puis bien descendre, dit-il, par où je suis monté si souvent. »

/, M. le duc de Ghoiaeul était du jeu de Louis XV quand il fut exilé. M. de Ghauvelin, qui en était aussi, dit au roi qu'il ne pouvait le continuer, parce que le duc en était de moitié. Le roi dit à M. de Ghauvelin : c Demandez-lui s'il veut continuer. » M. de Ghauvelin écrivit à Ghanteloup : M. de Choiseul accepta. Au bout du mois, le roi demanda si le partage des gains était fait, c Oui, dit M. de Ghauvelin ; M. de Ghoiseul gagne trois mille louis. — Ah ! j*en suis bien aise, dit le roi ; mandez-le-lui bien vite. »

/, « L'amour, disait M. R..., devrait n'être le plaisir que des âmes délicates. Quand je vois des hommes grossiers se mêler d'amour, je suis tenté de dire : t De quoi vous mêlez-vous ?» Du jeu, de la table, de l'ambition à cette canaille I t

/, Ne me vantez point le caractère de N... ; c'esb^ un homme dur, inébranlable, appuyé sur une philosophie froide, comme une statue de bronze sur du marbre.

/, « Savez-vous pourquoi, me disait M. de V..., on est plus honnête, en France, dans la jeunesse et jusqu'à trente ans, que passé cet âge ? G'est que ce n'est qu'après cet âge qu'on s'est détrompé ; que chez nous, il faut être enclume ou marteau ; que l'on voit clairement que les maux dont gémit la nation sont irrémédiables. Jusqu'alors, on avait ressemblé au chien qui défend le dîner de son maître contre les autres chiens ; après cette époque, on fait

iO GHAMFORT.

comme le même chien, qui en prend sa part avec les autres. »

/, Madame de B... ne pouvant, malgré son grand crédit, rien faire pour M. de D..., son amant, homme par trop médiocre. Ta épousé. En fait d'amants, il n'est pas de ceux que Ton montre ; en fait de maris, on montre tout.

/, M. le comte d'Orsai, fils d'un fermier général et si connu par sa manie d'être homme de qualité, se trouva avec M. de Choiseul-Gouffier chez le prévôt des marchands. Celui-ci venait chez ce magistrat pour faire diminuer sa capitation considérablement augmentée : l'autre y venait porter ses plaintes de ce qu'on avait diminué la sienne, et croyait que cette diminution supposait quelque atteinte portée à ses titres de noblesse.

^*, On disait de M. l'abbé Arnaud, qui ne conte jamais ; « Il parle beaucoup, non qu'il soit bavard, mais c'est qu'en parlant on ne conte pas. »

,\ M. d'Autrep disait de M. de Ximenez : « C'est un homme qui aime mieux la pluie que le beau temps, et qui, entendant chanter le rossignol^ dit : c Ah ! la vilaine bête ! »

/, Le tzar Pierre I«r, étant à Spithead, voulut savoir ce que c'était que le châtiment de la cale qu'on inflige aux matelots. Il ne se trouva pour lors aucun coupable ; Pierre dit : c Qu'on prenne un de mes gens. — Prince, lui répondit-on, vos gens sont en Angleterre, et par conséquent sous la protection des lois. »

,*, M. de Vaucanson s'était trouvé l'objet principal des attentions d'un prince étranger, quoique M. de "Voltaire fût présent. Embarrassé et honteux que ce

CARACTÈRES ET PORTRAITS. il

prince n'eût rien dit à Voltaire, il s'approche de ce dernier et lui dit : c Le prince vient de me dire telle chose (un compliment très -flatteur pour Voltaire.) » Celui-ci vit bien que c'était une politesse de Vaucanson, et lui dit : c Je reconnais tout votre talent dans la manière dont vous faites parler le prince. »

*^ A l'époque de l'assassinat de Louis XV par Damiens, M. d'Argenson était en rupture ouverte avec madame de Pompadour. Le lendemain de cette catastrophe, le roi le fit venir pour lui donner l'ordre de renvoyer madame de Pompadour. Il se conduisit en homme consommé dans l'art des cours. Sachant bien que la blessure du roi n'était pas considérable, il crut que le roi, après s'être rassuré, rappellerait madame de Pompadour ; en conséquence, il fit observer au roi qu'ayant eu le malheur de déplaire à la marquise, il serait barbare de lui faire porter cet ordre par une bouche ennemie ; et il engagea le roi à donner cette commission à M. de Machaut, qui était des amis de madame de Pompadour, et qui adoucirait cet ordre par toutes les consolations de l'amitié ; ce fut cette commission qui perdit M. de Machaut. Mais ce même homme, que cette conduite savante avait réconcilié avec madame de Pompadour, fit une faute d'écolier en abusant de sa victoire, et la chargeant d'invectives, lorsque, revenue à lui, elle allait mettre la France à ses pieds.

,% Lorsque madame Dubarry et le duc d'Aiguillon firent renvoyer M. de Choiseul, les places que sa retraite laissait vacantes n'étaient point encore données . Le roi ne voulait point de M. d'Aiguillon pour ministre des affaires étrangères : M. le prince de Condé portait M. de Vergennes, qu'il avait connu en Bourgogne ; madame Dubarry portait le cardinal de

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Rohan, qui s'était attaché à elle. M. d'Aiguillon, alors son amant, voulut les écarter l'un et l'autre ; et c'est ce qui fit donner l'ambassade de Suède à M. de Vergennes, alors oublié et retiré dans ses terres, et l'ambassade de Vienne au cardinal de Rohan, alors le prince Louis.

/^ c Mes idées, mes principes, disait M. T..., ne conviennent pas à tout le monde : c'est comme les poudres d'Ailhaut et certaines drogues qui ont fait grand tort à des tempéraments faibles, et ont été très profitables à des gens robustes. » Il donnait cette raison pour se dispenser de se lier avec M. de J..., jeune homme de la cour, avec qui on voulait le mettre en liaison.

,\ J'ai vu M. de Foncemagne jouir, dans sa vieillesse, d'une grande considération. Cependant, ayant eu occasion de soupçonner un moment sa droiture, je demandai à M. Saurin s'il l'avait connu particulièrement. Il me répondit que oui. J'insistai pour savoir s'il n'avait jamais rien eu contre lui. M. Saurin, après un moment de réflexion, me répondit : t II y a longtemps qu'il est honnête homme. » Je ne pus en tirer rien de positif, sinon qu'autrefois M. de Foncemagne avait tenu une conduite oblique et ruséo dans plusieurs affaires d'intérêt.

*^ M. d'Argenson, apprenant qu'à la bataille de Raucoux un valet d'armée avait été blessé d'un coup de canon, derrière l'endroit où il était lui-môme avec le roi, disait : c Ce drôle-là ne nous fera pas l'honneur d'en mourir. »

/ ,% Dans les malheurs de la fin du règne de Louis XIV, après la perte des batailles de Turin, d'Oudenarde, de Malplaquet, de Ramillies, d'Hochstet, les

plus honnêtes gens de la cour disaient : « Au moins le roi se porte bien, c'est le principal. »

»% Quand M. le comte d'Estuing, après sa campagne de la Grenade, vint faire sa cour à la reine pour la première fois, il arriva porté sur ses béquilles, et accompagné de plusieurs sofficiers blessés comme lui. La reine ne sut lui dire autre chose, sinon : € Monsieur le comte, avez- vous été content du petit Laborde ? »

/^ € Je n'ai vu dans le monde, disait M. S..., que des dîners sans digestion, des soupers sans plaisir, des conversations sans confiance, des liaisons sans amitié et des coucheries sans amour. »

/, Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir madame de Mazarin pendant sa dernière maladie, pour lui faire quelques exhortations, elle lui dit en l'apercevant : « Ah ! monsieur le curé, je suis enchantée de vous voir; j'ai à vous dire que le beurre de l'Enfant- Jésus n'est plus à beaucoup près si bon : c'est à vous d'y mettre ordre, puisque l'Enfant-Jésus est une dépendance de votre église. »

*^ Je disais à M. R..., misanthrope plaisant, qui m'avait présenté un jeune homme de sa connaissance : c Votre ami n'a aucun usage du monde, ne sait rien de rien. — Oui, dit-il, et il est déjà triste, comme s'il savait tout. »

M. Q... disait qu'un esprit sage, pénétrant, et qui verrait la société telle qu'elle est, ne trouverait partout que de l'amertume. Il faut absolument diriger sa vue vers le côté plaisant, et s'accoutumer à ne regarder l'homme que comme un pantin, et la société comme la planche sur laqpielle il saute. Dès lors tout change : l'esprit des différents états, la va-

nité particulière à chacun d'eux, ses différentes nuances dans les individus, les friponneries, etc., tout devient divertissant, et on conserve sa santé.

^% Ce n'est qu'avec beaucoup de peine, disait M. L..., qu'un homme de mérite se soutient dans le monde sans l'appui d'un nom, d'un rang, d'une fortune : l'homme qui a ces avantages y est, au contraire, soutenu comme malgré lui-même. Il y a, entre ces deux hommes, la différence qu'il y a du scaphandre au nageur.

/^ M. H... me disait : a J'ai renoncé à l'amitié de deux hommes : l'un, parce qu'il ne m'a jamais parlé de lui ; l'autre parce qu'il ne m'a jamais parlé de moi. »

/^ On demandait au même pourquoi les gouverneurs de province avaient plus de faste que le roi : € C'est, dit-il, que les comédiens de campagne chargent plus que ceux de Paris. »

,\ Un prédicateur de la Ligue avait pris pour texte de son sermon : Eripe nos. Domine, à luto fœcis, qu'il traduisait ainsi : c Seigneur, débourbonez-nous. »

,% M. V..., intendant de province, homme fort ridicule, avait plusieurs personnes dans son salon, tandis qu'il était dans son cabinet dont la porte était ouverte. Il prend un air affairé ; et, tenant des papiers à la main, il dicte gravement à son secrétaire : € Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront (verront, un t à la fin), salut. » Le reste est de forme, dit-il, en remettant les papiers ; et il passe dans la salle d'audience, pour livrer au public le grand homme occupé de tant de grandes affaires.

;,% M. de Montesquiou priait M. de Maurepas de

s'intéresser à la prompte décision de son affaire et de ses prétentions sur le nom de Fézenzac. M. de Maurepas lui dit : t Rien ne presse ; M. le comte d'Artois a des enfaiits. » C'était avant la naissance du dauphin.

/, Le régent envoya demander au président Daron la démission de sa place de premier président du parlement de Bordeaux. Celui-ci répondit qu'on ne pouvait lui ôter sa place sans lui faire son procès. Le régent, ayant reçu la lettre, mit au bas : t Qu*à cela ne tienne, i et la renvoya pour réponse. Le président, qui connaissait le prince auquel il avait à faire, envoya sa démission.

^% Un homme de lettres menait de front un poème et une affaire d'où dépendait sa fortune. On lui demandait comment allait son poème : c Demandezmoi plutôt, dit-il, comment va mon affaire. Je ne ressemble pas mal à ce gentilhomme qui, ayant une affaire criminelle, laissait croître sa barbe, ne voulant pas, disait-il,. la faire faire avant de savoir si sa tête lui appartiendrait. Avant d'être immortel, je veux savoir si je vivrai. »

,% M. de la Reynière, obligé de choisir entre la place d'administrateur des postes et celle de fermier général, après avoir possédé ces deux places, dans lesquelles il avait été maintenu par le crédit des grands seigneurs qui soupaient chez lui, se plaignit à eux de l'alternative qu'on lui proposait, et qui diminuait de beaucoup son revenu. Un d'eux lui dit naïvement : t Eh ! mon Dieu ! cela ne fait pas une grande différence dans votre fortune. C'est un million à mettre en fonds perdus; et nous n'en viendrons pas moins souper chez vous. »

^% M. G..,, provençal, qui a des idées assez plaisantes, me disait, à propos des rois et même des mi-

nistres, que, la machine étant bien montée, le choix des uns et des autres était indifférent : c Ce sont, disait-il, des chiens dans un tournebroche ; il suffit qu'ils remuent les pattes pour que tout aille bien. Que le chien soit beau, qu'il ait de Fintelligence, ou du nez, ou rien de tout cela, la broche tourne, et le souper sera toujours à peu près bon. i

^*^ On faisait une procession avec la châsse de sainte Geneviève pour obtenir de la sécheresse. A peine la procession fut-elle en route, qu^il commença à pleuvoir; sur quoi Tévéque de Castres dit plaisamment : c La sainte se trompe; elle croit qu'on lui demande de la pluie. »

^*^ € Au ton qui règne depuis dix ans dans la littérature, disait M. 6..., la célébrité me paraît une espèce de diffamation qui n'a pas encore tout à fait autant de mauvais effets que le carcan; mais cela viendra. »

/^ On venait de citer quelques traits de la gourmandise de plusieurs souverains, t Que voulez-vous, dit le bonhomme M. de Brequigny ; que voulez-vous que fassent ces pauvres rois ? Il faut bien qu'ils mangent. 1

,% On demandait à une duchesse de Rohan à quelle époque elle comptait accoucher. < Je me flatte, dit-elle, d'avoir cet honneur dans deux mois. » L'honneur était d'accoucher d'un Rohan.

*^ Un plaisant, ayant vu exécuter en ballet, à l'Opéra, le fameux Qu'il mourût de Corneille, pria Noverre de faire danser les Maximes de la Rochefoucault.

\ M. de Malesherbes disait à M. de Maurepas qu'il fallait engager le roi à aller voir la Bastille.

« Il faut bien s'en garder, lui répondit M. de Maurepas; il ne voudrait plus y faire mettre personne. >

*^ Pendant un siège, un porteur d'eau criait dans la ville : c A six sous la voie d'eau ! » Une bombe vient et emporte un de ses seaux : c A douze sous le seau d'eau ! » s'écrie le porteur sans s'étonner.

/^ M. A..., à propos des six mille ans de Moïse, disait, en considérant la lenteur des progrès des arts et l'état actuel de la civilisation : t Que veut-il qu'on fasse de ses six mille ans ? Il en a fallu plus que cela pour savoir battre le briquet et pour inventer les allumettes. »

,% La comtesse de Boufflers disait au prince de Conti qu'il était le meilleur des tyrans.

*^ Madame de Montmorin disait à son fils : c Vous entrez dans le monde; je n'ai qu'un conseil à vous donner, c'est d'être amoureux de toutes les femmes, i

*^ Une femme disait à M. G... qu'elle le soupçonnait de n'avoir jamais perdu terre avec les femmes : t Jamais, lui dit-il, si ce n'est dans, le ciel. » En effet, son amour s'accroissait toujours par la jouissance, après avoir commencé assez tranquillement.

,% Du temps de M. de Machaut, on présenta au roi le projet d'une cour plénière, telle qu'on a voulu l'exécuter depuis. Tou^. fut réglé entre le roi. Madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les réponses qu'il ferait au premier président; tout fut expliqué dans un Mémoire dans lequel on disait : € Ici le roi prendra un air sévère ; ici le front du roi s'adoucira; ici le roi fera tel geste, etc. > Le Mémoire existe.

,\ < Il faut, disait M. J..., flatter l'intérêt ou effrayer l'amour-propre des hommes : ce sont des

singes qui ne sautent que pour des noix, ou bien dans la crainte du coup de fouet... »

,*, Madame de Gréqui, parlant à la duchesse de Ghaulnes de son mariage avec M. de Giac, après les suites désagréables qu'il a eues, lui dit qu'elle aurait dû les prévoir, et insista sur la distance des âges, c Madame, lui dit Madame de Giac, apprenez qu'une femme de la cour n'est jamais vieille, et qu'un homme de robe est toujours vieux, i

,% M. de Saint-Julien, le père, ayant ordonné à son fils de lui donner la liste de ses dettes, celui-ci mit à la tête de son bilan soixante mille livres pour une charge de conseiller au parlement de Bordeaux. Le père indigné crut que c'était une raillerie, et lui en fit des reproches amers. Le fils soutint qu'il avait payé cette charge : c C'était, dit-il, lorsque je lis connaissance avec madame Tilaurier. Elle souhaitait d'avoir une charge de conseiller au parlement de Bordeaux pour son mari; et jamais, sans cela, elle n'aurait eu d'amitié pour moi; j'ai payé la place; et vous voyez, mon père, qu'il n'y a pas de quoi être en colère contre moi, et que je ne suis pas un mauvais plaisant, i

,% Le comte d'Argenson, homme d'esprit, mais dépravé, et se jouant de sa propre honte, disait : c Mes ennemis ont beau faire, Us ne me culbuteront pas ; il n'y a ici personne de plus valet que moi. »

^\ M. de Boulainvilliers, homme sans esprit, très vain, et fier d'un cordon bleu par charge, disait à un homme, en mettant ce cordon, pour lequel il avait acheté une charge de cinquante mille écus : t Ne seriez-vous pas bien aise d'avoir un pareil ornement ? — Non, dit l'autre ; mais je voudrais avoir ce qu'il vous coûte. »

Le marquis de Ghatelux, amoureux comme à vingt ans, ayant vu sa femme occupée, pendant tout un dîner, d'un étranger jeune et beau, l'aborda au sortir de table, et lui adressait d'humbles reproches ; le marquis de Genlis lui dit : c Passez, passez, bonhomme, on vous a donné, i (Formule usitée envers les pauvres qui redemandent l'aumône.)

,% M. D..., connu pour son usage du monde, me disait que ce qui l'avait le plus formé, c'était d*avoir su coufeher, dans l'occasion, avec des femmes de quarante ans, et écouter des vieillards de quatre-vingts.

/, M. G... disait que de courir après la fortune avec de l'ennui, des soins, des assiduités auprès des grands, en négligeant la culture de son esprit et de son âme, c'est pécher au goujon avec un hameçon d'or.

,*, On sait quelle familiarité le roi de Prusse permettait à quelques-uns de ceux qui vivaient avec lui. Le général Quintus-Icilius était celui qui en profitait le plus librement. Le roi de Prusse, avant la bataille de Rosbach, lui dit que, s'il la perdait, il se rendrait à Venise, où il vivrait en exerçant la médecine. Quintus lui répondit : c Toujours assassin ! »

,% M. de BufTon s'environne de flatteurs et de sots qui le louent sans pudeur. Un homme avait dîné chez lui avec l'abbé Leblanc, M. de Juvigny et deux autres hommes de cette force. Le soir, il dit à souper qu'il avait vu, dans le cœur de Paris, quatre huîtres attachées à un rocher. On chercha longtemps le sens de cette énigme, dont il donna enfin le mot.

,*, Pendant la dernière maladie de Louis XV, qui, dès les premiers jours, se présenta comme mortelle, Lorry, qui fut mandé par Bordeu, employa, dans le détail des conseils qu'il donnait, le mot : Il faut. Le

20 CHA.MFORT.

roi, choqué de ce root, répétait tout bas, et d'une voix mourante : Il faut ! Il faut !

,*, Voici une anecdote que j'ai ouï conter à M. de Clermont-Tonnerre sur le baron de Breteuil. Le baron, qui s'intéressait à M. de Clermont-Tonnerre, le grondait de ce qu'il ne se montrait pas assez dans le monde, t J'ai trop peu de fortune, répondit M. de Clermont. — Il faut emprunter : vous payerez avec votre nom. — Mais, si je meurs ? — Vous ne mourrez pas. — Je l'espère; mais enfin, si cela arrivait? — Eh bien ! vous mourriez avec des dettes, comme tant d'autres. — Je ne veux pas mourir banqueroutier. — Monsieur, il faut aller dans le monde : avec votre nom, vous devez arriver à tout. Ah! si j'avais eu votre nom ! — Voyez à quoi il me sert. — C'est votre faute. Moi, j'ai emprunté; vous voyez le chemin que j'ai lait, moi qui ne suis qu'un pied plat, i Ce mot fut répété deux ou trois fois, à la grande surprise de l'auditeur, qui ne pouvait comprendre qu'on parlât ainsi de soi-même.

,\ Cailhava, qui, pendant toute la révolution, ne songeait qu'aux sujets de plainte des auteurs contre les comédiens, se plaignait à un homme de lettres lié avec plusieurs membres de l'Assemblée nationale que le décret n'arrivait pas. Celui-ci lui dit : « Mais pensez- vous qu'il ne s'agisse ici que de représentations d'ouvrages dramatiques? — Non, répondit Cailhava; je sais bien qu'il s'agit aussi d'impression. »

,% Quelque temps avant que Louis XV fût arrangé avec madame de Pompadour, elle courait après lui aux chasses. Le roi eut la complaisance d'envoyer à M. d'Étiolés une ramure de cerf. Celui-ci la fit mettre dans sa salle à manger, avec ces mots : t Présent fait par le roi à M. d'Étiolés. »

Madame de Genlis vivait avec M. de Senevoi.

Un jour qu'elle avait son mari à sa toilette, un soldat arrive, et lui demande sa protection auprès de M. de Senevoi, son colonel, auquel il demandait un congé. Madame de Genlis se fâche contre cet impertinent, dit qu'elle ne connaît M. de Senevoi que comme tout le monde, en un mot, refuse. M. de Genlis retient le soldat, et lui dit : « Va demander ton congé en mon nom, et, si Senevoi te le refuse, dis-lui que je lui ferai donner le sien. »

^\ M. V... débitait souvent des maximes de roué, en fait d'amour ; mais dans le fond, il était sensible et fait pour les passions. Aussi quelqu'un disait-il de lui : c II a fait semblant d'être malhonnête, aiin que les femmes ne le rebutent pas. »

/, M. de Richelieu disait, au sujet du siège de Mahon par M. le duc de Grillon : « J'ai pris Mahon par une étourderie ; et, dans ce genre, M. de Grillon paraît en savoir plus que moi. »

/, A la bataille de Rocoux ou de la Lawfeld, le jeune M. de Thyange eut son cheval tué sous lui, et lui-même fut jeté fort loin ; cependant il n'en fut point blessé. Le maréchal lui dit: « Petit Thyange, tu as eu une belle peur? — Oui, M. le maréchal, dit celui-ci ; j'ai craint que vous ne fussiez blessé. »

^\ Voltaire disait, à propos de VAnti- Machiavel du roi de Prusse : t II crache au plat pour en dégoûter les autres. »

/^ On faisait compliment à madame Denis de la façon dont elle venait de jouer Zaïre : t II faudrait, dit-elle, être belle et jeune, — Ah! madame, reprit le complimenteur naïvement, vous êtes bien la preuve du contraire. »

22 CHAMFOIIT.

/, M. Poissonnier, le médecin, après son retour de Russie, alla à Ferney, et parla à M. de Voltaire de tout ce qu'il avait dit de faux sur ce pays-là : « Mon ami, répondit naïvement Voltaire, au lieu de s'amuser à contredire, ils m'ont donné de bonnes pelisses, et je suis très-fileux. »

/^ Madame de Tencin disait que les gens d'esprit faisaient beaucoup de fautes en conduite, parce qu'ils ne croyaient jamais le monde assez bête, aussi béte qu'il Test.

/^ Une femme avait un procès au parlement de Dijon. Elle vint à Paris, sollicita M. le garde des sceaux (1 784) de vouloir bien écrire, en sa faveur, un mot qui lui ferait gagner un procès très-juste ; le garde des sceaux la refusa. La comtesse de Talleyrand prenait intérêt à cette femme ; elle en parla au garde des sceaux : nouveau refus. Madame de Talleyrand en fit parler par la reine ; autre refus. Madame de Talleyrand se souvint que le garde des sceaux caressait beaucoup l'abbé de Périgord, son fils ; elle fit écrire par lui : refus très bien tourné. Cette femme désespérée, résolut de faire une tentative, et d'aller à Versailles. Le lendemain, elle part; l'incommodité de la voiture publique l'engage à descendre à Sèvres, et à faire le reste de la route à pied. Un homme lui offre de la mener par un chemin plus agréable et qui abrège ; elle accepte, et lui conte son histoire. Cet homme lui dit : t Vous aurez demain ce que vous demandez. » Elle le regarde, et reste confondue. Elle va chez le garde des sceaux, est refusée encore, veut partir. L'homme l'engage à coucher à Versailles; et le lendemain matin lui apporte le papier qu'elle demandait. C'était un commis d'un commis, nommé M. Etienne.

/^ Le duc de La Vallière, voyant à l'Opéra la petite Lacour sans diamants, s'approche d'elle, et lui demande comment cela se fait. « C'est, lui dit-elle, que les diamants sont la croix de Saint-Louis de notre état. » Sur ce mot il devint amoureux fou d'elle. Il a vécu avec elle longtemps. Elle le subjuguait par les mêmes moyens qui réussirent à madame Dubarry près de Louis XV. Elle lui ôtait son cordon bleu, le mettait à terre, et lui disait ; « Mets-toi à genoux làdessus, vieille ducaille. »

/^ Un joueur fameux, nommé Sablière, venait d'être arrêté. Il était au désespoir, et disait à Beaumarchais, qui voulait l'empêcher de se tuer : c Moi ! arrêté pour deux cents louis ! abandonné par tous mes amis ! C'est moi qui les ai formés, qui leur ai appris à friponner. Sans moi que seraient B..., D..., N...? (Ils vivent tous). Enfin, monsieur, jugez de l'excès de mon avilissement : pour vivre, je suis espion de police. »

,*, Un banquier anglais, nommé Ser ou Sair, fut accusé d'avoir fait une conspiration pour enlever le roi (George III), et le transporter à Philadelphie. Amené devant ses juges, il leur dit : t Je sais très bien ce qu'un roi peut faire d'un banquier, mais j'ignore ce qu'un banquier peut faire d'un roi. >

^*^ On disait au satirique anglais Donne: t Tonnez sur les vices ; mais ménagez les vicieux. — Gomment, dit-il, condamner les cartes, et pardonner aux escrocs? »

*^ On demandait à M. de Lauzun ce qu'il répondrait à sa femme (qu'il n'avait pas vue depuis dix ans), si elle lui écrivait: c Je viens de découvrir que je suis grosse. » Il réfléchit, et répondit : t Je lui écrirais : Je suis charmé d'apprendre que le ciel ait

enfin béni notre union; soignez votre santé; j'irai vous faire ma cour ce soir, i

/, Madame de H... me racontait la mort de M. le duc d'Aumont. « Cela a tourné bien court, disait-elle ; deux jours auparavant, M. Bouvard lui avait permis de manger, et le jour même de sa mort, deux heures avant la récidive de sa paralysie, il était comme à trente ans, comme il a été toute sa vie ; il avait demandé son perroquet, avait dit : Brossez ce fauteuil, voyons mes deux broderies nouvelles, enfin toute sa tête, ses idées comme à l'ordinaire. >

/, M. G..., qui, après avoir connu le monde, prit le parti de la solitude, disait, pour ses raisons, qu'après avoir examiné les conventions de la société, dans le rapport qu'il y a de l'homme de qualité à l'homme vulgaire, il avait trouvé que c'était un marché d'imbécile et de dupe, t J'ai ressemblé, ajoutait-il, à un' grand joueur d'échecs, qui se lasse de jouer avec des gens auxquels il faut donner la dame. On joue divinement, on se casse la tête, et on finit par gagner un petit écu. >

^*^ Un courtisan disait, à la mort de Louis XIV : € Après la mort du roi, on peut tout croire, i

^\ J.-J. Rousseau passe pour avoir eu madame la comtesse de Boufflers, et même (qu'on me passe ce terme) pour l'avoir manquée : ce qui leur donna beaucoup d'humeur l'un contre l'autre. Un jour, on disait devant eux que l'amour du genre humain éteignait l'amour de la patrie. « Pour moi, dit-elle, je sais par mon exemple, et je sens que cela n'est pas vrai ; je suis très bonne Française ; et je ne m'intéresse pas moins au bonheur de tous les peuples. — Oui, je vous entends, dit Rousseau, vous êtes Française par votre buste, et cosmopolite du reste de votre personne, »

^*^ La maréchale de Noailles, actuellement vivante (4780), est une mystique, comme madame Guyon, à l'esprit près. Sa tête s'était montée au point d'écrire à la Vierge. Sa lettre fut mise dans le tronc de l'église Saint-Roch ; et la réponse à cette lettre fut faite par un prêtre de cette paroisse. Ce manège dura longtemps : le prêtre fut découveii et inquiété ; mais on assoupit l'affaire.

,*^ Un jeune homme avait offensé le complaisant d'un ministre. Un ami témoin de la scène, lui dit, après le départ de l'offensé : « Apprenez qu'il vaudrait mieux avoir offensé le ministre lui-même, que l'homme qui le suit dans sa garde-robe. :»

/^ Une des maîtresses de M. le régent lui ayant parlé d'affaires dans un rendez-vous, il parut l'écouter avec attention : € Croyez-vous, lui répondit-il, que le chancelier soit une bonne jouissance? >

^*^ M. de D..., qui avait vécu avec des princesses, me disait: t Croyez-vous que M. deL... ait madame de S... ? > Je lui répondis : c II n'en a pas même la prétention ; il se donne pour ce qu'il est, pour un libertin, un homme qui aime les filles par-dessus tout. " — Jeune homme, me- répondit-il, n'en soyez pas la dupe ; c'est avec cela qu'on a des reines. >

\*^ M. de Stainville, lieutenant général, venait de faire enfermer sa femme. M. de Vaubecourt, maréchal de camp, sollicitait un ordre pour faire enfermer la sienne. Il venait d'obtenir l'ordre, et sortait de chez le ministre avec un air triomphant. M. de Stainville, qui crut qu'il venait d'être nommé lieutenant général, lui dit devant beaucoup de monde : t Je vous félicite, vous êtes sûrement des nôtres. »

^*, L'Écluse, celui qui a été à la tête des Variétés

amusantes^ racontait que, tout jeune et sans fortune, il arriva à Lunéville, où il obtint la place de dentiste du roi Stanislas, précisément le jour où le roi perdit sa dernière dent.

^*^ On assure que madame de Montpensier, ayant été quelquefois obligée, pendant l'absence de ses dames, de se faire remettre un soulier par quelqu'un de ses pages, lui demandait s'il n'avait pas eu quelque tentation. Le page répondait que oui.La princesse, trop honnête pour profiter de cet aveu, lui donnait quelques louis pour le mettre en état d'aller chez quelque fille perdre la tentation dont elle était la cause.

^*^ M. de Marville disait qu'il ne pouvait y avoir d'honnête homme à la police, que le lieutenant de police tout au plus.

/, Quand le duc de Ghoiseul était content d'un maître de poste par lequel il avait été bien mené, ou dont les enfants étaient jolis, il lui disait : c Combien paie-t-on ? Est-ce poste ou poste et demie, de votre demeure a tel endroit ? — Poste, monseigneur. — Eh bien ! il y aura désormais poste et demie, i La fortune du maître de poste était faite.

,*, Madame de Prie, maîtresse du régent, dirigée par son père, un traitant, nommé, je crois, Pléneuf, avait fait un accaparement de blé qui avait mis le peuple au désespoir, et enfin causé un soulèvement. Une compagnie de mousquetaires reçut l'ordre d'aller apaiser le tumulte ; et leur chef, M. d'Avejan, avait dans ses instructions de tirer sur la canaille : c'est ainsi qu'on désignait le peuple en France. Cet honnête homme se fit une peine de faire feu sur ses concitoyens ; et voici comment il s'y prit pour remplir sa commission. Il fit faire tous les apprêts d'une

salve de mousquet erie ; et avant de dire : tirez, il s'avança vers la foule, tenant d'une main son chapeau, et de l'autre Tordre de la cour: t Messieurs, dit-il, mes ordres portent de tirer sur la canaille. Je prie tous les honnêtes gens de se retirer, avant que j'ordonne de faire feu. » Tout s'enfuit et disparut.

*^ C'est un fait connu que la lettre du roi, envoyée à M. de Maurepas, avait été écrite pour M. de Machaut. On sait quel intérêt particulier fit changer cette disposition ; mais ce qu'on ne sait point, c'est que M. de Maurepas escamota, pour ainsi dire, la place qu'on croit qui lui avait été offerte. Le roi ne voulait que causer avec lui ; et, à la fin de la conversation, M. de Maurepas lui dit : « Je développerai mes idées demain au conseil. > On assure aussi que, dans cette même conversation, il avait dit au roi : « Votre Majesté me fait donc premier ministre ? — Non, dit le roi, ce n'est point du tout mon intention. — J'entends, dit M. de Maurepas, Votre Majesté veut que je lui apprenne à s'en passer. »

/^ On disputait, chez madame de Luxembourg, sur ce vers de l'abbé Delille ;

Et ces deux grands débris se consolaient entre eux.

On annonce le bailli de Breteuil et madame de la Reinière. < Le vers est bon, i dit la maréchale.

^% Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme, prend une fille d'Opéra qu'il quitte en disant : « C'est comme ma femme ; i prend une femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en disant : « C'est comme une telle ; i ainsi de suite.

,\ Des jeunes gens de la cour soupaient chez M. de Gonflans. On débute par une chanson libre, mais

sans excès d'indécence ; M. deFronsac, sur-le-champ, se met à chanter des couplets abominables, qui étonnèrent même la bande joyeuse. M. de GonÂans interrompit le silence universel en disant : a Que diable ! Fronsac ! il y a dix bouteilles de vin de Champagne entre cette chanson et la première. »

*^ Madame du Deffant, étant petite fille, et au couvent, y prêchait l'irréligion à ses petites camarades. L'abbesse iit venir Massillon, à qui la petite exposa ses raisons. Massillon se retira en disant : c Elle est charmante ! » L*abbesse, qui mettait de Fimportance à tout cela, demanda quel livre il fallait faire lire à cet enfant. Il réfléchit une minute, et il répondit: c Un catéchisme de cinq sous. » On ne put en tirer autre chose.

,*^ L'abbé Bandeau disait de M. Turgot, que c'était un instrument d'une trempe excellente, mais qui n'avait pas de manche.

^^ Le prétendant, retiré à Rome, vieux et tourmenté de la goutte, criait dans ses accès : Pauvre roi ! pauvre roi ! Un Français voyageur, qui allait souvent chez lui, lui dit qu'il s'étonnait de n'y pas voir d'Anglais, t Je sais pourquoi, répondit-il ; ils s'imaginent que je me ressouviens de ce qui s'est passé. Je les verrais encore avec plaisir. J'aime mes sujets, moi. i

*^ M. de Barbançon, qui avait été très beau, possédait un très joli jardin que madame la duchesse de La Vallière alla voir. Le propriétaire, alors très vieux et très goutteux, lui dit qu'il avait été amoureux d'elle à la folie. Madame de La Vallière lui répondit : « Hélas! mon Dieu, que ne parliez-vous ? vous m'auriez eue comme les autres, ut

\ L'abbé Fraguier perdit un procès qui avait duré vingt ans. On lui faisait remarquer toutes les peines que lui avait causées un procès qu'il avait fini par perdre. « Oh ! dit-il, je l'ai gagné tous les soirs pendant vingt ans. » Ce mot est très-philosophique, et peut s'appliquer à tout. Il explique comment on aime la coquette : elle vous fait gagner pendant six mois, pour un jour où elle vous fait perdre.

,\ Madame Dubarry, étant à Luciennes, eut la fantaisie de voir le Val, maison de M. de Beauveau. Elle fit demander à celui-ci si cela ne déplairait pas à madame de Beauveau. Madame de Beauveau crut plaisant de s'y trouver et d'en faire les honneurs. On parla de ce qui s'était passé sous Louis XV. Madame Dubarry se plaignit de différentes choses qui semblaient faire voir qu'on haïssait sa personne, c Point du tout, dit madame de Beauveau, nous n'en voulions qu'à votre place. » Après cet aveu naïf, on demanda à madame Dubarry si Louis XV ne disait pas beaucoup de mal d'elle (madame de Beauveau) et de madame de Grammont. c Oh! beaucoup. — Ëhbien! quel mal de moi, par exemple? — De vous, madame? Que vous étiez hautaine, intrigante ; que vous meniez votre mari par le nez. » M. de Beauveau était présent : on se hâta de changer de conversation.

,% M. de Maurepas et M. de Saint-Florentin, tous deux ministres dans le temps de madame de Pompadour, firent un jour, par plaisanterie, la répétition du compliment de renvoi qu'ils prévoyaient que l'un ferait un jour à l'autre. Quinze jours après cette facétie, M. de Maurepas entre un jour chez M. de Saint-Florentin, prend un air triste et grave, et vient lui demander sa démission. M. de Saint-Florentin paraissait en être la dupe, lorsqu'il fut rassuré par

30 CUAMFORT.

un éclat de rire de M. de Maarepas. Trois semaioes après, arriva le tour de celui-ci, mais sérieusement. M. de Saint-Florentin entre chez lui, et se rappelant le commencement de la harangue de M. de Maurepas, le jour de sa facétie, il répéta ses propres mots. M. de Maurepas crut d'abord que c'était une plaisanterie ; mais voyant que rauti*e parlait tout de bon : « Allons, dit-il, je vois bien que vous ne me persiflez pas ; vous êtes un honnête homme ; je vais vous donner ma démission, b

*^ L'abbé Maury, tâchant de faire conter à l'abbé de Beaumont, vieux et paralytique, les détails de sa jeunesse et de sa vie : e L'abbé, lui dit celui-ci, vous me prenez mesure ; b indiquant qu'il cherchait des matériaux pour son éloge à l'Académie.

,\ D'Alembert se trouva chez Voltaire avec un célèbre professeur de droit à Genève. Celui-ci, admirant l'universalité de Voltaire, dit à d'Alembert : « Il n'y a qu'en droit public que je le trouve un peu faible. — Et moi, dit d'Alembert, je ne le trouve un peu faible qu'en géométrie. »

/, Madame de Maurepas avait de l'amitié pour le comte de Lowendal (fils du maréchal) ; et celui-ci, à son retour de Saint-Domingue, bien fatigué du voyage, descendit chez elle, c Ah ! vous voilà, cher comte, dit-elle ; vous arrivez bien à propos ; il nous manque un danseur, et vous nous êtes nécessaire, b Celui-ci n'eut que le temps de faire une courte toilette et dansa.

,% M. de Calonne, au moment où il fut renvoyé, apprit qu'on offrait sa place à M. de Fourqueux, mais que celui-ci balançait à l'accepter, c Je voudrais qu'il la prît, dit l'ex-ministre : il était ami de M. Turgot, il entrerait dans mes plans. — Cela est vrai, » dit Du-

pont, lequel était fort ami de M. de Fourqueux ; et il s'offrit pour aller rengager à accepter la place. M. de Galonné Ty envoie. Dupont revient une heure après, criant : c Victoire ! victoire ! nous le tenons, il accepte. » M. de Galonné pensa crever de rire.

/, L'archevêque de Toulouse a fait avoir à M. de Gadignan quarante mille livres de gratification pour les services qu'il avait rendus à la province. Le plus grand était d'avoir eu sa mère, vieille et laide, madame de Loménie.

Le comte de Saint-Priest, envoyé en Hollande, et retenu à Anvers huit ou quinze jours, après lesquels il est revenu à Paris, a eu pour son voyage qualre-vingt mille livres, dans le moment même où l'on multipliait les suppressions de places, d'emplois, de pensions, etc.

^% Le vicomte de Saint-Priest, intendant de Languedoc pendant quelque temps, voulut se retirer, et demanda à M. de Galonné une pension de dix mille livres, c Que voulez-vous faire de dix mille livres! > dit celui-ci, et il fit porter la pension à vingt mille. Elle est du petit nomhre de celles qui ont été respectées, à l'époque du retranchement des pensions, par l'archevêque de Toulouse^ qui avait fait plusieurs parties de filles avec le vicomte de Saint-Priest.

/, M. À disait à propos de madame de B :

c J'ai cru qu'elle me demandait un fou, et j'étais prêt de le lui donner; mais elle me demandait un sot, et je lui ai refusé net. »

/, M. D... disait, à propos des sottises ministérielles et ridicules : c Sans le gouvernement, on ne rirait plus en France. »

/, € En France, disait M. G..., il faut purger

32 aUMFORT.

l'humeur mélancolique et Tesprit patriotique. Ce sont deux maladies contre nature dans le pays qui se trouve entre le Rhin et les P3rrenées ; et, quand un Français se trouve atteint de l'un de ces deux maux, il a tout à craindre pour lui. b

/, n a plu un moment à madame la duchesse de Grammont de dire que M. de liancourt avait autant d'esprit que M. de Lauzun . M. de Gréqui rencontre celui-ci, et lui dit : c Tu dînes aujourd'hui chez moi. <^ Mon ami, cela m'est impossible. — Il le faut; et d'ailleurs tu y es intéressé. — Gomment ? — Liancourt y dîne : on lui donne ton esprit ; il ne s'en sert point ; il te le rendra. »

/, On disait de J.-J. Rousseau : « G'est un hibou. — Oui, dit quelqu'un, mais c'est celui de Minerve ; et, quand je sors du Devin du Villagey j'ajouterais déniché par les Grâces. »

/» Deux femmes de la cour, passant sur le Pont- Neuf, virent, en deux minutes, un moine et un cheval blanc; une des deux poussant l'autre du coude, lui dit : c Pour la catin, vous et moi nous n'en sommes pas en peine (1). »

,% Le prince de Gonti actuel s'affligeait de ce que le comte d'Artois venait d'acquérir une terre auprès de ses cantons de chasses : on lui fît entendre que les limites étaient bien marquées, qu'il n'y avait rien à craindre pour lui, etc. Le prince de Gonti interrompit le harangueur, en lui disant : c Vous ne savez donc pas ce que c'est que les princes ! >

(1) Allusion à l'ancien proverbe populaire : < On ne passe jamais sur le Pont-Neuf sans y voir un moine, un cheval blanc et une catin. »

^\ La goutte ressemble aux bâtards des princes, qu'on baptise le plus tard qu'on peut.

*^M. D... disait à M. de Vaudreuil, dont l'esprit est droit et juste, mais encore livré à quelques illusions : c Vous n'avez pas de taie dans l'œil, mais il y a un peu de poussière sur votre lunette. >

/^ M. de B... disait qu'on ne dit point à une femme, à trois heures, ce qu'on lui dit à six ; à six, ce qu'on lui dit à iieuf, à minuit, etc. Il ajoutait que le plein midi a une sorte de sévérité. Il prétendait que son ton de conversation avec madame de P... était changé, depuis qu'elle avait changé en cramoisi le meuble de son cabinet qui était bleu.

/^ J.-J. Rousseau, étant à Fontainebleau, à la représentation de son Devin du Village, un courtisan l'aborda et lui dit poliment : c Monsieur, permettezvous que je vous fasse mon compliment ? — Oui, monsieur, dit Rousseau, s'il est bien. > Le courtisan s'en alla. On dit à Rousseau : « Mais, y songez-vous ? quelle réponse vous venez de faire I — Fort bonne, dit Rousseau ; connaissez- vous rien de pire qu'un compliment mal fait? >

/^ M. de Voltaire, étant à Postdam, un soir après souper, fit un portrait d'un bon roi en contraste avec celui d'un tyran ; et, s'échauffant par degrés, il fit une description épouvantable des malheurs dont l'humanité était accablée sous un roi despotique, conquérant, etc. Le roi de Prusse ému laisse tomber quelques larmes, c Voyez! voyez! s'écria M. de Voltaire, il pleure, le tigre I »

/, On sait que M. de Luynes, ayant quitté le service pour un soufflet qu'il avait reçu, sans en tirer vengeance, fut fait bientôt après archevêque de Sens.

Un jour qu'il avait officié pontificalement, un mauvais plaisant prit sa mitre, et, l'écartant des deux côtés : « C'est singulier, dit- il, comme cette mitre ressemble à un soufflet. >

*^ Fontenelle avait été refusé trois fois de l'Académie, et le racontait souvent. Il ajoutait : c J'ai fait cette histoire à tous ceux que j'ai vu s'affliger d'un refus de l'Académie, et je n'ai consolé personne. »

/^ A propos des choses de ce bas monde qui vont de mal en pis, M. L... disait : a J'ai lu quelque part qu'en politique il n'y avait rien de si malheureux pour les peuples que les règnes trop longs. J'entends dire que Dieu est éternel ; tout est dit. »

/^ C'est une remarque très-fine et très-judicieuse de M. J..., que quelque importuns, quelque insupportables que nous soient les défauts des gens avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d'en prendre une partie; être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère, n'est pas même un préservatif contre eux.

^*^ J'ai assisté, hier, à une conversation philosophique entre M^ D... et M. L.., ou un mot m'a frappé. M, D... disait: « Peu de personnes et peu de choses m'intéressent moins que moi. » M. L... lui répondit: c N'est-ce point la même raison ? et l'un n'expliquet-il pas l'autre ? — Cela est très-bien, ce que vous me dites là, reprit froidement M. D...; mais je vous dis le fait. J'ai été amené là par degrés ; et en vivant et en voyant les hommes, il faut que le cœur se brise ou se bronze. »

/^ C'est une anecdçte connue en Espagne, que le comte d'Aranda reçut un soufflet du prince des Asturies (aujourd'hui roi). Ce fait se passa à l'époque où il fut envoyé ambassadeur en France.

^\ Dans ma première jeunesse, j'eus occasion d'aller voir dans la même journée M. Marmontel et M. d'Alembert. J'allai le matin chez M. Marmontel, qui demeurait alors chez madame Geoffrin ; je frappe, en me trompant de porte ; je demande M. Marmontel; le suisse me répond : c M. de Montmartel ne demeure plus dans ces quartiers-ci ; » et il me donna son adresse. Le soir, je vais chez M. d'Alembert, rue Saint-Dominique. Je demande l'adresse à un suisse, qui me dit : « M. Staremberg, ambassadeur de Venise? La troisième porte... — Non, M. d'Alembert, de l'Académie française. — Je ne connais pas. »

,% M. Helvétius, dans sa jeunesse, était beau comme l'amour. Un soir qu'il était assis dans le foyer et fort tranquille, quoique auprès de mademoiselle Gaussin, un célèbre financier vint dire à l'oreille de cette actrice, assez haut pour qu'Hélvétius l'entendît : c Mademoiselle, vous serait-il agréable d'accepter six cents louis, en échange de quelques complaisances? — Monsieur, répondit-elle assez haut pour être entendue aussi, et montrant Helvétius, je vous en donnerai deux cents, si vous voulez venir demain matin chez moi avec cette figure-là. »

,*, La duchesse de Fronsac, jeune et jolie, n'avait point eu d'amants, et l'on s'en étonnait; une autre femme, voulant rappeler qu'elle était rousse, et que cette raison avait pu contribuer à la maintenir dans sa tranquille sagesse, dit : < Elle est comme Samson ; sa force est dans ses cheveux. »

/^ Madame Brisard, célèbre par ses galanteries, étant à Plombières, plusieurs femmes de la cour ne voulaient pas la voir. La duchesse de Gisors était du nombre ; et comme elle était très-dévote, les amis de madame Brisard comprirent que, si madame de Gi-

sors la recevait, les autres n'en feraient aucune difficulté. Ils entreprirent cette négociation et réussirent. Comme madame Brisard était aimable, elle plut bientôt à la dévote, et elles en vinrent à l'intimité. Un jour, madame de Gisors lui fit entendre que, tout en concevant très bien qu'on eût une faiblesse, elle ne concevait pas qu'une femme vînt à multiplier à un certain point le nombre de ses amants, c Hélas ! lui dit madame Brisard, c'est qu'à chaque fois j'ai cru que celui-là serait le dernier. >

,% Le régent voulait aller au bal et n'y être pas reconnu : < J'en sais un moyen, » dit l'abbé Dubois. £t, dans le bal, il lui donna des coups de pied dans le derrière. Le régent qui les trouva trop forts, lui dit : c L'abbé, tu me déguises trop. >

,*, Un énergumènedegentilhommerie,ayant observé que le contour du château de Versailles était empuanti d'urine, ordonna à ses domestiques et à ses vassaux de venir lâcher de l'eau autour de son château.

/^ On s'habitue à tout, môme à la vie. La Fontaine, entendant plaindre le sort des damnés au milieu du feu de l'enfer, dit : « Je me flatte qu'ils s'y accoutument, et qu'à la fm ils sont là comme le poisson dans l'eau. ]»

,% Madame de Nesle avait M. de Soubise. M. de Nesle, qui méprisait sa femme, eut un jour une dispute avec elle en présence de son amant ; il lui dit : c Madame ; on sait bien que je vous passe tout ; je dois pourtant vous dire que vous avez des fantaisies trop dégradantes, que je ne vous passerai pas : telle est celle que vous avez pour le perruquier de mes gens, avec lequel je vous ai vue sortir et rentrer chez vous. » Après quelques menaces, il sortit, et la laissa

GAIIAGTÉRES ET PORTRAITS. 37

avec M. de Soubise, qui la souffleta, quoi qu'elle pût dire. Le mari alla ensuite conter ce bel exploit, syoutant que l'histoire du perruquier était fausse, se moquant de M. de Soubise qui l'avait crue, et de sa femme qui avait été souffletée.

^% On a dit, sur le résultat du conseil de guerre tenu à Lorient pour juger l'affaire de M. de Grasse : U armée innocentée, le général innocent, le ministre hors de cour, le roi condamné aux dépens. Il faut savoir que ce conseil coûta au roi quatre millions, et qu'on prévoyait la chute de M. de Gastries.

^*^ On répétait cette plaisanterie devant une assemblée de jeunes gens de la cour. Un d'eux, enchanté jusqu'à l'ivresse, dit en levant les mains, après un instant de silence, et avec un air profond : < Gomment ne serait-on pas charmé des grands événements, des bouleversements même qui font dire de si jolis mots ?» On suivit cette idée, on repassa les mots, les chansons faites sur tous les désastres de la France. La chanson sur la bataille d'Hochstet fut trouvée mauvaise, et quelques-uns dirent à ce sujet: c Je suis fâché de la perte de cette bataille, la chanson ne vaut rien. »

,*, 11 s'agissait de corriger Louis XV, jeune encore, de l'habitude de déchirer les dentelles de ses courtisans ; M. de Maurepas s'en chargea. Il parut devant le roi avec les plus belles dentelles du monde ; le roi s'approche, et lui en déchire une ; M. de Maurepas froidement déchire celle de l'autre main> et dit simplement : c Gela ne m'a fait nul plaisir. » Le roi, surpris, devint rouge, et, depuis ce temps, ne déchira plus de dentelles.

,\ Beaumarchais, qui s'était laissé maltraiter par le duc de Ghaulnes sans se battre avec lui, reçut un

défi de M. de la Blache. Il lui répondit : c J'ai refusé mieux. >

,*, M. D..., pour peindre d'un seul mot la rareté des honnêtes gens, me disait que, dans la société Thonnôte homme est une variété de l'espèce humaine.

,% Louis XV pensait qu'il fallait changer l'esprit de la nation, et causait, sur les moyens d'opérer ce grand effet, avec M. Bertin (le petit ministre), lequel gravement demanda du temps pour y rêver. Le résultat de son rêve, c'est-à-dire de ses réflexions, fut qu'il serait à souhaiter que la nation fût inspirée de l'esprit qui règne à la Chine. Et c'est cette belle idée qui a valu au public la collection intitulée : Histoire de la Chine, ou Annales des Chinois,

/, M. de Sourches, petit, fat, hideux, le teint noir, et ressemblant à un hibou, dit un jour en se retirant: € Voilà la première fois, depuis deux ans, que je vais coucher chez moi. » L'èvêque d'Agde, se retournant et voyant cette figure, lui dit en le regardant ; « Monsieur perche, apparemment? »

,*^ M. de R... venait de lire dans une société trois ou quatre épigrammes contre autant de personnes dont aucune n'était vivante. On se tourna vers M. de V...., comme pour lui demander s'il n'en avait pas quelques-unes dont il pût régaler l'assemblée, c Moi ! dit-il naïvement, tout mon monde vit, je ne puis vous rien dire. »

^% Plusieurs femmes s'élèvent dans le monde audessus de leur rang, donnent à souper aux grands seigneurs, aux grandes dames, reçoivent des princes, des princesses, qui doivent cette considération à la galanterie. Ce sont, en quelque sorte, des filles avouées par les honnêtes gens, et chez lesquelles on

va, comme en vertu de cette convention tacite, sans que cela signifie quelque chose et tire le moins du monde à la conséquence. Telles ont été, de nos jours, madame Brisard, madame Gaze et tant d'autres.

,\ M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, venant de dire à madame Helvétius, jeune, belle et nouvellement mariée, mille choses aimables et galantes, passa devant elle pour se mettre à table, ne l'ayant pas aperçue, c Voyez, lui dit madame Helvétius, le cas que je dois faire de vos galanteries ; vous passez devant moi, sans me regarder. — Madame, dit le vieillard, si je vous eusse regardée je n'aurais pas passé. »

,*, Dans les dernières années du règne de Louis XV, le roi étant à la chasse, et ayant peut-être de l'humeur contre madame Dubarry, s'avisa de dire un mot contre les femmes ; le maréchal de Noailles se répandit en invectives contre elles, et dit que quand on avait fait d'elles ce qu'il faut en faire, elles n'étaient bonnes qu'à renvoyer. Après la chasse, le maître et le valet se retrouvèrent chez madame Dubarry, à qui M. de Noailles dit mille jolies choses. « Ne le croyez pas, » dit le roi. Et alors il répéta ce qu'avait dit le maréchal à la chasse. Madame Dubarry se mit en colère, et le maréchal lui répondit : « Madame, à la vérité, j'ai dit cela au roi ; mais c'était à propos des dames de Saint-Germain, et non pas de celles de Versailles. » Les dames de Saint-Germain étaient sa femme, madame de Tessé, madame de Duras, etc. Cette anecdote m'a été contée par le maréchal de Duras, témoin oculaire.

/^ Le duc de Lauzun disait : « J'ai souvent de vives discussions avec M. de Galonné ; mais comme ni l'un ni l'autre nous n'avons de caractère, c'est à

qui se dépéchera de céder ; et celui de nous deux qui trouve la plus jolie tournure pour battre en retraite, est celui qui se retire le premier, b

,% Le roi Stanislas venait d'accorder des pensions à plusieurs ex -jésuites ; M. de Tressan lui dit ; c Sire, Votre Majesté ne fera-t-elle rien pour la famille de Damiens^ qui est dans la plus profonde misère ? b

/, Fontenelle, âgé de quatre-vingts ans, s'empressa de relever l'éventail d'une femme jeune et belle, mais mal élevée, qui reçut sa politesse dédaigneusement. (L Ah ! madame, lui dit-il, vous prodiguez bien vos rigueurs. »

*^ M. de Brissac, ivre de gentilhommerie, désignait souvent Dieu par cette phrase : < Le gentilhomme d'en haut. »

/^ M. K... disait que d'obliger, rendre service, sans y mettre toute délicatesse possible, était presque peine perdue. Ceux qui y manquent, n'obtiennent jamais le cœur, et c'est lui qu'il faut conquérir. Ces bienfaiteurs maladroits ressemblent à ces généraux qui prennent une ville, en laissant la garnison se retirer dans, la citadelle, et qui rendent ainsi leur conquête presque inutile.

*^ M. Lorri, médecin, racontait que madame de Sully, étant indisposée, l'avait appelé et lui avait conté une insolence de Bordeu, lequel lui avait dit : € Votre maladie vient de vos besoins ; voilà un homme. » Et en même temps, il se présenta, dans un état peu décent. Lorri excusa son confrère, et dit à madame de Sully force galanteries respectueuses. Il ajoutait : t Je ne sais ce qui est arrivé depuis, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'après m'avoir rappelé une fois, elle reprit Bordeu. »

CAUACTÊRES ET PORTRAITS. 41

L'abbé Arnaud avait tenu autrefois sur ses genoux une petite fille, devenue depuis madame Dubarry. Un jour elle lui dit qu'ellç voulait lui faire du bien ; elle ajouta : t Donnez-moi un mémoire. — Un mémoire ! lui dit-il, il est tout fait; le voici : je suis l'abbé Arnaud. >

/, Le curé de Bray, ayant passé trois ou quatre fois de la religion catholique à la religion protestante, et ses amis s'étonnant de cette indifférence : c Moi, indifférent ! dit le curé ; moi, inconstant ! rien de tout cela, au contraire, je ne change point ; je veux être curé de Bray. » -

/^ Le chevalier de Montbarey avait vécu dans je ne sais quelle ville de province ; et, à son retour, ses amis le plaignaient de la société qu'il avait eue. c C'est ce qui vous trompe, répondit-il ; la bonne compagnie de cette ville y est comme partout, et la mauvaise y est excellente. »

,% Un paysan partagea le peu de bien qu'il avait entre ses quatre fils, et alla vivre tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. On lui dit, à son retour d'un de ses voyages chez ses enfants : « Eh bien ! comment vous ont-ils reçu ? comment vous ont-ils traité ? — Ils m'ont traité, dit-il, comme leur enfant. » Ce mot parait sublime dans la bouche d'un père tel que celui-ci.

/^ Dans une société où se trouvait M. de Schwalow, ancien amant de l'impératrice Elisabeth, on voulait savoir quelque fait relatif à la Russie. Le bailli de Ghabrillant dit : < Monsieur de Schwalow, ditesnous cette histoire ; vous devez la savoir, vous qui étiez le Pompadour de ce pays-là. »

\ Le comte d'Artois, le jour de ses noces, prêt à

se mettre à table, et environné de tous ses grands officiers et de ceux de madame la comtesse d'Artois, dit à sa femme, de façon que plusieurs personnes Tentendirent : « Tout ce monde que vous voyez, ce sont nos gens. » Ce mot a couru, mais c*est le millième, et cent mille autres pareils n'empêcheront jamais la noblesse française de briguer en foule les emplois où l'on fait exactement la fonction de valet.

,% c Pour juger de ce que c'est que la noblesse, disait M. E...., il sufQt d'observer que M. le prince de Turenne, actuellement vivant, est plus noble que M. de Turenne, et que le marquis de Laval est plus noble que le connétable de Montmorency. >

/, M. de V..., qui voyait la source de la dégradation de l'espèce humaine dans l'établissement de la secte nazaréenne et dans la féodalité, disait que, pour valoir quelque chose, il fallait se défranciser et se débaptiser, et devenir Grec ou Romain par l'âme.

,% Le roi de Prusse demandait à d'Alembert s'il avait vu le roi de France. « Oui, sire, dit celui-ci, en lui présentant mon discours de réception à l'Académie française. — Eh bien ! reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il dit ? — Il ne m'a pas parlé, sire. — A qui donc parle-t-il? > poursuivit Frédéric.

*^ C'est un fait certain et connu des amis de M. d'Aiguillon, que le roi ne l'a jamais nommé ministre des affaires étrangères; ce fut madame Dubarry qui lui dit : a II faut que tout ceci finisse, et je veux que vous alliez demain matin remercier le roi de vous avoir nommé à la place. » Elle dit au roi : € M. d'Aiguillon ira demain vous remercier de sa nomination à la place de secrétaire d'État des affaires étrangères, b Le roi ne dit mot. M. d'Aiguillon n'osait pas y aller : madame Dubarry le lui ordonna ;

il y alla. Le roi ne lui dit rien, et M. d'Aiguillon entra en fonctions sur-le-charap.

/^ M. Amelot, ministre de Paris, homme excessivement borné, disait à M. Bignon : « Achetez beaucoup de livres pour la bibliothèque du roi, que nous ruinions ce Necker. » Il croyait que trente ou quarante mille francs de plus feraient une grande affaire.

,% M. D... faisant sa cour au prince Henri, à Neufchâtel, lui dit que les Neufchâtelois adoraient le roi de Prusse, c II est fort simple, dit le prince, que les sujets aiment un maître qui est à trois cents lieues d'eux. »

*^ L'abbé Raynal, dînant à Neufchâtel avec le prince Henri, s'empara de la conversation, et ne laissa point au prince le moment de placer un mot. Celuici, pour obtenir audience, fit semblant de croire que quelque chose tombait du plancher et profita du silence pour parler à son tour.

*^ Le roi de Prusse causant avec d'Alerabert, il entra chez le roi un de ses gens du service domestique, homme de la plus belle figura qu'on pût voir; d'Alembert en parut frappé, a C'est, dit le roi, le plus bel homme de mes États : il a été quelque temps mon cocher, et j'ai eu une tentation bien violente de l'envoyer ambassadeur en Russie. »

♦% Quelqu'un disait que la goutte est la seule maladie qui donne de la considération dans le monde. « Je le crois bien, répondit M. B..., c'est la croix de Saint-Louis de la galanterie. »

^% M. de la Reynière devait épouser mademoiselle de Jarinte, jeune et aimable. Il revenait de la voir, enchanté du bonheur qui l'attendait, et disait à M. de Malesherbes, son beau-frère : « Ne pensez-vous pas

en effet que mon bonheur sera parfait ? — Cela dépend de quelques circonstances. — Gomment! que voulez-vous dire ? — Cela dépend du premier amant qu'elle aura. >

^*, Diderot était lié avec un mauvais sujet, qui, par je ne sais quelle mauvaise action récente, venait de perdrer Tamitié d'un oncle, riche chanoine, qui voulait le priver de sa succession. Diderot va voir Toncle, prend un air grave et philosophique, prêche en faveur du neveu, et essaye de remuer la passion et de prendre le ton pathétique. L'oncle prend la parole, et lui conte deux ou trois indignités de son neveu. « Il a fait pis que tout cela, reprend Diderot. — Et quoi ? dit l'oncle. — Il a voulu vous assassiner un jour dans la sacristie, au sortir de votre messe ; et c'est l'arrivée de deux ou trois personnes qui l'en a empêché. — Cela n'est pas vrai ! s'écria l'oncle ; c'est une calomnie ! — Soit, dit Diderot ; mais, quand cela serait vrai, il faudrait encore pardonner à la vérité de son repentir, à sa position et aux malheurs qui l'attendent si vous l'abandonnez. >

,*, Parmi cette classe d'hommes nés avec une imagination vive et une sensibilité délicate, qui font regarder les femmes avec un vif intérêt, plusieurs m'ont dit qu'ils avaient été frappés de voir combien peu de femmes avaient de goût pour les arts, et particulièrement pour la poésie. Un poète, connu par des ouvrages très agréables, me peignait un jour la surprise qu'il avait éprouvée en voyant une femme pleine d'esprit, de grâce, de sentiment, de goût dans sa parure, bonne musicienne et jouant de plusieurs instruments, qui n'avait pas l'idée de la mesure d'un vers, du mélange des rimes, qui substituait à un mot heureux et de génie un autre mot trivial et qui môme

rompait la mesure du vers. Il ajoutait qu'il avait éprouvé plusieurs fois ce qu'il appelait un petit malheur, mais qui en était un très-grand pour un poète erotique, lequel avait sollicité toute sa vie le suffrage des femmes.

/^ M. de Voltaire se trouvant avec madame la duchesse de Chaulnes, celle-ci, parmi les éloges qu'elle lui donna, insista principalement sur l'harmonie de sa prose. Tout d'un coup, voilà M. de Voltaire qui se jette à ses pieds, t Ah ! madame, je vis avec un cochon qui n'a pas d'organes, qui ne sait pas ce que c'est qu'harmonie, mesure, etc. » Le cochon dont il parlait, c'était madame du Ghâtelet, son Emilie.

/, Le roi de Prusse a fait plus d'une fois lever des plans géographiques très défectueux de tel ou tel pays ; la carte indiquait tel marais impraticable qui ne l'était point, et que les ennemis croyaient tel sur la foi du faux plan.

/^ M. T... disait que le grand monde est un mauvais lieu que Ton avoue.

/, Je demandais à M. V... pourquoi aucun des plaisirs ne paraissait avoir prise sur lui ; il me répondit : € Ce n'est pas que j'y sois insensible, mais il n'y en a pas un qui ne m'ait paru surpayé. La gloire expose à la calomnie ; la considération demande des soins continuels ; les plaisirs, du mouvement, de la fatigue corporelle. La société entraîne mille inconvénients : tout est vu, revu et jugé. Le monde ne m'a rien offert de tel qu'en descendant en moi-même, je n'aie trouvé encore mieux chez moi. Il est résulté de ces expériences, réitérées cent fois, que sans être apathique ni indifférent, je suis devenu comme immobile, et que ma position actuelle me paraît toujours la meilleure, parce que sa bonté même résulte

de son immobilité et s'accroît avec elle. L'amour est une souixe de peines ; la Tolupté sans amour est uu plaisir de quelques minutes ; le mariage est jugé encore plus que le reste ; Thonneur d'être père amène une suite de calamités ; tenir maison est le métier d'un aubei^iste. Les misérables motifs qui font que Ton recherche un homme et qu'on le considère sont ti^ansparents et ne peuvent tromper qu'un sot, ni flatter qu'un homme ridiculement vain. J'en ai conclu que le repos, l'amitié et la pensée étaient les seuls biens qui convinssent à un homme qui a passé l'âge de la folie. >

Le mai*quis de Villequier était des amis du grand Gondé. Au moment où ce prince fiit arrêté par un oixire de la cour, le marquis de Villequier, capitaine des gardes, était chez madame de Motteville, lorsqu'on annonça cette nouvelle. < Ah ! mon Dieu ! s'écria le marquis, je suis perdu ! » Madame de Motteville, surprise de cette exclamation, lui dit : < Je savais bien que vous étiez des amis de M. le prince, mais j'ignorais que vous fussiez son ami à ce point. — Comment ! dit le marquis de Villequier, ne voyezvous pas que cette exécution me i*egardait? et, puisqu'on ne m'a pas employé, n'est-il pas clair qu'on n'a nulle confiance en moi ? 9 Madame de Motteville ; indignée, lui répondit : c II me semble que, n'ayant point donné lieu à la cour de soupçonner votre fidélité, vous devriez n'avoir point cette inquiétude, et jouir tranquillement du plaisir de n'avoir point mis voti-e ami en prison. » Villequier fut honteux du premier mouvement qui avait trahi la bassesse de son âme.

,*, On annonça, dans une maison où soupait madame d'Egmont, un homme qui s'appelait Duguesclin. A ce nom son imagination s'allume ; elle fait mettre

cet homme à table à côté d'elle, lui fait mille politesses, et enfin lui offre du plat qu'elle avait devant elle (c'étaient des truffes) : « Madame, répond le sot, il n'en faut pas à côté de vous. » — A ce ton, ditelle, en contant cette histoire, j'eus grand regret de mes honnêtetés. Je fis comme ce dauphin qui, dans le naufrage d'un vaisseau, crut sauver un homme, et le rejeta dans la mer en voyant que c'était un singe.

,% Marmontel, dans sa jeunesse, recherchait beaucoup le vieux Boindin, célèbre par son esprit et son incrédulité. Lé vieillard lui dit : t Trouvez- vous au café Procope. — Mais nous ne pourrons pas parler de matières philosophiques. — Si fait, en convenant d'une langue particulière, d'un argot. > Alors ils firent leur dictionnaire : l'âme s'appelait Margot; la religion, Javotte; la liberté, Jeanneton; et le Père éternel. M, de VÊtre. Les voilà disputant et s'entendant très bien. Un homme en habit noir, avec une fort mauvaise mine, se mêlant à la conversation, dit à Boindin : « Monsieur, oserais-je vous demander ce que c'était que ce M. de l'Être qui s'est si souvent mal conduit, et dont vous êtes si mécontent ? — Monsieur, répondit Boindin, c'était un espion de police. » On peut juger de l'éclat de rire, cet homme étant lui-même du métier.

*^ Le lord Bolingbroke donna à Louis XIV mille preuves de sensibihté pendant une maladie très dangereuse. Le roi étonné lui dit : « J'en suis d'autant plus touché, que vous autres Anglais vous n'aimez pas les rois. — Sire, dit Bolingbroke, nous ressemblons aux maris qui, n'aimant pas leurs femmes, n'en sont que plus empressés à plaire à celles de leurs voisins. >

^% Dans une dispute que les représentants de Ge-

nève eurent avec le chevalier de Bouteville, Tun d'eux s'échauffant, le chevalier lui dit : < Savez-vous que je suis le représentant du roi, mon maître? — Savezvous, lui dit le Genevois, que je suis le représentant de mes égaux? >

/, La comtesse d'Egmont, ayant trouvé un homme du premier mérite à mettre à la tête de l'éducation de M. de Chinon, son neveu, n'osa pas le présenter en son nom. Elle ^tait pour M. deFronsac^ son frère, un personnage trop grave. Elle pria le poète Bernard de passer chez elle. Il y alla; elle le mit au fait. Bernard lui dit : « Madame, l'auteur de VArt d'aimer n'est pas un personnage bien imposant ; mais je le suis encore un peu trop pour cette occasion ; je pourrais vous dire que mademoiselle Arnould serait un passe-port beaucoup meilleur auprès de monsieur votre frère.... — Eh bien! dit madame d'Egmont en riant, arrangez le souper chez mademoiselle Arnould. » Le souper s'arrangea. Bernard y proposa l'abbé Lapdant pour précepteur : il fut agréé. C'est celui qui a depuis achevé l'éducation du duc d'Enghien.

,\ Un philosophe à qui l'on reprochait son extrême amour pour la retraite, répondit : « Dans le monde, tout tend à me faire descendre; dans la solitude, tout tend à me faire monter. >

,% M. de B... est un de ces sots qui regardent, de bonne foi, l'échelle de conditions comme celle du mérite; qui, le plus naïvement du monde, ne conçoit pas qu'un honnête homme non décoré ou au-dessous de lui soit plus estimé que lui. Le rencontre-t-il dans une de ces maisons où l'on sait encore honorer le mérite, M. de B... ouvre de grands yeux, montre un étonnement stupide ; il croit que cet homme vient de gagner un quateme à la loterie : il l'appelle mon

cher un tel, quand la société la plus distinguée vient de le traiter avec la plus grande considération. J*ai vu plusieurs de ces scènes dignes du pinceau de La Bruyère.

,% J'ai bien examiné M. L..., et son caractère m'a paru piquant : très aimable, et nulle envie de plaire, si ce n'est à ses amis ou à ceux qu'il estime ; en récompense, une grande crainte de déplaire. Ce sentiment est juste, et accorde ce qu'on doit à l'amitié et ce qu'on doit à la société. On peut faire plus de bien que lui : nul ne fera moins de mal. On sera plus empressé, jamais moins importun. On caressera davantage : on ne choquera jamais moins.

^% L'abbé Delille devait lire des vers à l'Académie pour la réception d'un de ses amis. Sur quoi il disait : « Je voudrais bien qu'on ne le sût pas d'avance, mais je crains bien de le dire à tout le monde. >

/, Madame Bauzée couchait avec un maître de langue allemande. M. Bauzée les surprit au retour de l'Académie. L'Allemand dit à la femme : c Quand je vous disais qu'il était temps que je m'en aille. ^ M. Bauzée, toujours puriste, lui dit : t Que je m'en allasse^ monsieur. >

/, M. Dubreuil, pendant la maladie dont il mourut, disait à son ami, M. Pehméja : t Mon ami, pourquoi tout ce monde dans ma chambre ? Il ne devrait y avoir que toi : ma maladie est contagieuse. >

,% On demandait à Pehméja quelle était sa fortune, € Quinze cents livres de rente. — C'est bien peu. — Oh ! reprit Pehméja, Dubreuil est riche. »

,% Madame la comtesse de Tessé disait après la mort de M. Dubreuil : « Il était trop inflexible, trop inabordable aux présents, et j'avais un accès de fièvre

toutes les fois que je songeais à lui en faire. — Et moi aussi, lui répondit madame de Champagne, qui avait placé trente-six mille livres sur sa tête ; voilà pourquoi j'ai mieux aimé me donner tout de suite une bonne maladie, que d'avoir tous ces petits accès de fièvre dont vous parlez. >

*^ L'abbé Maury, étant pauvre, avait enseigné le latin à un jieux conseiller de grand'chambre, qui voulait entendre les Institutes de Justinien. Quelques années se passent, et il rencontre ce conseiller étonné de le voir dans une maison honnête. « Ah! l'abbé, vous voilà? lui dit-il lestement; par quel hasard vous trouvez-vous dans cette maison-ci? — Je m'y trouve comme vous vous y trouvez. — Oh ! ce n'est pas la même chose. Vous êtes donc mieux dans vos affaires? Avez-vous fait quelque chose dans votre métier de prêtre? — Je suis grand-vicaire de M. de Lombez. — Diable ! c'est quelque chose : et combien cela vaut-il? — Mille francs. — C'est bien peu. > Et il reprend le ton leste et léger. — « Mais j'ai un prieuré de raille écus. — Mille écus ! bonnes affaires (avec Vair de la considération). — Et j'ai fait la rencontre du maître de cette maison-ci chez M. le cardinal de Rohan. — Peste! vous allez chez le cardinal de Rohan? — Oui, il m'a fait avoir une abbaye. — Une abbaye! ah! cela est posé, monsieur l'abbé, faites-moi l'honneur de revenir dîner chez moi. »

,% M. de la Popelinière se déchaussait un soir devant ses complaisants et se chauffait les pieds ; un petit chien les lui léchait. Pendant ce temps-là, la société parlait d'amitié, d'amis : « Un ami, dit M. de la Popelinière, montrant son chien, le voilà. »

,*, Jamais Bossuet ne put apprendre au grand dauphin à écrire une lettre. Ce prince était très indo-

lent. On raconte que ses billets à la comtesse du Roure finissaient tous par ces mots : Le roi me fait mander pour le conseil. Le jour que cette comtesse fut exilée, un des courtisans lui demanda s'il n'était pas bien affligé, t Sans doute, dit le dauphin, mais cependant me voilà délivré de la nécessité d'écrire le petit billet. »

,*, L'archevêque de Toulouse (Brienne) disait à M. de Saint-Priest, grand-père de M. d'Entragiies : « Il n'y a eu en France, sous aucun roi, aucun ministre qui ait poussé ses vues et son ambition jusqu'où elles pouvaient aller. > M. de Saint-Priest lui dit : « Et le cardinal de Richelieu ? — Arrêté à moitié chemin, » répondit l'évêque. Ce mot peint tout son caractère. •

^*^ Le maréchal de Broglie avait épousé la fille d'un négociant; il eut deux filles. On lui proposait, en présence de madame de Broglie, de faire entrer l'une dans un chapitre, t Je me suis fermé, dit-il, en épousant madame, l'entrée de tous les chapitres. — Et de l'hôpital, » ajouta-t-elle.

^*^ La maréchale de Luxembourg, arrivant à l'église un peu trop tard, demanda où en était la messe, et dans cet instant la sonnette du lever-Dieu sonna. Le comte de Chabot lui dit en bégayant : c Madame la maréchale,

ce J'entends la petite clochette, n Le petit mouton n'est pas loin. 9

Ce sont deux vers d'un opéra-comique.

/^ La jeune madame de M..., étant quittée par le vicomte de No ailles, était au désespoir, et disait : « J'aurai vraisemblablement beaucoup d'amants ;

mais je n'en aimerai aucun autant que j*aime le vicomte de Noailles. »

»*, Le duc de Choiseul, à qui Ton parlait de son étoile, qu'on regardait comme sans exemple, répondit : € Elle l'est pour le mal comme pour le bien. — Comment? — Le voici : j'ai toujours très bien traité les filles ; il y en a une que je néglige ; elle devient reine de France ou à peu près. J'ai traité à merveille tous les inspecteurs ; je leur ai prodigué l'or et les honneurs. Il y en a un extrêmement méprisé que je traite légèrement, il devient ministre de la guerre, c'est M. de Monteynard. Les ambassadeurs, on sait ce que j'ai fait pour eux sans exception, hormis un seul; mais il y en a un qui a le travail lent et lourd, que tous les autres méprisent, qu'ils ne veulent plus voir à cause d'un ridicule mariage : c'est M. de Vergennes; et il devient ministre des affaires étrangères. Convenez que j'ai des raisons de dire que mon étoile est aussi extraordinaire en mal qu'en bien. >

^% Monsieur le président de Montesquieu avait un caractère fort au-dessous de son génie. On connaît ses faiblesses sur la gentilhommerie, sa petite ambition, etc. Lorsque VEsprit des Lois parut, il s'en fit plusieurs critiques mauvaises ou médiocres qu'il méprisa fortement. Mais un homme de lettres connu en fit une dont M. du Pin voulut bien se reconnaître l'auteur, et qui contenait d'excellentes choses. M. de Montesquieu en eut connaissance, et en fut au désespoir. On la fit imprimer, et elle allait paraître, lorsque M. de Montesquieu alla trouver madame de Pompadour qui, sur sa prière, fit venir l'imprimeur et l'édition tout entière. Elle fut hachée, et on n'en sauva que cinq exemplaires.

,*, Le maréchal de Noailles disait beaucoup de

mal d'une tragédie nouvelle. On lui dit : « Mais M. d'Aumont, dans la loge duquel vous Tavez entendue, prétend qu'elle vous a fait pleurer. — Moi ! dit le maréchal, point du tout; mais, comme il pleurait luimême dès la première scène, j'ai cru honnête de prendre part à sa douleur. »

^% M. et Mme d'Angeviler, M. et M«nc Necker paraissent deux couples uniques, chacun dans son genre. On croirait que chacun d'eux convenait à l'autre exclusivement, et que l'amour ne peut aller plus loin. Je les ai étudiés, et j'ai trouvé qu'ils se tenaient très peu par le cœur ; et que, quant au caractère, ils ne se tenaient que par des contrastes.

^*^ M. Th... me disait un jour qu'en général dans la société, lorsqu'on avait fait quelque action honnête ou courageuse par un motif digne d'elle, c'est-à-dire très noble, il fallait que celui qui avait fait cette action prêtât, pour adoucir l'envie, quelque motif moins honnête et plus vulgaire.

^% Louis XV demanda au duc d'Ayen (depuis maréchal de Noailles) s'il avait envoyé sa vaisselle à la Monnaie; le duc répondit que non. t Moi, dit le roi, j'ai envoyé la mienne. — Ah ! sire, dit M. d'Ayen, quand Jésus-Christ mourut le vendredi saint, il savait bien qu'il ressusciterait le dimanche. >

*^ Dans le temps qu'il y avait des jansénistes, on les distinguait à la longueur du collet de leur manteau. L'archevêque de Lyon avait fait plusieurs enfants; mais, à chaque équipée de cette espèce, il avait soin de faire allonger d'un pouce le collet de son manteau. Enfin, le collet s'allongea tellement, qu'il a passé quelque temps pour janséniste, et a été suspect à la cour.

,*, Un Français avait été admis à voir le cabinet du roi d'Espagne. Arrivé devant son fauteuil et son bureau : « C'est donc ici, dit-il, que ce grand roi travaille. — Gomment ! travaille, dit le conducteur : quelle insolence ! ce grand roi travailler! Vous venez chez lui pour insulter Sa Majesté ! > Il s'engagea une querelle où le Français eut beaucoup de peine à faire entendre à l'Espagnol qu'on n'avait pas eu l'intention d'offenser la magesté de son maître.

,% M. de R..., ayant aperçu que M. Barthe était jaloux (de sa femme), lui dit : « Vous jaloux ! mais savez-vous bien que c'est une prétention ? C'est bien de l'honneur que vous vous faites : je m'explique. N'est pas cocu qui veut : savez-vous que, pour l'être, il faut savoir tenir une maison, être poh, sociable, honnête ? Commencez par acquérir toutes ces qualités, et puis les honnêtes gens verront ce qu'ils ont à faire de vous. Tel que vous êtes, qui pourrait vous faire cocu? une espèce ? Quand il sera temps de vous effrayer, je vous en ferai mon compliment. >

,*, Madame de Gréqui me disait du baron de Breteuil : € Ce n'est morbleu pas une bête que le baron; c'est un sot. d

,*, Un homme d'esprit me disait un jour (jue le gouvernement de France était une monarchie absolue, tempérée par des chansons.

,*^ L'abbé Delille, entrant dans le cabinet de M. Turgot, le vit lisant un manuscrit : c'était celui des Mois de M. Roucher. L'abbé Delille s'en douta, et dit en plaisantant ; t Odeur de vers se sentait à la ronde. — Vous êtes trop parfumé, lui dit M. Turgot, pour sentir les odeurs. »

*^ M. de Fleuri, procureur général, disait devant

quelques gens de lettres : < Il n'y a que depuis ces derniers temps que j'entends parler du peuple dans les conversations où il s'agit du gouvernement. C'est un fruit de la philosophie nouvelle. Est-ce que l'on ignore que le tiers n'est qu'adventice dans la constitution? (Gela veut dire, en d'autres termes, que vingt-trois miUions neuf cent mille hommes ne sont qu'un hasard et un accessoire dans la totalité de vingtquatre millions d'hommes.)

^*^ Milord Hervey, voyageant dans l'Italie et se trouvant non loin de la mer, traversa une lagune dans l'eau de laquelle il trempa son doigt : c Ah! ah ! dit-il, l'eau est salée ; ceci est à nous. ^

^% Duclos disait à un homme ennuyé d'un sermon prêché à Versailles : « Pourquoi avez-vous entendu ce sermon jusqu'au bout? — J'ai craint de déranger l'auditoire et de le scandaliser. — Ma foi ! reprit Duclos, plutôt que d'entendre ce sermon, je me serais converti au premier point. »

^% M. d'Aiguillon, dans le temps qu'il avait madame Dubarry, prit ailleurs une galanterie : il se crut perdu, s'imaginant l'avoir donnée à la comtesse ; heureusement il n'en était rien. Pendant le traitement, qui lui paraissait très long et qui l'obligeait à s'abstenir de madame Dubarry, il disait au médecin : « Ceci me perdra, si vous ne me dépéchez. > Ce médecin était M. Busson, qui l'avait guéri, en Bretagne, d'une maladie mortelle et dont les médecins avaient désespéré. Le souvenir de ce mauvais semce rendu à la province avait fait ôter à M. Busson toutes ses places, après la ruine de M. d'Aiguillon. Celui-ci, devenu ministre, fut très longtemps sans rien faire pour M. Busson, qui, en voyant la manière dont le duc en usait avec Linguet, disait : « M. d'Aiguillon ne né-

50 GHAHFORT.

glige rien, hors ceux qui lui ont sauvé Fhonneur et la vie. >

,% M. de Turenne, voyant un enfant passer derrière un cheval, de manière à pouvoir être estropié par une ruade, l'appela et lui dit : t Mon bel enfant, ne passez jamais derrière un cheval sans laisser entre lui et vous l'intervalle nécessaire pour que vous ne puissiez en être blessé. Je vous promets que cela ne vous fera pas faire une demi-lieue de plus dans le cours de votre vie entière; et souvenez-vous que c'est M. de Turenne qui vous l'a dit. »

^*^ M. de Thiard, pour exprimer l'insipidité des bergeries de M. de Florian, disait : t Je les aimerais assez s'il y mettait des loups. »

/^ On demandait à Diderot quel homme était M. d'Épinai. « C'est un homme, dit-il, qui a mangé deux millions sans dire un bon mot et sans faire une bonne action. >

J'^ M. de Fronsac alla voir une mappemonde que montrait l'artiste qui l'avait imaginée. Cet homme, ne le connaissant pas et lui voyant une croix de Saint- Louis, ne l'appelait que le chevalier. La vanité de M. de Fronsac, blessée de ne pas être appelé duc, lui fit inventer une histoire, dont un des interlocuteurs, un de ses gens, l'appelait monseigneur, M. de Genlis l'arrête à ce mot, et lui dit : « Qu'est-ce que tu dis là ? monseigneur ! on va te prendre pour un évêque. »

/, M. de Lassay, homme très doux, mais qui avait une grande connaissance de la société, disait qu'il faudrait avaler un crapaud tous les matins pour ne trouver plus rien de dégoûtant le reste de la journée, quand on devait la passer dans le monde.

^% M. d'Alembert eut occasion de voir madame

Denis le lendemain de son mariage avec M. du Vivier. On lui demanda si elle avait l'air d'être heureuse. « Heureuse, dit-il, je vous en réponds, heureuse à faire mal au cœur. »

♦*♦ Quelqu'un ayant entendu la traduction des Géorgiques de l'abbé Delille, lui dit : « Cela est excellent; je ne doute pas que vous n'ayez le premier bénéfice qui sera à la nomination de Virgile. »

,% M. de B... et M. de C... sont intimes amis, au point d'être cités pour modèles. M. de B... disait un jour à M. de G... : « Ne t'est-il point arrivé de trouver, parmi les femmes que tu as eues, quelque étourdie qui t'ait demandé si tu renoncerais à moi pour elle, si tu m'aimais mieux qu'elle ? — Oui, répondit celui-ci. — Qui donc? — Madame de M... » C'était la maîtresse de son ami.

/^ M. S... me racontait avec indignation une malversation de vivriers ; t II en coûta, me dit-il, la vie à cinq mille hommes, qui moururent exactement de faim ; et voilà, monsieur, comme le roi est servi ! »

^*^ M. de Voltaire, voyant la religion tomber tous les jours, disait une fois : t Cela est pourtant fâcheux, car de quoi nous moquerons-nous ? — Oh ! lui dit M. Sabatier de Cabre, consolez-vous ; les occasions ne vous manqueront pas plus que les moyens. — Ah ! monsieur, reprit douloureusement Voltaire, hors de l'Église point de salut. >

,*^ Le prince de Conti disait dans sa dernière maladie à Beaumarchais, qu'il ne pourrait s'en tirer, vu l'état de sa personne épuisée par les fatigues de la guerre, du vin et de la jouissance. « A l'égard de la guerre, dit celui-ci, le prince Eugène a fait vingt et une campagnes, et il est mort à soixante-dix-huit

ans ; quant au vin, le marquis de Brancas buvait par jour six bouteilles de vin de Champagne, et il est mort à quatre-vingt-quatre ans. — Oui, mais le coït ? reprit le prince. — Madame votre mère..., répondit Beaumarchais. (La princesse était morte à soixantedix-neuf ans.) — Tu as raison, dit le prince, il n'est pas impossible que j'en revienne. >

^*^ M. le régent avait promis de faire quelque chose du jeune Arouet, c'est-à-dire d'en faire un important et de le placer. Le jeune poète attendit le prince au sortir du conseil, au moment où il était suivi de quatre secrétaires d'État. Le régent le vit, et lui dit : € Arouet, je ne t'ai pas oublié, et je te destine le département des niaiseries. — Monseigneur, dit le jeune Arouet, j'aurais trop de rivaux : en voilà quatre. » Le prince pensa étouffer de rire.

^% Quand le maréchal de Richelieu vint faire sa cour à Louis XV, après la prise de Mahon, la première chose ou plutôt la seule que lui dit le roi fut celle-ci : « Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre Lansmatt ? » Lansmatt était un vieux garçon de la chambre.

*% Quelqu'un ayant lu une lettre très sotte de M. Blanchard sur le ballon, dans le Journal de Paris : « Avec cet esprit-là, dit-il, ce M. Blanchard doit bien s'ennuyer en l'air. »

*^ Un bon trait de prêtre de cour, c'est la ruse dont s'avisa l'évêque d'Autun, Montazet, depuis archevêque de Lyon. Sachant bien qu'il y avait de bonnes frasques à lui reprocher, et qu'il était facile de le perdre auprès de l'évoque de Mirepoix, le théatin Boyer, il écrivit contre lui-même une lettre anonyme pleine de calomnies absurdes et faciles à convaincre d'absurdité. Il l'adressa à l'évoque de

Narbonne; il entra ensuite en explication avec lui, et fit voir l'atrocité de ses ennemis prétendus. Arrivèrent ensuite les lettres anonymes écrites en effet par eux, et contenant des inculpations réelles : ces lettres furent méprisées. Le résultat des premières avait mené le tbéatin à l'incrédulité sur les secondes.

^*, On dit à la duchesse de Ghaulnes, mourante et séparée de son mari : « Les sacrements sont là. — Un petit moment. — M. le duc de Ghaulnes voudrait vous revoir. — Est-il là? — Oui. — Qu'il attende ; il entrera avec les sacrements. »

/^ Je me promenais un jour avec un de mes amis qui fut salué par un homme d'assez mauvaise mine. Je lui demandai ce que c'était que cet homme; il me répondit que c'était un homme qui faisait pour sa patrie ce que Brutus n'aurait pas fait pour la sienne. Je le priai de mettre celte grande idée à mon niveau. J'appris que cet homme était un espion de police.

/^ M. Lemière a mieux dit qu'il ne voulait, en disant qu'entre sa Veuve de Malabar, jouée en 1770, et sa Veuve de Malabar, jouée en 4781, il y avait la différence d'une falourde à une voie de bois. C'est en effet le bûcher perfectionné qui a fait le succès de la pièce.

^*, Un philosophe, retiré du monde, m'écrivait une lettre pleine de vertu et de raison. Elle finissait par ces mots : « Adieu, mon ami; conservez, si vous pouvez, les intérêts qui vous attachent à la société ; mais cultivez les sentiments qui vous en séparent. »

^*^ Diderot, âgé de soixante-deux ans, et amoureux de toutes les femmes, disait à un de ses amis : « Je me dis souvent à moi-même : Vieux fou, vieux

gueux,quand cesseras-tu donc de fexposer à l'affront d'un refus ou d'un ridicule ? »

/, M. de C..., parlant un jour du gouvernement d'Angleterre et de ses avantages, dans une assemblée où se trouvaient quelques évêques, quelques abbés, l'un d'eux, nommé l'abbé de Seguerand, lui dit : c Monsieur, sur le peu que je sais de ce pays-là, je ne suis nullement tenté d'y vivre, et je sais que je m'y trouverais très mal. — Monsieur l'abbé, lui répondit naïvement M. de G..., c'est parce que vous y seriez mal, que le pays est excellent. »

,*, Plusieurs officiers français étant allés à Berlin, l'un d'eux parut devant le roi sans uniforme et sans bas blancs. Le roi s'approcha de lui, et lui demanda son nom. « Le marquis de Beaucour. — De quel régiment? — De Champagne. — Ah ! oui, ce régiment où l'on se f... de l'ordre. » Et il parla ensuite aux. officiers qui étaient en uniforme et en bottes.

*^ M. de Ghaulnes avait fait peindre sa femme en Hébé; il ne savait comment se faire peindre pour faire pendant. Mademoiselle Quinaut, à qui il disait son embarras, lui dit : a Faites- vous peindre en hébété. »

,*, Le médecin Bouvard avait sur le visage une balafre en forme de G, qui le défigurait beaucoup. Diderot disait que c'était un coup qu'il s'était donné en tenant maladroitement la faux de la mort.

,*, L'empereur, passant à Trieste, incognito selon sa coutume, entra dans une auberge. Il demanda s'il y avait une bonne chambre ; on lui dit qu'un évêque d'Allemagne venait de prendre la dernière, et qu'il ne restait plus que deux petits bouges. Il demanda à souper; on lui dit qu'il n'y avait plus que des œufs

et des légumes, parce que Tévêque et sa suite avaient demandé toute la volaille. L'empereur fit demander à l'évêque si un étranger pouvait souper avec lui; révêque refusa. L'empereur soupa avec un aumônier de révêque, qui ne mangeait point avec son maître. Il demanda à cet aumônier ce qu'il allait faire à Rome. « Monseigneur, dit celui-ci, va solliciter un bénéfice de cinquante mille livres de rente, avant que l'empereur soit informé qu'il est vacant. » On change de conversation. L'empereur écrit une lettre au cardinal dataire, et une autre à son ambassadeur. Il fait promettre à l'aumônier de remettre ces deux lettres à leur adresse en arrivant à Rome. Celui-ci tient sa promesse. Le cardinal dataire fait expédier les provisions à l'aumônier surpris. Il va conter son histoire à son évêque, qui veut partir. L'autre, ayant affaire à Rome, voulut rester, et apprit à son évoque que cette aventure était l'effet d'une lettre, écrite au cardinal dataire et à l'ambassadeur de l'empire par l'empereur, lequel était cet étranger avec lequel monseigneur n'avait pas voulu souper à Trieste.

/, Le comte de V... et le marquis de Z... me demandant quelle différence je faisais entre eux, en fait de principes, je répondis : « La différence qu'il y a entre vous, est que l'un lécherait l'écumoire, et que l'autre l'avalerait. »

,% Le baron de Breteuil, après son départ du ministère en 4788, blâmait la conduite de l'archevêque de Sens. Il le qualifiait de despote, et disait : < Moi, je veux que la puissance royale ne dégénère point en despotisme ; et je veux qu'elle se renferme dans les limites où elle était resserrée sous Louis XIV. > Il croyait, en tenant ce discours, faire acte de citoyen, fct risquer de se perdre à la cour.

CIIAMKOIIT.

,', Madame Desparbés couchant avec Louis XV, le roi lui dit : ( Tu as couché avec lous mes sujets. — Ah ! sire. — Tu as eu le duc de Choiseul. — Il est si puissant ! — Le maréchal de Richelieu. — Il a tant d'esprit! — Monville. — Il a une si belle jambe! — A la bonne heure; mais le duc d'Aumont, qui n'a rien de tout cela ? — Ah ! sire, il est attaché à Votre Majesté! >

,'. Madame de Maintenon et madame de Caylus se promenaient autour de la pièce d'eau de Marly. L'eau était très transparente, et on y voyait des carpes dont les mouvements étaient lents, et qui paraissaient aussi tristes qu'elles étaient maigres. Madame de Caylus le lit remarquer à madame de Maintenon, qui répondit: «Elles sont comme moi ; elles regrettent leur bourbe. •

.', Collé avait placé une somme d'argent considérable, à fonds perdu et à dix pour cent, chez un financier qui, à la seconde année, ne lui avait pas encore donné un sou. « Monsieur, lui dit Collé dans une visite qu'il lui fit, quand je place mon argent en viager, c'est pour être payé de mon vivant. »

.*, Un ambassadeur anglais à Naples avait donné une fête charmante, mais qui n'avait pas colllé bien cher. On le sut, et on parfit de là pour dénigrer sa f'^le, qui avait d'abord beaucoup réussi. II s'en vengea en véi'iiable Anglais et en homme à qui les guinées ne coûtaient pas grand'chose. Il annonça une autre 'ele. On crut que c'était pour prendre sa revanche, et ^ue la féie gérait superbe. On accourt. Grande af- ''"ence. Point d'appréls. Enfin on apporte un réchaud 'espnt(jg,^i„ On s'attendait à quelque rairadle. f ^^«'eurs, dit-il, ce sont les dépenses, et non l'a- '°^ni d'une fête que voua cherches; : regardez bien

CARACTÈUES ET PORTRAITS. 63

(et il entr'ouvre son habit dont il montre la doublure), c'est un tableau du Dominicain, qui vaut cinq mille guinées ; mais ce n'est pas tout : voyez ces dix billets; ils sont de mille guinées chacun, payables à vue sur la banque d'Amsterdam. (Il en fait un rouleau, et les met sur le réchaud allumé.) Je ne doute pas, messieurs, que cette fête ne vous satisfasse, et que vous ne vous retiriez tous contents de moi. Adieu, messieurs, la fête est finie. »

,% « La postérité, disait M. deB..., n'est pas autre chose qu'un public qui succède à un autre : or, vous voyez ce que c'est que le public d'à présent. »

/, € Trois choses, disait M. N..., m'importunent, tant au moral qu'au physique, au sens figuré comme au sens propre : le bruit, le vent et la fumée. »

,\ A propos d'une fille qui avait fait un mariage avec un homme jusqu'alors réputé assez honnête, madame de L... disait : c Si j'étais une catin, je serais encore fort honnête femme ; car je ne voudrais point prendre pour amant un homme qui serait capable de m'épouser. >

,% « Madame de G..., disait M. G..., a trop d'esprit et d'habileté pour être jamais méprisée autant que beaucoup de femmes moins méprisables, to

/, Feu madame la duchesse d'Orléans était fort éprise de son mari, dans les commencements de son mariage, et il y avait peu de réduits dans le Palais- Royal qui n'en eussent été témoins. Un jour les deux époux allèrent faire visite à la duchesse douairière qui était malade. Pendant la conversation elle s'endormit ; et le duc et la jeune duchesse trouvèrent plaisant de se divertir sur le pied du lit de la malade. Elle s'en aperçut, et dit à sa belle-fille : t II

VOUS était réservé, madame, de faire rougir du mariage. >

/, Le maréchal de Duras, mécontent de l'un de ses fils, lui dit : t Misérable, si tu continues, je te ferai souper avec le roi. » C/est que le jeune homme avait soupe deux fois à Marly, où il s'était ennuyé à périr.

/, Duclos, qui disait sans cesse des injures à l'abbé d'Olivet, disait de lui : « C'est un si grand coquin, que, malgré les duretés dont je l'accable, il ne me hait pas plus qu'un autre. »

^% Duclos parlait un jour du paradis, que chacun se fait à sa manière. Madame de Roche fort lui dit : « Pour vous, Duclos, voici de quoi composer le vôtre : du pain, du vin, du fromage et la première venue. >

,*^ Un homme a osé dire : t Je voudrais voir le dernier des rois étranglé avec le boyau du dernier des prêtres. »

,% C'était l'usage chez madame Deluchet que l'on achetât une bonne histoire à celui qui la faisait... « Combien en voulez- vous?.... Tant. » Il arriva que madame Deluchet, demandant à sa femme de chambre l'emploi de cent écus, celle-ci parvint à rendre ce compte, à l'exception de trente-six livres, lorsque tout à coup elle s'écria : « Ah ! madame, et cette histoire pour laquelle vous m'avez sonnée, que vous avez achetée à M. Coqueley, et que j'ai payée trentesix livres ! »

,\ M. deBissi, voulant quitter la présidente d'Aligre, trouva sur sa cheminée une lettre dans laquelle elle disait à un homme avec qui elle était en intrigue qu'elle voulait ménager M. de Bissi, et s'arranger pour qu'il la quittât le premier. Elle avait même laissé

cette lettre à dessein. Mais M. de Bissi ne fît semblant de rien, et la garda six mois, en l'importunant de ses assiduités.

,% M. deR... a beaucoup d'esprit, mais tant de sottises dans Fesprit, que beaucoup de gens pourraient le croire un sot.

,% M. d'Epréménil vivait depuis longtemps ayes madame Tilaurier. Celle-ci voulait Tépouser. Elle se servit de Cagliostro, qui faisait espérer la découverte de la pierre philosophale. On sait que Cagliostro mêlait le fanatisme et la superstition aux sottises de l'alchimie. D'Epréménil se plaignant de ce que cette pierre philosophale n'arrivait pas, et une certaine formule n'ayant point eu d'effet, Cagliostro lui fit entendre que cela venait de ce qu'il vivait dans un commerce criminel avec madame Tilaurier. « Il faut, pour réussir, que vous soyez en harmonie avec les puissances invisibles et avec leur chef, l'Être suprême. Épousez ou quittez madame Tilaurier. » Celle-ci redoubla de coquetterie ; d'Epréménil épousa, et il n'y eut que sa femme qui trouva la pierre philosophale.

^*^ On disait à Louis XV qu'un de ses gardes, qu'on lui nommait, allait mourir sur-le-champ, pour avoir fait la mauvaise plaisanterie d'avaler un écu de six livres. « Ah! bon Dieu, dit le roi, qu'on aille chercher Andouillet, Lamartinière, Lassone. — Sire, dit le duc de Noailles, ce n'est point là les gens qu'il faut. — Et qui donc? — Sire, c'est l'abbé Terray. — L'abbé Terray ! comment ? — Il arrivera, il mettra sur ce gros écu un premier dixième, un second dixième, un premier vingtième, un second vingtième ; le gros écu sera réduit à trente-six sous, comme les autres ; il s'en ira par les voies ordinaires, et voilà le malade guéri. > Cette plaisanterie fut la seule qui

66 GHAMFORT.

ait fait de la peine à Fabbé Terray ; c'est la seule dont il eût conservé le souvenir : il le dit lui-même au marquis de Sesmaisons.

/, M. d'Ormesson, étant contrôleur général, disait devant vingt personnes qu'il avait longtemps cherché à quoi pouvaient avoir été utiles des gens comme Corneille, Boileau, La Fontaine, et qu'il ne l'avait jamais pu trouver. Gela passait, car, quand on est contrôleur-général, tout passe. M. Pelletier de Mort- Fontaine, son beau-père, lui dit avec douceur : « Je sais que c'est votre façon de penser ; mais ayez pour moi le ménagement de ne pas la dire. Je voudrais bien obtenir que vous ne vous vantassiez plus de ce qui vous manque. Vous occupez la place d'un homme qui s'enfermait souvent avec Racine et Boileau, qui les menait à sa maison de campagne, et disait, en apprenant l'arrivée de plusieurs évoques : c Qu'on leur montre le château, les jardins, tout, excepté moi. »

/, La source des mauvais procédés du cardinal de' Fleury à l'égard de la reine, femme de Louis XV, fut le refus qu'elle fit d'écouter ses propositions galantes. On en a eu la preuve depuis la mort de la reine, par une lettre du roi Stanislas, en réponse à celle où elle lui demandait conseil sur la conduite qu'elle devait tenir. Le cardinal avait pourtant soixante-seize ans ; mais, quelques mois auparavant, il avait violé deux femmes. Madame la maréchale de Mouchi et une autre femme ont vu la lettre de Stanislas.

/, De toutes les violences exercées  la fin du règne de Louis XIV, on ne se souvient guère que des dragonades, des persécutions contre les huguenots, qu'on tourmentait en France et qu'on y retenait par force, des lettres de cachet prodiguées contre Port-

Royal, les jansénistes, le molinisme et le quiétisme. C'est bien assez : mais on oublie Tinquisition secrète et quelquefois déclarée, que la bigoterie de Louis XIV exerça contre ceux qui faisaient gras les jours maigres ; les recherches à Paris et dans la province que faisaient les évéques et les intendants sur les hommes et les femmes qui étaient soupçonnés de vivre ensemble, recherches qui firent déclarer plusieurs mariages secrets. On aimait mieux s'exposer aux inconvénients d'un mariage déclaré avant le temps, qu'aux effets de la persécution du roi et des prêtres. N'était-ce pas une ruse de madame de Maintenon, qui voulait par là faire deviner qu'elle était reine ?

*^ On appela à la cour le célèbre Levret, pour accoucher la feue dauphine. M. le Dauphin lui dit : « Vous êtes bien content, monsieur Levret, d'accoucher madame la dauphine ? Gela va vous faire de la réputation. — Si ma réputation n'était pas faite, dit tranquillement l'accoucheur, je ne serais pas ici. >

*^ Duclos disait un jour à madame de Rochefort et à madame de Mirepois que les courtisanes devenaient bégueules, et ne voulaient plus entendre le moindre conte un peu trop vif. « Elles étaient, disaitil, plus timorées que les femmes honnêtes. > Et làdèssus il enfile une histoire fort gaie, puis une autre encore plus forte ; enfin à une troisième qui commençait encore plus vivement, madame de Rochefort l'arrêta et lui dit : c Prenez donc garde, Duclos, vous nous croyez aussi par trop honnêtes femmes. >

/, Le cocher du roi de Prusse l'ayant renversé, le roi entra dans une colère épouvantable. « Eh bien ! dit le cocher, c'est un malheur; et vous, n'avez-vous jamais perdu une bataille ? >

68 eHAMFORT.

^% M. de Choiseul-Gouffier voulant faire, à ses frais, couvrir de tuiles les maisons de ses paysans exposées à des incendies, ils le remercièrent de sa bonté, et le prièrent de laisser leurs maisons telles qu'elles étaient, disant que^ si leurs maisons étaient couvertes en tuiles au lieu de chaume, les subdélégués augmenteraient leurs tailles.

^*, Le maréchal de Villars fut adonné au vin, môme dans sa vieillesse. Allant en Italie, pour se mettre à la tête de l'armée dans la guerre de 1734, il alla faire sa cour au roi de Sardaigne, tellement pris de vin, qu'il ne pouvait se soutenir, et qu'il tomba à terre. Dans cet état, il n'avait pourtant pas perdu la tête, et il dit au roi : « Me voilà porté tout naturellement aux pieds de Votre Majesté. »

^% Madame Geoffrin disait de madame de la Ferté- Imbaut, sa fille : c Quand je la considère, je suis étonnée comme une poule qui a couvé un œuf de cane. »

^*^ Le lord Rochester avait fait, dans une pièce de vers, l'éloge de la poltronnerie. Il était dans un café ; arrive un homme qui avait reçu des coups de bâton sans se plaindre ; milord Rochester, après beaucoup de compliments, lui dit : « Monsieur, si vous étiez homme à recevoir des coups de bâton si patiemment, que ne le disiez-vous? Je vous les aurais donnés, jnoi, pour me remettre en crédit. »

^% Louis XIV se plaignant, chez madame de Maintenon, du chagrin que lui causait la division des évêques : « Si l'on pouvait, disait-il, ramener les neuf opposants, on éviterait un schisme ; mais cela ne sera pas facile. — Eh bien ! sire, dit en riant madame la duchesse, que ne dites-vous aux quarante de revenir de l'avis des neuf? ils ne vous refuseront pas. »

/, Le roi, quelque temps après la mort de Louis XV, fit terminer, avant le temps ordinaire, un concert qui l'ennuyait, et dit : « Voilà assez de musique. » Les concertants le surent et l'un d'eux dit à l'autre : « Mon ami, quel règne se prépare ! »

,% Ce fut le comte de Grammont lui-même qui vendit quinze cents livres le manuscrit des Mémoires où il est si clairement traité de fripon. Fontenelle, censeur de l'ouvrage, refusait de l'approuver, par égards pour le comte. Celui-ci s'en plaignit au chancelier, à qui Fontenelle dit les raisons de son refus. Le comte, ne voulant pas perdre les quinze cents livres, força Fontenelle d'approuver le livre d'Hamilton.

/, M. de L..., misanthrope à la manière de Timon, venait d'avoir une conversation un peu mélancolique avec M. de B..., misanthrope moins sombre, et quelquefois même très gai; M. de L... parlait de M. de B... avec beaucoup d'intérêt, et disait qu'il voulait se lier avec lui. Quelqu'un lui dit : « Prenez garde, malgré son air grave, il est quelquefois très gai; ne vous y fiez pas. »

»% Le maréchal de Belle-Isle, voyant que M. de Cholseul prenait trop d'ascendant, fit faire contre lui un mémoire pour le roi par le jésuite Neuville. Il mourut, sans avoir présenté ce mémoire , et le portefeuille fut porté à M. le duc de Choiseul, qui y trouva le mémoire fait contre lui. Il fit l'impossible pour reconnaître l'écriture, mais inutilement. Il n'y songeait plus, lorqu'un jésuite considérable lui fit demander la permission de lui lire l'éloge qu'on faisait de lui, dans l'oraison funèbre du maréchal de Belle- Isle, composée par le Père de Neuville. La lecture se fit sur le manuscrit de l'auteur, et M. de Choiseul

reconnut alors l'écriture. La seule vengeance qu'il en tira, ce fut de faire dire au Père de Neuville qu'il réussissait mieux dans le genre de l'oraison funèbre que dans celui des mémoires au roi.

^*^ M. d'Invau, étant contrôleur général, demanda au roi la permission de se marier; le roi, instruit du nom de la demoiselle, lui dit : « Vous n'êtes pas assez riche. > Celui-ci lui parla de sa place, comme d'une chose qui suppléait à la richesse : < Oh 1 dit le roi, la place peut s'en aller et la femme reste. »

,*, Des députés de Bretagne soupèrent chez M. de Choiseul; un d'eux, d'une mine très grave, ne dit pas un mot. Le duc de Grammont, qui avait été frappé de sa figure, dit au chevalier de Court, colonel des Suisses : « Je voudrais bien savoir de quelle couleur sont les paroles de cet homme. » Le chevalier lui adresse la parole. « — Monsieur de quelle ville étesvous ? — De Saint-Malo. — De Saint-Malo ! Par quelle bizarrerie la ville est-elle gardée par des chiens? — Quelle bizarrerie y a-t-il là? répondit le grave personnage; le roi est bien gardé par des Suisses. »

/^ Pendant la guerre d'Amérique, un Écossais disait à un Français, en lui montrant quelques prisonniers américains : « Vous vous êtes battu pour votre maître ; moi, pour le mien ; mais ces gens-ci, pour qui se battent-ils ?» Ce trait vaut bien celui du roi de Pégu, qui pensa mourir de rire en apprenant que les Vénitiens n'avaient pas de roi.

,\ Un vieillard, me trouvant trop sensible à je ne sais quelle injustice, me dit : « Mon enfant, il faut apprendre de la vie à souffrir la vie. >

^% L'abbé de la Galaisière était fort lié avec M. Orri, avant qu'il fût contrôleur général. Quand il fut nommé à cette place, son portier, devenu suisse,

semblait ne pas le reconnaître. « Mon ami, lui dit Tabbé de la Galaisière, vous êtes insolent beaucoup trop tôt; votre maître ne l'est pas encore. »

,*^ Une femme âgée de quatre-vingt-dix ans disait à M. de Fonlenelle, âgé de quatre-vingt-quinze : « La mort nous a oubliés. — Chut ! » lui répondit M. de Fontenelle, en mettant le doigt sur sa bouche.

,% M. de Vendôme disait de madame de Nemours, qui avait un long nez courbé sur des lèvres vermeilles : c Elle a Tair d'un perroquet qui mange une cerise. >

>,% M. le prince de Gharolais ayant surpris M. de Brissac chez sa maîtresse, lui dit : « Sortez. » M. de \y Brissac lui répondit : « Monseigneur, vos ancêtres auraient dit : Sortons. >

^% M. de Castries, dans le temps de la querelle de Diderot et de Rousseau, dit avec impatience à M. de R..., qui me l'a répété : t Cela est incroyable ; on ne parle que de ces gens-là, gens sans état, qui n'ont point de maison, logés dans un grenier : on ne s'accoutume point à cela. »

,*, M. de Voltaire, étant chez madame du Châtelet et même dans sa chambre, s'amusait avec Tabbé Mignot, encore ènfànt et qu'il tenait sur ses genoux. Il se mit à jaser avec lui, et à lui donner des instructions. « Mon ami, lui dit-il, pour réussir avec les hommes, il faut avoir les femmes pour soi; pour avoir les femmes pour soi, il faut les connaître. Vous saurez donc que toutes les femmes sont fausses et catins... — Gomment ! toutes les femmes I Que ditesvous là ? dit madame du Châtelet en colère. — Madame, dit M. de Voltaire, il ne faut pas tromper l'enfance. »

Ti CHAUFOnT.

,*, M. de Turenne dlnnnt chez M. de Lamoignon, celui-ci lui demanda si son intrépidité n'était pas ébranlée au commencement d'une bataille. * Oui, dit M. de Turenne, j'éprouve une grande agitatioi) ; mais il y a dans l'armée plusieurs officiers subul' temes et un grand nombre de soldats qui n'en éprouvent aucune. »

,', Diderot, voulaut fui re an ouvrage qui pouvait, compromettre son repos, confiait son secret à un ami qui, le connaissant bien, tui dit : c Mais, vous-même, me garderez-vous bien le secret? » En eifet, ce fut Diderot qui le trahit.

.*. C'est M. de Maugiron quiacommiscetteaction horrible, que j'ai entendu conter, et qui me parut une fable. Étant à l'armée, son cuisinier fut pris comme maraudeur; on vient le lui dire : f Je suis très content de mon cuisinier, répondit-il; mais j'ai un mauvais marmiton. » Il fait venir ce dernier, lui donne une lettre pour le grand prévôt. Le malheureux y va, est saisi, proteste de son iimoceace, et est pendu.

,*, Je proposais à M. de L... un mariage qui semblait avantageux. Il me répondit ; € Pourquoi me marierais-je ? le mieux qui puisse m'arriver, en me mariant, est de n'être pas cocu, ce que j'obtiendrai encore plus sûrement en ne me mariant pas. i

,*, Fontenelle avait fait un opéra où il y avait un chœur de prêtres qui scandalisa beaucoup les dévots; archevêque fie Paris voulut le faire supprimer : ■ Je ne me mêle pninl de son clergé, dit Fontenelle; qu'il ue se mêle p;,^ Ju mien. »

V] i ''''^l'^mbcrt a entendu dire au roi de Prusse 1" a '" baluLiio ,1e Minden, si M. de Br<^lie eût atta-

que les ennemis et secondé M. de Contades, le prince Ferdinand était battu. Les Broglie ont fait demander à M. d'Alembert s'il était vrai qu'il eût entendu dire ce fait au roi de Prusse, et il a répondu que oui.

,*, Un courtisan disait : « Ne se brouille pas avec moi qui veut. >

,% On demandait à M. de Fontenelle mourant :

f Gomment cela va-t-il? — Gela ne va pas, dit-il ; cela s'en va. »

/» Le roi de Pologne, Stanislas, avait des bontés pour l'abbé Porquet, et n'avait encore rien fait pour lui. L'abbé lui en faisait l'observation : « Mais, mon cher abbé, dit le roi, il y a beaucoup de votre faute ; vous tenez des discours très libres ; on prétend que vous ne croyez pas en Dieu ; il faut vous modérer; tâchez d'y croire; je vous donne un an pour cela. :»

. /* M. Turçot, qu'un de ses amis ne voyait plus depuis longtemps, dit à cet ami, en le retrouvant : « Depuis que je suis ministre, vous m'avez disgracié. »

/» Louis XV ayant refusé vingt-cinq mille francs de sa cassette à Lebel, son valet de chambre, pour la dépense de ses petits appartements, et lui disant de s'adresser au trésor royal, Lebel lui répondit : « Pourquoi m'exposerais-je aux refus et aux tracasseries de ces gens-là, tandis que vous avez là plusieurs millions ?» Le roi lui répartit : ^< Je n'aime point à me désaisir ; il faut toujours avoir de quoi vivre. » {Anecdote contée par Lebel à M. Buscher,)

/» Le feu roi était, comme on çait, en correspon-

74 CILVMFOUT.

dance secrète avec le comte de Broglie. Il s'agissait de nommer un ambassadeur en Suède ; le comte de Broglie proposa M. de Vergennes, alors retiré dans ses terres, à son retour de Constantinople : le roi ne voulait pas; le comte insistait. Il était dansTusage d'écrire au roi à mi-marge, et le roi mettait la réponse à côté. Sur la dernière lettre le roi écrivit : « Je n'approuve point le choix de M. de Vergennes ; c'est vous qui m'y forcez : soit, qu'il parte ; mais je défends qu'il amène sa vilaine femme avec lui. » (Anecdote contée par Favier, qui avait vu la réponse du roi dans les tnaiiis du comte de Broglie.)

/* On s'étonnait de voir le duc de Choiseul se soutenir aussi longtemps contre madame Dubarry. Son secret était simple : au moment où il paraissait le plus chanceler, il se procurait une audience ou un travail avec le roi, et lui demandait ses ordres relativement à cinq ou six millions d'économie qu'il avait faites dans le département de la guerre, observant qu'il n'était pas convenable de les envoyer au trésor royal. Le roi entendait ce que cela voulait dire, et lui répondait : « Parlez à Bertin ; donnez-lui trois raillions en tels effets : je vous fais présent du reste. » Le roi partageait ainsi avec le ministre, et n'étant pas sûr que son successeur lui offrît les mêmes facilités, gardait M. de Choiseul, malgré les intrigues de madame Dubarry.

/^ M. Harris, fameux négociant de Londres, se trouvant à Paris dans le cours de l'année 1786, à l'époque de la signature du traité du commerce, disait à des Français : « Je crois que la France n'y perdra un million sterling par an que pendant les vingt-cinq ou trente premières années, mais qu'ensuite la balance sera parfaitement égale. »

»*» On sait que M. de Maurepas se jouait de tout ; en voici une preuve nouvelle. M. Francis avait été instruit par une voie sûre, mais sous le secret, que l'Espagne ne se déclarerait dans la guerre d'Amérique que pendant Tannée 1780. Il l'avait affirmé à M. de Maurepas; et une année s'étant passée sans que l'Espagne se déclarât, le prophète avait pris dtt crédit. M. de Vergennes fit venir M. Francis, et lui demanda pourquoi il répandait ce bruit. Celui-ci répondit : € C'est que j'en suis sûr. » Le ministre prenant la morgue ministérielle, lui ordonna de lui dire sûr quoi il fondait cette opinion. M. Francis répondit que c'était son secret, et que, n'étant pas en activité, il ne devait rien au gouvernement. Rajouta que M. le comte de Maurepas savait, sinon son secret, au moins tout ce qu'il pouvait dire là-dessus. M. de Vergennes fut étonné ; il en parla à M. de Maurepas, qui lui dit : « Je le savais; j'ai oublié de vous le dire. »

/» M. de Tressan, autrefois amant de madame de Genlis, et père de ses deux enfants, alla, dans sa vieillesse, les voir à Sillery, une de leurs terres. Ils l'accompagnèrent dans sa chambre à coucher, et ouvrirent les rideaux de son lit, dans lequel ils avaient fait mettre le portait de leur défunte mère. Il les embrassa, s'attendrit; ils partagèrent sa sensibilité: et cela produisit une scène de sentiment la plus ridicule du monde.

/» Le duc de Choiseul avait grande envie de ravoir les lettres qu'il avait écrites à M. de Calonne dans l'affaire de M, de la Chalotais; mais il était dangereux de manifester ce désir. Cela produisit une scène plaisante entre lui et M. de Calonne', qui tirait ces lettres d'un portefeuille, bien numérotées, les parcourait, et disait à chaque fois : a En voilà une bonne

à brûler », on telle autre plaisanterie; M. deChoiseul dissimulant toujours Firaportance qu'il y mettait, et M. de Galonné se divertissant de son embarras, et lui disant : c Si je ne fais pas une chose dangereuse pour moî, cela m'ôte tout le piquant de la scène. » Mais ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que M. d'Aiguillon, l'ayant su, écrivit à M. de Galonné : « Je sais, monsieur, que vous avez brûlé les lettres de M. de Ghoiseul, relatives à l'affaire de M. de la Ghalotais ; je vous prie de garder toutes les miennes. »

/* Quand l'archevêque de Lyon, Montazet, alla prendre possession de son siège, une vieille chanoinesse de..., sœur du cardinal de Tencin, lui fit compliment de ses succès auprès des femmes, et entre autres de l'enfant qu'il avait eu de madame de Mazarin. Le prélat nia tout, et ajouta : c Madame, vous savez que la calomnie ne vous a pas ménagée vousmême ; mon histoire avec madame de Mazarin n'est pas plus vraie que celle qu'on vous prête avec M. le cardinal. — En ce cas, dit la chanoinesse tranquillement, l'enfant est de vous. >

/» Un homme très pauvre, qui avait fait un livre contre le gouvernement, disait : c Morbleu ! la Bastille n'arrive point, et voilà qu'il faut tout à l'heure payer mon terme. »

/* Le roi et la reine de Portugal étaient à Belem, pour aller voir un combat de taureaux, le jour du tremblement de terre de Lisbonne; c'est ce qui les sauva ; et une chose avérée, et qui m'a été garantie par plusieurs Français alors en Portugal, c'est que le roi n'a jamais su Ténormité du désastre. On lui parla d'abord de quelques maisons tombées, ensuite de quelques églises; et, n'étant jamais revenu à Lisbonne, on peut dire qu'il est le seul homme de l'Europe qui

ne se soit pas fait une véritable idée du désastre arrivé à une lieue de lui.

Madame de C... disait à M. de B... : * J'aime en vous... — Ah! madame, dit-il. avec feu, si vous savez quoi, je suis perdu! »

/» J'ai connu un misanthrope qui avait des instants de bonhoifiie, dans lesquels il disait : € Je ne serais pas étonné qu'il y eût quelque honnête homme caché dans quelque coin, et que personne ne connaisse. »

»*» Le maréchal de Broglie, affrontant un danger inutile et ne voulant pas se retirer, tous ses amis faisaient de vains efforts pour lui en faire sentir la nécessité. Enfin, l'un d'entre eux, M. de Jaucour, s'approcha, et lui dit à l'oreille : c Monsieur le maréchal, songez que, si vous êtes tué, c'est M. de Routhe qui commandera. » C'était le plus sot des lieutenants généraux. M. de Broglie, frappé du danger que courait l'armée, se retira.

»% Le prince de Conti pensait et parlait mal de M. de Silhouette. Louis XV lui dit un jour : « On songe pourtant à le faire contrôleur général. — Je le sais, dit le prince ; et, s'il arrive à cette place, je supplie Votre Majesté de me garder le secret. > Le roi, quand M. de Silhouette fut nommé, en apprit la nouvelle au prince, et ajouta*: < Je n'oublie point la promesse que je vous ai faite, d'autant plus que vous avez une affaire qui doit se rapporter au conseil. » {Anecdote contée par madame de Boufflers,)

»*♦ Le jour de la mort de madame de Châteauroux, Louis XV paraissait accablé de chagrin ; mais, ce qui est extraordinaire, c'est le mot par lequel il le témoigna : < Être malheureux pendant quatre-vingt-dix

78 GHAMFORT.

ans ! car je suis sûr que Je vivrai jusque-là... » Je l'ai ouï raconter par madame de Luxembourg^, qui l'entendit elle-même, et qui ajoutait : c Je n'ai raconté ce trait que depuis la mort de Louis XV. » Ce trait méritait pourtant d'être su, pour le singulier mélange qu'il contient d'amour et d'égoïsme.

»** Un homme buvait à table d'excellent vin sans le louer. Le maître de la maison lui en fit servir de très médiocre, c Voilà de bon vin, dit le buveur silencieux. — C'est du vin à dix sous, dit le maître, et l'autre est du vin des dieux. — Je le sais, reprit le convive; aussi ne l'ai-je pas loué : c'est celui-ci qui a besoin de recommandation. »

/» Duclos disait, pour ne pas profaner le nom de Romain, en parlant des Romains modernes : Un Italien de Rome,

/* « Dans majeune.se même, me disait M. V..., j'aimais à intéresser, j'aimais assez peu à^séduire, et j'ai toujours détesté de corrompre. »

A M. S... me disait : « Toutes les fois que je vais chez quelqu'un, c'est une préférence que je lui donne sur moi ; je ne suis pas assez désœuvré pour y être conduit par un autre motif. »

/» « Malgré toutes les plaisanteries qu'on rebat sur le mariage, disait M. N..., je ne vois pas ce qu'on peut dire contre un homme de soixante ans qui épouse une femme de cinquante-cinq, »

/* M. de L... me disait de M. de R... : « C'est l'entrepôt du venin de toute la société. Il le rassemble comme les crapauds, et le darde comme les vipères. »

/» On disait de M. de Calonne, chassé après la déclaration du déficit : « On l'a laissé tranquille quand

il a mis le feu, et on l'a puni quand il a sonné le tocsin. »

»% a Je vous prie de croire, disait un pauvre à un riche, que je n'ai pas besoin de ce qui me manque. »

»\ Un homme d'esprit ayant lu les petits traités de M. d'Alembert sur Télocution oratoire, sur la poésie, sur l'ode, on lui demanda ce qu'il en pensait. Il répondit : « Tout le monde ne peut pas être sec. »

A M. V..., qui avait une collection des discours de réception à l'Académie française, me disait : « Lorsque j'y jette les yeux, il me semble voir des carcasses de feu d'artifice, après la Saint-Jean. »

/» « Je repousse, disait M. E..., les bienfaits de la protection, je pourrais peut-être recevoir et honorer ceux de l'estime, mais je ne chéris que ceux de l'amitié. »

/» On demandait à M. D.... : < Qu'est-ce qui rend plus aimable dans la société ? » Il répondit : < C'est de plaire. »

A On disait à un homme que M. H..., autrefois son bienfaiteur, le haïssait. « Je demande, réponditil, la permission d'avoir un peu d'incrédulité à cet égard. J'espère qu'il ne me forcera pas à changer en respect pour moi le seul sentiment que j'aie besoin de lui conserver. »

»% M. Z... tient à ses idées. Il aurait de la suite dans l'esprit, s'il avait de l'esprit. On en ferait quelque chose si l'on pouvait changer ses préjugés en principes.

/♦ Une jeune personne dont la mère était jalouse, et à qui les treize ans de sa fille déplaisaient infiniment, me disait un jour : « J'ai toujours envie de lui demander pardon d'être née. »

/^ Un homme de lettres connu n'avait fait aucune démarche pour voir tous ces princes voyageurs qui, dans l'espace de trois ans, sont venus en France l'un après l'autre. Je lui demandai la raison de ce peu d'empressement. Il me répondit : « Je n'aime, dans les scènes de la vie, que ce qui met les hommes dans un rapport simple et vrai les uns avec les autres. Je sais, par exemple, ce que c'est qu'un père et un fils, un amant et une maîtresse, un ami et une amie, un protecteur et un protégé, et même un acheteur et un vendeur, etc. ; mais ces visites produisant des scènes sans objet, où tout est réglé comme par l'étiquette, dont le dialogue est comme écrit d'avance, je n'en fais aucun cas. J'aime mieux un canevas italien, qui a du moins le mérite d'être joué à l'impromptu. »

V /^ M. D..., voyant dans ces derniers temps jusqu'à quel point l'opinion publique influait sur les grandes affaires, sur les places, sur le choix des ministres, disait à M. de L..., en faveur d'un homme qu'il voulait voir arriver : « Faites-nous, en sa faveur, un peu d'opinion publique. »

»*» Je demandais à M. Necker pourquoi il n'allait plus dans le monde. Il me répondit : c C'est que je n'aime plus les femmes et que je connais les hommes. »

*^ La Harpe avait montré beaucoup d'insolence et de vanité, après une espèce de succès au théâtre (c'était son premier ouvrage). Un de ses amis lui dit ; « Mon ami, tu sèmes les ronces devant toi ; tu les trouveras en repassant. »

»% « La manière dont je vois distribuer l'éloge et le blâme, disait M. de B..., donnerait au plus honnête homme du monde Tenvie d'être diffamé. »

. ■ ■ . •» Il ■

/* Une mère, après un trait d'entêtement de son fils, disait que les enfants étaient très égoïstes. « Oui, dit M. S..., en attendant qu'ils soient polis. »

/» On disait à M. V... : « Vous aimez beaucoup la considération. » Il répondit ce mot qui me frappa : € Non, j'en ai pour moi, ce qui m'attire quelquefois celle des autres. »

A On compte cinquante-six violations de la foi publique, depuis Henri IV jusqu'au ministère du cardinal de Loménie inclusivement. M. D... appliqpiait aux fréquentes banqueroutes de nos rois ces deux vers de Racine :

Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée Qui sur la foi promise^ et rarement gardée.

»** On disait à M. N..., académicien : « Vous vous marierez quelque jour. » Il répondit : t J'ai tant plaisanté l'Académie, et j'en suis; j'ai toujours peur qu'il ne m'arrive la même chose pour le mariage. »

A M. D... disait de mademoiselle E..., qui n'était point vénale, n'écoutait que son cœur, ^ restait fidèle â l'objet de son choix : « C'est une personne charmante, et qui vit le plus honnêtement qu'il est possible hors du mariage et du célibat. »

/^ Un mari disait à sa femme : « Madame, cet homme a des droits sur vous, il vous a manqué devant moi ; je ne le souffrirai pas. Qu'il vous maltraite quand vous êtes seule : mais, en ma présence, c'est me manquer à moi-même. »

»% J'étais à table à côté d'un homme qui me demanda si la femme qui était devant lui n'était pas la femme de celui qui était à côté d'elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas dit un mot ;

c'est ce qui me fit répondre à mon voisin : « Monsieur, ou il ne la connaît pas, ou c'est sa femme. »

/» Je demandais à M. de V... s'il se marierait. « Je ne le crois pas, » me disait-il; et il ajouta en riant : « La femme qu'il me faudrait, je ne la cherche point, je ne l'évite même pas. »

/♦ Je demandais à M. de T... pourquoi il négligeait son talent, et paraissait si complètement insensible à la gloire ; il me répondit ces propres paroles : « Mon amour-propre a péri dans le naufrage de l'intérêt que je prenais aux hommes. »

/* On disait à un homme modeste : « Il y a quelquefois des fentes au boisseau sous lequel se cachent les vertus. »

»\ M. Q..., qu'on voulait faire parler sur différents abus publics ou particuliers, répondit froidement : « Tous les jours j'accrois la liste des choses dont je ne parle plus. Le plus philosophe est celui dont la liste est la plus longue. »

»% « Je proposerais volontiers, disait M. D..., je proposerais aux calomniateurs et aux méchants le traité que voici. Je dirais aux premiers : Je veux bien que l'on me calomnie, pourvu que, par une action ou indifférente ou louable, j'aie fourni le fond'de la calomnie ; pourvu que son travail ne soit que la broderie du canevas; pourvu qu'on n'invente pas les faits en même temps que les circonstances ; en un mot, pourvu que la calomnie ne fasse pas les frais à la fois et du fonds et de la forme. Je dirais aux méchants : Je trouve simple qu'on me nuise, pourvu que celui qui me nuit y ait quelque intérêt personnel ; en un mot, qu'on ne me fasse pas de mal gratuitement comme il arrive. »

A On disait d'un escrimeur adroit, mais poltron, spirituel et galant auprès des femmes, mais impuissant : « Il manie très bien le fleuret et la fleurette, mais le duel et la jouissance lui font peur. »

»% « C'est bien mal fait, disait M. E..., d'avoir laissé tomber le cocuage, c'est-à-dire de s'être arrangé pour que ce ne soit plus rien. Autrefois, c'était un état dans le monde, comme de nos jours celui de joueur. A présent, ce n'est plus rien du tout. »

/♦ M. de L..., connu pour misanthrope, me disait un jour, à propos de son goût pour la solitude : « Il faut diablement aimer quelqu'un pour lé voir. »

»% M. X... aime qu'on dise qu'il est méchant, à peu près,' comme les jésuites n'étaient pas fâchés qu'on dît qu'ils assassinaient les rois. C'est l'orgueil qui veut régner par la crainte sur la faiblesse.

»** Un célibataire qu'on pressait de se marier répondit plaisamment : c Je prie Dieu de me préserver des femmes aussi bien que je me préserverai du mariage. »

»% Un homme parlait du respect que mérite le public. « Oui, dit M. V..., le respect qu'il obtient de la prudence ; tout le monde méprise les harengères ; cependant, qui oserait risquer de les offenser en traversant la halle ? »

»% Je demandais à M. R..., homme plein d'esprit et de talents, pourquoi il ne s'était nullement montré dans la révolution de 1789; il me répondit : « C'est que, depuis trente ans, j'ai trouvé les hommes si méchants en particulier et pris un à un, que je n'ai osé espérer rien de bon d'eux, en public et pris collectivement. »

/» « Il faut que ce qu'on appelle la police soit une

84 GHAMFORT.

chose bien terrible, disait plaisamment madame de S..., puisque les Anglais aiment mieux les voleurs et les assassins, et que les Turcs aiment mieux la peste. »

/» « Ce qui rend le monde désagréable, me disait M. de L..., ce sont les fripons, et puis les honnêtes gens, de sorte que, pour que tout fût passable, il faudrait anéantir les uns et corriger les autres ; il faudrait détruire l'enfer et récompenser le paradis. »

/, M. D... s'étonnait de voir M. L..., homme très accrédité, échouer dans tout ce qu'il essayait défaire pour un de ses amis. C'est que la faiblesse de son caractère anéantit la puissance de sa position. Celui qui ne sait pas ajouter sa volonté à sa force, n'a point de force.

/^ Quand madame de F.... a dit joliment une chose bien pensée, elle croit avoir tout fait; de sorte que, si une de ses amies faisait à sa place ce qu'elle a dit qu'il fallait faire, cela ferait à elles deux une philosophie. M. de T... disait d'elle que, quand elle a dit une jolie chose sur l'émétique, elle est toute surprise de n'être point purgée.

*^ Un homme d'esprit définissait Versailles un pays où, en descendant, il faut toujours paraître monter, c'est-à-dire, s'honorer de fréquenter ce qu'on méprise.

*^ M. J... me disait qu'il s'était toujours bien trouvé des maximes suivantes sur les femmes : c Parler toujours bien du sexe en général, louer celles qui sont aimables, se taire sur les autres, les voir peu, ne s'y fier jamais, et ne jamais laisser dépendre son bonheur d'une femme, quelle qu'elle soit. »

,*, Un philosophe me disait qu'après avoir examiné

l'ordi^e civil et politique des sociétés, il n'étudiait plus que les sauvages dans les livres des voyageurs, et les enfants dans la vie ordinaire.

/^ Madame de R... disait de M. P.... : « Il est honnête, mais médiocre et d'un caractère épineux : c'est comme la perche, blanche, saine, mais insipide et pleine d'arêtes. }o

/^ M. D... étouffe plutôt ses passions qu'il ne sait les conduire. Il me disait là-dessus : « Je ressemble à un homme qui, étant à cheval, et ne sachant pas gouverner sa bête qui l'emporte, la tue d'un coup de pistolet et se précipite avec elle. »

/, « Ne voyez-s-vous pas, disait M. T..., que je ne suis rien que par l'opinion qu'on a de moi ; que lorsque je m'abaisse je perds de ma force, et que je tombe lorsque je descends ? »

^*^ C'est une chose bien extraordinaire que deux auteurs pénétrés et panégyristes, l'un en vers, l'autre en prose,de l'amour immoral et libertin, Grébillon et Bernard, soient morts épris passionnément de deux filles. Si quelque chose est plus étonnant, c'est de voir l'amour sentimental posséder madame de Voyer jusqu'au dernier moment, et la passionner pour le vicomte de Noailles ; tandis que, de son côté, M. de Voyer a laissé deux cassettes pleines de lettres cela* doniques copiées deux fois de sa main. Cela rappelle les poltrons, qui chantent pour déguiser leur peur.

^*, « Qu'un homme d'esprit, disait en riant M. de T..., ait des doutes sur sa maîtresse, cela se conçoit ; mais sur sa femme ! il faut être bien bête. »

J"^ C'est un caractère curieux que celui de M. L... ; son esprit est plaisant et profond ; son cœur est fier

1 est douce,

t même

et calme; son imaginatioi passionnée.

.*. Je demandais à M. D... pourquoi il avaitrefusé plusieurs places; il répondit : • Je ne veuï rien de ce qui met un rûle à la place d'un homme. »

/, Dans le monde, vous avez trois sortes d'amis : vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent.

,', t Je ne sais pas pourquoi madame de L... désire lant que j'aille chez elle; car quand j'ai été quelque temps sans y aller, je la méprise moins. » On pourrait dire cela du monde en général.

,*. D..., misanlhrope plaisant, me disait, à propos de la méchanceté des hommes : « II n'y a que l'inutililé du premier déluge qui empêche Dieu d'en envoyer un second. »

.*, On attribuait à ta philosophie moderne le tort d'avoir multiplié le nombre des célibataires; sur quoi M. R... dit : « Tant qu'on ne ma prouvera pas que ce sont les philosophes qui se sont cotisés pour faire les fonds de mademoiselle Bertin, et pour élever sa boutique, je croirai que le célibat pourrait bien avoir une autre cause, v

,', M. de P... disait qu'il ne fallait rien lire dans les séances publiques de l'Académie française, par delà ce qui est imposé par les statuts; et il motivait son avis en disant : t En fait d'inutilités^ il ne faut que le nécessaire, s

,*, N... disait qu'il fallait toujours examiner si la liaison d'une femme et d'un homme est d'âme à âme, on de corps à corps; si celle d'un particulier et d'un homme en place ou d'un homme de la cour est de sentiment à sentiment, ou de position à position, etc. a

.*, On proposait un mariage à M. B... ; il répondit : ff II y a deux choses que j'ai toujours aimées à la folie: ce sont les femmes et le célibat. J'ai perdu ma première passion, il faut que je conserve la seconde. »

*^ «La rareté d'un sentiment vrai fait que je m'arrête quelquefois dans les rues à regarder un chien ronger un os : c'est au retour de Versailles, Marly, Fontainebleau, disait M. de R..., que je suis plus, curieux de ce spectacle. »

*^ M. Thomas me disait un jour : « Je n'ai pas besoin de mes contemporains ; mais j'ai besoin de la postérité. » Il aimait beaucoup la gloire, a Beau résultat de philosophie, lui dis-je, de pouvoir se passer des vivants, pour avoir besoin de ceux qui ne sont pas nés! j>

^*, N... disait à M. Barthe : « Depuis dix ans que je vous connais, j'ai toujours cru qu'il était impossible d'être votre ami ; mais je me suis trompé ; il y aurait un moyen. — Et lequel? — Celui de faire une parfaite abnégation de soi, et d'adorer sans cesse votre égoïsme. »

^*^ « Ce jour-là je fus très aimable, point brutal; » me disait M. S..., qui était en effet l'un et l'autre.

J"^ M. de R... était autrefois moins dur et moins dénigrant qu'aujourd'hui ; il à usé toute son indulgence; et le peu qui lui en reste, il le garde pour lui.

/^ M. Q... disait que le désavantage d'être au-dessous des princes est richement compensé par l'avantage d'en être loin.

/^ On proposait à un célibataire de se marier.

Il répondit par de la plaisanlehe ; e\, comme il y aratt mis beaucoap d'espril, on lui dit : « Votre femme ne s'ennuierait pas. > Sur quoi il répondit ; « Si elle était jolie, sûrement elle s'amuser^t tout

.'. On accusait H. P... d'être misanthrope. « Moi, dit-il, je ne le snia pas; mais j'ai bien pensé l'être, et j'ai vraiment bien fait d'y mettre ordre. — Qu'avezvous, fait pour l'empêcher? — Je me suis fait soli-

,', t II est temps, disait M. U..., que la philosophie ait aussi son index, comme l'inquisition de Rome et de Madrid. Il faut qu'elle fasse une liste des livres qu'elle proscrit, et cette proscription sera plas C(H)aidérable que celle de sa rivale. Dans les livres mêmes qu'elle approuve en général, combien d'idées particulières ne condamnerai t-elie pas comme contraires à la morale, et même au bon sens ? >

/. M. D.,., qui venait de publier un ouvrage qui nvait beaucoup réussi, était sollicité d'en publier un second, dont ses amis faisaient grand cas. ■ Non, ditil, il faut laisser à t'envie le temps d'essuyer son

.-. M. H... raedit un jour plaisamment, à propos des femmes et de leurs défauts : « 11 faut choisir d'aimer les femmes ou de les connaître ; il n'y a pas de milieu. »

.', M. D..., jeune homme, me demandait pourquoi madame de B... avait refusé son hommage qu'il lui offrait, pour courir après celui de M. L..., qui semblait se refuser à ses avances. Je lui dis : i Mon cher ami. Gènes, riche et puissante, a offert sa souveraineté à plusieurs rois qui l'ont refusée; et on a fait la guerre pour la Corsp, qui ne produit

que des châtaignes, mais qui est fîère et indépendante. »

,/^ Un des parents de M. de Vergennes lui deman-

« 1^ it pourquoi il avait laissé arriver au ministère de

>^%^Vfâ le baron Je Breteuil, qui était dans le cas de

■^ y^^ ' niccéder. « C'est que, dit-il, c'est un homme qui,

Cô ^ ^^ toujours vécu dans le pays étranger, n'est pas

^ *^ ? Amu ici ; c'est qu'il a une réputation usurpée ; quan-

^^ Aé de gens le croient digne du ministère : il faut

, o jiès détromper, le mettre en évidence, et faire voir ce

"* que c'est que le baron de Breteuil. »

/^ On reprochait à M. L.... homme de lettres, de ne plus rien donner aa public. « Que voulez-vous qu'on imprime, dit-il, dans un pays où Falmanach de Liège est défendu de temps en temps. »

^*^ M. R... disait de M. de la Reynière, chez qui tout le monde va pour sa table, et qu'on trouve très ennuyeux : ce On le mange, mais on ne le digère pas. >

^*^ M. de F..., qui avait vu à sa femme plusieurs amants, et qui avait toujours joui de temps en temps de ses droits d'époux, s'avisa un soir de vouloir en profiler. Sa femme s'y refuse. « Eh quoi ! dit-elle, ne savez-vous pas que je suis en affaire avec M. Q... ? — Belle raison, dit-il ! ne m'avez- vous pas laissé mes droits quand vous aviez L... y S..., N..., B..., T...? — Oh! quelle différence! Etait-ce de l'amour que j'avais pour eux? Rien; pures fantaisies; mais avec M. Q..., c'est un sentiment : c'est à la vie à la mort. — Ah ! je ne savais pas cela; n'en parlons plus. » Et en effet tout fut dit. M. de R..., qui entendait conter cette histoire, s'écria : « Mon Dieu ! que je vous remercie d'avoir amené le mariage à produire de pareilles gentillesses. »

.', « Mes ennemis ne peuvent rien contre moi, disait M. D...; car ils ne peuvent m'ùler la faculté de bien penser, ni catle de bien faire- a

,*, Je demandais à M. i... s'il se marierait. 11 me répondit : a Pourquoi faire? pour payer au roi de France la capitation et les trois vingtièmes après ma

,', M. de P... dcifiandait à l'évêque de... une maison de campagne où il n'allait jamais. Gelui-ei lui répondit : 1 Ne savez-vous pas qu'il faut toujours un endroit où l'on u'aiUe point, et où l'on croit qu'on serait heureux si on y allait? » M. de P..., après un instant de silence, répondit : « Cela est vrai, et c'est ce qui a fait la fortune du paradis. »

,", Je pressais M. de L... d'oublier les torts de M. de B... qui l'avait autrefois obligé; il me répondit : « Dieu a recommandé le pardon des injures; il n'a point recommandé câlui des bienfaits. »

,', Je demandais à M. D... pourquoi, en se condamnant à l'obscurité, il se dérobait au bien qu'on pouvait lui faire. « Les hommes, me dit-il, ne peuvent rien faire pour moi, qui vaille leur oubli. »

,'. M. D... me disait : « Je ne regarde le roi de France que comme le roi d'environ cent mille hommes auxquels il partage et sacrifie la sueur, le sang et les dépouilles de vingt-quatre millions neuf cent mille hommes, dans des proportions déterminées par les idées féodales, militaires, antimorales et antipolitiques qui avilissent l'Europe depuis vingt siècles, b

,*, M. de Galonné, voulant introduire des femmes dans son cabinet, trouva que la clef n'entrait point dans la serrui'e. Il lâcha un f... d'impatience; et, sentant sa faute : u Pardon, mesdames, dit-il; J'ai

fait bien des affaires dans ma vie, et j'ai vu qu'il n'y a qu'un mot qui serve. » En efifet, la clef entra tout de suite.

/^ Milton, après le rétablissement de Charles II, était dans le cas de reprendre une place très lucrative qu'il avait perdue; sa femme l'y exhortait; il lui répondit : « Vous êtes femme, et vous voulez avoir un carrosse; moi, je veux vivre et mourir en honnête homme. »

/, M. de P... promettait je ne sais quoi à M. L..., et jurait foi de gentilhomme. Celui-ci lui dit : « Si cela vous est égal, ne pourriez-vous pas dire foi d'honnête homme? »

Le fameux Bed-Johnson disait que tous ceux qui avaient pris les Muses pour femmes étaient morts de faim, et que ceux qui les avaient prises pour maîtresses s'en étaient fort bien trouvés. Gela revient assez à ce que j'ai ouï dire à Diderot, qu'un homme de lettres sensé pouvait être l'amant d'une femme qui fait un livre, mais ne devrait être le mari que de celle qui sait faire une chemise. Il y a mieux que tout cela : c'est de n'être ni l'amant de celle qui fait un livre, ni le mari d'au€tone.

« J'espère qu'un jour, disait M. Q..., au sortir de l'Assemblée nationale, présidée par un juif, j'assisterai au mariage d'un catholique séparé par divorce de sa première femme luthérienne, et épousant une jeune anabaptiste; qu'ensuite nous irons dîner chez le curé, qui nous présentera sa femme, jeune personne de la rehgion anglicane, qu'il aura lui-même épousée en secondes noces, étant ^fiUe d'une calviniste. »

(( Ce doit être, me disait M. de M..., un homme

92 CHASIFORT.

1res vulgaire, que celui qui dit à la fortune : « Je ne veux de loi qu'îi telle condilion ; lu subiras le joug a quejeïeuïf'imposero; et qui dit à la gloire : «Tu u n'es qu'une fille à qui je teux bien feire quoique» « caresses, mais que je repousserai ai lu en risques u avec moi de trop familières et qui ne conviennent H pas. ■ C'était lui-même qu'il peignait; et tel est en eflet son caractère.

.'. On disait d'un courtisan léger, mais non cor. rompu: n II a pris de lapoussièredansletoarbilton; mais il n'a pas pris de tache dans la boue, s

.". M. D... disait qu'il fallait qu'an philosophe commengât par afoir le bonheur des morts, celui de ne pas souffrir et d'être tranquille ; puis celui des vivants, de penser, sentir et s'amuser.

.", M. de Vergennes n'aimait pas les gens de lettres el on remarqua qu'aucun écrivain distingué n'avait fait des vers sur la paix de 1783; sur quoi quelqu'un disait : «: Il 7 en a deux raisons : il ne lionne rien aux poètes el ne prèle paa à la poésie. »

,1, Se demandais à M. R... quelle était sa raison de refuser un mariage avantageux. « Je ne veux point me marier, dil-il, dans la crainte d'avoir un fils qui me ressemble, ii Comme j'étais surpris, vu que c'est un très honnâte homme : « Oui, dit-il, oui, dans la crainte d'avoir un fils qui, étant pauvre comme moi, ne sache ni mentir, ni flatter, ni ramper, et ait à subir les mêmes épreuves que moi. v

,', Une femme parlait emphatiquement de sa vertu, Ot ne voulait plus, disait-elle, entendre parler d'amour. Un homme d'esprit dit là-dessus : « A quoi hou toute cullu forfanlerie; ne peut-on pas trouver un

/, Dans le temps de l'assemblée des notables, un homme voulait faire parler le perroquet de madame de S... « Ne vous fatiguez pas, lui dit-elle, il n'ouvre jamais le bec. — Comment avez- vous un perroquet qui ne dit mot? Ayez-en un qui dise au moins : « Vive le roi ! — Dieu m'en préserve, dit-elle : un perroquet disant vive le roi ! je ne l'aurais plus; on en aurait fait un notable, i^

Un malheureux portier, à qui les enfants de son maître refusèrent de payer un legs de mille livres qu'il pouvait réclamer par justice, me dit : « Voulezvous, monsieur, que j'aille plaider contre les enfants d'un homme que j'ai servi vingt-cinq ans, et que je sers eux-mêmes depuis quinze? » Il se faisait, de leur injustice même, une raison d'être généreux à leur égard.

/^ On demandait à M. S... pourquoi la nature avait rendu l'amour indépendant de notre raison. « C'est, dit-il, parœ que la nature ne songe qu'au maintien de l'espèce ; et, pour la perpétuer, elle n'a que faire de notre sottise. Qu'étant ivre, je m'adresse à une servante de cabaret ou à une fille, le but de la nature peut être aussi bien rempli que si j'eusse obtenu Clarisse après deux ans de soins ; au lieu que ma raison me sauverait de la servante, de la fille, et de Clarisse même peut-être. A ne consulter que la raison, quel est l'homme qui voudrait être père et se préparer tant de soucis pour un long avenir? Quelle femme, pour une épilepsie de quelques minutes, se donnerait une maladie entière? La nature, en nous dérobant à notre raison, assure mieux son empire ; et voilà pourquoi elle a mis de niveau sur ce point Zénobie et sa fille de basse-cour, Marc-Aurèle et son palefrenier. »

94 CIIAMFOKT.

,'. M. C... prétend que le monde le [ilua choisi est entiérciiient conforme à la description qui lui est faite d"un mauvais lieu, par une jeune personne qui y logeail. Il la rencontre au Vauxhal!; il s'approche d'elle, et lui demande en quel endroit on pourrait la voir seule pour lui confier quelques petits secrets. » Monsieur, dit-elle, je demeure chez madame K... C'est un lieu li'ès honnête, où il ne va que des gens comme il faut, la plupart en cari'osse; une porte cochère ; un joli salon où il y a des glaces et un heau lustre. On y soupe quelquefois et on est servi en vaisselle plate. — Comment donc, mademoiselle, j'ai Técn eu bonne compagnie, et je n'ai rien vu de mieux que cela! — Ni moi non plus, qui ai poui-tant habité presque toutes ces sortes de maisons. » M. C... repcenait toutes ces circonstances, et faisait voir qu'il n'y en avait pas une seule qui ne s'appliquât au monde tel qu'il est.

.", M. E... jouit excessivement des ridicules qu'il peut saisir et apercevoir dans le monde. Il paraît même charmé lorsqu'il voit quelque injustice absurde, des places données à contre-sens, des contradictions ridicules dans la conduite de ceui qui gouvernent, des scandales de toute espèce que la société offre trop souvent. D'abord j'ai cru qu'il était méchant; mais, en le fréquentant davantage, j'ai démêlé à quel principe appartient cette étrange manière de voir ; c'est un sentiment honnête, nne indignation vertueuse qui l'a longtemps rendu malheureux, et à laquelle il a substitué une habitude de plaisanterie, qui voudrait n'être que gaie, mais qui, devenant quelquefois amère et sarcasmatique, dénonce la source dont elle part.

,', Les amitiés de N... ne sont autre chose que le

rapport de ses intérêts avec ceux de ses prétendus amis. Ses amours ne sont que le produit de quelques digestions. Tout ce qui est au-dessus ou au-delà n'existe point pour lui. Un mouvement noble et désintéressé en amitié, un sentiment délicat, lui paraissent une folie non moins absurde que celle qui fait mettre un homme aux Petites-Maisons.

/^ M. de Ségur ayant publié une ordonnance qui obligeait à ne recevoir dans le corps de Tartillerie que des gentilshommes, et, d'autre part, ces fonctions n'admettant que des gens instruits, il arriva une chose plaisante : c'est que l'abbé Bossut, examinateur des élèves, ne donna d'attention qu'à des roturiers, et Cherin qu'à des gentilshommes. Sur une centaine d'élèves, il n'y en eut que quatre ou cinq qui remplirent les deux conditions.

^*^ M. de L... me disait, relativement au plaisir des femmes, que, lorsqu'on cesse de pouvoir être prodigue, il faut devenir avare, et qu'en ce genre celui qui cesse d'être riche commence à être pauvre. € Pour moi, dit-il, quand j'ai é\^ obligé de distinguer entre la lettre de change payable à vue et la lettre payable à échéance, j'ai quitté la banque. »

/, Un homme de lettres à qui un grand seigneur faisait sentir la supériorité de son rang, lui dit : € Monsieur le duc, je n'ignore pas ce que je dois savoir; mais je sais aussi qu'il est plus aisé d'être audessus de moi qu'à côté. »

/, Madame de L... est coquette avec illusion, en se trompant elle-même. Madame de B... l'est sans illusion ; et il ne faut pas la chercher parmi les dupes qu'elle fait.

,\ Le maréchal de Noailles avait un procès au

ji^ilcmenf avec un de ses fermiers. Huit à neuf conseillers se récusèrent, disant tous : < En qualité de parent de M. de Noailles. i Et ils l'étaient, en ellet, au huitantiéme degré. Un conseiller, nommé M. Ilur- Eon, (rauvant cette vanité ridicule, se leva, disant ; • Je me récuse aussi. » Le premier président lui demanda en quelle qualité. Il répondit ; * Comme parent du fermier. >

.*. Madame de L..., âgée de soixante-cinq ans, ayant épousé M. K..,, âgé de vingl-deuï, quelqu'un dit que c'était le mariage de Pvrame et de Baucis.

,■. M. U,.., â qni on reprochait son Indifférence pour les femmes, disait : a Je puis dire sur elles ce que madame de 1... dieait sur les en&nts : j'ai dans la tête un fils dont je n'ai jamais pu accoucher; j'ai dans l'esprit une femme comine U y ^t a peu, qui me pi'éscrve des femmes comme il y en a beaucoup; j'ai bien dos obligations à cette femme-là. â

,*, < Ce qui me paraît le plus comique dans le monde civil, disaîtM.U..., c'est le mariage, c'est l'état de mari ; ce qui me paraît le plus triste dans le monde politique, c'est la royauté, c'est ie métier de roi. Voilà les deux choses qui m'égayent le plus : ce sont les deux sources intarissables de mes [daisanteries. Ainsi, qui me marierait et me ferait roi, m'fiterait à la fois une partie de mon esprit et de ma gaieté. >

,', On avisait, dans une société, au moyen de déplacer un mauvais minisire, déshonoré par vingt turpitudes. Un de ses ennemis connus dit tout à coup : < Ne pourrait-«n pas lui faii'e fait'c quelque opéralion raisonnable, quelque chose d'houuète, pour lo faire chasser? »

.'. • Que peuvent pour moi, disait M. S..., les

grands et les princes? Peuvent-ils me rendre ma jeunesse et m'ôter ma pensée, dont l'usage me console de tout? »

/♦ Madame de R... disait un jour à M. G... : i Je ne saurais être à ma place dans votre esprit, parce que j'ai beaucoup vu pendant quelque temps M. dTr... Je vais vous en dire la raison, qui est en même temps ma meilleure excuse. Je couchais avec lui ; et je hais si fort la mauvaise compagnie, qu'il n'y avait qu'une seule raison qui pût me justifier à mes yeux, et, je m'imagine, aux vôtres. »

*\ M. de R... voyait madame de 0... tous les jours; le bruit courut qu'il allait l'épouser. Sur quoi il dit à l'un de ses amis : c II y a peu d'hommes qu'elle n'épousât pas plus volontiers que moi, et réciproquement. Il serait bien étrange que, dans quinze ans d'amitié^ nous n'eussions pas vu combien nous sommes antipathiques l'un à l'autre, i

*% c L'illusion, disait M. G..., ne fait d'effet sur moi, relativement aux personnes que j'aime, que celui d'un verre sur un pastel. Il adoucit les traits sans changer les rapports ni les proportions. »

»\ On agitait, dans une société, la question : Lequel était plus agréable de donner ou de recevoir. Les uns prétendaient que c'était de donner; d'autres, qUe, quand l'amitié était parfaite, le plaisir de recevoir était peut-être aussi délicat et plus vif. Un homme d'esprit à qui on demanda son avis dit : c Je ne demanderais pas lequel des deux plaisirs est le plus vif; mais je préférerais celui de donner; il m'a semblé qu'au moins il était plus durable; et j'ai toujours vu que c'était celui des deux dont on se souvenait plus longtemps. »

/* Les amis de M. C... "roulaient plier son caractère à leurs fantaisies, et, le trouvant toujours le môme, disaient qu'il était incorrigible. Il leur répondit : t Si je n'étais pas incorrigible, il y a bien longtemps que je serais corrompu. »

A € Je me refuse, disait M. G..., aux avances de M. B..., parce que j'estime assez peu les qualités pour lesquelles il me recherche, et que, s'il savait quelles sont les qualités pour lesquelles je m'estime, il me fermerait sa porte. »

/» On reprochait à M. de G... d'être médecin Tant pis. € Gela vient, répondit-il, de ce que j'ai vu enterrer tous les malades du médecin Tant-mieux. Au moins, si les miens meurent, on n'a point à me reprocher d'être un sot. >

/* Un homme qui avait refusé d'avoir madame de Staël, disait : c A quoi sert l'esprit, s'il ne sert à n'avoir point madame de S... >

»\ M. Joly de Fleuri, contrôleur général en 1781, a dit à- mon ami M. B... : c Vous parlez toujours de nation; il n'y a point de nation. Il faut dire le peuple; le peuple que nos plus anciens publicistes définissent : € Peuple serf, corvéable et taillable à merci et miséricorde. »

%\ On offrait à M. R... une place lucrative qui ne lui convenait pas; il répondit: « Je sais qu'on vit avec de l'argent; mais je sais aussi qu'il ne faut pas vivre pour de l'argent. »

/» Quelqu'un disait d'un homme très personnel : « Il brûlerait votre maison pour se faire cuire deux œufs. »

/» Le duc de G..,, qui avait autrefois de l'esprit, qui recherchait la conversation des honnêtes gens.

s'est mis, à cinquante ans, à mener la vie d'un courtisan ordinaire. Ce métier et la vie de Versailles lui conviennent dans la décadence de son esprit, comme le jeu convient aux vieilles femmes.

A Un honmie, dont la santé s'était rétablie en assez peu de temps, et à qui on en demandait la raison, répondit : c C'est que je compte avec moi, au lieu qu'auparavant je comptais sur moi. »

»% « Je crois, disait M. C...,sur le duc de R..., que son nom est son plus grand mérite, et qu'il a toutes les vertus qui se font dans une parcheminerie. »

»*» On accusait un jeune homme de la cour d'aimer les filles avec fureur. Il y avait là plusieurs femmes honnêtes et considérables avec qui cela pouvait le brouiller. Un de ses amis, qui était présent, répondit : c Exagération ! méchanceté ! il a aussi des femmes. »

»% M. K..., qui aimait beaucoup les femmes, me disait que leur commerce lui était nécessaire pour tempérer la sévérité de Ses pensées, et occuper la sensibilité de son âme. < J'ai, disait-il, du Tacite dans la tête, et du TibuUe dans le cœur. »

»*» M. deL... disait qu'on aurait dû appliquer au mariage la police relative aux maisons, qu'on loue par un bail pour trois, six ou neuf ans, avec pouvoir d'acheter la maison si elle vous convient.

»*» c La différence qu'il y a de vous à moi, me disait M. S..., c'est que vous avez dit à tous les masques : < Je vous connais; » et moi je leur ai laissé l'espérance de me tromper. Voilà pourquoi le monde m'est plus favorable qu'à vous. C'est un bal dont vous avez détruit l'intérêt pour les autres, et l'amusement pour vous-même. »

.'. Quand M. de R... a passé une journée sans écrire, il répète le mot de Titus : ■ J'ai perdu un jour. .

.*, • L'homme, disait M. S..., est un Botanimal, si j'cnjugeparmoi..

.", M. L... avait, pour exprimer le mépris, une formule favorite ; « C'est l' avant-dernier des hommes. — Pourquoi l'avant-dernier? lui demandait-on. — Pour ne décourager personne; car il y a presse. »

.", t Au physique, disait M. G..., homme d'une santé délicate et d'un caractère très fort, je suis le roseau qui plie et ne rompt pas; au moral, je suis, au contraire, le chêne qui rompt et qui ne plie point, Homo interior (oiws nervus, dit Van Helmont. >

.*. ( J'ai connu, me disait M. de L..., Ag^ de quatre-vingt-onze an^, de*, hommes qui avaient un caractère grand, mai^ sans pureté; d'autres qui avaient un caractète pur, mais sans grandeur. >

,*. M. de Condorcet aiait re^u un bienfait de M. d'AnviUe; celui-ci avait recommandé le ^ecret.II fut gardé. Plusieurs années après, ils se brouillèrent ; alors M. de Condorcet révéla le secret dn bienfait qu'il avait reçu. M. deTalleyrand, leur ami commun, instruit, demanda à M. de Condorcet la raison de cette apparente bizarrerie. Celui-ci répondit ; < J'ai tu son bienfait tant que je l'ai aimé. Je parle, parce que je ne l'aime plus. C'était alors son secret ; à présent, c'est le mien. >

.". M. D... disait du prince de Beiiuveau, grand puriste ; i Quand je le rencontre dans ses promenades du matin, et que je passe dans l'ombre de son cheval (il se promène souvent à cheval pour sa santé),

j'ai remarqué que je ne fais pas une faute de français de toute la journée. » ' ..

/» M. N... disait qu'il s'étonnait^ toujours de ces festins meurtriers qu'on se donne dans le monde, c Gela se concevrait entre parents^*qui héritent les uns des autres ; mais, entre amis qui ;a'n.éritent pas, quel peut en être l'objet? »

A On engageait M. de R... à quitter une place, dont le titre seul faisait sa sûreté contre des hommes puissants ; il répondit : c On peut couper à.*S5imson sa chevelure; mais il ne faut pas lui conseîftet* Me prendre perruque. » * , .

/* € J'ai vu, disait M. E..., peu de fierté dont j'aie été content. Ce que je connais de mieux en ce genre^' c'est celle de Satan dans le Paradis Perdu, »

c Le bonheur, disait M. S..., n'est pas chose aisée. Il est très difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs. •

/» On disait que M. V... était peu sociable, c Oui, dit un de ses amis, il est choqué de plusieurs choses qui, dans la société, choquent la nature. »

»** M. de G..., se prétendant ami de M. Golbert, alla faire compliment à M. de Maurepas d'être délivré de M. Turgot.

Ce même ami de M. Turgot fut un an sans le voir après sa disgrâce ; et M. Turgot ayant eu besoin de le voir, il lui donna un rendez-vous, non chez M. Turgot, non chez lui-môme, mais chez Duplessis, au moment où il se faisait peindre.

Il eut depuis la hardiesse de dire à M. Bert..., qui n'était parti de Paris que huit jours après la mort de M. Turgot : c Moi qui ai vu M. Turgot dans tous les

102 CHAMFOÇT.:

moments de sa vie^ moi, son ami intime, qui lui ai fermé les yeux. » - *'• '

Il n'a commencé-é /iVaver M. Necker que quand celui-ci fut très inaf avec M. de Maurepas; et à sa chute, il alla dipôr, cbez Sainte-Foix avec Bourboulon, ennemi de Nec^CF/qu'il méprisait tous les deux.

Il passa s£C vie, entière à médire de M. de Galonné, qu'il a f\ni par loger; de M. de Vergennes qu'il n'a cessé de capter, par le moyen d'Hénin, qu'il a ensuite nû^ ài^écart; il lui a substitué dans son amitié Rennéval,'dont il-s'est servi pour faire faire un traiteiïfeçt'très considérable à M. Dornano, nommé pour présider à la démarcation des limites de France et . d^fe'ifagne.

-. [-fncrédule, il fait maigre les vendredis et samedis à V \ tout hasard. Il s'est fait donner cent mille livres du Yoi pour payer les dettes de son frère, et a eu l'air de faire de son propre argent tout ce qu'il a fait pour lui. Nommé tuteur du petit Bart..., à qui sa mère avait donné cent mille écus par testament, au préjudice de sa sœur, madame de Verg..., il a fait une assemblée de famille, dans laquelle il a engagé le jeune homme à renoncer à son legs, à déchirer le testament; et, à la piemière faute de jeune homme qu'a faite son pupille, il s'est débarrassé de la tutelle.

»% On se souvient encore de la ridicule et excessive vanité de l'archevêque de Reims, Le Tellier- Louvois, sur son sang et sur sa naissance. On sait combien, de son temps, elle était célèbre dans toute la France. Voici une des occasions où elle se montra tout entière le plus plaisammant. Le duc d'A..., absent de la cour depuis plusieurs années, revenu dans son gouvernement du Berri, allait à Versailles. Sa voiture versa et se rompit. Il faisait un froid très

a\RACTÉRES ET PORTRAITS. i03

aigu. On lui dit qu'il fallait deux heures pour la remettre en état. Il vit un relais, et demanda pour qui c'était : on lui dit que c'était pour l'archevêque de Reims, qui allait à Versailles aussi. Il envoya ses gens devant lui, n'en réservant qu'un, auquel il recommanda de ne point paraître sans son ordre. L'archevêque arrive. Pendant qu'on attelait, le duc chaîne un des gens de l'archevêque de lui demander une place pour un honnête homme dont la voiture vient de se briser, et qui est condamné à attendre deux lieures qu'elle soit rétablie. Le domestique va et fait la commission, c Quel homme est-ce? dit l'archevêque; est-ce quelqu'un comme il faut? — Je le crois, monseigneur; il a un air bien honnête.

— Qu'appelles-tu bien honnête? Est-il bien mis ?

— Monseigneur, simplement, mais bien. — A-t-il des gens? — Monseigneur, je l'imagine. — Va-t'en le savoir. (Le domestique va et revient.) — Monseigneur, il les a envoyés devant à Versailles. — Ah ! c'est quelque chose. Mais ce n'est pas tout. Demande-lui s'il est gentilhomme. (Le laquais va et revient.) — Oui, monseigneur, il est gentilhomme.

— A la bonne heure. Qu'il vienne, nous verrons ce que c'est. > Le duc arrive, salue. L'archevêque fait un signe de tête, se range à peine pour faire une petite place dans sa voiture. Il voit une croix de Saint- Louis. € Monsieur, dit-il au duc, je suis fâché de vous avoir fait attendre; mais je ne pouvais donner une place dans ma voiture à un homme de rien, vous en conviendrez. Je sais que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce que je vois? — Oui, monseigneur. — Et vous allez à Versailles? — Oui, monseigneur. — Dans les bureaux, apparemment? — Non, je n'ai rien à faire dans les bureaux. Je vais remercier... — Qui? M. de Louvois? — Non, monseigneur.

104 uhamkout.

!e coi. — Le roîl (Ici l'archevêque se recule et fait un peu de place.) Le roi TÎeat donc de vous faire quelque grâce toute récente? — Non, monseigneur, c'est une longue histoire. — Contez toujours. — C'est qu'il y a deus ans j'ai marié ma ftlle à un homme peu riche (l'archevêque reprend un, peu de l'espace qu'il a cédé dans la voiture), mais d'un très grand nom. » (L'archevfique recède la place.) Le duc continue : < Sa Majesté avait bien voulu s'intéresser à ce mariage... (l'archevêque fait beaucoup de place) et avait même promis à mon gendre le premier gouvernement qui vaquerait. — Gomment donc! un petit gouvernemenl, sans doule! De quelle ville? — Ce n'est pas d'une ville, monse^neur, c'est d'une province. — D'une province! monsieur, crie l'archevêque en reculant dans l'angle de sa voiture; d'une province ! — Oui, et il va y en avoir un de vacant. — Lequel donc? — Le mien, celui de Berri, que je veux faire passer à mon gendre. — Quoi! monsieur... Vous i?tea gouverneur de...? Vous êtes donc le duc d'A...? (Et il veut descendre de sa voiture.) Mais, monsieur le duc, que ne parliez-vous? Mais cela est incroyable! Mais à quoi m'expose z-vo us? Pardon de vous avoir l'ait attendre... Ce maraud de laquais qui ne me dit pas... Je suis bien heureuK encore d'avoir cru, siu' votre parole, que vous étiez gentilhomme : tant de gens le disent sans l'être ! Et puis ce d'Hozier est un fripon! Ahl monsieur le duc, je suis confus. — Remettez-vous, monseigneur. Pardonnez à votre laquais, qui s'est contenté de vous dire que j'étais un honnête homme. Pardonnez à d'Hozier, qui vous exposait à recevoir dans votre voitureun vieux militaire non titré ; et pardonnez-moi aussi de n'avoir pas commencé par faire mes preuves, pour monter dans

A Au Pérou, il n'était permis qu'aux nobles d'étudier; les nôtres pensent différemment.

/» Louis XIV, voulant envoyer en Espagne un portrait du duc de Bourgogne, le fit faire par Coypel; et, voulant en retenir un pour lui-môme, chargea Coypel d'en faire faire une copie. Les deux tableaux furent exposés en même temps dans la galerie : il était impossible de les distinguer. Louis XIV, prévoyant qu'il allait être dans l'embarras, prit Coypel à part, et lui dit : c II n'est pas décent que je me trompe en cette occasion; dites-moi de quel côté est le tableau original. » Coypel le lui indiqua, et Louis XIV, repassant, dit : t La copie et l'original sont si semblables, qu'on pourrait s'y méprendre; cependant, on peut voir, avec un peu d'attention, que celui-ci est l'original. »

/» Un sot sur lequel il n'y a pas de prise, c'est une cruche sans anse.

/» € Henri IV fut un grand roi : Louis XIV fut le jt roi d'un grand règne. » Ce mot de Voisenon passe sa portée ordinaire.

/* Le feu prince de Conti, ayant été très maltraité de paroles par Louis XV, conta cette scène désagréable à son ami le lord Tirconnel, à qui il demandait conseil. Celui-ci, après avoir rêvé, lui dit naïvement : € Monseigneur, il ne serait pas impossible de vous venger, si vous aviez de l'argent et de la considération. »

»** Le roi de Prusse, qui ne laisse pas d'avoir employé son temps, dit qu'il n'y a pas d'homme qui ait fait la moitié de ce qu'il aurait pu faire.

/» MM. Montgolfier, après leur superbe découverte des aérostats, sollicitaient à Paris un bureau de tabac

CHAMKORT.

pour un de Icui-s parents; leur demande éprouvait mille difficultés de la pai-t de plusieurs personnes, et entre autres de H. de Colonia, de qui dépendait le succès de l'affaire. Le comte d'Entraigues, ami des Montgolller, dit à M. de Colonia : ■ Monsieur, s'ils n'obtiennent pas ce qu'ils demandent, j'imprimerai ce qui s'est passé à leur égalai en Angleterre, et ce qui, grâce à vous, leur arrive en France dans ce monienl-ci. — Et que s'est-il passé en Angleterre? — Le voici, écoutez : M. Etienne Hontgolfier est allé en Angleterre l'année dernière; il a été présenté au roi, qui lui a fait grand accueil, et l'a invité à lui demander quelijue grâce. M. Monlgolfler répondit au lord Sydney qu'étant étranger, il ne voyait pas ce qu'il pouvait demander. Le lord le pressa de faire une demande quelconque. Alors, M. Montgolfier se rappela qu'il avait à Québec un fi-ére prêtre et pauvre ; il dit qu'il souhaiterait bien qu'on lui fit avoir un petit bénéfice de cinquante guinées. Le lord répondit que celte demande n'était digne ni de MM. Montgolfier, ni du roi, ni du ministre. Quelque temps après, l'évéché de Québec vint & vaquer; le lord Sydney le demanda au roi, qui l'accorda, en ordonnant au duc de Glocester de cesser la sollicitation qu'il faisait pour un auti'e. Ce ne fut point sans peine que MM. Montgolfier obtinrent que cette bonté du l'oi n'eût de moins grands effets. > Il y a loin de là au bureau de tnbac refusé en France.

,*. t Le moment où j'ai renoncé â l'amour, disait M, D..., le voici ; c'est lorsque les femmes ont commencé à dire : « M. D..., je l'aime beaucoup, je t l'aime de tout mon cœur, etc. i Autrefois, tyoutaiti1, quand j'étais jeune, elles disaient : < M. D..., je « l'estime infiniment, c'est un jeune homme bien bon- ■ néte. >

»\ c Je hais si fort le despotisme, disait M. V..., que )e ne puis souffrir le mot ordonnance du médecin. »

»% Un homme était abandonné des médecins ; on demanda à M. Tronchin s'il fallait lui donner le viatique, c Gela est bien collant, » répondit-il.

/. Quand Tabbé de Saint-Pierre approuvait quelque chose, il disait : c Ceci est bon, pour moi, quant à présent. » Rien ne peint mieux la variété des jugements humains, et la mobilité du jugement de chaque homme.

/* Avant que mademoiselle Clairon eût établi le costume au Théâtre-Français, on ne connaissait, pour le théâtre tragique, qu'un seul habit qu'on appelait l'habit à la romaine, et avec lequel on jouait les pièces grecques, américaines, espagnoles, etc. Lekain fut le premier à se soumettre au costume, et fit faire un habit grec pour jouer Oreste d^Andromaque. Dauberval arrive dans la loge de Lekain, au moment où le tailleur de la Comédie appoiiait l'habit d'Oreste. La nouveauté de cet habit frappa Dauberval, qui demanda ce que c'était, c Cela s'appelle un habit à la grecque, dit Lekain. — Ah ! qu'il est beau! reprend Daubei^al; le premier habit à la romaine dont j'aurai besoin, je le ferai faire à la grecque. »

/» M. E... disait qu'il y avait tels ou tels principes excellents pour tel ou tel caractère ferme et vigoureux, et qui ne vaudraient rien pour des caractères d'un ordre inférieur. Ce sont les armes d'Achille, qui ne peuvent convenir qu'à lui, et sous lesquelles Patrocle lui-même est opprimé.

/» Après le crime et le mal faits à dessein, il faut mettre les mauvais effets des bonnes intentions, les bonnes actions nuisibles à la société publique, comme le bien fait aux méchants, les sottises de la bonho-

mie, tes abus de la philosophie appliquée raal à pi'opos, la maladresse en servant ses amis, les fausses applications des maximes utiles ou hounètes, etc.

.'. On disait à Delon, médecin mesmérîte : • Eh bien) M. de U... est mort, malgré la promesse que vous aTiez faite de le guérir. — Vous avez, dit-il, été absent; vous n'avez pas suivi les progrès de la cure : il est mort guéri. >

/ On disait de M. H..., qui se créait des chimères tristes et qui voyait tout en noir ; « Il fait des cachots en Espagne. »

.'. Les ministres en placn s'avisent quelquefois, loi-sqiie par hasard ils ont de l'esprit, de pai'Ier du temps où ils ne seront plus rien. On en est communément la dupe, et l'on s'imagine qu'ils croient ce qu'ils disent. Ce n'est de leur part qu'un trait d'esprit. Ils sont comme les malades, qui parlent souvent de leur mort, et qui n'y croient pas, comme on peut le voir par d'autres mots qui leur échappent.

.', La nature, en nous accablant de tant de misères et en nous donnant un attachement invincible pour la vie, semble en avoir agi avec l'homme comme un incendiaire qui mettrait le feu à notice maison, après avoir posé des sentinelles à nôtre porte. Il faut que le danger soit bien grand, pour nous obliger à sauter par In fenêtre.

.'. L'abbé Dangeau, de l'Académie française, grand puriste, travaillait â une grammaire et ne parlait d'autre chose. Un jour, on se lamentait devant lui des malheurs de la dernière campagne (c'était pendant les dernières années de Louis XIV). t Tout cela n'empêche pas, dit-il, que je n'aie dans ma cassette deux mille verbes français bien conjugués. »

GAnACTÉRES ET PORTRAITS. i09

/» Un gazetier mit dans sa gazette : t Les uns disent le cardinal Mazarin mort, les autres vivant ; moi, je ne crois ni Tun ni l'autre. »

/» Le vieux d'Arnoncour avait fait un contrat de douze cents livres de rente à une fille, pour tout le temps qu'il en serait aimé. Elle se sépara de lui étourdiment, et se lia avec un jeune homme qui, ayant vu ce contrat, se mit en tête de le faire revivre. Elle réclama en conséquence les quartiers échus depuis le dernier payement, en lui faisant signifier, sur papier timbré, qu'elle l'aimait toujours.

»*♦ Un marchand d'estampes voulait (le 25 juin) vendre cher le portrait de madame Lamotte (fouettée et marquée le 21), et donnait pour raison que l'estampe était avant la lettre.

/» Massillon était fort galant. Il devint amoureux de madame de Simiane, petite-fiUe de madame de Sévigné. Cette dame aimait beaucoup le style soigné, et ce fut pour lui plaire qu'il mit tant de soins à composer ses Synodes, un de ses meilleurs ouvrages. Il logeait à l'Oratoire, et devait être rentré à neuf heures ; madame de Simiane soupait à sept par complaisance pour lui. Ce fut à un de ces soupers tête à tête qu'il fit une chanson très jolie, dont j'ai retenu la moitié d'un couplet.

Aimons-nous tendrement, Elvire : Ceci n'est qu'une chanson Pour qui voudrait en médire ; Mais, pour nous, c'est tout de bon.

»% On demandait à madame de Rochefort si elle aurait envie de connaître l'avenir, c Non, dit-elle, il ressemble trop au passé, »

/♦ On pressait l'abbé Vatri de solliciter une place vacante au collège royal. « Nous verrons cela, » dit-il, et ne sollicita point. La place fut donnée à un autre. Un ami de l'abbé court chez lui : « Eh bien ! voilà comme vous êtes ! vous n'avez pas voulu solliciter la place, elle est donnée. — Elle est donnée, reprit-il, eh bien! je vais la demander. — Êtes- vous fou ? — Parbleu non! j'avais cent concurrents, je n'en ai plus qu'un. » Il demanda la place et l'obtint.

A Madame H..., tenant un bureau d'esprit, disait de L... : c Je n'en fais pas grand cas; il ne vient pas chez moi. »

»*» L'abbé de Fleury avait été amoureux de madame la maréchale de Noailles, qui le traita avec mépris. Il devint premier ministre; elle eut besoin de lui, et il lui rappela ses rigueurs, c Ah ! monseigneur, lui dit naïvement la maréchale, qui l'aurait pu prévoir? »

»*^ Un médecin de village allait visiter un malade au village prochain. Il prit avec lui un fusil pour chasser en chemin et se désennuyer. Un paysan le rencontra, et lui demanda où il allait. « Voir un malade. — Avez-vous peur de le manquer? »

• »** M. le duc de Chabot ayant fait peindre une Renommée sur son carrosse, on lui appliqua ces vers :

Votre prudence est endormie, De loger magnifiquement Et de traiter superbement Votre plus cruelle ennemie.

/♦ Une fille, étant à confesse, dit : « Je m'accuse d'avoir estimé un jeune homme. — Estimé! combien de fois? » demanda le Père.

CARACTÈRES ET PORTRAITS. Ml

/» Un homme étant à Textrémité, un confesseur alla le voir, et lui dit : t Je viens vous exhorter à mourir. — Et moi, répondit l'autre, je vous exhorte à me laisser mourir. »

»% On parlait à Tabbé Terrasson d'une certaine édition de la Bible, et on la vantait beaucoup. « Oui, dit-il, le scandale du texte y est conservé dans toute sa pureté. »

»% Une femme causant avec M. de M.,., lui dit : € Allez, vous ne savez dire que des sottises. — Madame, répondit-il, j'en entends quelquefois, et vous me prenez sur le fait. »

/» € Vous bâillez, disait une femme à son mari. — Ma chère amie, lui dit celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et, quand je suis seul, je m'ennuie. »

»** Maupertuis, étendu dans son fauteuilj et bâillant, dit un jour : t Je voudrais, dans ce moment-ci, résoudre un beau problème qui ne fût pas difficile. » Ce mot le peint tout entier.

/♦ Mademoiselle d'Entragues, piquée de la façon dont Bassompierre refusait de l'épouser, lui dit : « Vous êtes le plus sot homme de la cour. — Vous voyez bien le contraire, » répondit-il.

/» Le roi nomma M. de Navailles gouverneur de M. le duc de Chartres, depuis régent. M. de Navailles mourut au bout de huit jours : le roi nomma M. d'Estrade pour lui succéder; il mourut au bout du même terme ; sur quoi Benserade dit : « On ne peut pas élever un gouverneur pour M. le duc de Chartres. »

/» Un entrepreneur de spectacles ayant prié M. de Villars d'ôter l'entrée gratis aux pages, lui dit : « Monseigneur, observez que plusieurs pages font un volume. »

.'. Diderot s'élant aperça qu'an homme à qui il pi'enait quelque intérêt avait le vice de voler, et l'avait volé lui-même, lui conseilla de quitter ce pays-ci. L'autre profita du conseil, et Diderot n'eu entendit plus parler pendant dix ans. Après dix ans, un jour il entend tirer sa sonnette avec violence. 11 va ouvrir lui-iiiËme, reconnaît son homme, et. d'un air étonné, il s'écrie : t Ah! ah! c'est vous! » Olui-ci lui répond ; 1 Ha foi, il ne s'en est guêi-e fallu. > H avait démêlé que Diderot s'étonnait qu'il ne fût pas pendu. ( ,*. On faisait l'élot^e de Louis XIV devant le roi de Prusse. 11 lui contestait foutes ses vertus et tous ses talents. < Au moins. Votre Majesté accordera qu'il faisait hien le rot. — Pas si bien que Baron, > dit le roi de Prusse avec humeur.

.*, Une femme était à unereprésentaliondetfero/ie, et ne fleurait point; on était surpris. ( Je pleurerais bien, dit-elle, mais je dois souper en Wlle. >

.*. Un pape causant avec un étranger de toutes les merveilles de l'Italie, celui-ci dit gauchement : « J'ai tout vu hors un conclave, que je voudrais bien voir. » .', Henri IV s'y prit ni nguliè rement pour faire connaître â un ambassadeur d'Espagne le caractère de ses trois ministres, Villeroi, ie président Jeannîn et Sully. Il fit appeler d'abord Villeroi : * Voycï-vous cette poutre qui menace ruine?— Sans doute, dit Villeroisans lever la tête, Il faut la faire raccommoder ; je vais donner des ordres. > Il appela ensuite le président Jeannin : • Il faudra s'en assurer, n dit celui-ci. On fait venir Sully, qui regarde la pouti-e : i Eli ! sire, y pensez-vous? dit-il, celle poutre durera plus que vous et moi. > .". J'ai entendu un dévot, parlant coiiti-e des gens

qui discutent des articles de foi, dire naïvement : € Messieurs, un vrai chrétien n'examine pas ce qu'on lui ordonne de croire. Tenez, il en est de cela comme d'une pilule amère ; si vous la mâchez, jamais vous ne pourrez Favaler. »

A M. le régent disait à madame de Parabère, dévote qui, pour lui plaire, tenait quelques discours peu chrétiens : « Tu as beau faire, tu seras sauvée. »

»*» Un prédicateur disait : « Quand le père Bourdaloue prêchait à Rouen, il y causait bien du désordre ; les artisans quittaient leurs boutiques, les médecins leurs malades, etc. J'y préchai l'année d'après, ajouta-t-il, j'y remis tout dans l'ordre. »

»** Les papiers anglais rendirent compte ainsi d'une opération de finances de M. l'abbé Terray : c Le roi vient de réduire les actions des fermes à moitié. Le reste à l'ordinaire prochain. »

»% Quand M. de B... lisait, ou voyait, ou entendait raconter quelque action bien infâme ou très criminelle, il s'écriait : c Oh ! comme je voudrais qu'il m'en eût coûté un petit écu, et qu'il y eût un Dieu. »

.% Bacheher avait fait un mauvais portrait de Jésus; un de ses amis lui dit : « Ce portrait ne vaut rien ; je lui trouve une figure basse et niaise. — Qu'est-ce que vous dites? répondit naïvement Bachelier; (ï'Alembert et Diderot, qui sortent d'ici, l'ont trouvé très ressemblant. »

/» M. de Saint-Germain demandait à M. de Maiesherbes quelques renseignements sur sa conduite, sur les affaires qu'il devait proposer au conseil : c Décidez les grandes vous-même, lui dit M. de Males^ herbes, et portez les autres au conseil. »

/» Le chanoine Récupero, célèbre physicien, ayant

publié une savante dissertation sur le mont Etna, où il prouvait, d'après les dates des irruptions et la nature de leurs laves, que le monde ne pouvait pas avoir moins de quatorze mille ans, la cour lui fit dire de se taire, et que l'arche sainte avait aussi ses éruptions. Il se le tint pour dit. C'est lui-même qui acontc cette anecdote au chevalier de laTremblaje,

.'. Marivaux disait que le style a un texte, et qu'on reconnaissait les femmes à une phrase.

.'. On avait dit à un roi de Sardaigne que la noblesse de Savoie était très pauvre. Un jour plusieurs gentilshommes, apprenant que le roi passait par je ne sais quelle ville, vinrent lui faire la cour en babils de gala magnifiques. Le roi leur Ht entendre qu'ils n'étaient pas aussi pauvres qu'on le disait. • Sire, répondirent-ils, nous avons appris l'arrivée de Votre M^'esté; nous avons fait tout ce que nous devions, mais nous devons tout ce que nous avons fait. >

,". On condamna en même temps le livre de VEsprit et le poème de la Pucelle. Ils furent tous les deux défendus en Suisse. Un magistrat de Berne, après une grande recherche de ces deui ouvrages, écrivit au sénat : t Nous n'avons trouvé dans tout le canton ni Esprit ni Pucelle, n

,'. f J'appelle un honnête homme celui â qui le récit d'une bonne action rafraîchit le sang, et un malhonnête celui qui cherche chicane à une bonne action, b C'est un mot de M. de Mairan.

,', La Gabrielli, célèbre chanteuse, ayant demandé cinq mille ducats à l'impératrice, pour chanter deux mois à Pélersbourg, l'impératrice répondit : o Je ne paye sur ce pied-là aucun de mes feld-maréchaux. — En ce cas, dit la Gabrielli, Votre Majesté n'a qu'à

faire chanter ses feld-maré chaux. » L'impératrice paya les cinq mille ducats.

/* Madame du D... disait de M... qu'il était aux petits soins pour déplaire.

/♦ « Les athées sont de meilleure compagnie pour moi, disait M. D..., que ceux qui croient en Dieu. A la vue d'un athée, toutes les demi-preuves de l'existence de Dieu me viennent à l'esprit ; et, à la vue d*un croyant, toutes les demi-preuves contre son existence se présentent à moi en foule. »

/» M... disait : « On m'a dit du mal de M. deQ... ; j'aurais cru cela il y a six mois, mais nous sommes réconciliés. »

»% Un jour que quelques conseillers parlaient un peu trop haut à l'audience, M. de Harlay, premier président, dit : c Si ces messieurs qui causent ne faisaient pas plus de bruit que ces messieurs qui dorment, cela accommoderait fort ces messieurs qui écoutent. »

/* Un certain Marchant, avocat, homme d'esprit, disait : « On court les risques du dégoiH en voyant comment l'administration, la justice et la cuisine se préparent. »

/* Colbert disait, à propos de l'industrie de la nation, que le Français changerait les rochers en or, si on le lassait faire.

/» « Une idée qui se montre deux fois dans un ouvrage, surtout â peu de distance, disait M. M..., me fait l'effet de ces gens qui, après avoir pris congé, rentrent pour reprendre leur épée ou leur chapeau. »

/» a Je sais me suffire, disait M..., et, dans l'occasion, je saurais bien me passer de moi, » voulant dire qu'il mourrait sans chagrin.

^\ c Je joue aux échecs, à vingt-quatre sous, dans

un salon où le passe-dix est à cent louis, » disait un général employé dans une guerre difficile et ingrate, tandis que d'autres faisaient des campagnes faciles et brillantes.

A Mademoiselle Duthé, ayant perdu un de ses amants, et cette aventure ayant fait du bruit, un homme qui alla la voir la trouva jouant de la harpe, et lui dit avec surprise : « £h ! mon Dieu ! je m'attendais à vous trouver dans la désolation. — Ahl dit-elle d'un ton pathétique, c'était hier qu'il fallait me voir, »

A La marquise de Saint-Pierre était dans une société où on disait que M. de Richelieu avait eu beaucoup de femmes, sans en avoir jamais aimé une. « Sans aimer, c'est bientôt dit, reprit-elle : moi, je sais une femme pour laquelle il est revenu de trois cents Ueues. » Ici elle raconte l'histoire en troisième personne, et, gagnée par sa narration : c II la porte sur le Ut avec une violence incroyable, et nous y sommes restés trois jours. »

»\ On faisait une question épineuse à M..., qui répondit : c Ce sont de ces choses que je sais à merveille quand on ne m'en parle pas, et que j'oublie quand on me les demande. »

»% Le marquis de Ghoiseul-Labaume, neveu de l'évoque de Ghâlons, dévot et grand janséniste, étant très jeune, devint triste tout à coup. Son oncle l'évoque lui en demanda la raison : il lui dit qu'il avait vu une cafetière qu'il voudrait bien avoir, mais qu'il en désespérait. « Elle est donc bien chère? — Oui, mon oncle, vingt-cinq louis. » L'oncle les donna à condition qu'il verrait cette cafetière. Quelques jours après, il en demanda des nouvelles à son neveu, c — Je l'ai, mon oncle, et la journée de demain ne se pas-

sera pas sans que vous ne Payez vue.» Il la lui montra en effet au sortir de la grand'messe. Ce n'était point un vase à verser du café, c'était une jolie cafetière, c'est-à-dire une limonadière, connue depuis sous le nom de madame de Bussi. On conçoit la colère du vieil iWôque janséniste.

/* Voltaire disait du poète Roi, qui avait été souvent repris de justice, et qui sortait de Saint-Lazare : t C'est un homme qui a de l'esprit, mais ce n'est pas un auteur assez châtié. »

»*» Je ne vois jamais jouer les pièces de C..., et le peu de monde qu'il y a, sans me rappeler le mot d'un major de place, qui avait indiqué l'exercice pour telle heure. Il arrive, il ne voit qu'un trompette : « Parlez-donc, messieurs les b..., d'où vient donc est-ce que vous n'êtes qu'un? »

/» Le marquis de Villette appelait la banqueroute de M. de Cuéménée la sérénissime banqueroute.

/» Luxembourg, le crieur qui appelait les gens et les carrosses au sortir de la comédie, disait : c La comédie sera mal ici; il n'y a point d'écho. »

/^ On demandait à un homme qui faisait profession d'estimer beaucoup les femmes, s'il en avait eu beaucoup. Il répondit : « Pas autant que si je les méprisais. »

/» On faisait entendre à un homme d'esprit qu'il ne connaissait pas bien la cour. Il répondit : « On peut être très bon géographe sans être sorti de chez soi. » Banville n'avait jamais quitté sa chambre.

»*» Dans une dispute sur le préjugé relatif aux peines infamantes, qui flétrissaient la famille du coupable, M. C... dit : c C'est bien assez de voir des honneurs et des récompenses où il n'y a pas de vertu.

sang qu'il faille encore un châtiment où il n*y a pas de crime. »

♦% M. de L..., pour détourner madame de B..., veuve depuis quelque temps, de Tidée du mariage, lui dit : c Savez-vous que c'est une bien belle chose de porter le nom d'un homme qui ne peut plus faire de sottises ! »

*** Milord Tirauley disait qu'après avoir ôté à un Espagnol ce qu'il avait de bon, ce qu'il en restait était un Portugais. Il disait cela étant ambassadeur en Portugal.

/» Le vicomte de S... aborda un jour M. de Vaines en lui disant : « Est-il vrai, monsieur, que, dans une maison où l'on avait eu la bonté de me trouver de l'esprit, vous avez dit que je n'en avais pas du tout? » M. de Vaines lui répondit : « Monsieur, il n'y a pas un seul mot de vrai dans tout cela; je n'ai jamais été dans une maison où l'on vous trouvât de l'esprit, et je n'ai jamais dit que vous n'en aviez pas. »

/* Ceux qui entrent par écrit dans de longues justifications devant le public lui paraissent ressembler aux chiens qui courent et jappent après une chaise de poste.

A L'homme arrive novice à chaque âge de la vie.

»% A un jeune homme, qui ne s'apercevait pas qu'il était aimé d'une femme : « Vous êtes encore bien jeune, vous ne savez lire que les gros caractères. »

»\ « Pourquoi donc, disait mademoiselle de R..., âgée de douze ans, pourquoi cette phrase : « Ap- € prendre à mourir? > Je vois qu'on y réussit très bien la première fois. »

»*» Dans le temps où parut le livre de Mirabeau sur l'agiotage, dans lequel M. de Galonné est très mal-

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traité, on disait partout, à cause d'un passage contre M. Neckerj que le livre était payé par M. de Galonné, et que le mal qu'on y disait de lui n'avait d'autre objet que de masquer la collusion; sur quoi M. de L... dit que cela ressemblerait trop à l'histoire du régent, qui avait dit au bal à l'abbé Dubois : « Sois bien familier avec moi, pour qu'on ne me soupçonne pas. » Sur quoi l'abbé lui donna des coups de pied au c..., et, le dernier étant un peu fort, le régent, passant sa main sur son derrière, lui dit : « L'abbé, tu me déguises trop. »

**♦ Un homme d'une fortune médiocre se chargea de secourir un malheureux qui avait été inutilement recommandé à la bienfaisance d'un grand seigneur et d'un fermier général. Je lui appris ces deux circonstances, chargées de détails qui aggravaient la faute de ces derniers. Il me répondit tranquillement : < Gomment voudriez-vous que le monde subsistât, si les pauvres n'étaient pas continuellement occupés à faire le bien que les riches négligent de faire, ou à réparer le mal qu'ils font? »

A On disait à un jeune homme de redemander ses lettres à une femme d'environ quarante ans, dont il avait été fort amoureux. « Vraisemblablement elle ne les a plus. — Si fait, lui répondit quelqu'un; les femmes commencent vers trente ans à garder les lettres d'amour. »

»\ M. X... disait, à propos* de l'utilité de la retraite et de la force que l'esprit y acquiert : « Malheur au poète qui se fait friser tous les jours ! Pour faire de bonne besogne, il faut être en bonnet de nuit, et pouvoir faire le tour de sa tête avec sa main. »

A Les grands vendent toujours leur société à la vanité des petits.

■'. C'est une chose curieuse que l'histoire de Port- Rojal écrife par Racine. Il estplaisant devoir l'auteur de Phèdre parler des grands desseins de Dieu sur la mère Agnès,

,', D'Arnaud, entrant chez M. le comte de Frise, le vit à sa toilette, ayant les épaules couvertes de ses beaux cheveux. « Ah! monsieur, dit-il, Toilà vraiment les cheveuï du génie, — Vous trouvez? dît le comte. Si vous voulez, je me les ferai couper pour vous en faire une perruque. »

,', Il n'y a pas maintenant en France nn plus grand objet de politique étrangère que la connaissance parfaite de ce qui regarde l'Inde, C'est à cet objet que Bnssot de Warville a consacré des années entières; et je lui ai entendu dire que M. de Vergennes était celui qni lui avait suscité le plus d'obstacles, pour le détourner de cette étude.

,'. On disait à J.-J. Rousseau, qui avait gagné plusieurs parties d'échecs au prince de Conti, qu'il ne lui avait pas fait sa cour, et qu'il fallait lui en laisser gagner quelques-unes : * Comment! dit-il, je lui donne la tour. »

.', M. D... me disait que madame du Coislin, qui . tAche d'être dévole, n'y parviendrait jamais, parce que, outre la sottise de croire, il fallait, pour faire son salut, un fonds de bêtise quotidienne qui lui manquerait trop souvent; a et c'est ce fonds, ^'outait-tl, qu'on appelle la grâce, n

,', Madame de Talmont voyant M, de Richelieu, au lieu de s'occuper d'elle, faire sa cour à madame de Brionne, fort belle femme, mais qui n'avait pas la réputation d'avoirbeaucoup d'esprit, lui dit : f Monsieuile maréchal, vous n'êtes point aveugle, mais je vous crois un peu sourd. »

,*. L'abbé Delaville voulait engager à entrer dans la carrière politique M. de T..., homme modeste et honnête, qui doutait de sa capacité et qui se refusait à ses invitations, c Eh! monsieur, lui dit l'abbé, ouvrez VAlmanach royal. »

»% Il y a une farce italienne où Arlequin dit, à propos des travers de chaque sexe, que nous serions tous parfaits, si nous n'étions ni hommes ni femmes.

*% Sixte-Quint, étant pape, manda à Rome un jacobin de Milan, et le tança comme mauvais administrateur de sa maison, en lui rappelant une certaine somme d'arçent qu'il avait prêtée quinze ans auparavant à un certain cordelier. Le coupable dit : c Cela est vrai, c'était un mauvais sujet qui m'a escroqué. — C'est moi, dit le pape, qui suis ce cordelier : voilà votre argent, mais n'y retombez plus, et ne prêtez jamais à des gens de cette robe. »

/» La finesse et la mesure sont peut-être les qualités les plus usuelles et qui donnent le plus d'avantages dans le monde. Elles font dire des mots qui valent mieux, que des saillies. On louait excessivement dans une société le ministère de M. de Necker^ quelqu'un, qui apparemment ne l'aimait pas, demanda : « Monsieur, combien de temps est-il resté en place depuis la mort de M. de Pezay? » Ce mot, en rappelant que M. Necker était l'ouvrage de ce dernier, fît tomber à l'instant tout cet enthousiasme.

A Le roi de Prusse, voyant un de ses soldats balafré au visage, lui dit : « Dans quel cabaret t'a-t^on équipé de la sorte? — Dans un cabaret où vous avez payé votre écot, à Colinn, > dit le soldat. Le roi, qui avait été battu à Colinn, trouva cependant le mot excellent.

i22 CHAMFOUT.

»\ M. Q... disait de madame la princesse de T... ; € C*est une femme qu'il faut absolument tromper; car elle n'est pas de la classe de celles qu'on quitte. D

/» On demandait à la Galprenède quelle était l'étoffe de ce bel habit qu'il portait. « C'est du Syl~ vandre, > dit-il, un de ses romans qui avait réussi.

/» L'abbé de Vertot changea d'état très souvent. On appelait cela les révolutions de l'abbé de Vertot.

/* Diderot disait : c Je ne me soucierais pas d'être chrétien; mais je ne serais pas fâché de croire en Dieu. >

A Le cardinal de la Roche-Aymon, malade de la maladie dont il mourut, se confessa de la façon de je ne sais quel prêtre, sur lequel on lui demanda sa façon de penser, c J'en suis très content^ dit-il, il parle de l'enfer comme un ange. »

A Christine, reine de Suède, avait appelé à sa cour le célèbre Naudé, qui avait composé un livre très savant sur les différentes danses grecques, et Méibomius, érudit Allemand, auteur du recueil et de la traduction de sept auteurs grecs qui ont écrit sur la musique. Bourdelot, son premier médecin, espèce de favori et plaisant de profession, donna à la reine l'idée d'engager ces deux savants, l'un à chanter un air de musique ancienne, et l'autre à le danser. Elle y réussit, et cette farce couvrit de ridicule les deux savants qui en avaient été les auteurs. Naudé prit la plaisanterie en patience, mais le savant en us s'emporta et poussa la colère jusqu'à meurtrir de coups de poing le visage de Bourdelot; et après cette équipée^ il se sauva de la cour, et même quitta la Suède.

»*» M» le chancelier d'Aguesseau ne donna jamais de privilège pour l'impression d'aucun roman nouveau, et n'accordait même de permission tacite que 60US des conditions expresses. Il ne donna à l'abbé Prévost la permission d'imprimer les premiers volumes de Cléveland que sous la condition que Cléve^ land se ferait catholique au dernier volume.

A II est extraordinaire que M. de Voltaire n'ait pas mis dans la Pucelle un fou comme nos rois en avaient alors. Cela pouvait fournir quelques traits heureux pris dans les mœurs du temps.

/, M. de T..., homme violent, à qui on reprochait quelques torts, entra en fureur et dit qu'il irait vivre dans une chaumière. Un de ses amis lui répondit tranquillement : < Je vois que vous aimez mieux garder vos défauts 'que vos amis. »

. »** Louis XIV, après la bataille de Ramillies dont il venait d'apprendre le détail, dit : c Dieu a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui. ^ [Anecdote contée à M, de Voltaire par un vieux duc de Brancas.J

/» Il est d'usage en Angleterre que les voleurs détenus en prison et sûrs d'être condamnés vendent tout ce qu'ils ont, pour en faire bonne chère avant de mourir. C'est ordinairement leurs chevaux qu'on est le plus empressé d'acheter, parce qu'ils sont pour la plupart excellents. Un d'eux, à qui un lord demandait le sien, prenant le lord pour quelqu'un qui voulait fai)'e le métier, lui dit : « Je ne veux pas vous tromper; mon cheval, quoique bon coureur, a un grand défaut, c'est qu'il recule quand il est auprès de la portière. >

»\ On ne distingue pas aisément l'intention de l'auteur dans le Temple de Gnide, et il y a même

quelque obscurité dans les détails; c'est pour cela que madame du Defïant l'appelait VApocalypse de la galanterie.

»% On disait d'un certain homme qui répétait à différentes personnes le bien qu'elles disaient l'une de l'autre, qu'il était tra<jassier en bien.

»% Fox avait emprunté des sommes immenses à différents juifs, et se flattait que la succession d'un de ses oncles paierait toutes ces dettes. Cet oncle se maria et eut un fils; à la naissance de l'enfant, Fox dit : c C'est le Messie que cet enfant; il vient au monde pour la destruction des Juifs. >

»\ Dubuc disait que les femmes sont si décriées, qu'il n'y a même plus d'hommes à bonnes fortunes.

/» Un homme disait à M. de Voltaire qu'il abusait du travail et du café, et qu'il se tuait. « Je suis né tué, > répondit-il.

»% Une femme venait de perdre son mari. Son confesseur ad honores vint la voir le lendemain et la trouva jouant avec un jeune homme très bien mis. « Monsieur, lui dit-elle, le voyant confondu, si vous étiez venu une demi-heure plus tôt, vous m'auriez trouvée les yeux baignés de larmes; mais j'ai joué ma douleur contre monsieur, et je l'ai perdue. »

A M. J... disait à propos de la manière dont on vit dans le monde : « La société serait une chose charmante, si on s'intéressait les uns aux autres. »

— Rulhières cachait un esprit très délié sous un extérieur assez épais. Très malicieux avec le ton de l'aménité, très intrigant sous le masque de l'insouciance et du désintéressement, réunissant toutes les prétentions de l'homme du monde et du bel esprit, il faisait servir ses galanteries à ses bonnes fortunes

CABACTÈRES ET PORTRAITS. 425

littéi-aires, et les lectures mystérieuses de ses productions à s'introduire chez les belles dames. Fort circonspect avec les hommes qui pouvaient l'apprécier, il était extrêmement hardi, à tous les égards, auprès des femmes qui ne doutaient point de son mérite. Tout dévoué à la faveur et aux gens de place, il n'évitait, dans son manège, que les bassesses qui l'auraient empêché de se faire valoir. Souple et réservé, adroit avec mesure, faux avec épanchements, fourbe avec délices, haineux et jaloux^ il n'était jamais plus doux et plus mielleux que pour exprimer sa haine et ses prétentions. Superficiellement instruit, détaché de tous principes^ l'erreur lui était aussi bonne que la vérité, quand elle pouvait faire briller la frivolité de son esprit. Il n'envisageait les grandes choses que sous de petits rapports, n'aimait que les tracasseries de la politique, n'était éclairé que par des bluettes, et ne voyait dans l'histoire que ce qu'il avait vu dans les petites intrigues de la société.

/* Il paraît certain que l'homme au masque de fer est un frère de Louis XIV : sans cette explication c'est un mystère absurde. Il paraît certain non seulement que Mazarin eut la reine^ mais (ce qui est plus inconcevable) qu'il était marié avec elle; sans cela, comment expliquer la lettre qu'il écrivit de Cologne, lorsque, apprenant qu'elle avait pris parti sur une grande affaire, il lui mande : c II vous convenait bien, madame, etc. ? » Les vieux courtisans racontent d'ailleurs que, quelques jours avant la mort de la reine, il y eut une scène de tendresse, de larmes, d'exphcations entre la reine et son fils ; et l'on est fondé à croire que c'est dans cette scène que fut faite la confidence de la mère au fils.

»% Le baron de la Houze^ ayant rendu quelques

services au pape Ganganelli, ce pape lui demanda s'il pouvait faire quelque chose qui lui fût agréable. Le baron de la Houze, rusé Gascon, le pria de lui faire donner un corps saint. Le pape fut très surpris de cette demande, de la part d'un Français. Il lui fit donner ce qu'il demandait. Le baron qui avait une petite terre dans les Pyrénées, d'un revenu très mince, sans débouché pour les denrées, y fit porter son saint, le fît accréditer. Les chalands accoururent, les miracles arrivèrent, un village d'auprès se peupla, les denrées augmentèrent de prix, et les revenus du baron triplèrent.

»% M. de B..., âgé de cinquante ans, venait d'épouser mademoiselle G..., âgée de treize ans. On disait de lui, pendant qu'il sollicitait ce mariage, qu'il demandait la survivance de la poupée de cette demoiselle,

»% Milord Hamilton, personnage très singulier, étant ivre dans une hôtellerie d'Angleterre, avait tué un garçon d'auberge et était rentré sans savoir ce qu'il avait fait. L'aubergiste arrive tout effrayé et lui dit : € Milord, savez-vous que vous avez tué ce garçon? — Mettez-le sur la carte. »

♦*» Le chevalier de Narbonne, accosté par un importun dont la familiarité lui déplaisait, et qui lui dit en l'abordant : c Bonjour, mon ami, comment te portes-tu? » répondit : t Bonjour, mon ami, comment t'appelles-tu? »

♦% Un avare souffrait beaucoup d'un mal de dent ; on lui conseillait de la faire arracher : t Ah! dit^ii, je vois bien qu'il faudra que j'en fasse la dépense, s

A Je venais de raconter une histoire galante de madame la présidente de B..., et je ne l'avais pas nommée. M. J... reprit naïvement: « Cette présidente

de Bernière dont vous venez déparier... » Toute la société partit d'un éclat de rire.

»*♦ Le roi de Pologne Stanislas avançait tous les jours l'heure de son dîner. M. de la Falaisière lui dit à ce sujet : < Sire, si vous continuez, vous finirez par dîner la veille. »

;*» M. D... disait, à son retour d'Allemagne : < Je ne sache pas de chose à quoi j'eusse été moins propre qu'à être un Allemand, ù

»\ M. B... me disait, à propos des fautes de régime qu'il commet sans cesse, des plaisirs qu'il se permet et qui l'empêchent seuls de recouvrer la santé : c Sans moi je me porterais à merveille. >

A Un catholique de Bresïau vola, dans une église de sa communion, des petits cœurs d'or et autres offrandes. Traduit en justice, il dit qu'il les tient de la Vierge. On le condamne. La sentence est envoyée au roi de Prusse pour la signer, suivant l'usage. Le roi ordonne une assemblée de théologiens pour décider s'il est absolument impossible que la Vierge fasse à un dévot catholique de petits présents. Les théologiens de cette communion, bien embarrassés, décident que la chose n'est pas rigoureusement impossible. Alors le roi écrit au bas de la sentence du coupable : c Je fais grâce au nommé P... ; mais je lui défends, sous peine de la vie, de recevoir désormais aucune espèce de cadeau de la Vierge ni des saints, i

/* M. de Voltaire, passant par Soissons, reçut la visite des députés de l'Académie de Soissons, qui disaient que cette Académie était la fille aînée de l'Académie française, c Oui, messieurs, répondit-il, la fille aînée, fille sage, fille honnête qui n'a jamais fait parler d'elle. »

.'. M. l'évêquede L..., étant à déjeuner, il lui vint en visite l'abbé de S... j l'évëque le prie de déjeuner, l'abbé refuse. Le prélat insiste : < Monseigneur, dit l'abbé, j'ai déjeuné deux fois, et d'ailleurs c'est aujourd'hui jeûne. »

.'. L'évêque d'An'as, recevant dans sa cathédrale le corps du maréchal deLevis, dit, en mettant la main sur le cercueil : » Je le possède enfin, cet homme vertueux, n

,', Madame la princesse de Conti, fille de LoubXIV, ayant vu madame la dauphine de Bavière qui dormait ou faisait semblant de dormir, dit, après l'avoir considérée i « Madame la dauphine est encore plus laide en dormant que lorsqu'elle veille. > Madame la dauphine, prenant la parole sans faire le moindre mouvement, lui répondit : c Madame, tout le monde n'est pas enfant de l'amour. »

.', Un Américain, ayant vu six Anglais séparés de leur troupe, eut l'audace inconcevable de leur courir EUS, d'en blesser deux, de désarmer les autres, et de les amener au général Washington. Le général lui demanda comment il avait pu faire pour se rendre maître de six hommes, a Aussitôt que je les ai vus, ditil, j'ai couru sur eux, et je les ai environnés. »

.'. Dans le temps qu'on établit plusieurs impôts qui portaient sur les riches, un millionnaire se trouvant parmi des gens riches qui se plaignaient des malheurs du temps, dit : c Qui est-ce qui est heureux dans ces moments-ci?... quelques misérables. >

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