‹ Œuvres de Charles Nodier (volume 2)Chapitre 3 sur 32 · DANS LE PARAGUAT-ROUX · texte numérisé non relu

DANS LE PARAGUAT-ROUX

Il y a des gens qui se persuadent que le métier de conteur est une des sinécures les plus fainéantes de ce monde, et ils se trompent grandement, si j'ose en juger par l'ennui que j'éprouve à trouver, dans le cercle de mes petites attributions, quelque sujet nouveau qui soit digne de distraire le lecteur de la po-

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litique, ou de l'amuser du rien-faire. J'étois tout prêt à me noyer de désespoir dans un fatras de brochures narcotiques et absorbantes, quand ma main s'est retenue par hasard ( ou par cet instinct merveilleux de conservation qui ne manque jamais à l'homme) aux Voyages de Kaout' t' C/iowA:, savant étranger dont le nom trahit sensiblement l'origine. Comme il n'y a, entre Kaout' t' Choiik et moi , aucune de ces suaves et sonores harmonies qui entretiennent l'accord parfait des auteurs et de leurs critiques , je puis vous faire en secret une révélation bien précieuse pour l'histoire littéraire , et dont il faut que mon jeune et savant ami , M. Quérard , prenne acte le plus tôt possible dans le bel ouvrage où il dit tant de mal de moi. C'est que cet écrivain souple, élastique et moelleux , qu'on appelle Kaout t' Chouk , n'est autre qu'un jeune Chinois fort connu , que les mandarins de la Chine avoient eu la complaisance d'envoyer à Paris pour y apprendre la perfectibilité, et qui s'en retourne à Pékin bachelier ou maître ès-arts, la tète pleine de sciences, de découvertes et de nomenclatures, .ïe ne sais où il a écrit son voyage,

mais je pose en fait qu'on ne le raconteroit pas mieux à Paris, quand on a dû à la prudente largesse de ses parens l'inappréciable bonheur d'y passer quelques années dans les bonnes écoles. J'avois souvent entendu parler de Kaout' t' Chouky et qui n'a pas entendu parler de Kaout' t' Choiik? Je le connoissois même sous ses prénoms de Tridace et de Tlièobrome, parce qu'il est bien dinicile de ne pas les lire inscrits en ^ros caractères au second verso du journal , si distrait que l'on soit d'ailleurs de l'occupation essentielle d'une journée régulière par la visite d'mi médecin ou par celle d'un créancier. Quant au Paraguay-Roux , j'ai toujours désiré de recevoir quelques renseignements positifs sur cette contrée célèbre, depuis qu'elle occupe infailliblement un paragraphe officieux ou olFiciel de toutes les feuilles publiques, où le compositeur lui réserve une rubrique inamovible , comme à l'article Espagne et à Y 'Av{\i^\Q single terre ; mais les voyageurs n'y pensoient pas. Vous trouviez, à tout bout de champ, d'intrépides explorateurs des régions inconnues, (|ui revenoient de Tombouctou sans y être allés ; mais du Paraguay-

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Roux, point de nouvelles. Et j'étois dans ces dispositions d'esprit, quand je reçus, franc de port, le charmant livret exotique dont j'ai l'agrément de vous entretenir aujourd'hui , c'està-dire le Voyage pittoresque et industriel de Kaout' t' Chouk dans le Paraguay-' Roux,

La première chose qui frappe les yeux et l'esprit dans ce délicieux spécimen des arts du Nouveau-Monde, c'est la perfection de son exécution typographique, égale, si plus ne passe, à tout ce que Baskerville et Didot ont produit de plus achevé. La presse à la vapeur, qui est déjà en usage aux sources du Meschacéhé , ne nous avoit pas accoutumés dans notre vieille Europe à l'élégance et à la pureté de ce tirage. Le papier est ferme , retentissant, et susceptible d'être soumis à l'action d'un air un peu chargé d'humidité sans se décomposer en bouillie comme celui de nos fabriques, ce qui offre un certain avantage aux consonunateurs de livres , si multipliés de nos jours par le§ progrès de l'instruction. Quant aux lettres fantasques ou ornées, on ne peut se dissimuler que le graveur meschacébife a laissé fort en arrière les ingénieux artistes parisiens qui se sont pro*

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posé, comme un agréable sujet d'émulation, le travestissement de l'alphabet en petites capitales étiques , obèses ou bancroches , d'une riante difformité. La ligne imprimée en ce genre au frontispice du Voyage de Kaout' t' Chouk a le mérite incontestal)le d'être complètement illisible, ce qui n'avoit jamais été te«të jusqu'ici , et ce qui prouve bien de l'esprit et bien du goût. Malgré la longue habitude que je me suis faite de ces utiles difficultés dans l'étude des hiéroglyphes, et surtout dans la correspondance autographe du docte M. Michel Berr , je déclare avec franchise que cette ligne seroit restée en blanc dans hion article , si l'éditeur n'avoit eu l'attention délicate de la traduire en lettres humaines à la page de l'avant-titre. Publiée il y a quelques années, sans cette aimable attention, elleauroit hâté nécessairement la mortdéjà trop précoce de mon illustre confrère M. Champollion. Voilà ce qu'on peut appeler un progrès intelligent et moral de l'imprimerie, et c'est ainsi qu'il faudroit imprimer presque tous les livres. Kaout' t' Chouk s'embarqua le 31 février 4831 (style chinois) sur la fameuse corvette la Calembredaine f au port de Saint-Malo. Nou-

vellement initié alors aux mystères delà langue romantique et de la littérature maritime, il en prodigue la terminologie avec toute la confiance d'un néophyte qui s'attache moins à la valeur des expressions qu'à leur effet. Après avoir cargué les amarres et déferlé les haubans, on part toU!(|p voiles dedans , sous un vent de sud-est-nord-ouest. Il vente frais sous un ciel bleu; les lames clapotent en silence; lesbrisans se jouent autour des flancs du bâtiment qui file son nœud , et qui a bientôt doublé le cap Finistère, endroit où commence la fin du monde, ainsi que rindiquc son nom. Je le laisserai vaquer sans moi aux premières explorations scientifiques de son voyage , quoiqu'il y ait beaucoup de choses à apprendre dans son histoire de la fabrication du madère sec, et dans sa profonde théorie des raisons physiologiques en vertu desquelles le serin des Canaries a les plumes jaunes, ce qui n'empêche pas un méthodiste de l'appeler vert , et un autre de l'appeler brun. Ces considth'ations ne manquent certainement pas d'intérêt ; mais elles toucheut de trop près à nos habitudes, à nos besoins ou à nos plaisirs, pour méiiter d'occuper sérioiisoment l'intelli-

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gence d'un homme qui sait faire bon usage de son éducation , le but principal de la science étant, comme tout le monde sait, d'approfondir les choses inutiles , et d'expliquer les choses inexplicables , surtout quand elles ne valent pas la peine qu'on les explique.

Je ne peux me dispenser cependant de m'arrêter un moment avec Kaoïit' f Cliouk au sommet du pic de Ténériffe, où il fait la rencontre d'un des industriels les plus avancés de notre époque. Ce grand homme est parvenu à convertir la neige en sel marin par dessiccation, sans autre apprêt que le mélange d'un alkali volatil bien compact et le plus dur que l'on peut trouver. La neige, enveloppée hermétiquement par la flamme , se cristallisé à l'instant et se retire toute rouge de la fournaise ; on la jette alors dans des baquets remplis d'une légère dissolution d'alun et de salpêtre animal, et c'est dans cette préparation qu'elle reprend sa blancheur primitive, a Nous goûtâmes ce sel merveilleux , ajoute Kaout' f Cliouk ; il étoit très-sapide , agaçant légèrement les houppes nerveuses de la langue, et superbe à l'œil.)) Le particulier si éminemment recomman-

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dable qui a établi cette précieuse manufacture, étoit depuis long-temps en possession de tirer une huile exquise de certains cailloux de Ténériffe, qui contiennent l'o/eû^m^ pure et pour ainsi dire native ; mais cette opération est trop connue aujourd'hui pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ses procédés. Tout le monde s'en mêle. On comprend avec quelle facilité les végétaux ligneux de la montagne lui fournissent le seul vinaigre dont nous fassions usage à Paris; et comme \ humus qui la couvre est prodigieusement fertile en plantes saladiformes, il est aisé de conclure de cette heureuse combinaison de circonstances que le pic de Ténériffe est l'endroit de la terre où l'on mange les salades les mieux confectionnées, au poivre près qu'il faut encore tirer de Cayenne. Il y auroit un moyen fort simple de remédier à cet inconvénient: ce seroit de trouver lupipérine dans quelques racines ou dans quelques herbes propres aux localités , comme la laitue ou la betterave^* et notre chimiste agronome trouvera infaillible-

ment la pipcrine , si elle n'est dt^à trouvée. Après cela il n'y aura plus rien à trouver, grâce au ciel, si ce n'est la salade toute faite.

Nous ne ferons pas une relâche plus longue au Cap de Bonne - Espérance , où Kaout' € Chouk remarque fort spirituellement que tous les indigènes du pays sont Anglois ou HoUandois , ce qui donne à cette population autochtone une physionomie sauvage très-particulière , dont on ne peut guère se former une idée que dans les tavernes de Londres et les niusicos d'Amsterdam. Les voyageurs ne manquèrent pas de visiter la fameuse montagne de la Table y qui étoit alors couverte d'une nappe d'eau, parce qu'il y a voit eu de l'orage. Ils n'en présentèrent pas moins leurs hommages au célèbre M. Herschell , a digne neveu d'un père illustre, » et je demande grâce en faveur de Kaout' t' Chouk pour ce lapsus ling'uœ d'érudit. C'est le nepos des latins que nous traduisons par neveu dans la langue poétique, en parlant de nos petits-enfants dans la ligne directe de descendance. Au reste, il doit être bien rare, quand on possède tous les idiomes de la terre^ de ne pas commettre par-ci par-là quelques légers sproposili dans celui dont on prend la peine de se servir pour la commodité du public, et c'est ce qui explique

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suffisamment pourquoi l'es savants ont en général un style si baroque.

Je reviens à M. Herschell : « 11 s'est installé pour trois ans à la Table du cap de Bonne- Espérance, » dit Kaout' t' Chouk, « afin de vérifier si l'envers des étoiles dont il avoit observé le côté opposé à Greenwich , en Angleterre , est identiquement semblable à leur endroit. » Personne n'ignore que M. Herschell se sert pour cette belle investigation empyréenne d'un télescope géant dont la portée échappe à tous les calculs, car il a la propriété, inexprimable en chiffres, de rapprocher les corps célestes douze fois plus près qu'ils ne sont loin. L'admirable exactitude avec laquelle M. Herschell et ses élèves reproduisent journellement le prospect, le profil et le plan des monuments de la lune , est par conséquent un garant bien sur de la fidélité de leurs dessins, dans la topographie si impatiemment attendue de Saturne et surtout d'Uranus , où ils discernent les moindres objets beaucoup plus nettement qu'ils ne pourroient le faire dans leur chambre en plein midi, c'4>st-à-dire à l'heure OÙ ces mt^ssieurs ont contracté l'habitude

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immémoriale de nous faire voir les étoiles. Beaucoup de gens auront dit jusqu'ici du voyage de mon Chinois ce que disoit le vieux Fontenelle d'un amphigouri de Collé ; n Je n'ai garde de m' étonner de ce que j'entends tous les jours. » Voilà réellement d'étranges merveilles pour qu'elles vaillent qu'on les raconte ! Pendant que voyageoit Kauut' /' Cliouk, la science couroit devant lui. Le houlet souterrain qui se propose de nous arriver, en vingt-deux minutes et demie, par un tunnel pratiqué de Bruxelles à Paris , est encore plus fort que le télescope d'Herschell, et plus difficile à digérer que la salade du pic de Ténériffe. Le jeune découvreur que je suis religieusement à la trace a commencé comme le souriceau de La Fontaine, qui navoit rien vu, par s'amuser innocemment aux bagatelles de la porte. Il faut le retrouver dégagé de ces intuitions naïves, s' associant, ou plutôt s' assimilant progressivement aux aperceptions les plus électives de son sens intellectif , pour jouir esthétiquement des acquisitions de sa compréhensivité. Il suffit pour cela de l'accompagner jusqu'aux îles de la Polynésie où il a eu le temps de parvenir.

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selon toute apparence, pendant que j'écrivois les mots ci-dessus.

Vanoua-Leholi ne retint pas long-temps Kaout' f Qiouk, cette île étant tellement déserte qu'on y rencontre souvent des villages immenses où il seroit impossible de trouver une seule maison. Notre Kaouf t' Choiik, animé de cet esprit de philantropie qui impose aux gens de savoir le droit impérieux d'éclairer le genre humain , et de lui apprendre à connoître à fond toutes les choses dont il ne se soucie pas, sentoit ce besoin généreux de discourir et de disputer qui demande ordinairement un auditoire. C'est ce qui décida le choix de l'estimable voyageur en faveur d'une autre île déserte où il y avoit beaucoup de monde , et où les moindres bourgades lui parurent convenablement peuplées, surtout de jour. Il eut la politesse délicate d'en prendre possession au nom de la France, mais sans en faire part aux habitants , car il étoit un peu diplomate, et il l'appela par instinct Xîle de la Civilisation. Kaout' t' Chouk ne croyoit pas si bien dire. Si l'on s'en rapporte à ses Mémoires ( et à quoi s'en rapporteroit-on, je

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le demande, dans la littérature actuelle et dans l'histoire contemporaine, si on ne s'en rapportoit pas aux Mémoires de Kaout' t' Chouk ?), la civilisation de ce pays est en effet la plus complète qu'une nation extraordinairement perfectionnée puisse désirer pour son usage particulier, au moins jusqu'à nouvel ordre. Il ne faut jurer de rien avec la perfectibilité.

Je n'ai presque pas besoin de vous dire que Vile de la Civilisation a des chemins de fer ; la civilisation ne marche plus sans cela ; mais elle a depuis long-temps abandonné notre procédé, à cause de la lenteur des résultats. Le moteur actuel qui est incomparablement plus rapide , puisqu'il est physiquement impossible de distinguer le moment de l'arrivée de celui du départ , et vice versa , par la plus minime des divisions du temps, est le fluide électrique. « La machine locomotive entièrement en métal, dit Kaouf f Chouk, a la grandeur et la forme d'un pistolet d'arçon , ce qui lui a fait donner le nom Aq pistolet de Volta, On attache le waggon par un anneau de fer à une caisse de voiture en verre dans laquelle se place le

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voyageur, et cet appareil voleavec une rapidité incalculable sur un fil de fer qui lui sertdeco/zducteur, ce système de diligences rendant tout autre conducteur inutile. ;) On voit qu'à l'avantage de la célérité, la méthode ingénieuse dont nous parlons réunit l'avantage plus précieux encore pour la population stationnaire , qui est assez nombreuse dans tous les pays, de n'entraîner ni expropriations vexatoires, ni violation permanente du sol sacré de l'agriculture , au bénéfice de quelques spéculateurs pressés de gagner. L'heure du départ expirée, une manivelle mue par quelque moyen analogue rappelle le fil d'archal sur sa bobine immense, et le laboureur paisible peut retourner à ses travaux , avec autant de sécurité que s'il avoit pris naissance dans la pastorale Arcadie , dans la gracieuse Tempe, ou dans toute autre île arriérée et barbare de l'archipel des Bucoliques.

Le service des postes se fait, par ces routes , et Kaout' t' Cliouk assure qu'il n'est pas rare de recevoir la réponse d'une lettre qu'on n'a pas encore fait partir; mais il est diiïicile de ne pas supposer là une petite exagération.

Ce qu'il y a de certain , c'est que nous n'irons guère plus avant dans la route des sciences, ou dans la science des routes , à moins que nous ne retrouvions le secret inappréciable de l'ile d'Ode où les clieniins cheminoient , et dont il nous est resté des traditions assez authentiques dans la véritable Histoire de Pantagruel et dans les souvenirs du peuple, comme le témoignent ces locutions si connues : Ce chemin vient de tel endroit ; ce chemin doit aller à tel autre ; celui-ci va vous égarer. Heureux temps où une voitiu'e s'appeloit encore une chaise, parce qu'on n'avoit pas besoin de sortir de la sienne pour parcourir le monde, pourvu qu'on l'eût placée sur le pavé du roi dans une voie bien tracée ! C'est de cette grande époque de notre civilisation ( Dieu nous la rende ! ) que date la coutume de commencer tous les voyages d'instruction par celui de Rome où tous les chemins allaient , selon le proverl^e antique , et il faut avouer (jue c'étoit une grande commodité. On assure qu'elle est encore à l'usage d'un grand nombre de voyageurs qui composent leurs relations sans quitter la place, mais c'est ce qu'on ne pourra pas dire du voyage de la

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Calembredaine où l'Europe avoit tant de députés. Quelques-uns soutiennent même qu'elle portoit à son bord le congrès scientifique , et c'est probablement pour cela qu'on n'en parle plus à Paris.

On imagine aisément que les caisses d'épargnes sont parvenues à Vile de la Civilisation ^ à moins qu'on n'aime mieux penser qu'elles en viennent. Kaout' i' Chouk eut la satisfaction d'en trouver jusque dans les plus misérables hameaux , et de voir l'ouvrier sans travail , le prolétaire indigent, l'infortuné vaincu par la misère et par le désespoir, verser avec empressement dans ces trésors providentiels l'excédant de leurs besoins, le superflu de leur nécessaire, et le fruit de leurs économies. C'est une chose commune en ce pays-là, et qui n'en est pas moins touchante, que de refuser à cinq ou six pauvres enfants affamés leur maigre repas quotidien, afin de se ménager un morceau de pain pour la vieillesse. Le sentiment moral de cette sublime institution a tellement prévalu parmi le peuple, qu'une multitude d'individus ont pris le parti de vivre d'emprunt pour épargner davantage, et ce moyen assez plausible est déjà

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connu à Paris. Il est résulté de cette magnifique invention de la philantropie australe que le numérair a totalement disparu de la circulation , car il n'y a millionnaire assez traître aux intérêts imprescriptibles et sacrés de son argent pour s'en réserver de quoi faire chanter un aveugle. Il aura beau, le déplorable Homère de la borne , faire ronfler sous un archet qui n'a plus que le bois les deux cordes rauques qui vibrent encore à son crin-crin ! En retour du plaisir que ses mélodies monotones procurent à l'oreille des passants, son oreille, à lui, ne sera plus égayée par le son joyeux du sou mal marqué qui bondit seul et à l'aise dans sa timballe de fer blanc. Le sou de l'aveugle est à la caisse d'épargne où il ne le porteroit pas si on le lui avoit donné, car il n'a pas mangé d'aujourd'hui. Mais c'est un des inconvénients inévitables de notre civilisation fiscale et financière qui n'est pas faite our les aveugles, et qui l'est bien moins encore pour les manchots.

Il y a des esprits hargneux ou mal-intentionnés qui allégueront à ce sujet l'intérêt du commerce, de l'industrie et des arts, branches essentielles de prospérité qui s'appauvrissent

en raison directe des progrès de l'avarice publique ; sources abondantes de la richesse nationale qui promettoient de ne pas tarir , et qu'on détourne habilement par un canal secret pour les faire tomber dans l'Océan du monopole et de l'usure. On ne s'occupe guère de ces paradoxes dans Yîle de la Cwilisation, Toutes les pensées y sont tournées vers les caisses d'épargnes qui gagnent journellement en embonpoint celui que perdent leurs clients ; mais il est vrai de dire qu'elles offriront un jour une ressource bien opportune aux personnes qui auront l'agrément de ne manquer de rien.

J'avois juré de ne plus parler de politique , parce que la politique est assez parlière d'ellemême pour se passer de truchement , mais il est bien difficile d'oublier cette science exorbitamment progressive, quand on s'est engagé, à ses risques et périls, dans la discussion d'une question de progrès. La politique est en voie de perfection dans Xile de la Cwilisation comme partout, et j'oscrois même assurer qu'elle n'y laisse rien à désirer, s'il n'étoit de sa nature de désirer toujours quelque chose. Uilede la Civilisa f ion jouit comme nous des douceurs

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d'un gouvernement représentatif, c'est-à-dire d'une constitution aussi libérale qu'on a pu l'imaginer , dans laquelle la soixante millième partie de la nation représente la cent cinquantième en présence des cent quarante-neuf autres et à leur satisfaction unanime.

La parcimonie philosophique et sentimentale sur laquelle sont fondées les caisses dépargnes est l'ame des gouvernements représentatifs, qui savent qu'ils ont long-temps à vivre, et qui éprouvent le besoin d'économiser pour l'époque de décadence où ils retomberont, par la force des choses, dans l'imbécillité puérile du premier âge. C'est un accident qui peut cependant arriver d'un jour à l'autre, à cause de l'extrême rapidité avec laquelle la civilisation se développe , le waggon social allant si vite que l'étincelle électrique a peine à le suivre. Aussi, la lixation des honoraires du roi ne manquoit pas d'exciter autrefois dans ïde de la Civilisation, à tous les couronnemens, de violents orages parlementaires dont la constitution du pays a été souvent ébranlée. Le vicias et le vesiiiLis monarchiques y étoient tombés à un tel degré de rabais, que les industriels politiques

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étoient sur le point de se déclarer en carence de matière royale et propre à trôner, depuis qu'une dynastie de grande espérance avoit eu le malheur de s'éteindre par excès de régime. On recourut inutilement d'abord à la condamnation judiciaire et à l'appréhension par corps pour se procurer des souverains à la diète ; les infortunés se retranchoient sur la liberté individuelle, et les délais de la justice leur permet* toient ordinairement de se sauver, ou du moins de se pendre. La monarchie en étoit là, quand un de ces prodigieux génies qui se rencontrent communément dans l'opposition , s'avisa d'un expédient qui a pourvu bien spirituellement à cette difficulté. Le royaume florit maintenant sous les lois d'un charmant petit monarque de palissandre incrusté qui est mu par des rouages fort simples, comme une horloge de bois. Quand les poids sont remontés, et le ressort mis en mouvement, cet autocrate débonnaire peut signer de sa main droite, en superbe courante angloise, vingt ou trente belles pièces gouvernementales qui ne coûtent que le timbre j et ce qu'il y a d'infiniment remarquable dans cette merveilleuse machine constitutionnelle, c'est

qu'elle sigueroit également de la gauche , si tel avoit été le bon plaisir du mécanicien. L'opération terminée, on replace le roi dans le gardemeuble jusqu'à la session suivante, après avoir pris toutes les précautions convenables pour le préserver des atteintes de certains insectes malveillants qui sont très-friands de palissandre , mais les seuls ennemis d'ailleurs que ce prince heureux et paisible ait à redouter dans son Louvre decarton. Cette ingénieuse invention réduit la liste civile à une modeste somme de 17 francs 32 centimes, qui sont cotés au budget pour fourniture de linimens onctueux nécessaires à l'entretien de la branche régnante ; et il en résulte qu'il n'y a presque point de révolution à craindre dans Vile de la Cwilisation, d'ici au premier renchérissement des huiles d'olive.

Tout en rendant librement justice à ce qu'il y a d'éminemment grandiose dans ce procédé, je dois peut-être me défendre contre le reproche trop commun aujourd'hui d'avoir eu en vue quelque insinuation perfide ou quelque allusion séditieuse. M. le procureur du roi , que j honore parfaitement , quoique je n'aie pas l'honneur de le connoitre, n'aura jamais à me re-

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prendre , j'espère , sur un délit de la presse , moi qui tournerois plus volontiers pendant toute l'éternité autour de ma pensée , comme le chien de garde au bout de sa chaîne , que de franchir ses limites légales de l'épaisseur d'un atome , ou de la simple portée d'une idée nouvelle. Vieux tory de naissance et d'inclination , je suis connu pour préférer à tous les rois de palissandre du monde , les rois du bois dont on les fait.

.l'ai du reste par-devers moi, pour mettre ma responsabilité à l'abri, la relation véridique des T oyu^es de KaouC C Chvuh j qui est un livre fort rare, comme il convient dans ces matières de hautes et substantielles études, mais qui n'est pas un livre de raison, et je suppose qu'on a dû s'en apercevoir de temps en temps en parcourant cette analyse. On parviendroit peut-être encore à en découvrir parmi les raretés de haut goût de la librairie curieuse, quelque précieux exemplaire imprimé sur peau de promerops, et relié eu cuir de grilTon, d'ixion, de licorne , de lévialhan ou de béémoth , avec des dentelles fantastiques sur le plat, parle Bauzonnet de la Polynésie , ce qui veut dire

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au moins son Thouvenin ; mais cela coûteroit bon.

Gloire soit rendue à Técrivain par qui cet excellent livre nous est venu de loin ! Ce qui nous manque en France, ce n'est pas cette fine gaieté de l'esprit qui effleure en passant , avec l'adresse de l'à-propos, un ridicule superficiel; nous en avons à revendre. C'est cette ironie pénétrante et profonde qui fouille et creuse autour de lui, et qui ne se lasse de l'ébranler sur ses racines , que lorsqu'elle l'a extirpé. Voyez Cervantes, voyez Butler, voyez Swift, voyez Sterne : ces gens-là ne se contentent pas d'émonder luxunem foUorum ; ils sapent l'arbre et le jettent mort sur la terre , sans semences et sans rejetons. Ce genre de critique , dont Voltaire et Beaumarchais ont fait un funeste abus, en l'appliquant par étourderie ou par méchanceté à tout ce qui nous restoit d'idées sociales , avoit chez nous des modèles , malheureusement fort dilficiles à imiter, dans Molière et dans Rabelais ; et il faut que je l'avoue, au préjudice de mes théories philosophiques, si la littérature a ses causes finales , comme toutes choses, Rabelais et Molière ne sont pas arrivés

à leur jour , ou bien la providence des vérités nous ménage un Rabelais, un Molière, qui tardent beaucoup à venir. Qu'étoit-ce , grand Dieu ! que le jargon des Précieuses et des Femmes saçantes auprès de celui qu'on nous a fait , et qui n'a plus de nom dans aucune langue? Tartufe lui-même , que le poète a dessiné à si grands traits , seroit un mécliant écolier dans ce siècle d'hypocrisie et de mensonge, où le faux seul jouit des privilèges du vrai. La postérité aura sans doute beaucoup de choses à nous reprocher , au cas que nous ayons une postérité qui daigne s'occuper de nous ; mais ce qu'elle remarquera de plus caractéristique dans notre époque , c'est l'absence presque totale du dériseur sensé qui a le bon esprit de se moquer des autres, et de protester par un mépris judicieux contre l'ignorance et la folie de ses contemporains. Eh quoi ! sera-t-il dit que nous 'ayons vécu pendant soixante ans sous l'empire des mystifications les plus impertinentes , dont la fausse philantropie , la fausse science et la fausse littérature aient jamais affronté le genre humain ( et je ne dis pas trop : je donne le choix dans tous les âges à un

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homme de. bonne foi) ; faudra-t-il que cette nation en cheveux blancs, qui a été représentée par Rabelais dans sa jeunesse et par Molière dans sa virilité, épuise jusqu'au marc le calice d'ignominie où l'abreuvent des charlatans de toute sorte et de toute couleur , dont Tabarin n'auroit pas voulu pour laquais , sans qu'une voix vengeresse ait imposé à ces infâmes jongleries l'opprobre qu'elles ont mérité ? Que font cependant les hommes d'un talent vrai , les hommes dignes d'une haute et importante mission, qui viennent prendre tour à tour un rang distingué dans la comédie, dans le roman, dans la satire ? Et il y en a vraiment beaucoup ! Ils épluchent minutieusement dans leur laboratoire de petits ridicules de salon , de petits travers d'intérieur , à peine perceptibles à ce télescope d'Herschell, dont nous parlions toutà-l' heure. Ils livrent une guerre de pygmées à de petites turpitudes niaisement scandaleuses, qui peuvent indifféremment être ou n'être pas, car les esprits sérieux et raisonnables n'auroient jamais conçu l'idée de l'existence des originaux , s'ils ne s'étoient amusés des portraits j ils ramassent des miettes dédaignées à

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la desserte de Marivaux et de Crébillon. Le temps où nous vivons nous a cependant compté des jours dans lesquels Aristophane et Juvénal ne seroient pas de trop , où cet effronté d'Archiloque décocheroit peut-être inutilement son iambe insolent sur le triple airain dont le vice heureux est cuirassé; où ce n'est pas assez de stigmatiser les fous et les méchants, des pastels de l'esprit et des pochades de la fantaisie ; où ce seroit peu , je le crains , de l'acide et du fer chaud : et nous attendons encore, non pas Molière, qu'il ne faut plus attendre , mais un Le Sage ou un Dancourt ! La poésie morale et la poésie satirique, ces grandes institutrices du genre humain, procèdent précisément aujourd'hui comme le médecin ridicule , qui appliqueroit des cosmétiques à un pestiféré pour le guérir de quelque tache à la peau. Quand on a reçu de son talent le ministère d'éclairer les hommes, de les corriger , et quelquefois de les punir, il faut le comprendre autrement : c'est plus qu'un métîer , c'est plus qu'un art , c'est un sacerdoce.

Je déclare que si l'auteur des Toyages de Kaout' i' Chouk étoit dans les conditions du

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concours, c'est-à-dire François, je l'aurois désigné à l'Académie Françoise, comme très-digne, à mon avis , de concourir au prix Monthyon pour l'ouvrage le plus utile aux mœurs, quoique son ingénieuse bluette n'appartienne en réalité qu'à la critique littéraire et scientifique. Les mœurs sont l'expression manifeste de la raison publique. Elles se développent el se purifient , s'altèrent et périssent avec elle. Montrez-moi un peuple qui ait de la raison , et je vous réponds de ses mœurs. L'impunité des pervers a le même point de départ que le crédit des sophistes. Ce qu'il y a de plus glorieux pour la vertu, ce qui atteste le mieux la divinité de son origine , c'est qu'elle ne cesse d'être en crédit parmi les nations que dans l'absence du sens commun.

SIBYLLE MERIAN.

Quand le général suédois Rosander eut consommé en folles dissipations l'immense fortune que lui avoit laissée son beau-père Mathieu Mérian,[ conseiller de l'électeur de Mayence, il ne vit plus d'autre parti à prendre que d'aller cacher sa misère trop méritée dans une contrée où les yeux des hommes ne le suivissent

8 0 SIBYLLE MERIAN.

pas ; mais il commença par assurer la vie d'un fils presqu'au berceau , qui avoit coûté le jour à sa mère, en allant le déposer entre les mains protectrices de la fameuse Marie-Sibylle Merlan , grand'tante de cet enfant , dont le talent riche, exact et soigneux , sera l'éternel désespoir des peintres d'histoire naturelle. La bonne Marie-Sibylle accueillit le petit Gustave de Rosander comme un fils que Dieu lui donnoit ; car elle n'avoit eu que deux filles de son mariage malheureux avec André Graff. Gustave , aimé , caressé , nourri dans les bonnes études , vint si parfaitement à bien, qu'il ne lui auroit rien manqué pour remplir tous les vœux de sa vieille mère adoptive, s'il avoit témoigné un peu de penchant à observer avec elle ses insectes et ses papillons chéris ; mais le maussade n'en vouloit pas entendre parler; et, à douze ans , il auroit à peine distingué le ver-a-soie hâve et blafard , de la pompeuse chenille du tithymale.

(( Il vous est bien aisé, tante-grand', » lui dit-il un jour avec une aigreur dont il s'accusa depuis fort amèrement auprès du chevalier LinnéCy son contemporain, son compatriote

SIBYLLE xMIilUAN. SI

et son ami ; u II vous esj bien aisé , vraiment , » de parler des merveilleuses beautés de la na- )) ture , vous qui avez pu les admirer sous le )) ciel de Sui'inam ; mais , si vous aviez à cœur » de me faire partager votre enthousiasme, » il falloit m'y envoyer avec ma tante Doro- )i thée , et ne pas me retenir dans ces lagunes » hideuses, au milieu de vos larves, de vos )) chenilles et de vos cocons que je n'ai , grâce » à Dieu, regardés de ma vie, tant le dégoût » que ce spectacle m'inspire est pénible à dé- )) vorer. J'aime a croire qu'il y a sur la terre » des pays favorisés et des races d'élection sur )) lesquelles Dieu a déployé sa puissance ; mais » si le monde entier lessembloit à ce que j'en » ai vu , il ne me paroitroit guère digne de la » peine que le Seigneur a prise à le faire. Je » vous demande pardon , ma respectable mère, » de contrarier ainsi vos idées ; je ne cherche » qu'à m'instruire, et ce n'est pas tout-à-fait » par ma faute que la nature ne me paroît pas » revêtue des merveilleuses couleurs que lui » prêtent vos pinceaux. »

Sibylle ne jugea pas à propos de heurter de front les opinions de Gustave, parce que c'est

82 SIBYLLE MERIAN.

un mauvais moyen d'éclairer l'ignorance présomptueuse des jeunes gens , qu'il est plus facile de conduire à la vérité par une instruction progressive. Elle sourit et l'embrassa.

« S'il ne s'agit que de cela, répondit-elle, » et que tu aies un peu de confiance en mes » récits, je ne suis pas en peine de dissiper >) tous les doutes qui se sont élevés dans ta pe- M titc tête sur la sagesse et la puissance du » Créateur. Je n'userai pas même pour cela du » privilège commun des voyageurs , qui n'en- » ragent pas pour mentir quand ils reviennent }) de loin. Tu sais bien que je n'en impose ja- » mais. Le peuple d'élection que tu as deviné » par un beureux instinct existe réellement , » et je l'ai vu moi-même en courant le monde, » si bien que tu peux t'en rapporter à ma re- » lation avec plus d'assurance encore que si tu » la lisois dans les superbes cosmograpbies de » ton fameux trisaïeul Théodore de Bry ; car, M ce qu'il n'a fait que peindre , j'ai pu l'obser- » ver de ti^ès-près et avec beaucoup de soin.

— » Ob ! que j'aurois de plaisir, cbère ma- » man , s't^cria Gustave , de vous entendre raw coater ces belles choses !

— » Je le veux bien, reprit Sibylle , et je te » réponds qu'elles passeront de beaucoup l'idée )) que tu peux t'en former. Imagine-toi d'abord » que, dans ce peuple-là, tout le monde naît » adulte et parfait, sans subir aucun des in- » convénienls d'un âge d'apprentissage et de » foiblesse.

— » Cela devoit être ainsi, dit Gustave, » dans une espèce véritablement favorisée du » ciel.

— » Ce n'est rien encore ; tout le monde y » naît vêtu , mais non pas d'une folle plume » comme les oiseaux , ou d'une toison grossière » comme les brebis. Ces gens-là viennent sur » terre habillés de pompeux accoutrements dra- » pés et flottants comme la toge des sénateurs, » ou brillants et polis comme l'armure des che- » valicrs. Il y en a qui sont brodés de points » si délicats et si habilement nuancés en leurs » couleurs, que l'aiguille et la trame des fées )) n'ont jamais rien produit de pareil. Il n'est )) pas rare d'en trouver qui étalent dans leurs )) parures tout ce que le corail , le jais , le lapis » et l'or ont de plus éclatant ; et d'autres dans » lesquels tous ces reflets se confondent , avec

Sa SIBYLLE MÉRL4.N.

w une harmonie inexprimable, en mosaïques » chatoyantes qui n'ont point de nom parmi » les hommes. On en voit enfin qui portent )) plus loin les raffinements de ce luxe magni- » fique , et dont la robe est émaillée de plus » de rubis, de saphirs, d'améthystes, d'é- » meraudes et de diamants que M. Taver- » nier n'en a compté dans le trésor du grand » Mogol. J'oserois à peine te parler après cela )) des panaches ondoyants qui ombragent leurs )) couronnes, paicc que c'est une chose de peu » de conséquence auprès des autres; mais le » tout compose un ensemble éblouissant à re- » garder,

— » Je vous avoue que j'aurois bien de la )) peine à croire ces miracles, répondit Gus- )) tave, si ce n'étoit vous qui les attestiez ; mais » il faut remarquer aussi , ma bonne amie , » que jusqu'ici vous ne m'avez parlé que des » rois.

• — » Cest que je me. serai mal exprimée, » continua Sil)ylle. « Je ne disconviens pas qu'il )) n'y ait cliez eux dos castes ])lus simples et )) dont les atours, d'ailleurs élégants, offrent » un peu moins d'appareil ; mais comme ils

» sont tous égaux, et que c'est d'ailleurs à la » nature elle-même qu'ils sont redevables de )) leurs richesses extérieures , on ne s'étonne » pas de trouver ce faste involontaire dans les » états les plus communs. J'ai vu de simples » charpentiers qui ont des robes de pourpre » relevées par des camails de velours noir, et » des maçons enveloppés de balandrans de soie » comme des bourgucmestres. Ceci n'est cepen- » dant qu'une foible partie de leurs avantages. » Comme ils ont des ennemis nombreux, ce >) qui est malheureusement propre à toutes )) les créatures, croirois-tu que le Seigneur a » daigné les munir d'avance des armes néces-^ » saircs pour se défendre, et qu'il n'y en a pas M un qui ne porte son arsenal avec lui?...

— » Et quelle arme le Seigneur leur a-t-il «donnée? )> s'écria le jeune gentilhomme suédois, qui sentoit bouillonner dans ses veines le sang belliqueux de ses ancêtres.

— « Toutes celles, Gustave, qui sont à l'u- » sage de Thomme, et bien d'autres que » l'homme ne connoit pas, tellement que je » ne saurois t'en communiquer l'idée sans te » les faire voir : des casques , des morions , des

86 SIBYLLE MERIAN.

» cuirasses, des boucliers, des sabres, des cou- » telas , des épées , des stylets , des poignards » hérissés de pointes qui se rebroussent , et » déchirent en se retirant la blessure qu'ils ont M ouverte. Certains portent sur eux des acides » brûlants qui dévorent tout ce qu'ils touchent » et des poisons subtils qui font mourir leurs » agresseurs , quoiqu'ils aient en général plus )i de goût pour les parfums ; et ceux que les » plus coquets exhalent au loin feroient envie » à l'ambre et à la rose. Pour revenir à leurs M moyens de défense , il n'y a personne dans >) ce peuple qui ne soit pourvu de tenailles i) vigoureuses et bien acérées dont ils percent , » coupent et broient les membres de leurs ad- » versaires.

» Je t'eiii montrerois certains dont la casaqu% » de guerre est toute semée d'épines roides et » pénétrantes ; d'autres qui marchent protégés » par trois lances fermes, longues, serrées, )) inséparables , comme la phalange de Macé- » doine. Ils connoisscnt aussi l'usage des armes » à feu , et il est même bien plus ancien chez » ce peuple-là que chez nous ; mais ceux qui M s'en servent ne les emploient que dajis la

» retraite, à la manière des Parthes. J'ai as- » sisté souvent aux exercices de ces arquebu- » siers, et j'ai même eu l'occasion de les voir » en bataille. Je me souviens d'en avoir remar- » que un qui fit plus de trente décharges dans )) une demi-minute , ce que les tireurs les plus » habiles tiennent pour presque impossible. A » la fin il s'arrêta, probablement à défaut de » munitions, et bien lui en prit, pour échap- » per aux assaillants , de se fier à ses ailes. . .

— » Attendez , ma tante , au nom du ciel , » interrompit brusquement Gustave. « Le jieun pie dont vous parlez a donc des ailes?...

— » J'avois oublié de t'en instruire jus- » qu'ici , répliqua la bonne Sibylle. Dieu n'au- >i roit pas laissé sur lui un ])arcil avantage aux » oiseaux. Bien plus, il a des tribus puissantes » qui sont tout autrement douées. Combattues » sur la terre par un ennemi supérieur en » nombre, elles se précipitent dans les airs » comme je te le disois. Si l'armée rivale jouit » du privilège de les suivre , et menace de les » rejoindre dans ces campagnes infinies, les » escadrons fugitifs se contentent de replier » leurs ailes inutiles sous le dos de la cuirasse ,

» et plongent au fond des eaux. Là , ils s'orp^a- » nisent en flottille vivante; car ils ont avec )) eux , dans leur bagage portatif, des nacelles » légères, des petits bâtiments de course, rapides )) comme le regard , des esquifs carénés comme » des vaisseaux de liaut-bord qui triomphent » des courants à force de rames , et où d'intré- » pides navigateiu's s'avancent , à rangs pressés, » en brandissant le glaive inflexible que la nan Une a fixé sur leur poitrine.

— )) Cela est prodigieux, dit Gustave; mais » ces avantages ne sont-ils pas payés au prix )' de quelques graves inconvénients? leurs or- » ganes valent-ils les nôtres ? *

— )) Garde-toi l)ien d'en faire la comparai- » son, répartit Sibylle, elle seroit trop'humi- » liante pour nous. Je te parlerai seulement de i> leurs veux qu'une cornée solide, épaisse, » inoiïensible et cependant diaphane, met à )) l'abri de tous les accidents extérieurs. Ils sont » presque toujours prédominants et disposés la- » téralement , de manière à embrasser , ou peu >) s'en faut , toute la cnToniérence de l'hori- » zon ; et leur globe , ordinairement taillé à » facettes, perçoit les ol^jets par uije iucroya-

SIBYLLE MERIAN. 89

)) ble multitude de regard? divergents, dont » chacun revient peut-être éveiller une sensa- » lion. Tu me demanderois volontiers aussi, » je n'en doute pas , s'ils savent pratiquer nos » industries et mettre à profit les matériaux » que la création nous fournit. Ce sont bien là » d'autres miracles ! Que te dirai-je de la sa- » vante économie de leur architecture, de l'ha- ;) bile ordonnance de leurs fortiiications, des )) ressources inépuisables de leur stratégie , de )) la variété de leurs artifices de chasse et de » pêche? Que te dirai-je de la perfection de » leurs instruments , de la légèreté de leurs tis- » sus , de la délicatesse exquise de leurs cise- » hires , du fini de leurs moindres ouvrages , » qui ne soit infiniment au-dessous de la vérité? » 11 faut vivre parmi eux comme je fui l'ait , » Gustave, pour savoir les admirer.

— » Je les verrai certainement, » dit Gustave, en prenant l'attitude résolue d'un homme qui entreprend un voyage lointain îi ses risques et périls, (( Mais où habite ce peuple cxtraordi- )) naire, continua-t-il? faut-il l'aller chercher » bien au-delà de Surinam?

>) Nous le verrons dès demain , si tu veux en

90 SYBILLE MERIAN.

)) prendre la peine, répondit Sibylle. Il habite » partout , sur la terre où nous marchons , » dans le ruisseau qui baigne nos prairies , dans » l'air que tu respires. Il habite le calice d'une w fleur qui vient de s'ouvrir, et jusqu'à la » goutte de rosée qui tremble suspendue à ses » pétales; il frémit dans le sable; il murmure » sous le eazon ; il danse et tourbillonne dans » un rayon du soleil. Mon armée navale a jeté » l'ancre dans une mare prochaine; mes arque- )) busiers sont retranchés sous une pierre du )) jardin. Je te parlois des insectes. »

Gustave , un peu piqué , se mordit les lèvres; mais il ne voulut pas en avoir le démenti. Dès le point du jour du lendemain , il se mit en l'oute avec sa grand' tante vers le peuple inconnu dont elle lui avoit appris l'existence, muni pour toute arme et pour tout équipage d'un petit filet de gaze.

Il prit goût à ces découvertes qui devenoient tous les jours plus instructives , plus amusantes et plus gracieuses ; et , quand la mort lui eut enlevé sa bonne parente, le 13 janvier 1717, il sentit qu'il n'auroit jamais pu s'en consoler , si elle ne l'avoit introduit aupai'avant au mi-

SYBILLE MERIAN. 91

lieu du peuple inconnu , dont Tétude assidue lui fournissoit tant d'agréables loisirs et de douces consolations.

Gustave de Rosander vécut long-temps. Il fut savant, c'est peu de chose; il fut célèbre, ce n'est rien; il fut tranquille, parce que les goûts simples donnent la paix du cœur ; il fut bon, parce que l'amour de la nature est un acheminement à la vertu ; il fut heureux , parce que le calme de l'esprit et la bienveillance de l'ame composent le seul vrai bonheur de l'homme. Cela, c'est tout.

'ih

LIDIVINE.

En 1 800 , j'étois dans les prisons d'une ville de province, et je n'y étois pas pour la première fois. La cause de ces petits malheurs de jeune homme me dispense d'en rougir.

Je ne parlerai pas du geôlier et de sa femme, honnêtes et charitahles personnes qui m'ont laisse cependant un bien tendre souvenir, mais

94 LIDIVINE.

je ne saurois me dispenser de remarquer en passant que ce triste ministère du geôlier est un des plus honorables qu'il y ait au monde , quand il est exercé avec douceur et humanité.

Madame Henriey étoit infirme et presque toujours malade ; mais elle avoit pour la représenter, dans l'intérieur, une vieille femme de charge qui s'appeloit Lidivine ,

g Nom peu connu , même parmi les saints,

et que les pauvres prisonniers nommoient la dwine f parce qu'ils croyoient que ce nom hyperbolique étoit son nom véritable. Il n'y a rien en effet qui puisse nous donner une idée plus distincte de la Divinité que la charité chrétienne.

Lidivine avoit soixante-dix-huit ans, ce qui ne l'empêchoit pas d'être vive, active, empressée , et toute à tous , comme si elle n'en avoit eu que cinquante. Elle étoit même allègre et joviale, caria première des conditions de l'hy»* giènc , c'est une bonne conscience. Il y a une foncière gaîté du cœur qui n'appartient qu'aux bonnes gens. Les esprits occupés de mauvaises

LIDIVINE. 95

pensées deviennent , au contraire , facilement tristes. Il y a bien de quoi.

Quand je pense à Lidivine, je crois toujours la voir avec son petit béguin blanc si propre , son juste noir si leste et si serré , et son cœur d'argent passé à un petit cordon de velours noir aussi, qui avoit un peu rougi. Elle n'osoit porter visiblement la croix qui y avoit été suspendue ; cela n'étoit pas encore permis; mais elle la conservoit sans doute entre sa chair et le cilice de laine ou de crin dont elle se couvroit par pénitence , et je n'ai jamais compris que Lidivine eût à faire pénitence de quelque chose. C'étoit peut-être d'avoir été jolie, car sa pâleur saine et sa maigreur robuste ne lui avoient pas fait perdre tous les avantages d'une taille bien prise et d'une figure agréable.

Ce que je raconte ici de Lidivine , c'étoit ce que nous en pensions tous, bons ou méchants. Aussi l'influence de Lidi\^ne sur les esprits les plus âpres et les plus rebelles avoit quelque chose de plus puissant que la force, et qui agissoit sans qu'on sût au juste comment , par une sorte de faveur providentielle. A Lidivine le secret d'affermir les cœurs abattus et de con-

96 LIDIVINE.

soler les cœurs désespérés. Quand la rage soulevoit au fond des cachots une de ces émeutes de démons qui se battent avec leurs fers, et qui meurent, sans se rendre, en mordant des baïonnettes sanglantes , on n'y envoyoit plus de soldats. On y envoyoit Lidivine. Un instant après, tout étoit calmé.

Dieu n'auroit pas cru faire assez pour la prison dont je vous parle , s'il n'y avoit placé que Lidivine. Elle étoit secondée par son petit-fils dans ce noble et pieux ministère. Pierre étoit un jeune homme de vingt-trois ans, foible de corps , mais infatigable de patience et de courage , qu'aucun soin ne rebutoit pour adoucir nos ennuis et pour secourir nos misères. Je ne vous donnerois qu'une idée imparfaite de sa physionomie résignée et non pas abattue , de son regard bleu, plein de compassion et de tendresse , de sa chevelure blonde , lisse , aplatie et coupée à angles drgits, si je nedisois que vous avez pu remarquer des caractères })areils dans le type de nos bons paysans de montagne , ou dans les images des saints, tracées par un peintre naïf.

Pierre n'étoit pas {un grand personnage,

LIDIVINE. 97

même en prison. Arrivé là , selon nos conjeclures, par la protection de Lidivine, il n'y étoit guère que l'aide et le valet des guichetiers. J'appris plus tard que c'ëtoit son titre, et que ce litre , chose étrange , étoit vme faveur acquise par sa bonne conduite. J'expliquerai cela tout-à-l'heure , si la mèche de ma lampe Jjrûle encore.

Quoi qu'il en soit , j'avois été entraîné vers Pierre par cette sympathie d'âge qui rapproche si vite les jeunes gens , surtout quand ils sont malheureux, et par cette sympathie de croyances, le seul lien social que nos discordes politiques n'eussent pas rompu. Quand sa chemise s'entr'ouvroit dans quelque œuvre de force, à rafraîchir notre grabat en y introduisant une botte de paille neuve , ou à transporter un malade, j'avois vu souvent flotter sur sa poitrine le cordon du scapulaire. Peut-être aussi quelque instinct secret m'avertissoit que le Seigneur nous avoit imposé une vie commune de misère et de dévouement, et que notre bonheur, comme son empire , ne seroit pas de ce monde.

Notre chambrée , n° 6 , étoit ordinairement ouverte pai' Pierre que nous chérissions tous;

98 LIDIVINE.

et c'étoit un de ces égards auxquels nous reconnoissions la bienveillance de la geôle, car le salut religieux que pierre nous adressoit chaque matin étoit pour nous comme une bénédiction répandue sur la journée. Une fois , les verrous tournés plus tard et plus rudement , sans égard pour notre sommeil , nous annoncèrent la visite d'un autre guichetier. Celui-ci s'appeloit Nicolas.

Nicolas étoit un bon homme qu'un autre genre de vocation , dont je ne me suis pas informé , avoit engagé au service des prisons , et qui ne s'étoit pas accommodé sans effort , je le suppose , à l'esprit de son état ; mais il y étoit parvenu de manière à faire illusion sur ses sentiments naturels à quiconque ne les auroit pas connus. A force d'exercer les cordes basses de sa voix, le pauvre diable avoit réussi à se donner une parole rauque et menaçante,. qu'il savoit rendre plus formidable en fronçant convulsivement des sourcils épais , mais doux , qui ne furent jamais destinés à exprimer la colère. Comme cette complication d'artifice devoit lui coûter beaucoup , il ne répondoit jamais plus brutalement que lorsqu'il avoit le dos tourné.

LIDIVINE. 99

Un jolirqu'on le surprit àpleurersur un homme qui alloit mourir , et qui embrassoit sa femme pour la dernière fois, il se plaignit qu'on lui eût jeté du tabac dans les yeux : j'ai rencontré vingt guichetiers comme Nicolas. Les hommes ne sont jamais si méchants qu'ils en ont l'air.

— Où est Pierre ? lui dis-je , en m'asseyant sur mon lit.

« Pierre ! Pierre ! répondit-il avec aigreiu*. » C'est toujours Pierre qu'on demande ; on di- )) roit qu'il n'y a que Pierre ici. Que fait-il » pour vous qu'on ne fasse? Pierre vous ap- » porte-t-il autre chose qu'une cruche et du » pain? Une cruche, la voilà; du pain, en » voilà : si vous avez affaire à Pierre , allez le )) chercher. Pierre est au cachot. »

— Pierre au cachot! m'écriai-je, c'est une » chose impossible. Qu'a-t-il fait?

(( Ce qu'il a fait? Est-ce que je sais cela, )) moi , ce qu'il a fait? Est-ce que cela me re- » garde ? Est-ce que je me mêle de ce que font » les autres ? Une porte ouverte trop tôt , une )) porte fermée trop lard, une lettre remise se- » crètement avant d'avoir été lue, une com-

100 LIDIVINE.

» plaisance de lâche et de fainéant , pour vos )) camarades ou pour vous. Il en est bien capa- » ble , le petit bigot ! . . . »

Je n'ai pas besoin de dire que Nicolas avoit tourné le dos pour prononcer ces grosses paroles.

— C'est infâme ! repris-je en l'interrompant, c'est horrible î Si les magistrats le savoient, on réprimeroit sévèrement un tel abus de pouvoir. Le cachot est une pénalité très-grave, et nulle pénalité ne peut être infligée à un homme libre que par l'autorité de la loi. Cette vexation est indigne à l'égard de Pierre , comme elle seroit indigne au vôtre. Je vous dis qu'elle crie vengeance !

(f Bon! répliqua Nicolas en me regardant fixement cette fois ! Avez-vous pris , par hasard , » votre ami Pierre pour un homme libre comme » moi , qui peux quitter la maison ce soir en » demandant mes gages? Il est prisonnier comme » vous , à cela près que vous passez demain en » justice, et (|uc ces messieurs de la-haut sont » parfaitement maîtres de vous ivnvoyer chez » vos parents, si vous avez de bons témoins; » tandis que Pierre a treize ans à faire encore.

LIDIVINE. 101

» puisqu'il n'en a fait que sept , et treize ans » de galères , vraiment , quand l'idée en vien- » dra au commissaire du pouvoir exécutif, qui )) le retient ici par faveur, comme dans un cliâ- » teau de plaisance. Je conviens que cela seroit » dur, mais que voulez-vous? il n'avoit pas » l'âge pour être guillotiné. »

La guillotine, les galères, cet honnête Pierre, cette admirable Lidivine, toutes les apparences qui m'avoient frappé , toutes les notions que je venois de recueillir dans une conversation de deux minutes , se confondoient tumultueusement dans mon esprit , quand la porte se referma sur moi. Je ne pouvois plus interroger Nicolas qui n'auroit probablement pas été d'humeur à me rc'pondre; mais je croyois l'entendre encore murmurer son rel'rainà travers l'épaisse muraille , sur un ton plus grave que celui des verrous ; u Est-ce que je sais cela , moi ? est-ce » que cela me regarde? est-ce que je me mêle » de ce que font les autres ?. . . »

Je passai en jiislice , en effet , dès le lendemain, comme JNicolas me l'avoit annoncé, et je fus acquitté à la majorité de neuf voix sur douze. On ne sera peut-être pas étonné, si j a-

102 LIDIVINE.

joute naïvement que jamais résultat avantageux d'un scrutin ne m'a été plus agréable.

La première chose qui m'occupa quand je me trouvai libre , ce fut l'histoire de Lidivine et de Pierre. Un vieux prêtre, saintement téméraire, s'étoit réfugié dans leur, famille en 1 793, pour porter de là des exhortations et des espérances à son troupeau de chrétiens sans pasteur et sans autels. 11 fut surpris en ofïiciant, et tendit ses bras aux fers , comme un martyr des premiers âges de l'église. Son petit peuple du hameau le défendit malgré lui , avec cette ardeur de dévouement que la religion inspire toujours quand elle est persécutée. Ils étoient quinze. Treize moururent sur l'échafaud du confesseur, après avoir reçu sa dernière bénédiction . La grand' mère avoit plus de soixante-dix ans, le petit-fds en avoit moins de seize; et, selon la juste expression du guichetier, l'un des deux avoit plus d'âge qu'il n'en falloit, l'autre n'avoit pas encore l'âge pour être guillotiné , C'est à cause de cela que Lidivine et Pierre étoient en prison.

Dans ces entrefaites, Bonaparte étoit revenu; Bonaparte , ce géant de la civilisation , qui la rapportoit toute faite , et qui ne put pas la rat-

LIDIVINE. 105

fermir sur des bases éternelles, parce que Dieu n'en vouloit plus. La révision de ces procédures exceptionnelles d'une législation d'anthropophages étoit devenue facile. Un grand nombre d'honnêtes gens s'intéressèrent au sort de Pierre et de Lidivine. Il n'y a rien de si commun que de trouver des cœurs tout disposés à la réparation du mal , quand il n'y a plus de péril à l'empêcher. Je ne parlois pas de ces efforts à mes amis de prison que je voy ois souvent , parce que je savois déjà , par une expérience précoce , que la moindre révolution de bureau pouvoit les rendre inutiles. Au moment où les pièces qui annuloient leur jugement m'arrivérent, bien authentiques et bien légalisées, je volai vers eux, dix fois plus heureux que je n'étois, en les quittant, le jour de mon absolution. Je portois à Lidivine et à Pierre vingtsix ans de liberté.

Aussi me souvient-il de cette impression, comme si je n'avois ni souffert , ni vu souffrir depuis. C'étoit à quatre heures du soir, par une belle journée de printemps, comme la Franche-Comté en a quelquefois en avril ; mais l'heure n'étoit pas expirée, et les prisonniers

lOZi lidivim:.

jouissoient encore dans la cour, sous la lumière d'un plein soleil, bien tiède et bien réjouissant, de ses dernières minutes de récréation. Il y a dans les prisons un temps et un lieu qui sont assignés à la récréation, c'est moi qui vous le certifie.

« Vous êtes libres, m'écriai-je en sautant tour à tour au cou de Pierre et de Lidivine. » J'eus quelque peine à m'en faire comprendre ; mais tout le monde m'avoit compris , et l'émotion de ces pauvres gens, qui baignoient de larmes leurs joues et leurs cheveux, expliquoit assez mes paroles.

Après cela , il y eut un grand silence, un silence grave et triste ; car il y a d'autres liens à rompre dans une prison qu'on habite depuis sept ans que ceux de la captivité. Lidivine regardoit ces femmes , ces convalescents , ces infirmes dont elle avoit été si long-temps la mère, et qu'elle s'étoit flattée de ramener peu à peu à la religion et à la vertu ; elle s'arrêta enfin devant un vieillard tout cassé , que la fatigue de l'âge ou l'excès de la joie avoit comme enchaîné à sa place : « Eh! Georges ! lui dit-elle, »qui te portera ton bouillon? »

wr

LIDIVINE. 10 5

Ensuite elle revint à moi, et pressant ma main dans ses deux mains : « Je suis vraiment libre? dit-elle. »

— » Oui, Lidivine. »

— » Je pourrois sortir avec vous maintenant,

si ie voulois ? n

— » Oui , Lidivine. »

— » Vous me mèneriez tout maintenant chez l'avocat de mes prisonniers ? »

— » Oui, Lidivine. »

— » Vous pourriez me montrer la maison du médecin de mes malades ? »

— » Oui, Lidivine; et l'église qui va se rouvrir; car nous vivons sous un gouvernement humain , juste , éclairé , qui sentira la nécessité d'appuyer son pouvoir sur la foi. Dieu est le meilleur des auxiliaires. »

— » Vous avez raison , mon ami ! Oh ! si j'étois sûre de n'être pas à charge en prison... »

La femme du geôlier l'embrassa , et fit un mouvement involontaire pour la retenir.

(( Voilà qui est bien , continua-t-elle en sou- » riant, pendant que du revers de la main elle » essuyoit ses yeux. Je ne suis pas encore si » vieille que je ne puisse honnêtement gagner

106 LIDIVINE.

» mon pain chez mes maîtres. Allez vous cou- » cher bravement , vous autres , car voilà qua- )) tre heures qui sonnent. Nous nous retrouve- » rons demain. Je ne veux pas sortir d'ici... » Où irai-je, d'ailleurs, ajouta Lidivine, pour » être plus utile ou plus heureuse? Une mai- )) son, un village, une famille, il n'y en a plus >> pour moi : le cimetière même ne me diroit >) rien ; car mon mari, mes frères et mes enfants » n'y sont pas. Vous savez qu'ils sont morts » bien loin de là , et qu'on les a mis je ne sais » où. Quant à Pierre , c'est autre chose ; il est » jeune , beau , industrieux , patient et , par » dessus tout , craignant Dieu. Si le monde est » revenu au bien, comme vous dites, mon pau- » vre Pierre prospérera peut-être. Viens ici, » mon enfant, que je te bénisse et que je te dise » adieu ! »

Pierre n'avoit pas encore parlé. Il paroissoit plongé dans une méditation sérieuse , et embarrassé de rompre le silence ; enfin , il se rapprocha de Lidivine , à l'appel qu'elle venoit de lui faire.

(( Jamais , ma mère, dit-il avec fermeté. J'ai » pensé quelquefois à la vocation que je suivrois,

LIDIVINE. 107

» quand mon temps seroit fini; j'aurois voulu » être prêtre , mais je n'ai pas eu le loisir de de- » venir savant. Au reste, si le ministère de prê- » tre est grand , celui de guichetier a des de- » voirs que j'aime , et auxquels je ne veux pas » me soustraire, Nicolas a besoin d'un aide , et » il sait maintenant que ma compassion , pour » des peines que j'ai ressenties depuis l'en- » fance , ne m'a jamais détourné de mes obli- » gâtions. Je vous supplie de me permettre , » ma mère, de ne pas sortir de prison. C'est la » vie que le Seigneur m'a faite, et je n'y renon- >y cerai pas. »

Les prisonniers étoient partis. Nicolas n'avoit plus de motifs pour contraindre l'expansion de son excellent naturel : (( Reste, reste ! » crioitil à Pierre, en pleurant à chaudes larmes.

— <( N'est-il pas vrai, qu'à ma place, vous auriez fait comme moi? » dit Pierre en se retournant de mon côté.

— « Oui , mon ami, si j'en avois eu le courage. »

Lidivine et Pierre sont morts au service des prisonniers.

—Je ne sortirai certainement pas de ces montagnes , dis-je à l'hôtesse en arrivant avec elle sur le pas de la porte, sans avoir vu ce bon M. Dubourg dont vous me parlez. C'étoit un des plus tendres amis de mon père. Il n'est que sept heures du matin, trois lieues sont bientôt faites quand le temps est beau à souhait,

et je peux disposer d'un jour sans préjudice pour mes affaires. Il me sauroit mauvais gré de n'av oir pas dîné avec lui en passant , n'estil pas vrai ?

— Il ne vous le pardonneroit pas , répondit-elle , puisqu'il n'y a pas de semaine qu'il n'envoie prendre des informations de votre arrivée.

— ;- Je ne me pardonnerois pas davantage d'avoir manqué une occasion de vérifier ce que valent mes prophéties. J'ai prédit il y a cinq ans que sa fille Rosalie, qui n'en avoit que douze, deviendroit une des piquantes beautés de la province, et je suis curieux de savoir si la petite brunette aux yeux bleus m'a fait mentir.

— Tenez-vous assuré du contraire , s'écria madame Gauthier. On iroit à Besançon , et peut-être à Strasbourg ( c'étoit pour madame Gauthier l'équivalent des antipodes ) , sans rencontrer sa pareille; et avec cela, élevée comme un charme et sage comme une image ; mais n'allez pas vous y laisser prendre , pour rentrer ici au désespoir, comme vous faisiez du temps de l'autre. Tout gentil que vous êtes,

VOUS pourriez en être cette fois pour vos peines et pour vos soupirs , car voilà déjà bien des mois qu'il est bruit qu'on la mariée

— Diable, diable! madame Gauthier, vous me prenez toujours pour un jeune homme , quoique j'aie vingt-quatre ans passés, une fortune établie et une position sérieuse. Croyezvous qu'un avocat stagiaire au barreau de Lons-le-Saulnier se passionne comme un légiste ou comme un clerc d'avoué ?. . . Rassurezvous, ma chère dame, et montrez-moi seulement le chemin qu'il faut que je tienne pour parvenir chez M. Dubourg, car j'ignorois même que sa maison de campagne fut si près d'ici.

— Vous ne serez pas embarrassé dans toute la première moitié de la route, répliqua-t-elle. Vous ne perdrez pas un moment le petit sentier bien frayé que vous voyez courir là dans les prés , le long de ce ruisseau bordé de saules ; mais une fois arrivé au pied du coteau qui ferme le Val, ce sera une autre affaire; vous serez aux bois de Chàtillon , qu'il faut traverser pour apercevoir le château, et comme ils ne sont pratiqués que par les bûcherons , qui

y ont tracé dans leurs allées et venues bien des chemins qui se croisent , je me suis laissé dire que les gens du pays s'y égaroient quelquefois ; mais il ne manque pas de huttes et de baraques à la rive du bois, et vous n'aurez qu'à hucher pour vous procurer un guide.

Fort pénétré de ces utiles renseignements, je saluai mon hôtesse de la main; je me mis en route, et je gagnai du pays en faisant des tirades pour le premier acte de ma tragédie, ' avec la délicieuse et immense préoccupation d'un homme qui se complaît dans «es vers. Aussi j'étois fort loin, au bout d'une heure, du petit sentier bien frayé qui court dans les prés le long d'un ruisseau bordé de saules , et je fus fort heureux, pour retrouver ma direction, que la colline ne se fût pas avisée de la fantaisie, à la vérité assez étrange, de se déranger de sa place. •

Après avoir long-temps côtoyé la rive du bois , comme disoit madame Gauthier, en suivant inutilement un fourré si épais, que j'aurois à peine compris qu'il pût ouvrir passage à un lièvre poursuivi par les chiens, je fus frappé de la vue d'une petite maison toute

l)lanche, c'est-à-dire assez fraîchement crépie, qui s'adossoit au bois comme un oratoire couronné de feuillages, et autour de laquelle se fermoit en carré une palissade à treillage fort serré d'où se répandoient de toutes parts des pampres de vignes, de flottantes guirlandes de liseron et de houblon , et des rameaux d'églantier chargés de fleurs. Je fis quelques pas et j'arrivai à l'entrée de ce joli réduit, qui ne paroissoit guère propre qu'à loger deux ou trois personnes. Sur un bout de banc joint à la porte du logis, et qui étoit élevé comme elle d'une marche ou deux au-dessus d'un potager de quelques pieds de surface, il y avoit un jeune homme assis. Je pris le temps de le regarder, parce que lui ne me regardoit pas. Il étoit vraisemblablement trop occupé pour s'apercevoir de ma pi^ence.

Je ne dirois pas facilement ce qui , dans ce jeune homme, excita soudainement ma curiosité, mon intérêt, mon afl'ection. Je ne suis pas romanesque, on le sait bien ; mais le lieu, la circonstance, la personne surtout, faisoient naitre en moi une foule d'idées mélancoliquement poétiques, dont j'étois presque

au BAPTISTE MONTAUBAN.

fâché de faire tort à ma composition. Je finis cependant par y prendre un plaisir très-vif et par le goûter en silence.

Ce jeune homme , si absorbé dans ses pensées, qu'un peu de bruit que j'avois fait étourdiment en m' approchant de lui n'avoit pu un moment l'en distraire , étoit beau comme une de ces figures qu'on rêve quand on s'endort sur une bonne action, et du sommeil d'un homme qui se porte bien. (Ce sont décidément les deux seules manières d'être heureux que je connoisse.) Il sembloit délicat et même foible, et cependant sa blanche et gracieuse figure, qu' inondoient les flots d'une chevelure blonde parfaitement bouclée, ne se seroit peut-être pas refusée à l'expression d'une forte nature d'homme. A travers la suave douceur de ses traits languissants, on dtâpiêloit le caractère d'une méditation habituelle et d'une profonde résolution. Cela m' étonna.

— Eh quoi ! pensai-je à part moi , envieroistu dans ton cœur navré les avantages dont te privent les aveugles répartitions de la fortune? llegretterois-tii le droit qu'elle t'a ravi de prendre une part active aux agitations de la

multitude, et de l'entraîner par l'amour ou de la soumettre par le génie? Dieu t'en préserve, pauvre ange ! continuai-je en m'approchant encore de lui, car je l'aimois déjà beaucoup. Reste doux et pur comme te voilà dans ta force inutile, jouis de ta solitude, et laisse aux ridicules tyrans du vieux monde, conquérant déçu ou roi détrôné que tu es sur la terre, l'empire absurde qu'ils y exercent depuis tant de siècles I

Le jeune homme tourna les yeux de mon côté, et me regarda fixement pendant que je le saluois. Il fit un mouvement pour se lever; je me hâtai de le retenir sur son banc, parce qu'il m'avoit semblé malade.

— Je vous demande pardon , mon ami , lui dis-je , d'avoir interrompu le cours de vos pensées; la rêverie est si belle à votre âge! Pourriez-vous m'indiquer, sans vous déranger davantage , le chemin du bois qui conduit à la maison de M. Dubourg ? Elle ne doit pas être fort loin d'ici.

Il me regarda encore, mais sa physionomie avoit subitement passé de l'expression d'une bienveillance timide à celle de l'inquiétude et

116 BA.PTISTE MONTAUBAN.

de l'effroi. Cependant il parut réfléchir.

— p La maison de M. Duboiirg ? répondit-il enfin, comme s'il avoit cherché à recueillir quelques souvenirs très -confus; Dubourg ? M. Dubourg? la maison de M. Dubourg?... Ah ! ah ! continua-t-il en riant , il y avoit autrefois une belle maison de ce nom-là , que j'ai habitée quand j'étois jeune. C'est là que j'ai vu pour la première fois des anges qui avoient pris la figure de femmes, des fleurs de toutes les^saisons, et des oiseaux de tous les ramages. . . Mais ce n'étoit pas dans ce monde-ci.

Ensuite il laissa tomber sa tète sur ses mains, et il oublia que j'étois là.

Je compris alors qu'il étoit idiot , ou innocent, suivant le langage du pays. Merveilleuse société que la nôtre, où ces deux êtres d'élection, celui qui vit inofliensif envers tous, et celui qui vit solitaire, sont repoussés avec mépris jusqu'aux limbes de la civilisation, comme de pauvres enfants morts sans baptême !

Au même instant, la porte s'ouvrit près de moi, et j'y vis paroître une femme d'une cinquantaine d'années , qui étoit mieux vêtue que ne le sont ordinairement les paysannes.

— Eh quoi! dit-elle, Baptiste, vous recevez un voyageur sans le presser d'accepter du lait et des fruits , et d'accorder à notre pauvre toit l'honneur de lui procurer un peu d'ombre et de délassement?

' — Ah! madame ! m'écriai-je, ne le grondez pas , de grâce ! Il n'y a pas encore une minute que je suis à son coté, et son accueil m'a touché de manière à m'en souvenir toujours !

Baptiste n'avoit pas même entendu sa mère. Il étoit retombé dans ses réflexions. Ses bras étoient croisés, sa têtependoit sur sa poitrine, et il murmuroit des mots confus que je ne m'expliquois pas.

Je suivis la boime femme dans une pièce assez vaste et d'une remarquable propreté, qui devoit être la meilleure de la maison. Elle m'y fit asseoir sur une sorte de fauteuil d'honneur, dont le siège étoit assez joliment tressé de paille jaune et bleue , pendant qu'elle congédioit dans la chambre suivante une volée tout entière de petits oiseaux tle la montagne et des champs, qui s'étoient à peine effarouchés à mon approche, et qui lui obéissoienl

lis BAPTISTE MONTAUBAN.

avec un empressement charmant à voir, tant ils étoient bien apprivoisés.

Elle renouvela ensuite les offres qu'elle venoit de me faire , et s'assit , sur mon refus réitéré , en me demandant à quoi du moins on pourroit m'être bon dans la maison blanche des bois.

— Je le disois à votre fds quand vous êtes survenue, lui répliquai- je , mais il m'a tout à fait oublié. Le pauvre enfant, madame, est bien affligé ! Le voyez-vous depuis long-temps dans cet état ?

— Non , monsieur, répondit-elle en essuyant une grosse larme , et cela même n'est pas continuel. Il est toujours triste, aussi triste qu'il est bon , le pauvre Baptiste ; mais il ne manque pas de suite dans ses idées et dans ses actions , quand de certains mots que je me garde bien , comme vous ]iouvez croire, de prononcer devant lui, ne le rendent pas à ses accès. Comment ces mots le troublent , c'est ce que je ne sais pas. Je les évite, et voilà tout. 11 étoit né si heureusement, ce cher enfant, qu'il faisoit l'espoir, et d'avance l'honneur de mes vieux jonrs , mais le bon Dieu a changé tout-a-coiip ses intentions sur lui !...

Ses larmes abondèrent à ces derniers mots. Je lui pris la main, en lui demandant pardon de renouveler de telles douleurs.

— Il faut vous dire , puisque vous avez la bonté de vous intéresser à Baptiste , reprit-elle avec plus de calme , que Joseph Mont^uban , mon mari, étoit le meilleur ouvrier en bâtiments du Grand-Vau. Cela n'empèchoit pas que nous ne fussions fort pauvres, parce que c' étoit un bien mauvais temps [)our l'ouvrage , et que ma famille, d'une condition supérieure à celle de Joseph, avoit payé un tribut plus pénible encore aux événements ; mais cela ne fait rien à l'histoire. Nous ne savions trop à quel saint nous vouer, quand un riche et respectable particulier de la contrée chargea mon mari de la construction d'une maison superbe que vous verrez si vous traversez le bois , car je crois que vous venez d'Aval. Quand la maison fut bâtie jusqu'aux combles, mon pauvre Joseph monta lui-même sur le faîte, comme chef d'ouvriers, pour y planter, selon l'usage, le bouquet et les banderoles d'honneur. Il étoit près d'y atteindre lorsqu'une pièce de la toiture qu'on avoit, à notre grand malheur, oublié de

fixer, lui manqua sous le pied. C'est ainsi qu'il mourut. M. Dubourg, qui étoit et qui est encore le propriétaire du bâtiment , se montra vivement sensible à une si cruelle infortune. Il fit construire pour mon fils et moi ce petit logement sur un terrain assez productif, qui lui appartenoit , et dont il nous accorda la jouissance, en y joignant même une pension, afin de subvenir à l'insullisance du revenu , et de nous mettre à l'abri de tout besoin ; enfin, non content de cela , il voulut encore se charger de l'éducation de Baptiste , qui avoit alors cinq ou six ans, et qui prévenoit à la vérité tout le monde en sa faveur par son esprit précoce et sa jolie figure. Baptiste fut donc élevé chez M. Dubourg avec les mêmes soins et les mêmes maîtres qu" une aimable fille de son bienfaiteur, qui a trois ans de moins. Cela dura pendant dix ans, et Baptiste avoit si bien profité, qu'il ne lui manquoit presque rien, au dire des gens les plus savants, pour se faire un chemin honorable dans le monde. M. Dubourg prit la peine de me le venir assurer ici , eu ajoutant d'un ton sérieux , mais doux : « Vous com- » prenez , mère Montauban , qu'il se fait temps

» d'ailleurs que je sépare Baptiste de ma Ro- » salie. Il a seize ans , elle en a treize et da- » vantage. Ces jeunes gens touchent à l'âge où » vient l'amour; quoique élevés comme frères » et sœurs, ils savent bien qu'il en est autre- » ment, et je n'ai peut-être que trop long- » temps tardé à détourner ce piège de leur » innocence. 11 faut donc reprendre chez vous » votre fils , ma bonne amie , en attendant que » je lui aie procuré la position f^ivorable dont » il s'est rendu digne par ses études et par ses » succès, dans quelque famille encore plus » opulente que la mienne, ou dans quelque » pensionnat en crédit. Il faut davantage, si » vous m'en croyez : il faut que nos enfants » s'accoutument à ne pas se voir, pour sentir » moins péniblement cette privation quand ils » seront séparés tout-à-fait. J'ai mes raisons » pour cela, quoique rien ne m'ait indiqué » entre eux d'autres rapports que ceux d'une » pure et naturelle amitié. — Baptiste est un. » auffe de tendresse et de soumission. Dites- » lui que je ne cesserai jamais de l'aimer, et » faites-lui entendre, avec votre cœur et votre M esprit de mère , que j'ai quelques motifs de

» le tenir éloigné de moi. Vous ne manquerez )) pas de prétextes ; et si vous parvenez à le » convaincre que mon bonheur y est intéressé , » je ne suis pas en peine de sa résolution. Ce- )) pendant, s'il n'y avoit pas d'autre moyen, >i rapportez-lui mes propres paroles. Dites-lui » alors que la réputation des filles est le trésor » le plus précieux des pères, et que la voix » publique m'imposeroit bientôt un sacrifice » plus rigoureux pour nous tous , si je ne pre- » nois prudemment un peu d'avance sur le » temps. Exigez de lui qu'il ne revienne pas à » Château-Dubourg ; je l'en tiendrai pour re- » connoissant , et non pour ingrat. — Un mot » encore, continua-t-il. — Comme la vue de ma » maison pourroit lui inspirer des regrets qui » troubleroient son doux repos auprès de vous, » obtenez de lui qu'il ne s'éloigne de la forêt » de ce côté que jusqu'à cet endroit qu'on ap- » pelle la Bée, parce que le bois y prolonge à .» droite et à gauche deux longues ailes de fu- » taies qui cernent la route des voitures, à » l'endroit où elle est fermée en demi-cercle » par le cours de l'Ain. Vous savez que les » premières clôtures de mou parc ne se mon-

» trent qu'après qu'on a quelque temps suivi ce » détour. — Quant à son obéissance , je vous » le répète, ne vous en inquiétez pas! Il mour- » roit plutôt que de manquer à sa parole ! ... »

J'avois écouté M. Dubour^ tout interdite, parce que mon esprit ne s'étoit jamais occupé du danger qui l'elTrayoit, et cependant ce qu'il disoit me paroissoit si raisonnable, que je me bcwnai, pour lui répondre, à des expressions de remerciement et de déférence.

« Je comprends , continua-t-il en se leviint , » que vos charges vont augmenter à mesure » que les miennes diminueront , mais cela ne » durera pas long- temps, car Baptiste est » connu de mes amis sous les rapports les plus » avantageux, et j'attends tous les jours la » nouvelle qu'il est convenablement placé. En » attendant, recevez de mon amitié ces cent » louis d'or pour vous procurer à tous deux , » dans votre petite solitude, quelques dou- » ccurs auxquelles il est accoutumé, et comp- » tez toujours sur moi. »

En parlant ainsi, M. Dubourg laissa la bourse et partit, sans vouloir, malgré mes instances, se déterminer à la reprendre.

C'étoit l'époque où Baptiste venoit chaque année passer quelques semaines avec moi; il apportoit alors ses livres , ses herbiers , ses ustensiles de science. J'étois bien heureuse ! Il ne trouva donc pas étonnant son déplacement d'habitude; j'aime à croire qu'il l'avoit même désiré cette fois-là comme à l'ordinaire. Jamais il n'avoit été plus beau, plus animé, plus satisfait de vivre , quoique naturellement porté à la tristesse depuis son enfance ; et cela fut bien pendant quelques jours. Seulement je m'aflligeois qu'il travaillât tant, de crainte, comme il n'étoit que trop vrai, que sa santé ne pût pas tenir à une si continuelle occupation. « Tu as bien le temps, lui dis-je un soir, » de feuilleter et de refeuillcter tes auteurs ! » INous ne nous quitterons plus que lorsque » tu auras une place , et on n'en trouve pas à » volonté dans un pays où il y a tant de sa- » vants, surtout depuis la révolution. » Làdessus, je lui racontai ce que m'avoit dit M. Diibourg.

Quand j'eus fini, Baptiste soiwit, ne répliqua j)as, lit la prière, m'embrassa, et alla se coucher fort tranquille.

Le lendemain et les jours suivants, il me parut abattu. Il ne parla pas. Je ne m'en étonnai point ; je l'avois vu souvent de cette manière.

Au bout d'une semaine cependant ( il y a quatre ans de cela), je crus m'apercevoir que son esprit se troubloit. Mère infortunée ! c'étoit ce que j'avois prévu quand il s'opiniâtroit malgré moi dans ses études. Il renonça dés ce moment à ses livres, mais il étoit trop tard. Il disoit des paroles qui n'avoient point de sens , ou qui signifioient des choses que je ne comprenois plus. Il rioit, il pleuroit sans motif; il n'étoit bien que seul; il s'adressoit aux arbres, aux oiseaux , comme s'il en avoit été entendu ; et ce qu'il y a d'extraordinaire, mais que je n'oserois vous raconter, si vous ne veniez d'en voir la preuve, c'est qu'on croiroit que les oiseaux le comprennent, à la facilité avec laquelle ils s'en laissent prendre. Ne seroit-il pas possible, monsieur, que le bon Dieu, qui a donné un instinct à ces petits animaux pour éviter leurs ennemis, leur eût permis aussi de reconnoître l'innocent qui est incapable de leur vouloir du mal, et qui ne les aime que pour les aimer?...

Ce récit m'avoit grandement ému, et je crois qu'il auroit produit le même effet sur vous, si je m'étois trouvé assez de puissance pour vous le rendre , ainsi que je l'ai entendu , dans son éloquente simplicité. Je passai ma main sur mon front comme pour en écarter les soucis qu'il y avoit fait descendre, et puis j'en couvris mes yeux pour me dispenser d'une explication douloureuse et d'un entretien inutile.

— J'ai abusé trop long-temps de votre patience, reprit la mère de Baptiste. Revenons, je vous en prie, à ce que vous pourriez désirer de nous. Il n'y a rien ici qui ne soit à votre service.

™^ — Rien, rien, lui répondis-jc avec attendrissement. Je n'avois à vous demander que le chemin de la forêt qui conduit chez M. Dubourg, et qui en ramène, car il faut absolument que je rentre ce soir.

— Vous êtes aussi bien tombé que possible pour vous en instruire, monsieur; nous y touchons , mais il n'est pas fort aisé. Baptiste va vous conduire. Il ne vit pas un jour sans aller à la Bée d'Ain, jusqu'à un certain endroit que je lui ai défendu de passer, et voici

justement l'heure où il se met en chasse. Je vous prie seulement de vouloir bien ne pas lui parler de cette maison, parce qu'il me semble que le souvenir de son ancien séjour chez son bienfaiteur n'est pas bon à la raison de mon enfant.

— Quel témoignage de ma reconnoissance pourrois-je vous offrir pour ce service ?

— Oh! pour ce qui est de cela, répliquat-elle en souriant, vous ne sauriez en parler sans me mortifier! Nous n'avous besoin de rien , et nous sommes au contraire en état de faire quelque chose pour des voyageurs peu favorisés de la fortune, qui se présentent i*arement dans ces chemins écartés. Bien plus — mais c'est une condition nécessaire — l'unique grâce que j'attends de vous, c'est de n'avoir aucun égard aux sollicitations de ce genre que Baptiste oseroitvous adresser, parce que leur objet accoutumé m'inquiète. Me le promettez-vous ?

Je n'hésitai pas. — Au même instant, elle frappa deux fois des mains, et tous les petits oiseaux que j'avois vus un moment auparavant s'empressèrent à la porte avec des gazouillements confus.

128 BAPTISTE MOISTAUBAN.

— Eh ! ce n'est pas encore vous , continuât-elle, impatients que vous êtes ! vos grains ne sont pas triés , et vos mangeoires ne sont pas nettes.

Ensuite elle frappa un troisième coup.

A ce dernier signal, Baptiste entra, salua, s'approcha de sa mère , s'assit sur ses genoux , et lia un bras caressant autour de ses épaules.

— Vous voilà donc bien sage et bien beau ! dit la mère de Baptiste en le baisant sur le front. Voyez, monsieur, si je n'ai pas un aimable enfant ! un doux et docile enfant qui sera mon enfant toute la vie , comme si je l'avois gardé au berceau ! Pensez-vous que je sois à plaindre?

Elle pleuroit pourtant.

— Ce n'est pas tout , Baptiste ; il faut vous récréer un peu, car vous n'avez pas encore pris d'exercice aujourd'hui, bien que l'air fût si tiède et le soleil si riant ! Jamais on n'a vu tant de papillons! vous savez d'ailleurs que nous avons deux serins verts des dernières couvées qui n'ont point de femelles, et il y a long-temps que vous pensez à remplacer votre vieux chardonneret , qui est mort d'âge !

Baptiste fit entendre par des gestes et des cris de joie que sa mère alloit au-devant de ses désirs.

— Allez donc mettre vos guêtres de ratine rouge et votre toque polonoise à gland d'or, pour faire honneur à monsieur, et conduisezle jusqu'auprès de la Bée de l'Ain , où vous l'attendrez en chassant à votre ordinaire. Je n'ai pas hesoin de vous dire (jue vous me feriez de la peine en l'accompagnant plus loin.

Je regardois Baptiste avec un intérêt curieux pour savoir quel effet produisoit sur lui cette défense, car je croyois avoir pénétré une partie de son secret dans le récit de sa mère. Je ne m'aperçus pas que le nom de la Bée d'Ain lui rappelât rien autre chose. Il alla mettre sa toque polonoise et ses guêtres de ratine rouge , revint , embrassa la bonne femme , et courut devant moi en sifflant, tandis que tous les oiseaux du bois se hâtoient à chanter et voleter autour de lui. J'imaginai sans peine qu'ils se seroient posés à l'envi sur la toque et sur les épaules de Baptiste, si son compagnon ne les eût effrayés.

Après une demi-heure de marche , nous traversâmes les baraques des bûcherons. Les enfants s'amassèrent sur notre passage.

'— Oh ! voilà , crioient-ils , l'innocent aux rouges guêtres , le fils à la mère Montauban , qui va chasser sans filets. -~ Bonne chasse, brave Bâti ! rapportez- nous quelque biseau, un gros geai bleu à moustaches , un beau compère-loriot noir et jaune, ou un de ces méchants piverts qui font des trous daiis nos arbres; — et ne fût-ce qu'un verdier.

— Non, non, leur répondoit Baptiste, vous n'aurez plus de mes oiseaux comme par le passé, et je me repens bien de vous en avoir donné quelquefois. Vous les emprisonnez dans des cages, au lieu de les retenir par des caresses. Vous leur coupez les ailes et vous les faites souffrir ! Vous n'aurez plus de mes oiseaux. L'esprit de Dieu est dans l'oisillon qui vole. Il n'est pas dans le cruel enfant qui le garotte , qui le mutile , qui le tue et qui le mange. Vous êtes une race méchante, et les petits oiseaux du ciel sont mes frères.

Et Baptiste reprit sa course au milieu des éclats de rire de ces misérables enfants, qui

s'ëtonnoient sans doute de le trouver tous les jours plus stupide et plus insensé !

Je les aurois volontiers frappés, car je ne pouvois me défendre d'aimer Bâti de plus en plus.

Quand nous fûmes arrivés à la Bée d'Ain , Baptiste s'arrêta comme si une barrière de fer s'étoit opposée à son passage ; il recula même de quelques pas, et se retourna du côté de la forêt en appelant ses oiseaux.

— Oh! oh! dit-il, où êtes-vous, les jolis, les mignons, les bien-aimés ! . . . Où êtes-vous, les jeunes serines du taillis ? où êtes-vous , Rosette? où êtes-vous. Finette? Faut-il croire que vous ne m'aimiez plus, ingrates que vous êtes, et plus mauvaises que des femmes, si le hibou ne vous a mangées ! Venez , petites , venez , mes belles ! j'ai des maris à vous donner, deux serins verts d'une couvée !... — Tenez, continua-t-il en jetant sur le gazon sa toque polonoise , qui laissa ses grands cheveux l)londs se répandre sur ses épaules; dormez là-dedans , mes filles , sans rien craindre des hommes, des oiseleurs et des serpents, car je veille sur vous comme une mère sur ses petits.

Pendant qu'il parloit ainsi, je m'étois un peu plus avancé. Je plongeois mes yeux dans cette belle eau si claire et si limpide qui baigne, mon cher Jura , le pied des nobles montagnes qui font ta gloire , et où il n'y a de trop que des villes et des habitants ! L'Ain est un autre ciel dont l'azur n'a rien à envier à celui où nagent les soleils , et le Timave peut-être est seul digne de lui être comparé sur la terre.

Le langage de Baptiste me tira de ma contemplation. Je m'approchai de sa toque à pas timides et suspendus, mais en souriant intérieurement à ma crédulité. — Les petites serines y étoient cependant. Elles s'accroupirent en se pressant l'une contre l'autre , hérissèrent et dressèrent leurs plumes pour s'en mieux couvrir, comme la phalange en tortue qui se cache sous ses boucliers , et laissèrent à peine briller au dehors un œil inquiet qu'elles auroient bien voulu rendre menaçant. Je n'ai pas besoin de vous dire que je me retirai soudainement pour ne pas les effrayer davantage.

— Quoique votre chasse, dis-jc à Baptiste, me paroisse heureuse et complète, il est probable que vous ne retournerez pas ce matin à

la Maison-Blanche des Bois. Votre mère vous a recommandé de l'exercice, et j'espère encore vous trouver en revenant. En tout cas, j'ai assez bien remarqué mon chemin pour ne pas m'y tromper, et je serois fâché de vous retenir ici contre votre gré. — Mais, si je ne dois pas vous revoir, Baptiste, j'aurois du regret de vous avoir quitté sans vous laisser quelque souvenir de mon amitié. Gardez en mémoire de moi cette montre d'argent , si vous n'aimez mieux une double pièce d'or pour acheter quelque chose qui vous convienne davantage. — Et ne me refusez pas !

— Une montre ! dit l'innocent en me prenant la main... Croyez-vous donc que le soleil s'éteigne aujourd'hui? — De l'or? ma mère en a encore pour nos pauvres. Que saurois-je en faire au milieu de mes oiseaux?

— Vous n'avez donc rien à désirer, Baptiste?...

— Rien, car ma mère ne m'a rien refusé... si ce n'est un méchant couteau ! . . .

Cette idée me glaça le sang. Je me rappelai ce que m'avoit dit sa mère.

— Dieu me garde , Baptiste , de vous don-

ner un couteau. Ma bonne nourrice, qui vit encore , m'a répété cent fois que ce triste cadeau coupoit les attachements. — Et d'ailleurs, les gens tels que vous et moi , mon ami , ne portent pas de couteau... Je ne me suis jamais muni de cette arme de l'homme carnassier, du boucher et de l'assassin.

Baptiste se rassit à côté de sa toque polonoise, et se remit à parler à ses serines.

Je l'observois un moment avant de poursuivre ma route, quand je m'entendis nommer par un groupe de cavaliers qui la suivoient dans la direction même que j'allois prendre.

— Maxime ici, dirent-ils, Maxime au bord des eaux bleues, de l'Ain ! Que le ciel en soit loué ! Mais arrive donc ! les amis de Dubourg ne doivent pas manquer à la bénédiction nuptiale de sa belle Rosalie, et il est déjà plus de midi ! . . .

— ^ Malheureux! pensai-je, et d'abord je ne répondis pas. Baptiste m'occupoit trop. 11 a voit en effet tourné sur eux des yeux fixes, mais sans expression déterminée. J'attendis : je crus le voir sourire, et puis revenir à ses oiseaux. Je me flattai qu'il n'avoit pas entendu

OU qu'il n'avoit pas compris, et je me joignis à mes nouveaux compagnons de voyage , sans le perdre tout-à-fait de vue. Il paroissoit tranquille.

La noce fut gaie comme» une noce. Les hommes n'ont jamais l'air si heureux que Iç jour où ils abdiquent leur liberté. Rosalie étoit charmante, plus charmante que je ne me Fétois faite, mais plus soucieuse encore que ne l'est ordinairement une jeune fille qui se marie. Son ame entretenoit sans doute un souvenir vague de ces beaux jouis de l'enfance où elle avoit dû rêver d'autres amours et un autre époux. J'en ressentis un secret plaisir!...

Quant au marié, c' étoit le type complet du gendre de convenance dont les familles se glorifient; c'est-à-dire un grand garçon d'une constitution forte qu' aucune émotion n'avoit jamais altérée j doué de cette assurance imperturbable que beaucoup de fortune et un peu d'usage donnent aux sots; parlant haut, parlant long-temps , paillant de tout , riant de ce qu'il disoit ; forçant les autres à prendre part en dépit d'eux à la satisfactionqu'il avoit de lui-même ; gros industxiel , teint superficielle-

ment de physique, de chimie, de jurisprudence, de politique, de statistique et de phrénologie ; ëligihle par droit de patente et de capacité foncière; du reste, libéral, classique, philantrope, matérialiste, et le meilleur fds du monde ; — un homme insupportable !

Je partis aussitôt que j'en fus le maître, dissimulant adroitement mon évasion à travers la confusion des plaisirs et des fêtes. J'étois pressé de revoir Baptiste.

Lorsque j'arrivai à la pointe du bois , près de l'endroit où la Bée de l'Ain s'enfonce profondément dans les terres, je fus un moment surpris de voir la rivière parcourue par quelques petites barques fort agiles que je n'avois pas remarquées le matin. Je supposai qu'elles appartenoient à des gens du canton qui s'efforçoient d'approvisionner Châtcau-Dubourg pour les festins du soir et du lendemain. Toutà-coup les barques se rapprochèrent, les paysans descendirent, et un groupe assez épais se forma autour de quelque chose. Je ne suis pas curieux. Je ne sais pourquoi je courus.

— C'est bien lui, nrurmuroit un vieux pêcheur, c'est le pauvre irniocent aux rouges

guêtres, c'est le garçon à la mère Montauban , qui se sera noyé en poursuivant une hirondelle au vol , sans se rappeler que la rivière fût là ; — s'il ne l'a fait d'intention, ce que Dieu veuille épargner à son ame! Bâti, le bon, l'honnête Bâti ! regardez ce qu'il est devenu ! Le malheureux enfant ne me demandera plus de couteau !

— Attendez, attendez, dis-je en reprenant le sentiment et la pensée , et en me précipitant vers le cadavre... 11 n'est peut-être pas encore mort ! . . .

— Mais comment voulez-vous, mon brave jeune homme, répartit un autre pêcheur, qu'il ne soit pas encore mort, puisque c'est un de nos petits qui étoit où nous sommes, et qui a vu de loin quelqu'un se jeter dans l'Ain , à l'instant où la cavalcade des amis de M. Dubourg a commencé à déborder la pointe du bois. Nous sommes venus au cri du petit, nous avons mis sept heures à chercher l'homme, et voilà qîie nous le trouvons. Alors il est mort ! et il n'est que trop mort à toujours ! . . .

— Quel bonheur ! s'écria un joli petit gar-

çon d'une dizaine d'années en s'élançant dans le bois. — Je sais, moi, où il a laissé sa toque polonoise, qui est toute pleine, comme un nid, déjeunes serines vertes!...

J'ai repassé depuis dans le pays. Je n'ai pu obtenir aucun renseignement sur la mère de Baptiste; il faut qu'elle soit morte ou retournée dans son village.

La maison des bois a changé de forme. Elle est devenue fort grande, fort peuplée et fort bruyante. Aussi les petits oiseaux n'y viennent plus; ils s'en gardent bien. Le gendre de M. Dubourg y a établi une école d'enseignement mutuel, où les enfants apprennent à s'envier, à se haïr réciproquement , et puis à lire et à écrire , c'est-à-dire tout ce qui leur manquoit pour être de détestables créatures. C'est un enfer.

Le fantastique est un peu passé de mode , et il n'y a pas de mal. L'imagination abuse trop facilement des ressources faciles; et puis ne fait pas du bon^ fantastique qui veut. La première condition essentielle pour écrire une bonne histoire fantastique, ce seroit d'y croire fermement, et personne ne croit à ce qu'il in-

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vente. Il arrive aussi bientôt qu'une combinaison d'effets trop arrangés, un jeu trop recherché de la pensée, un trait maladroitement spirituel, viennent trahir le sceptique dans le récit du conteur, et l'illusion s'évanouit. C'est le joueur de gobelets qui a laissé rouler ses muscades, ou le machiniste qui a laissé voir ses ficelles. Tout disparoit à la fois, comme derrière le rideau prosaïque et désenchanteur des ombres chinoises. Vous avez vu ce que vous avez vu. Le nécromancien, dépouillé de sa barbe et de son bonnet pointu, se recommande à vos visites, si vous êtes content, et il ne vous y reprendra guère pour peu que vous soyez de mon goût, car il n'y a rien de plus sot qu'une illusion finie. Envoyez-lui vos connoissances. Voilà tout ce que vous lui devez.

Je n'écrirai de ma vie une histoire fantastique, on peut m'en croire, si je n'ai en elle une foi aussi sincère que dans les notions les plus communes de ma mémoire, que dans les faits les plus journaliers de mon existence ; et je ne crois pas pour ceci rien devoir en intelligence et en raison aux esprits forts qui nient absolument le fantastique. Je diffère d'eux, à la vé-

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rite, par une certaine manière de voir, de sentir et de juger, mais ils diffèrent ainsi de moi , et je ne me crois obligé par aucun défaut public et reconnu d'organisation à soumettre les perceptions intimes de mes sens et de ma conscience au caprice d'une autorité frondeuse, qui n'a peut-être de motif pour contester qu'une présomptueuse ignorance. L'Amérique étoit un monde fantastique avant Christophe Colomb .

Amenez-moi un homme sans instruction, mais sûr de lui comme le sont tous les sots, qui a d'accident une paillette de fer dans l'œil : (( Mon ami, lui dirois-je, on trouve au mont Sipyle, dans TAsie-Mineurc (c'est bien loin d'ici), une pierre extraordinaire qui guériroit sur-le-champ votre œil malade et enflammé, si vous pouviez la regarder de près. C'est quelque chose de fort mystérieux, et qui ne sauroit s'expliquer, si ce n'est parce que Dieu Ta permis de la sorte; mais il n'y a que cette pierre qui puisse vous soulager.

— Vous me la donnez belle, me répondroitil en colère, avec votre pierre du mont Sipyle ! Contes de bonne femme que cela ! misérable amusette de chailatanî... »

J'ai supposé que cet homme étoit sot. C'est déjà plus de la moitié d'un philosophe.

tf Le hasard, répondrois-je alors, permet qu'au temps de mes voyages lointains, j'aie fait enchâsser un fragment de cette pierre dans le chaton de la bague que voici, et nous sommes en mesure d'éprouver sa vertu. » — J'approcherois alors de l'endroit douloureux la pierre du mont Sipyle, et le corps étranger voleroit vers elle, car la pierre du mont Sipyle, c'est l'aimant. L'aimant a des propriétés fantastiques pour ceux qui ne les ont pas essayées. Il en est ainsi de mille autres puissances naturelles, qu'un petit nombre d'hommes connoissent, et d'une multitude infinie de merveilles plus occultes encore, que personne ne connoît.

Après cela, madame, je suis prêt, si cela vous convient le moins du monde, à vous raconter une histoire fantastique où je vous promets de ne rien mettre du mien. Vous en jugerez comme il vous plaira.

En 1 793, il y avoit à Besançon un idiot, un monomane, un fou, dont tous ceux de mes compatriotes (jui ont eu le bonheur ou le malheur de vivre autant que moi se souviennent comme

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moi. Il s'appeloit Jean-François Touvet, mais beaucoup plus communément, dans le langage insolenlde la canaille et desëcoliers, Jean-François les Bas-Bleus, parce qu'il n'en portoit jamais d'une autre couleur. C'étoit un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, si je ne me trompe, d'une taille haute et bien prise, et de la plus noble physionomie qu'il soit possible d'imaginer. Ses cheveux noirsetlouffus sans poudre, qu'il rclevoit sur son front, ses sourcils épais, épanouis et fort mobiles, ses grands yeux, pleins d'une douceur et d'une tendresse d'expression que tempéroit seule une certaine habitude de gravité, la régularité de ses beaux traits, la bienveillance presque céleste de son sourire, composoient un ensemble propre à pénétrer d'affection et de respect jusqu'à cette populace grossière qui poursuit de stupides risées la plus touchante des infirmités de l'homme : «C'est Jean-François les Bas-Bleus , disoit-on en se poussant du coude, qui appartient à une honnête famille de vieux Comtois, qui n'a jamais dit ni fait de mal à personne , et qui est , dit-on , devenu fou à force d'être savant. Il faut le laisser passer

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tranquille pour ne pas le rendre plus malade.

Et Jean-François les Bas-Bleus passoit en effet sans avoir pris garde à rien ; cat cet œil que je ne saurois peindre n'étoit jamais arrêté à l'horizon, mais incessamment tourné vers le ciel , avec lequel l'homme dont je vous parle ( c'étoit un visionnaire ) paroissoit entretenir une communication cachée, qui ne se faisoit connoître qu'au mouvement perpétuel de ses lèvres.

Le costume de ce pauvre diable étoit cependant de nature à égayer les passants et surtout les étrangers. Jean-François étoit le fils d'un digne tailleur de la rue d'Anvers, qui n'avoit rien épargné pour son éducation, à cause des grandes espérances qu'il donnoit, et parce qu'on s'étoit flatté d'en faire un prêtre, que l'éclat de ses prédications devoit mener un jour à l'épiscopat. Il avoit été en effet le lauréat de toutes ses classes, et le savant abbé Barbélenet, le sage Quintilien de nos pères, s'informoit souvent dans son émigration de ce qu'étoit devenu son élève favori; mais on ne pouvoit le contenter, parce qu'il n'apparoissoit plus rien de l'homme de génie dans l'état de déchéance et de mépris

où Jean-François les Bas-Bleus étoit tombé. Le vieux tailleur, qui avoit beaucoup d'autres enfants, s'étoit donc nécessairement retranché sur les dépenses de Jean-François, et bien qu'il l'entretînt toujours dans une exacte propreté , il ne riiabilloit plus que de quelques vêtements de rencontre que son état lui donnoit occasion d'acquérir à bon marché , ou des mise-bas de ses frères cadets, réparées pour cet usage. Ce genre d'accoutrement, si mal approprié à sa grande taille, qui l'étriquoit dans une sorte de fourreau prêt à éclater, et qui laissoit sortir des manches étroites de son frac vert plus de la moitié de l'avant-bras, avoit quelque chose de tristement burlesque. Son haut-de-chausses, collé strictement à la cuisse , et soigneusement, mais inutilement tendu, rejoignoit à grand' peine aux genoux les bas-bleus dont Jean- François tiroit son surnom populaire. Quant à son chapeau à trois cornes, coiffure fort ridicule pour tout le monde, la forme qu'il avoit reçue de l'artisan, et l'air dont Jean- François le portoit , en faisoient sur cette tête si poétique et si majestueuse un absurde contre-sens. Je vivrois mille ans que je n'oublierois

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ni la tournure grotesque ni la pose singulière du petit chapeau à trois cornes de Jean-François les Bas-Bleus.

Une des particularités les plus remarquables de la folie de ce bon jeune homme, c'est qu'elle n'étoit sensible que dans les conversations sans importance, où l'esprit s'exerce sur des choses familières. Si on l'abordoit pour lui parler de la pluie, du beau temps, du spectacle, du journal, des causeries de la ville, des affaires du pays, il écoutoit avec attention et répondoit avec politesse ,* mais les paroles qui afïluoient sur ses lèvres se pressoient si tumultueusement qu'elles se confondoient avant la fin de la première période, en je ne sais quel galimatias inextricable, dont il ne pouvoit débrouiller sa pensée. Il continuoit cependant, de plus en plus inintelligible , et substituant de plus en plus à la phrase naturelle et logique de l'homme simple le babillage de l'enfant qui ne sait pas la valeur des mots, ou le radotage du vieillard qui l'a oubliée.

Et alors on rioit ; et Jean-François se taisoit sans colère, et peut-être sans attention, en relevant au ciel ses beaux et grands yeux noirs,

comme pour chercher des inspirations plus dignes de lui dans la région où il avoit fixé toutes ses idées et tous ses sentiments.

Il n'enétoit pas de même quand l'entretien se résumoit avec précision en une question morale ou scientifique de quelque intérêt. Alors les rayons si divergents, si éparpillés de cette intelligence malade se resserroient tout à coup en faisceau, comme ceux du soleil dans la lentille d'Archimède, et prêtoient tant d'éclat à ses discours, qu'il est permis de douter que Jean-François eût jamais été plus savant, plus clair et plus persuasif dans l'entière jouissance <le sa raison. Les prohlèmes les plus difliciles des sciences exactes, dont il avoit fait une étude particulière , n'étoient pour lui qu'un jeu , et la solution s'en élancoit si vite de son esprit à sa bouche, qu'on l'auroit prise bien moins pour le résultat de la réflexion et du calcul, que pour celui d'une opération mécanique, assujétie à l'impulsion d'une touche ou à l'action d'un ressort. Il sembloit à ceux qui l'écoutoient alors, et qui étoient dignes de l'entendre, qu'une si haute faculté n'étoit pas payée trop chère au prix de l'avantage commun d'é-

noncer facilement des idées vulgaires en vulgaire langage ; mais c'est le vulgaire qui juge, et l'homme en question n'étoit pour lui qu'un idiot en bas bleus, incapable de soutenir la conversation même du peuple. Cela étoit vrai.

Comme la rue d'Anvers aboutit presque au collège, il n'y avoit pas de jour où je n'y passasse quatre fois pour aller et pour revenir ; mais ce n'étoit qu'aux heures intermédiaires, et par les jours tièdes de l'année qu'éclairoit un peu de soleil, que j'étois sûr d'y trouver Jean-François, assis sur un petit escabeau, devant la porte de son père, et déjà le plus souvent enfermé dans un cercle de sots écoliers, qui s'amusoient du dévergondage de ses phrases hétéroclites. J'étois d'assez loin averti de cette scène par les éclats de rire de ses auditeurs, et quand j'arrivois, mes dictionnaires liés sous le bras, j'avois quelquefois peine à me faire jour jusqu'à lui; mais j'y éprouvois toujours un plaisir nouveau, parce que je croyois avoir surpris , tou(. enfant que j'étois, le secret de sa double vie , et que je me promcttois de me confu*mer encore dans

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cette idée à chaque nouvelle expérience.

Un soir du commencement de l'automne qu'il faisoit sombre, et que le temps se disposoit à l'orage, la rue d'Anvers, qui est d'ailleurs peu fréquentée, paroissoit tout à fait déserte, à un seul homme près. C'étoit Jean-François assis, sans mouvement, et les yeux au ciel, comme d'habitude. On n'avoit pas encore retiré son escabeau. Je m'approchai doucement pour ne pas le distraire; et, nie penchant vers son oreille, quand il me sembla qu'il m'avoit entendu : — Comme te voilà seul , lui dis-je sans y penser ; car je ne l'abordois ordinairement qu'au nom de l'aoriste ou du logarithme, de l'hypoténuse ou du trope , et de quelques autres difficultés pareilles de ma double étude. Et puis je me mordis les lèvres en pensant que cette réflexion niaise, qui le faisoit retomber de l'empyrée sur la terre, le rendoit à son fatras accoutumé, que je n'entendois jamais sans un violent serrement de cœur.

— Seul ! me répondit Jean-François en me saisissant par le bras. Il n'y a que l'insensé qui soit seul, et il n'y a que l'aveugle qui ne voie pas, et il n'y a que le paralytique dont les jam-

bes défaillantes ne puissent pas s'appuyer et

s'affermir sur le sol

Nous y voilà, dis-je en moi-même, pendant qu'il continuoit à parler en phrases obscures , que je voudrois bien me rappeler, parce qu'elles avoient peut-être plus de sens que je ne l'imaginois alors. Le pauvre Jean-François est parti, mais je l'arrêterai bien. Je connois la baguette qui le tire de ses enchantements.

— Il est possible, en effet, m'écriai-je, que les planètes soient habitées, comme l'a pensé M. de Fontenelle, et que tu entretiennes un secret commerce avec leurs habitants, commeM. le comte de Gabalis? Je m'interrompis avec fierté après avoir déployé une si magnifique érudition.

Jean-François sourit , me regarda de son dou,x regard, et me dit : — Sais-tu ce que c'est qu'une planète?

— Je suppose que c'est un monde qui ressemble plus ou moins au nôtre.

— Et ce que c'est qu'un monde, le sais-tu?

— Un grand corps qui accomplit régulièrement de certaines révolutions dans l'espace.

— Et l'espace, t'cs-tu douté de ce que ce peut être ?

— Attends, attends! repris-je, il faut que je me rappelle nos définitions.... L'espace? un milieu subtil et infini, où se meuvent les astres et les mondes.

— Je le veux bien. Et que sont les astres et les mondes relativement à l'espace?

— Probablement de misérables atomes, qui s'y perdent comme la poussière dans les airs,

— Et la matière des astres et des mondes, que penses-tu qu'elle soit auprès de la matière subtile qui remplit l'espace?

— Que veux-tu que je te réponde?.. Il n'y a point d'expression possible pour compaier des corps si grossiers à un élément si pur.

— A la bonne heure ! Et tu comprcndrois, enfant , que le Dieu créateur de toutes choses , qui a donné à ces corps gi'ossiers des habitants impai faits sans doute, mais cependant animés, xjomme nous le sommes tous deux, du besoin d'une vie meilleure, eût laissé l'espace inhahité?....

— Je ne le comprcndrois pas ! répliquai-je avec élan. Et je pense même, qu'ainsi que nous l'emportons de beaucoup en subtilité d'organisatiou sur la matière à laquelle nous sommes

liés, ses habitants doivent l'emporter également sur la subtile matière qui les enveloppe ! Mais, comment pourrois-je les connoître?

— En apprenant à les voir, répondit Jean- François qui me repoussoit de la main avec une extrême douceur.

Au même instant, sa tête retomba sur le dos de son escabelle à trois marches, ses regards reprirent leur fixité , et ses lèvres leur mouvement.

Je m'éloignai par discrétion. J'étois à peine à quelques pas quand j'entendis derrière moi son père et sa mère qui le prcssoient de rentrer, parce que le ciel devenoit mauvais. Il se soumettoit comme d'habitude à leurs moindres instances ; mais son retour au monde réel étoit toujours accompagné de ce débordement de paroles sans suite qui fournissoit aux manants du quartier l'objet de leur divertissement accoutumé.

Je passai outre en me demandant s'il ne seroit pas possible que Jean-François eût deux âmes, l'une qui appartcnoit au monde grossier où nous vivons, et l'autre rpii s'épuroit dans le subtil espace où il croyoit pénétrer par la

pensée. Je m'embarrassai im peu dans cette théorie, et je m'y embarrasserois encore.

J'arrivai ainsi auprès de mon père, plus préoccupé, et surtout autrement préoccupé que si la corde de mon cerf-volant s'étoit rompue dans mes mains , ou que ma paume lancée à outrance fût tombée de la rue des Cordeliers dans le jardin de M. de Grobois. Mon père m'interrogea sur mon émotion, et je ne lui ai jamais menti.

— Je croyois, dit-il, que toutes ces rêveries (car je lui avois raconté sans en oublier un mot ma conversation avec Jean-François les Bas- Bleus) étoient ensevelies pour jamais avec les livres de Swedenborg et de Saint-Martin, dans la fosse de mon vieil ami Cazotte; mais il paroît que cejeune homme, qui a passé quelques mois à Paris, s'y est imbu des mêmes folies. Au reste, il y a une certaine finesse d'observation dans les idées que son double langage t'a suggérées, et l'explication que tu t'en es faite ne demande qu'à être réduite à sa véritable expression. — Les facultés de rintelligeuce ne sont pas tellement indivisibles qu'une infirmité du corps et de l'esprit ne puisse les

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atteindre séparément. Ainsi l'altération d'esprit que le pauvre Jean-François manifeste dans les opérations les plus communes de son jugement peut bien ne s'être pas étendue aux propriétés de sa mémoire, et c'est pourquoi il répond avec justesse quand on l'interroge sur les choses qu'il a lentement apprises et difficilement retenues, tandis qu'il déraisonne sur toutes celles qui tombent inopinément sous ses sens, et à l'égard desquelles il n'a jamais eu besoin de se prémunir d'une formule exacte. Je serois bien étonné si cela ne s'observoit pas dans la plupart des fous, mais je ne sais si tu m'as compris.

— - Je crois vous avoir compris, mon père, et je rapporterois dans quarante ans vos propres paroles.

— C'est plus que je ne veux de toi, reprit-il en m'embrassant ! Dans quelques années d'ici, tu seras assez prévenu par des études plus graves contre des illusions qui ne prennent d'empire que sur de foibles âmes ou des intelligences malades. Rappelle-toi seulement, puisque tu es si sûr de tes souvenirs, qu'il n'y a rien de j)lus simple que les notions qui se rappro-

chent du vrai, et rien de plus spécieux que celles qui s'en éloignent.

— Il est vrai , pensai-je en me retirant de bonne heure, que les Mille et Une Nuits sont incomparablement plus aimables que le premier volume de Bezout ; et qui a jamais pu croire aux Mille et Une Nuits'?

L'orage grondoit toujours. Cela étoit si beau que je ne pus m'empécher d'ouvrir ma jolie croisée sur la rue Neuve , en face de cette gracieuse fontaine dont mon grand-père l'architecte avoit orné la ville, et qu'enrichi l une sirène de bronze qui a souvent, au gré de mon imagination charmée, confondu des chants poétiques avec le murmure de ses eaux. Je m'obstinai à suivre de Tœil dans les nues tous ces météores de feu qui se hcurtoieiit les uns contre les autres , de manière à ébranler tous les mondes. — Et quelquefois le rideau enflammé se déchirant sous un coup de tonnerre, ma vue plus rapide que les éclairs plongeoit dans le ciel infini qui s'ouvroit au-dessus, et qui me paroissoit plus pur et plus tranquille qu'un beau ciel de printemps.

Oh ! me disois-je alors , si les vastes plaines

de cet espace avoient pourtant des habitants, qu'il seroit agréable de s'y reposer avec eux de toutes les tempêtes de la terre! Quelle paix sans mélange à goûter dans cette région limpide qui n'est jamais agitée, qui n'est jamais privée du jour du soleil, et qui rit , lumineuse et paisible, au-dessus de nos ouragans comme au-dessus de nos misères! Non, délicieuses vallées du ciel , m'écriai-je en pleurant abondamment. Dieu ne vous a pas créées pour rester désertes, et je vous parcourrai un jour, les l)ras enlacés à ceux de mon père !

La conversation de Jean-François m'avoit laissé une impression dont je m'épouvantois de temps en temps; la nature s'animoit pourtant sur mon passage, comme si ma sympathie pour elle avoit fait jaillir des êtres les plus insensibles quelque étincelle de divinité. Si j'avois été plus savant, j'aurois compris le panthéisme. Je l'inventois.

Mais j'obéissois aux conseils de mon père; j'évitois même la conversation de Jean-Franrois les Bas-Bleus , ou je ne m'approchois de lui (jne lors(ju'il s'alambiquoit dans une de ces phrases éternelles (jui sembloient n'avoir pour

objet que d'épouvanter la logique et d'épuiser le dictionnaire. Quant à Jean-François les Bas- Bleus y il ne me reconnoissoit pas, ou ne me témoignoit en aucune manière qu'il me distinguât des autres écoliers de mon âge , quoique j'eusse été le seul à le ramener, quand cela me convenoit, aux conversations suivies et aux définitions sensées.

11 s'étoit à peine passé un mois depuis que j'avois eu cet entretien avec le visionnaire, et , pour cette fois, je suis parfaitement sûr de la date. C'étoit le jour même où recommençoit l'année scolaire, après six semaines de vacances qui couroient depuis le 1^"^ septembre , et par conséquent le 16 octobre 1793. Il étoit près de midi, et je revenois du collège plus gaîment que je n'y étois rentré, avec deux de mes camarades qui suivoient la même route pour retourner chez leurs parents, et qui pratiquoient à peu près les mêmes études que moi, mais qui m'ont laissé fort en arrière. Ils sont vivants tous deux , et je les nommerois sans craindre d'en être désavoué, si leurs noms, que décore une juste illustration, pouvoient être hasardes sans inconvenance dans un récit du-

quel on n'exige sans doute que la vraisemblance requise aux contes bleus, et qu'en dernière analyse je ne donne pas moi-même pour autre chose.

En arrivant à un certain carrefour où nous nous séparions pour prendre des directions différentes, nous fûmes frappés à la fois de l'attitude contemplative de Jean- François les Bas~Bleus , qui étoit arrêté comme un terme au plus juste milieu de cette place , immobile , les bras croisés , l'air tristement pensif, et les yeux imperturbablement fixés sur un point élevé de l'horizon occidental. Quelques passants s'étoient peu à peu groupés autour de lui, et cherchoient vainement l'objet . extraoïxlinaire qui sembloit absorber son attention.

— Que regarde-t-il donc là haut? se demandoient-ils entre eux. Le passage d'une volée d'oiseaux rares, ou l'ascension d'un ballon?

— Je vais vous le dire, répond is-je pendant que je me faisois lui chemin dans la foule , en l'écartant du coude à droite et à gauche. — Apprends-nous cela, Jean-François, continuaije; qu'as-tu remarqué de nouveau ce matin

dans la matière subtile de l'espace où se meuvent tous les mondes ?. . .

— Ne le sais-tu pas comme moi? répondit-il en déployant le bras, et en décrivant du bout du doigt une longue section de cercle depuis l'horizon jusqu'au zénith. Suis des yeux ces traces de sang, et tu verras Marie-Antoinette, reine de France, qui va au ciel.

Alors les curieux se dissipèrent %n haussant les épaules, parce qu'ils avoient conclu de sa réponse qu'il étoit fou, et je m'éloignai de mon côté, en m' étonnant seulement que Jean-François les Bas-Bleus fût tombé si juste sur le nom de la dernière de nos reines, cette particularité positive rentrant dans la catégorie des faits vrais dont il avoit perdu la connoissance.

Mon père réunissoit deux ou trois de ses amis à diner, le premier jour de chaque quinzaine. Un de ses convives, qui étoit étranger à la ville, se fit attendre assez long-temps.

— Excusez-moi, dit-il en prenant place; le bruit s' étoit répandu, d'après quehjues lettres particulières, que l'infortunée Marie-Antoinette alloit être envoyée en jugement, et je me suis mis un peu en retard pour voir arriver le cour-

rier du 13 octobre. Les gazettes n'en disent rien.

— Marie-Antoinette, reine de France, disje avec assurance, est morte ce matin sur Féchafaud peu de minutes avant midi, comme je revenois du collège.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria mon père, qui a pu te dire cela?

Je me tif^blai, je rougis, j'avois trop parlé pour me taire.

Je répondis en tremblant : C'est Jean-François les Bas-Bleus .

Je ne m'avisai pas de relever mes regards vers mon père. Son extrême indulgence pour moi ne me rassuroit pas sur le mécontentement que devoit lui inspirer mon étourderie.

— Jean-François les Bas-Bleus ? dit-il en riant. Nous pouvons heureusement nous tranquilliser sur les nouvelles qui nous viennent de ce côté. Cette cruelle et inutile lâcheté ne sera pas commise.

— Quel est donc, reprit l'ami de mon père, ce Jean-François les Bas-Bleus qui annonce les événements à cent lieues de distance, au moment où il suppose qu'ils doivent s'accomplir ?

JEAN-FRAi\ÇOIS-LES-BAS-BLEUS. 161

un somnambule, un convulsionnaire, un élève de Mesmer ou de Cagliostro ?

— Quelque chose de pareil, répliqua mon père, mais de plus digne d'intérêt ; un visionnaire de bonne foi, un maniaque inolFensif, un pauvre fou qui est plaint autant qu'il méritoit d'être aimé. Sorti d'une famille honorable mais peu aisée de braves artisans, il en étoit l'espérance et il promettoit beaucoup. La première année d'une petite magistrature que j'ai exercée ici étoit la dernière de ses études j il fatigua mon bras à le couronner , et la variété de ses succès ajoutoit a leur valeur, car on auroit dit qu'il lui en coûtoit peu de s'ouvrir toutes les portes de l'intelligence humaine. La salle faillit crouler sous le bruit des applaudissements quand il vint recevoir enfin un prix sans lequel tous les autres ne sont rien, celui de la bonne conduite et des vertus d'une jeunesse exemplaire. Il n'y avoit pas un père qui n'eût été fier de le compter parmi ses enfants, pas un riche, à ce qu'il sembloit, qui ne se fût réjoui de le nommer son gendre. Je ne parle pas des jeunes filles, que dévoient occuper tout naturellement sa beauté d'ange et son heureux âge

de dix-huit à vingt ans. Ce fut là ce qui le perdit; non que sa modestie se laissât tromper aux séductions d'un triomphe, mais par les justes résultats de l'impression qu'il avoit produite. Vous avez entendu parler de la belle

madame de Sainte-A Elle étoit alors en

Franche-Comté , où sa famille a laissé tant de souvenirs et où ses sœurs se sont fixées. Elle y cherchoit un précepteur pour son fils, tout au plus âgé de douze ans, et la gloire qui venoit de s'attacher à l'humble nom de Jean-François détermina son choix en sa faveur. C'étoit, il y a quatre ou cinq ans, le commencement d'une carrière honorable pour un jeune homme qui avoit profité de ses études, et que n'égaroient pas de folles ambitions. Par malheur (mais à partir de là, je ne vous dirai plus rien que sur la foi de quelques renseignements imparfaits), la belle dame qui avoit ainsi récompensé le jeune talent de Jean-François étoit mère aussi d'une fille, et cette fille étoit charmante. Jean- François ne put la voir sans l'aimer ; cependant, pénétré de l'impossibilité de s'élever jusqu'à elle, il paroi! avoir cherché à se distraire d'une passion invincible qui ne s'est trahie que

^ JEAN-FRANÇOIà-LES-BAS-BLEUS. 165

dans les premiers moments de sa maladie, en se livrant à des études périlleuses pour la raison, aux rêves des sciences occultes et aux visions d'un spiritualisme exalté; il devint complètement fou, et renvoyé de Corbeil, séjour de ses protecteurs, avec tous les soins que demandoit son état; aucune lueur n*a éclairci les ténèbres de son esprit depuis son retour dans sa famille. Vous voyez qu'il y a peu de fond à faire sur ses rapports, et que nous n'avons aucun motif de nous en alarmer. —

Cependant on apprit le lendemain que la reine étoit en jugement , et deux jours après , qu'elle ne vivoit plus.

Mon père craignit l'impression que devoit me causer le rapprochement extraordinaire de cette catastrophe et de cette prédiction. Il n'épargna rien pour me convaincre que le hasard étoit fertile en pareilles rencontres, et il m'en cita vingt exemples qui ne servent d'arguments qu'à la crédulité ignorante, la philosophie et la religion s' abstenant également d'en faire usage. Je partis peu de semaines après, pour Strasbourg, où j'allois commencer de nouvelles études. L'époque étoit peu favorable aux doctrines

des spiritualistes , et j'oubliai aisément Jean- François au milieu des émotions de tous les jours qui tourmentoient la société.

Les circonstances m'avoient ramené au printemps. Un matin (c'étoit, je crois, le 3 messidor), j'étois entré dans la chambre de mon père pour l'embrasser, selon mon usage, avant de commencer mon excursion journalière à la recherche des plantes et des papillons. — Ne plaignons plus le pauvre Jean-François d'avoir perdu la raison, dit-il en me montrant le journal. Il vaut mieux pour lui être fou que d'apprendre la mort tragique de sa bienfaitrice, de son élève, et de la jeune demoiselle qui passe pour avoir été la première cause du dérangement de son esprit. Ces innocentes créatures sont aussi tombées sous la main du bourreau.

— Seroit-il possible! m'écriai-je... — Hélas! je ne vous avois rien dit de .Tean-François, parce que je sais que vous craignez pour moi Tinfluencc de certaines idées mystérieuses dont il m'a entretenu... — Mais il est mort !

— Il est moii ! reprit vivement mon père; et depuis quand ?

— Depuis trois jours, le 29 prairial. Il avoit été immobile, dès le matin, au milieu de la place, à l'endroit même où je le rencontrai, au moment de la mort de la reine. Beaucoup de monde l'entouroit à l'ordinaire, quoiqu'il gardât le plus profond silence, car sa préoccupation étoit trop grande pour qu'il piit en être distrait par aucune question. A quatre heures enfin , son attention parut redoubler. Quelques minutes après , il éleva les bras vers le ciel avec une étrange expression d'enthousiasme ou de douleur, fit quelques pas en prononçant les noms des personnes dont vous venez de parler, poussa un cri et tomba. On s'empressa autour de lui , on se hâta de le relever , mais ce fut inutilement. Il étoit mort.

— Le 29 prairial, à quatre heures et quelques minutes? dit mon père en consultant son

journal. C'est bien l'heure et le jour! —

Ecoute, continua-t-il après un moment de réflexion, et les yeux fixement arrêtés sur les miens , ne me refuse pas ce que je vais te demander! — Si jamais tu racontes cette histoire, quand tu seras homme, ne la donne pas pour vraie, paree qu'elle t'exposeroit au ridicule.

— Y a-t-il des raisons qui puissent dispenser un homme de publier liautement ce qu'il reconnoit pour^ la vérité ? répartis-je avec res^pect.

— Il y en a une qui les vaut toutes, dit mon père en secouant la tête. La vérité est inutile.

piranèse;

COMTES rSTCHOLOaigUES,

à. PKOPOS DE LA MOMOMANIE RÉFLSCTIVB.

Je vous demande pardon d'abord pour l' intitulât ton revêche et pédantesque de ce fatras, mais en vous priant de vous rassurer sur la suite. Je ne suis ni néologue, ni néographe, ni médecin, ni académicien, ni faiseur de nomenclatui'es, ni champion de paradoxes , et je n'eu sais pas plus sur la psychologie que la

168 PIRANESE.

section des sciences morales et politiques. L'étiquette du sac que voici (il n'y a rien dedans) est tout simplement un tribut de politesse que je paie à l'Académie des Sciences en passant sur un coin de son territoire ; un mot d'ordre ou de franchise, une espèce de schiholett, propre à nous faire ouvrir l'imperceptible barrière qui sépare le domaine des systèmes de celui du caprice et de l'imagination. Cela sera bientôt fait.

Ne craignez donc pas que j'abuse de la facilité d'vme terminologie a demi barbare qui n'appartient à la langue françoise qu'ei» vertu d'un emprunt forcé, méchamment imposé aux Latins et aux Grecs. Nous n'aurons pas plus tôt escaladé les deux ou trois paragraphes suivants , et vous êtes parfaitement libres de les franchir à pieds joints , que nous nous trouverons en plein air, en pays de fantaisie, dans nne région austère mais poétique , où je vous raconterai , pour tromper l'ennui des longues soirées d'hiver, quelques lugubres histoires dont le triste défaut est d'être vraies. Ce n'est pas ma faute si , en psychologie et ailleurs , le vrai n'est pas toujours le beau. 11 faut prendre

la psychologie comme on la trouve , et le reste aussi.

Je vous dirai donc, pour que vous le sachiez, si vous ne le savez , que nous entendons pai' monoraanie , nous autres gens d'étude, ce que nos aïeux appeloient innocemment X idée fixe , parce que nos aïeux parloient François et non pas grec. Ils étoient extrêmement ignorants. A cela prés , Yidée fixe et la monomanie sont absolument la même chose.

La monomanie s'est divisée naturellement en monomanie explicite, mais inolFensive, c'est l'affaire du médecin; et en monomanie militante, et quelquefois homicide, c'est l'affaire du jury. Le premier monomane est pour l'iniirmier de Charenton ou de Bicètre , le second est pour le bourreau. Voilà qui est bien.

Je me suis avisé, moi, de vous entretenir im moment d'une espèce de monomanie qui échappe à tous les deux, parce qu'elle n'agit que d'une manière intime , individuelle, griève et poignante pour l'infortuné seul auquel elle s'est attachée , et j'ai pris la liberté grande de l'appeler monomanie réfleclwe , aucun philosophe à ma connoissance n'avant soufijé à lui

donner un nom. Elle est cependant fort commune , surtout chez les peuples dont la civilisation s'use à force de prétendus perfectionnements. C'est celle qui se dénoue ordinairement par le suicide.

Le suicide n'est pas un acte sessile , comme diroient les botanistes , sans pédoncule , sans tige, sans racines, sans origine sensible. Demandez à la Société royale de médecine com-^ ment on y vient, et quels sont les intermédiaires qui séparent cette grande crise de l'ame de son état rationnel. L'espace est large à coup sûr : comment se fait-il qu'il soit vide? C'est cette lacune de la pathologie morale que je me suis proposé de remplir ; après quoi je redescendrai modestement, ainsi qu'il me convient, dans la plèbe des observateurs sans aveu qui ne sont pas gradués.

J'aurois aimé à compter , pour abréger ces préliminaires, sur l'heureuse disposition d'esprit de quelque lecteur à forte et courageuse mémoire qui daigneroit se rappeler, par hasard , comment j'ai tenté d'établir, je ne sais où : Que toutes les maladies de ï intelligence procèdent des hallucinations du sommeil. Je

pourvoirai à son oubli infaillible par une ellipse immense, dont cette simple proposition comblera aujourd'hui le vaste hiatus , si on veut bien me le permettre. J'ai remarqué qu'il valoit mieux , dans l'intérêt d'une causerie instructive, être obscur quelques minutes que d'être long-temps ennuyeux.

Il existe dans les hommes bien organisés un doux état de la pensée où elle s'isole à plaisir de toutes les réalités de la vie ; où elle peut se déposséder, sans rien perdre, du passé, du présent, de l'avenir, et même de l'espérance, pour se former un monde à son choix , sur lequel elle exerce avec un souverain empire tous les attributs de la puissance de Dieu. Elle crée, elle agit sur ce qu'elle a créé, elle réagit sur ellemême au moyen des impressions qu'elle prête à ses créatures; elle fait l'obstacle pour ledétruire, la dilliculté pour le succès , le combat pour la victoire. Et quand sa joie, fatiguée de triomphes, s'ennuie sur un bonheur trop facile, un souffle sulïit pour détruire ce fragile univers, un souffle suilit pour en composer un autre , comme l'orbe aux brillantes couleurs qui se

172 PIRANESE.

détache du chalumeau d'un enfant , et s'égare un moment dans l'air en réfléchissant à la surface de ses flancs limpides et radieux toutes les lumières du ciel.

Qui s'étonnera que la monomanie réflectwe n'ait pas encore été nommée , puisque la délicieuse extase de l'esprit que je viens de décrire, et dont tous les hommes ont goûté les douceurs, ne peut se désigner que par une locution incomplète et triviale dans notre langue si riche en vaines nomenclatures, si pauvre en vocables intellectuels et psychiques ? Cette faculté merveilleuse qui vaut tous les biens de la terre, qui en compense toutes les privations, qui dédommage d'avoir été , qui console d'être, qui contient plus clairement qu'aucun mythe la révélation assidue de notre essence spirituelle et de notre immortalité ; c'est la divinité anonyme qui préside aux châteaux en Espagne,

Voici donc le château en Espagne , libre enfant du rêve et de l'imagination , qui charme la solitude pensive du poète, les ennuis du prisonnier, la lassitude du voyageur. Il se lasse enfm à son tour. L'Iiabitude des fascinations en pâlit le prestige ; le retour obstiné des dé-

sabusements l'éteint tout-à-fait; il s'évanouit et disparoît à jamais comme la bulle de savon de nos écoliers. Oh! trop heureux qui pourroit toute sa vie le soutenir de l'haleine dans la région où il est monté! trop heureux qui pourroit l'y suivre toujours du regard! A peine il est rendu au néant dont il es^^ti , l'ame retombe sur elle-même, étonnée et puis détrompée du chemin qu'elle a fait. Elle hésite, elle regarde encore , elle rappelle son illusion qui ne lui répond plus , elle cherche à se prendre ailleurs. Comme elle a vérifié par expérience que son bonheur idéal n'étoit que mensonge , elle se saisit avec un dépit cruel des rigueurs de la vie positive ; elle les embrasse , elle les étreint, elle en fait son jouet ou sa pâture, elle s'abîme dans le triste plaisir de les contempler, sûre qu'elle est du moins que la réalité ne manquera plus à ses espérances. Le château en Espagne devient alors pour elle un tourment de choix , un supplice de prédilection, le cachot , Xéchafaud , le tombeau en Espagne de Champfort , qui n'a pas toujours si bien dit. Elle contracte peu à peu trois appétences progressives étrangères à son instinct

17 A PIRANESE.

naturel , et que j'appellerois de noms plus spé- '^'' ciauxet plus philosophiques , si je les trouvois, celle du danger, celle de la souffrance, et celle de la mort.

Cette frénésie se développera plus ou moins, suivant quelques circonstances données, un tour particuHfe%de l'esprit , un accident inopiné de la vie, l'habitude spontanée de la rêverie, la nécessité forcée de l'isolement, l'excès des stimulants ou des voluptés... Que sais-je? l'amour trompé , ou l'ambition en défaut , ou quelque chose de plus vague et de plus terrible encore , l'inexplicable besoin d'un cœur tombé qui se ressaisit au malheur pour échapper à l'anéantissement. —

Cela , c'est la monomanie réflectwe comme je l'ai comprise , et votre mémoire vous la fera comprendre comme moi, s'il vous reste aussi quelques-unes des réminiscences d'une ame malade.

Seulement, avant d'aller plus loin, je dois marquer le point de départ de deux actions de notre infelligence , jumelles à leur point d'insertion sur la pensée qui les produit , et bien diiférenles dans leurs résultats. Une disposi-

tion passionnée à souffrir, animée par de profonds sentiments religieux et sociaux , est la source de tous les dévouements héroïques dont l'humanité se glorifie; mais renfermée dans l'organisation étroite d'une individualité égrotante qui est entrée en dédain de tout le monde extérieur, et se consume dans la méditation dévorante de ses incurables misères, elle n'enfante que le désespoir et la folie. C'est une médaille frappée d'un seul coup de balancier, qui offre d'un côté le type inmiortel d'un grand homme , et au revers la tète infirme d'un maniaque.

Le naturaliste intrépide , l'explorateur du désert , le découvreur de terres nouvelles , le physicien qui s'égare dans les airs sur la foi d'un aérostat en cherchant à le diriger, le guerrier qui se dévoue sur la tranchée , le marin qui se fait sauter avec son vaisseau pour tromper en mourant la victoire de Tennemi , mériteront d'être rangés par la postérité à côté de ce personnage symbolique des Romains, qui se précipita dans le gouffre où sa patrie étoit menacée de descendre. — Je n'oserois même repousser de cette catégorie sublime le céno-

bite qui se macère d'abstinence , de mortifications et de supplices volontaires dans sa Thébaïde, en implorant de tous ses sacrifices et de toutes ses prières la haute grâce du martyre. — Je vais plus loin. Ma pitié respectueuse ne s'attaquera ni au flagellant, ni au convulsionnaire , ni au faquir sincère dans ses pratiques , ni à ce croyant de l'Indoustan qui se fait broyer avec orgueil sous les roues du char de son dieu. Cette monomanie sacrée, c'est le fanatisme, et le fanatisme, qui touche de si près à nos plus aveugles foiblesses , se dérobe d'ailleurs par sa portée à la mesure vulgaire de nos jugements. Il n'est permis à personne , sur la terre des vivants , de juger le fanatisme.

L'homme à la monomanie réjiect'we dont il me reste à parler n'est ni le fanatique ni le héros : c'est le malheureux qui s'est endormi dans les bras des fées familières de son chevet, et qui se réveille au matin dans ceux des furies ; c'est le fou intime qui occupe dans le cercle de notre société artificielle l'extrémité d'un diamètre dont l'autre bout appartient à Tégoïsme, et (ju'une longue suite de déceptions a forcé à se haïr, parce qu'il s'est péniblement accou-

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lumé à croire que son ame et son corps ne pouvoient plus exister ensemble sans lutte et sans déchirements ; c'est ce mauvais logicien du monde vrai qui s'est fait une volupté amére d'immoler le mortel à l'immortel , et un présent périssable et odieux à un éternel avenir ; c'est, si l'on veut, une espèce de spiritualiste , ambitieux de la vie future, et précautionné contre le néant par d'inébranlables convictions, qui dépèce froidement son étui de momie pour le jeter à la matière. — Il n'a été jusqu'ici ni sujet préventif de vos sciences, ni accusé justiciable de vos cours d'assises, mais il passe au milieu de vous, il y soulfre et il y meurt. Il (iiut bien, en dépit de vos répugnances, qu'il ait sa place dans votre histoire.

Le premier degré de la nionomanie rèflectwe y c'est une propension presque invincible à tenter le danger, ou sans motif connu, ou sous quelque prétexte fiivole, et de si peu de valeur, que la raison ne peut comprendre aucune compensation possible entre les périls et les résultats de l'entreprise. Ce commencement d'aberration, qui n'est pas rare, se remarque ordinairement dans des natures nobles et for-

tes, et les biographes anciens, qui faisoient entrer plus de psychologie que nous dans la peinture des caractères, l'ont noté comme un des symptômes les plus significatifs d'une généreuse adolescence en Alcibiade et on Caton. Notre esprit est si disposé à se prévenir en faveur d'une témérité précoce et d'un courage aventureux , qu'on avoit volontiers consenti à retrouver dans Napoléon ce jeune élève de l'École militaire qui tira l'épée au Champ-de- Mars pour obtenir de suivre dans l'atmosphère le sort d'un ballon perdu. Cette anecdote a été démentie. Je le regrette.

L'enfance est surtout sujette à ces écarts, parce qu'elle est curieuse et inexpérimentée. Pour mon propre compte (et je me garderois bien de me citer, s'il ne s'agissoit d'aberrations, ce qui met ma modestie fort à l'aise), il me souvient d'un jour où, comme tout le monde l'a fait une fois , je roulai le dé de ma vie , alors si douce et si pure , sur la table de la destinée, contre mille chances contraires. On jugera si l'enjeu en valoit la peine. J'avois quatorze ans et une passion qui n'étoit pas encore l'amour : l'amour, hélas I vient trop tard

PIRANESE. 179

et s'en va trop tôt. Ce jour-là , moi que le vertige étourdit à une hauteur où les Saussure et les Humholdt se croient de plain-pied, moi qui ai grelotté cent fois de terreur en voyant pirouetter les pics , les lacs et les profondes vallées sur les facettes tournoyantes du bouclier de cet Adamastor des montagnes, je me suspendis par les mains au sommet croulant d'un rocher perpendiculaire, sur un abîme de quatre cents pieds, sans autre point d'appui qu'un frêle buisson d'églantier qui se courboit et se relevoit sous le poids de mon corps, pendant que ses racines crioient entre les fentes de la pierre , qu'elles pénétroient à peine de quelques lilaments presque desséchés. C'est que j'avois marqué du regard , sur un petit bolet qui pendoit au penchant de la branche la plus éloignée, un joli insecte de la grosseur d'uhe semence de sénevé, rond comme une perle, noir et luisant comme le jais poli , oculé sur les étuis de deux larges points d'un rouge de laque admirables à voir, et que je venois de reconnoître en lui ce fameux triioma bipustuîatum dont le premier exemplaire décrit avoit été recueilli le 17 avril de l'année précédente, à

180 PIRANESE.

Hampstead en Angleterre , par mon illustre maître Jean-Chrétien Fabricius. 0 hasardeuse et magnanime conquête ! L'églantier se rompit sous le dernier effort que je faisois pour le quitter, et il emporta en tribut expiatoire au précipice le sous-pied d'une de mes guêtres que j'avois malencontreusement engagée dans un de ses rejets les plus vigoureux. — J'étois sauvé , les jambes pendantes sur ce quartier de roc qui vibroit encore , et je contemplois avec une joie que mon cœur n'a jamais retrouvée la dépouille opime de cette expédition au prix de laquelle on n'achèteroit ni la fortune ni la gloire : le tritoma hlpustulaluml j'en ai depuis ramassé soixante en me promenant dans la forêt de Saint-Germain.

Il ne faut pas se faire illusion. Il y a dans cette préoccupation de l'esprit je ne sais quelle coupable abnégation de soi-même qui risque fort d'arriver à la folie, quand d'impérieuses nécessités et de favorables malheurs ne viennent pas se jeter à la traverse. L'époque est décisive alors : c'est le temps de rompre ou de plier, et qui ne s'est bronzé se brise. Les ressorts les plus élastiques de la volonté se rouil-

lent comme un vieil outil , ou se cassent avec fracas. Beaucoup de foibles échappent à cette épreuve , beaucoup de forts y succombent. Que j'en ai vu mourir ainsi !

C'est d'en bas que les oiseaux du ciel regardoient Campbell sur les Alpes, Campbell que les salons des grandes villes envioient inutilement, car il n'aimoit à reposer sa tête ardente que sur la mousse rare de ces sommets où la végétation expire ; Campbell beau comme l'aigle , amoureux comme l'aigle de l'atmosphère des lieux élevés, et dédaignant, pour l'incompréhensible bonheur d'escalader une aiguille géante , ou de franchir un abîme , tout ce qu'il laissoit de bonheur derrière lui ! — Nourri de toutes les bonnes études de l'homme , et savant dans toutes ses langues , il n'évitoit rien plus soigneusement que l'homme. Son habitation favorite , à lui, étoit sur la corniche étroite où glisse comme un trait la noire silhouette du chamois. Ses avenues, ses jardins, ses portiques, c'étoient l'arête au tranchant de sabre fendillé qui domine des gouffres sans fond , comme le pont fantastique de Mahomet; la froide et pauvre oasis de verdure qui se déta-

che quelquefois d'une mer de glace; la voûte de cristal bleuâtre où le temps a creusé pour le torrent un aqueduc ruineux qui tremble et gémit au bruit de la rame et de la voix. — Quand vous le suiviez du regard sur le profil des rocliers, mettant à profit la moindre de leurs anfractuosités accidentelles pour s'en faire un degré plus périlleux que celui qu'il abandonnoit, Vous pouviez être assuré de le voir bientôt à la pointe, petit comme une fourmi et grand comme un demi-dieu. II y étoit, cberchant de là quelque hauteur plus inaccessible pour la gravir le lendemain. Dans son détrompement d'une vie dont ses lèvres n'avoient fait qu'effleurer le calice, il paroissoit borner son ambition à se rapprocher de plus en plus des solitudes éternelles où il avoit porté sa pensée.

Il y a deux ans qu'il est mort, en cherchant à se frayer un passage dans les neiges du Buet.

Ces dévouements sans but que ne sauroit expliquer la vanité elle-même , car ils sont presque toujours solitaires, se reproduisent dans une multitude d'exemples , partout où l'âpreté de la nature a tendu les mêmes embûches à

PIRANËSE. 18^

l'imagination. La formidable mer de glace dont je parlois tout à l'heure aboutit au glacier de Cormayeur, qui communique par de pénibles voies avec la vallée d' Aoste ; mais depuis bien des années, aucun des guides intrépides du Mont-Blanc n'a essayé cette route , et la seule idée de la parcourir consterneroit les courages les plus résolus. Qu'on s'imagine une ligne de quatorze lieues , coupée d'espace en esjiace par des trous qu'il faut louvoyer en longs détours, sur la face d'un océan dont les vagues solides, mais incessamment voyageuses , changent tous les jours de place et d'aspect. Ici la carte des écueils seroit inutile et la sonde impuissante. Les écueils marchent, et le précipice errant ouvre tout-à-coup sa bouche démesurée aux passages les plus sûrs la veille. Des rochers qu'aucune puissance humaine, aidée par les miracles de la mécanique, ne feroit mouvoir de l'épaisseur d'un atome sur leur base immense , obéissent à la sourde impulsion des masses émues qui les transportent sans efforts ; ils viennent, ils se rapprochent comme des êtres animés, comme des montagnes vivantes , jusqu'à ce que le glacier, ennuyé de leur poids.

s'en débarrasse sur ses moraines. J'en ai vu apparoitre, presque imperceptibles à l'borizon , cingler en quelques semaines vers le rivage , et finir par échouer à la base du Montanvert, comme de lourds vaisseaux de haut bord vaincus de Neptune et du temps. — Il n'y a d'ailleurs rien à chercher pour la science dans l'horrible désert de la mer de glace. Elle n'offre qu'à ses limbes quelques plantes rares au botaniste, quelques chamois au chasseur, quelques groupes d'un silex éblouissant à la cupidité téméraire du cristallier. Sa médiocre élévation au dessus des niveaux les plus praticables ne la rend propre à aucune des curieuses observations du physicien qui pèse l'air, ou gradue sur une échelle colorée le cyanisme du ciel. — Une dame angloise et sa fille, âgée de seize ans , avoient entrepris cependant de la parcourir de son embouchure à sa source peu de temps avant l'époque où je rencontrai M. Campbell dans les Alpes. Les guides les accompagnèrent tant qu'ils purent les diriger sans être retenus par leur de> oir et l'apparente impossibilité du succès. Ils s'arrêtèrent où ils ne pcnsoient pas que l'audace pût tenter lui

pas de plus ; mais elles n'aspiroient sans doute qu'à cette séparation qui leur laissoit toute l'indépendance et toute la gloire du projet le plus vain et le plus grand qu'une femme ait jamais conçu. On avisoit à peine au moyen de les retenir, que, munies d'un léger bagage et le bâton ferré à la main, elles doubloient au loin des crevasses que le tact expérimental des braves chamouniers n'avoit pas encore devinées. Elles disparurent, et ce ne fut qu'après trois nuits de bivouac, au milieu des borreurs d'une création bouleversée , toute saisie par le néant , qu'elles eurent le droit chèrement acquis de crier, comme ce béros des temps passés ; ItciUam! lialiam! A la folie près, peut-être, l'aventurière l'emporte sur le guerrier.

Remarquez en effet qu'il ne s'agit ici ni d'effrayer les peuples en roulant sur ctix une armée du baut des montap;nes , à travers des routes»ardues sans doute, mais dont nos gazettes épiques ont exagéré les difTicultés; ni d'agrandir le domaine de la pensée d'une notion importante; ni de révéler à de pauvres tribus, voisines de position sur le globe, et que l'infini sépare, le secret d'une communication

facile pour la commodité des voyages et les échanges du commerce : il n'y avoit rien à vaincre là que l'impossible ; rien à gagner qu'un péril probablement insurmontable, d'affreuses souffrances et la mort. Quand on est parvenu à cet état de l'ame, on ne désire plus autre chose.

Ces dames ont été reconnues depuis au Mont-Rose et à la Young-Fraû , mais je n'ai pas pu apprendre ce qu'elles étoient devenues.

Nous sommes loin du but où je voulois vous conduire , et j'entamois à peine quelqu'une de ces digressions causeuses qui ont pour moi -le vague et l'attrait du roman, quand le rayon que je parcours s'est brisé brusquement contre l'enceinte popilienne dans laquelle je suis enfermé. Est-ce ma faute, à moi, si je ne puis soulever une pensée à la pointe de la plume, sans déterrer dessous, à ma honte et pour mon malheur , je ne sais quoi qui ressemble à un livre ? Vous le finirez mieux, si j'ai eu l'art de faire comprendre cet instinct d'une douleur incorporée à toute la vie , qui s'acharne de maux en maux, jusqu'à Tacte furieux, mais

PIRANESE. 187

conséquent, qui l'affranchit d'elle-même; et je perdrai plus que vous à ma réticence ; car une idée incomplètement exprimée vaut bien moins qu'une idée qui n'a pas été, si elle ne tombe toutefois à des mains habiles et patientes qui la délient.

C'est donc de vous seuls qu'il dépend de poursuivre avec moi cette déploraljle histoire des maladies de l'ame, ou de l'abandonner au néant où vont presque toutes les choses écrites ; suspendez alors ce fragment , de toute la hauteur du Mont-Blanc, au-dessous du conte des Quatre Facardlns , qui ne finit pas non plus , que je sache, quoique un duc et pair y ait mis la main en sous-œuvre , et qui contient plus de vérités que tous les livres des philosophes.

Ou bien, continuons si vous ne dormez pas.

C'étoit un grand homme que Jean-Baptiste Piranèse, un des esprits les plus originaux du dix-huitième siècle, qui n'étoit pas original. Vous les connoissez sans doute, et qui ne les connoit pas, les dessins de Piranèse ?

Depuis que je les connois, moi, je vous avoue-

rai que j'ai sacrifié la curiosité de voir les monuments qu'ils représentent , à la crainte de perdre des illusions trop précieuses à ma mémoire.

Voilà pourquoi j'ai solennellement juré, sur LafFreri , sur Boissart et sur Sandrart , de ne jamais aller à Rome.

Piranèse l'ancien , le grand Piranèse, étoit cependant sujet aux infirmités de notre pauvre nature. Il avoit souvent le cauchemar; un cauchemar spécial , uniforme, assidu, sur lequel pouvoit bien avoir influé l'habitude contractée dès l'enfance des explorations architecturales. Cette idée se prolongeoit dans l'état éveillé de l'homme, dans l'état occupé de l'artiste, avec une obstination cruelle, à laquelle Piranèse ne pouvoit dérober un seul de ses moments; et c'est peut-être ce qui a donné aux belles productions de son burin je ne sais quelle physionomie fantastique et merveilleuse qui les idéalise, qui d'humaines les fait divines.

Les ruines de Piranèse vont crouler. Elles gémissent, elles crient. Il faut se hâter de les regarder encore une fois, parce ([u'elles tombent. Vous avez j)eur en retournant la page

avec précaution d'être étourdi du bruit de leur chute sur le sol mouvant qui les emporte. Vous prêtez l'oreille et vous suspendez votre haleine, avant de passer plus loin.

L'effet de ses grands édifices n'est pas moins extraordinaire. Us produisent le vertige comme si on les mesuroil d'en haut, et quand vous cherchez la cause de l'émotion qu'ils vous inspirent , vous êtes tout surpris de trembler d'effroi sur une de leurs corniches, ou de voir tourner tous les objets sous vos yeux du chapiteau d'une de leurs colonnes. Ce n'étoit cependant pas là le cauchemar de Piranèse. Je suis sûr que Martyn aie cauchemar de l'espace et de la multitude. Piranèse avoit certainement le cauchemar de la solitude et de la contrainte, de la prison et du cercueil, celui qui manque d'air pour respirer, de voix pour pousser des cris, et de place pour se débattre ; et il l'a exprimé avec une puissance miraculeuse dans le plus admirable de ses caprices.

Voici un palais bâti par Piranèse ou par les fées. Rien ne lui manque en imposante grandeur, en accablante map;nificence. Il est complet au dehors , mais l'intérieur n'est pas

encore dégagé des embarras multipliés de la charpente et de la maçonnerie. Le grand escalier qui va en se resserrant, et le profond vestibule, et la longue galerie qui aboutit bien loin à un escalier plus étroit, sont tellement obstrués de ces constructions provisoires qu'il est presqu' impossible de concevoir que les ouvriers aient pu sortir, et que l'imaginaton croit les entendre se lamenter, pleurer, hurler, de fatigue, de faim, de désespoir, derrière leurs travaux imprudemment achevés.

Piranèse a déjà un pied appuyé sur le premier degré de l'escalier qui mène du parvis au portail, et pénètre d'un regard consterné dans l'enceinte formidable, car il est facile de deviner qu'une fatalité invincible force le malheureux peintre à monter jusqu'au comble : obsession étrange que le sommeil attache à son ame, comme un frappant emblème de la destinée du génie ! Il faut qu'il monte, au milieu des obstacles et des dangers, et qu'il en triomphe ou qu'il meure. Il monte en effet, on ne peut s'y méprendre; il monte! — Oh! comment se fera-t-il un j)assage, le pauvre Piranèse, entre ces madriei's si pressés et ces échafaudages fra-

giles qui fléchissent en gémissant ? Comment s'avancera-t-il sur ces poutres mal afierraies qui communiquent de l'une à l'autre par des solives étroites et chancelantes?., à travers ces amas de pierres mal tassées qui penchent, et sous les voûtes basses et périlleuses qu'elles ont formées en mille endroits, en se rejoignant çà et là dans leur croulement? On y suivroit avec inquiétude la marche subtile du lézard le plus délié !

Piranèse monte cependant , et , ce que l'esprit a de la peine à concevoir, Piranèse arrive. — Il arrive, hélas ! au pied d'un édifice semblable au premier, dont l'accès présente les mêmes difficultés , qui le menace des mêmes périls, qui exige de lui les mêmes efforts, dans une proportion accrue, mutipliée par sa lassitude, par son épuisement, par sa vieillesse aussi, car il a vieilli en marchant. De la base au faîte du premier édifice, il y avoit dix siècles des forces d'un homme ! Toutefois Piranèse monte encore; il faut qu'il monte, il faut qu'il marche, il faut qu'il arrive. — Et il est arrivé.

11 est arrivé, accablé, décrépit, défaillant, foible comme l'ombre de lui-même ; il

est arrivé au premier degré d'un édifice pareil aux premiers édifices, qui se renouvelle et se rebâtit tout entier devant ses yeux épouvantés. — Il ne recule pas ; il ne peut ! — Piranèse monte encore, il monte toujours; il faut qu'il monte toujours, il faut qu'il marche toujours , il faut qu'il arrive toujours.

Peu à peu (et ceci comprend la durée d'un monde) les plans se reculent à l'infini, les édifices s'entassent les uns sur les autres, en diminuant de couleur etdedimension apparentes, selon les lois de la perspective, jusqu'au moment où ils vont se perdre à une distance à peine mesurable à l'imagination.

Mais, dans cette immense profondeur, vous devinez encore Piranèse qui regarde le nouvel édifice avec terreur, Piranèse qui monte, Piranèse qui marche, Piranèse qu^ arrive, Piranèse près de céder à la douleur inexprimable de n'arriver jamais au terme de ses souffrances , et de recommencer incessamment le supplice de son sommeil ; tant que vous parvenez enfin à un Piranèse imperceptible qui gravit comme un point noir sur un pâle degré presque perdu dans le fond du ciel, sous le filet classique et

régulier du graveur. Au-delà, il n'y a plus que l'espace.

Le dessin dont je parle a peut-être été décrit quelquefois, mais c'est Piranèse qui l'a fait.

Que cette cruelle impression d'un sommeil morbide où toutes les impressions se prolongent sans fin, où toutes les minutes sont des siècles, toutes les heures des éternités, laisse de profondes traces dans l'imagination ébranlée; qu'elle poursuive l'homme réveillé des angoisses de sa vie nocturne ; qu'elle force l'artiste à retrouver son rêve dans les inspirations les plus familières de son génie, comme pour lutter avec lui, ainsi que Jacob contre l'ange ; pour le vaincre par la fatigue; pour le réduire à l'inertie de la matière morte ; pour le percer du burin et le briser sous le cylindre

cela se conçoit aisément. — Mais que cette obsession des nuits devienne l'affreux besoin des jours! qu'il existe un être assez infortuné pour prescrire à sa vie agissante, à ses organes libres, à son imagination dégagée des ténèbres du sommeil, l'intolérable torture que le sommeil lui impose, voilà qui est extraordinaire ! Je ne sais si elle est venue jusqu'à vous, mais

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je l'ai entendu souvent raconter au nord de l'Italie, l'étrange histoire d'un riche célibataire, jusqu'alors connu parla douceur de ses mœurs, l'élévation de son esprit et la rectitude de son jugement, qui s'avisa soudainement un jour de faire maçonner l'intérieur de son vieux château sur le plan fantastique du palais de Piranèse. Quand les ouvriers eurent achevé leur travail sans le comprendre, comme des législateurs modernes qui font une constitution, le propriétaire de ce labyrinthe de pierres alla établir dans le donjon son habitation solitaire et presque inaccessible , à travers de^ galeries qui n'étoient praticables qu'à la patience et au courage ; par des escaliers étroits, alternativement montants et descendants, coupés de corridors obscurs et confus qui n'aboutissoient à rien, ou qui ramenoicnt le voyageur déçu au point d'où il était parti ,• sous des pans de murailles chancelantes, et sur im sol semé de pièges et de décombres, ou rompu par des degrés infidèles qui n'oftroient au pied qu'un point d'appui mobile et dangereux. Toutes les portes à dcmi-masqucîes seml)loient préparées jK)ur clore définitivement avant peu les

moindres issues , comme celle de la tour de la Faim. Seulement, le manœuvre étonné de son ouvrage avoit laissé au-dessus, au-dessous, ou sur les côtés de la clôture imparfaite, un espace embarrassé de débris et d'obstacles, qui pouvoit tout au plus prêter un étroit passage , dans une circonstance extrême, à un homme poursuivi par la terreur ou excité par les passions. Toutes ces dilïicultés, si étrangement compliquées, n'étoient rien au prix de celles qui épouvantoient la vue , à l'abord des ponts hasardeux qu'on avoit jetés d'un appartement, d'une chambre à une autre, dans les constructions volontairement inachevées. Mal appuyés par leurs extrémités fléchissantes sur des planchers vermoulus ou dans des mortaises délabrées ; penchants , scabreux, mal-aisés, quelquefois formés d'un seul tronc de sapin brut, pareil à celui que le chasseur au chamois suspend sur le torrent des montagnes ou sui* les crevasses du ix^cher, ils dominoient des souterrains profonds mais visibles, hérisst^, comme dans une halte de guerre, de toutes les armes qui s'étoient trouvées dans l'ai'scnal de l'ancien castel, de sabres plantés obliquement par

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la garde, de baïonnettes dressées en terre sur leur manche creux, et de faisceaux de hallebardes. Le solitaire vivoit d'ailleui^ dans son impénétrable asile, au sommet de ses ruines, comme le stylite sur sa colonne, amenant à lui de semaine en semaine, au moyen d'une poulie, quelques grossiers aliments quil partageoit avec les hiboux de ses créneaux.

Cet épouvantable suicide dura trois ans. On s'aperçut un jour enfin que la poulie avoit cessé de tourner, et que son fardeau ne remontoit plus. Il fallut bien des précautions et bien des journées aux ouvriers pour arriver à la demeure du triste et insensé châtelain, en se ménageant des moyens assurés de retour. Ils aboutirent cependant à sa chambre et le trouvèrent mort dans son lit. Cette particularité me paroit la plus extraordinaire de son histoire, qui est d'ailleurs loin d'être commune, car je ne Tai jamais vue écrite nulle part

Il étoit mort doucement, à ce qu'on rapporte, et, selon toute apparence, dans une méditation qui ne manquoit pas de charme, car sa main reposoit encore déployée sur un livre ouvert. Le comte G,., avoit annoté plu-

sieurs volumes pendant sa retraite; il avoit même composé quelques écrits. Ses notes étoient saines et instructives. Ses compositions sont gracieuses et simples. Il y a de singuliers privilèges d'état pour une imagination parvenue au plus haut degré possible d'excentricité.

Je me souviens d'avoir lu un fait du même genre, et qui n'est pas moins bizarre, dans les Anecdotes de médecine y livre fort piquant et fort instructif qui est devenu peu commun, parce qu'on ne réimprime guère les bons écrits d'autrefois, pour ne pas nuire à l'innocente industrie de ceux qui en font de nouveaux. Je n'ai pas l'ouvrage sous la main; il y a trente ans que je ne l'ai vu, et deux minutes que je n'y pensois pas. Je n'ai pu prendre le temps de le chercher pour m'assurer de l'exactitude littérale de ma citation, mais cela est de peu de conséquence quand ou cause, et qu'on n'a aucune prétention d'enseigner. Je me borne donc à traduire simplement l'impression qu'il m'a laissée.

Il y avoit au siècle dernier, en je ne sais quelle cité d'Allemagne, un de ces jeunes gens brillants d'études et parfaits de bon naturel.

qu'on s'honoreroit d'avoir pour fils quand on est devenu trop vieux pour être leur condisci- -ple et leur camarade. Il savoit presque tout ce que les hommes savent (ce n'est pas beaucoup), et il n'en étoit pas plus vain, car il croyoit tout ignorer, tant qu'il lui restoit encore à apprendre. On lui reprochoit seulement d'être triste et songe-creux, de se plaire dans la solitude, et de ne pas user des avantages de la nature et de la fortune pour se procurer un établissement honorable. Il avoit sans doute ses raisons , et il aspiroit secrètement à autre chose , à un avenir différent de l'avenir que tout le monde souhaitoit pour lui. C'est ce que mon auteur ne dit pas.

Au bout de quelque temps, de plus en plus soucieux, sans motif connu de chagrin, il disparut tout-à-fait, se retira dans une pièce écartée de son appartement, et ne communiqua plus qu'avec le domestique qui lui fournissoit le nécessaire. Comme il étoit sans créanciers, et que son genre de vie n'annonçoit pas assez de richesses pour stimuler l'obséquieuse amitié des emprunteurs, il fut aifranchi tout d'abord de l'embarras des visites. Ce qu'on pouvoit

savoir de lui (la curiosité s'exerce un moment encore sur le compte des gens qu'on est déshabitué de voir), c'est qu'il paroissoit s'occuper de quelques rares artifices de mécanique. 11 avoit fait tendre un salon fort élevé de câbles robustes et bien scellés, artistement croisés dans tous les sens à des distances égales, mais de manière à laisser passer facilement entre eux le corps d'un homme, et de sorte que la trame inférieure ne pût être atteinte du plancher avec la main. Son valet de chambre croyoit l'y avoir vu quelquefois grimper comme un pongo, se peùdre comme un écureuil, ou jucher comme un perroquet. On opina très-convenablement qu'il étoit fou. La chose fit bruit pendant huit jours, et ensuite personne n'en parla plus.

Un jour, ce jeune homme ne se présenta pas au guichet qu'il avoit fait pratiquer à la porte de sa chambre, et qui fermoit en dedans. C'étoitpar là qu'il introduisoit ses aliments au moyen d'une espèce de tour.

Le lendemain, le domestique s'effraya. Il s'empressa d'aller donner avis de cette circonstance au principal magistrat de la ville, qui

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fit forcer le passage. L'infortuné dont je raconte la déplorable manie étoit parvenu à grand'peine à lier ses pieds et ses mains aux câbles supérieurs par le moyen de nœuds coulants assez lâches, mais qui dévoient se resserrer étroitement a sa chute quand il perdroit son frêle appui dans le sommeil ou qu'il l'abandonneroit par maladresse, et lui faire subir à deux pieds de terre , sous le poids de son corps , l'horrible torture de la dislocation, fort connue des bourreaux classiques sous le nom de l'estrapade. Il étoit mort.

Je sais que ces exemples, et une multitude d'autres qui ont été recueillis par les médecins philosophes, seront mis sur le compte de l'aliénation; je me garderai bien de contredire cette opinion, qui est la mienne. L'explication que je cherche, c'est celle de cette aliénation étrange qui laisse libres toutes les autres facultés d'une haute intelligence, et qui n'a pour objet en soi que d'imposer à l'enveloppe matérielle de l'ame d'épouvantables supplices. Comment se retrouve-t-elle dans les organisations les plus saines d'ailleurs et les plus accomplies, (Ml Empédocle, tMi Démocritc , en

Aristote, en Calon, dans l'anachorète qui macère son corps pour le vaincre, dans le martyr spontané qui le mutile pour s'affranchir d'un besoin honteux ? Ce mystère est grand et sublime, car il comprend tout le secret de la destination de l'homme.

Rien n'est plus naturel à l'homme que de chercher le plaisir et de fuir la douleur. C'est là son instinct prédominant, son but vital, le mobile de ses actions, le mode essentiel d'existence par lequel son individualité matérielle se conserve et se prolonge. Au sens absolu, au sens physique et pauvre de la vie, tout ce qui s'éloigne de ce principe est aberration.

Cependant, plus l'homme s'enrichit d'acquisitions intellectuelles et morales, plus il dévie de cette grande loi organique. La simple raison lui enseigne que le plaisir est souvent à éviter ; l'honneur et la vertu lui crient que nul n'est digne du titre d'homme, s'il ne sait braver la douleur et la mort. Ce n'est pas tout. Voici la conscience universelle des peuples qui imprime un sceau flétrissant à la volupté, qui la déclare impure et honteuse, et qui la condamne au mystère et aux ténèbres, même

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quand elle est licite, légale et sanctifiée. Voici la philosophie qui proclame que la douleur n'est rien, avec les sceptiques ; ou bien qu'elle est bonne, utile et profitable, avec les stoïciens; ou bien, qu'elle est seule à désirer, avec les chrétiens, qui ont résumé toutes les philosophies antiques ! Que dis-je ? toutes les religions, sans en excepter la religion sensuelle de Mahomet (sensuelle en effet pour la vie à venir, mais fort sévèrement restrictive pour la vie temporelle) , se fondent en effet sur ce double axiome si antipathique à notre nature , qu'il est bon de se priver, et qu'il est meilleur de souffrir. Ce seroit là , il faut en convenir , une chose bien étrange et bien inexplicable, si l'organisme des hommes ne différoit de celui des animaux par la profonde intuition d'une destinée future à laquelle le corps ne participera point : prévision innée qui inspire le dédain de la vie aux sages, et qui, dans certains esprits exaltés, en fait naître l'horreur. Quelle pensée de quelque puissance ne s* est pas révoltée plus d'une fois contre la désolante idée que Dieu l'avoit garrottée dans 1 es liens d'un cadavre? Quelle ame énergique et sensible ne s'est pas éle-

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vée souvent vers le principe de toute création, en lui criant du fond de sa douleur : Seigneur, rappelez-moi Vers vous, car ma prison de chair m'importune ! J'aimerois mieux flotter avec les atomes dans un rayon de votre lumière , que de vivre toute la vie d'un monde et de l'animer de ma volonté !

J'ai quelque honte pour les matérialistes qu'ils ne se soient jamais fait cette objection, car il y avoit parmi eux des moralistes et des philosophes. Non, non, la pudeur de l'âme, qui s'abstient de ce qu'elle aime par-dessus toutes choses, le dévouement de l'ame, qui se livre sans hésiter à ce qu'elle redoute le plus , n'appartient pas à ce qu'ils appellent de la matière faite homme^ Je jure que ces gens-là s'abusent.

Qui pourroit le nier ? Autant l'homme déchu de la noblesse originelle de son espèce est enclin à se rapprocher de la brute pai' le goût grossier des voluptés, autant l'homme presque spiritualisé qu'une impatience sublime dégage des ignobles réalités de la vie physique, pour le plonger dans les rêves extatiques de la fantaisie et de la superstitioh, est porté à conce-

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voir le besoin de la douleur. Voyez les martyrs généreux de l'amour, de la gloire, de la liberté, de la foi ; les liéros et les fanatiques !

Une chose qu'on n'a peut-être jamais dite , mais qui sera dite une fois, c'est que le fanatisme, entendu en ce sens, est le point culminant de l'intelligence humaine, et la seule marque apparente de sa perfectibilité.

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