NOUVELLE VENITIENNE
Il s'en falloit d'une heure au plus que le soleil se couchât , le 1 " janvier 1 685 , et tous les offices étoient finis, quand l«*s portes de Saint- Marc se rouvrirent pour une double solennité, qui appela dans l'église un tiès-grand concours dépeuple. Deux cortèges peu nombreux, mais égaux en magnificence , étoient sortis à la fois
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du palais Morosini et du palais Trevisano, pour accompagner aux fonts baptismaux deux enfants nés la nuit précédente, et demander en leur faveur les eaux de rédemption. Ils entrèrent en même temps par les deux portes latérales , et ils parvinrent en même temps au saint baptistère, où les femmes déposèrent deux berceaux.
L'un de ces groupes étoit conduit par Onofrio Morosini , fils de l'illustre doge Francesco Morosini , si connu par les grands services de guerre et d'état qu'il avoit rendus à la république; le second, par le sénateur Bernardo Trevisano , juge de la Quarantie , qui relevoit la splendeur de sa race par la renommée de son savoir, et auquel l'Italie entière n'opposoit , dans ce siècle de décadence , ni un plus grand philosophe, ni un plus habile antiquaire.
Quand les nourrices eurent découvert le berceau des enfants, il se manifesta de toutes parts un sentiment d'admiration dont l'éclat ne put être tout-à-fait rc'primé par l'imposante sainteté du lieu. Jamais ce premier jour de la vie n'avoif laissé paroitre tant de beauté dans la créature imparfaite qui vient de naître; jamais,
jusqu'à ce moment, une ame intelligente n'avoit paru animer son regard, et il n'étoit pas possible de douter que ces enfants jouissent de la faculté de voir et de sentir, car ils sourirent en se regardant. On remarqua surtout qu'ils se ressembloient , et ce peuple, à Timagination ingénieuse et poétique, imagina facilement qu'ils avoient été formés l'un pour l'autre , quand il apprit que la divine providence avoit donné un lils à Morosini et une fille à Trevisano.
Le fds de Morosini fut nommé Giovanni , et la fdle de Trevisano, Elisabetta-Maria, du nom de sa vénérable aïeule, Elisabetta-Maria Tagliapietra , mère de Bernardo.
Une circonstance que personne n'ignoroit à Venise donnoit un intérêt bizarre à ce rapprochement inopiné. Depuis plusieurs générations, les deux familles de Morosini et de Trevisano étoient divisées par une haine qui avoit souvent dégénéré en disputes sanglantes. Ces altercations s'étoient calmées, à la vérité, sous Onofrio et sous Bernardo , nobles et généreux seigneurs, dont l'étude des sciences avoit adouci les mœurs; mais on ne les croyoit qu'as?
souples, et on craignoit toujours de les voir renaître à la première occasion avec plus de violence que jamais. Ce jour-là, les témoins ne purent s'empêcher de penser que la Providence elle-même étoit dans l'intention d'y mettre un terme , et qu'elle avoit ménagé cette étrange rencontre à dessein , pour rapprocher, par un lien touchant et sacré, deux de ces grandes races patriciennes dont les dissensions n'éclatent jamais sans danger dans les républiques. Ce sentiment étoit si naturel que Morosini et Trevisano le partagèrent sans se l'être communiqué par des paroles , et tombèrent dans les bras l'un de l'autre comme deux frères qui se retrouvent à la suite d'une longue séparation. Après avoir échangé les plus tendres embrassements , ils se promirent , aux acclamations de la multitude , de marier leurs enfants dans seize ans, si la sympathie qui sembloit s'être manifestée en eux dés le jour de leur naissance continuoit à se fortifier avec l'âge , et cet engagement réciproque fut si soudain, qu'il a été impossible de savoir lequel des deux l'avoit proposé le premier.
Cliat(ue mois, chaque Jinnéc de la vie de
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Giovanni et d'Elisabelta conGrina depuis les espérances des deux nobles sénateurs. Leur amour croissoit en même temps que leur beauté, et l'on ne comprenoit pas qu'il pût en être différemment, car nulle autre personne au monde n'étoit digne de les distraire de l'invincible attrait qui les appeloit à se confondre dans une seule ame. C'étoient en effet deux créatures idéales , deux êtres d'exception , que des perfections trop achevées de corps et d'esprit auroient condamnés à une solitude éternelle , si la nature n'avoit pris le soin de les faire naître au même instant sur le même point delà terre, comme deux fleurs rares sur la même tige , comme deux oiseaux de paradis , au plumage d'or et d'azur, sous le même ombrage et presque dans le même nid. Aussi leur tendresse mutuelle n'inspiroit pas même cette jalousie , dont le principal mobile est dans la vanité humaine. Il auroit fallu , pour aspirer à détourner sur soi l'amour de l'un ou de l'autre , se faire illusion sur sa propre valeur , et il suffisoit de les voir pour sentir qu'Élisabetta étoit seule faite pour Giovanni , que Giovanni seul étoit fait pour Elisabetla. Toute préten-
tion rivale du bonheur de ces deux célestes enfants auroit trahi la démence de l'orgueil ; mais le cœur des jeunes gens et des vierges n'osoit battre pour eux; on se contentoit de les admirer, et les poètes les chantoient.
J'ai déjà dit (et à qui peut-il être besoin de le dire ? ) que Bernard Trevisano avoit imprimé dans son temps un grand mouvement aux sciences philosophiques ; on fait encore cas aujourd'hui de son Cours y de ses Méditations ^ de %^% Pvœlections fondamentales , et surtout de son traité de X Immortalité de Vante. C'est qu'après avoir approfondi la doctrine de Démocrite et celle d' Aristote , il s'étoit plus particulièrement livré , sous les auspices de Jean Caramuel , évéque de Vigevano , l'esprit le plus imaginatif de tout le siècle , aux divines théories de Platon. U est malheureusement rare , comme on sait , qu'une pensée active et passionnée qui se plonge dans les mystères du spiritualisme , s'arrête aux notions utiles et consolantes de cette précieuse étude, et Bernardo étoit trop altéré de savoir pour ne pas sonder toutes les sources où l'intelligence
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avoit puisé avant lui. Ses admirateurs avouent qu'il s'égara quelquefois dans les combinaisons numérales de Pythagore, et que les rêveries de Caramuel, son maitre, sur la cabale des lettres , qu'il avoit méprisées dans sa jeunesse , influèrent d'une manière funeste pour sa gloire sur les compositions de son âge mûr. Il n'est pas inutile de raconter ce qui détermina cette nouvelle direction de ses travaux.
Bernard Trevisano , si favorisé du ciel dans les heureux développements de sonElisabetta, fut tout à coup accablé de ses coups les plus rigoureux dans le reste de sa famille. Une épouse jeune encore , et qui faisoit ses délices , lui fut enlevée en peu de jours par une maladie inconnue à la médecine. Un lils de grande espérance , le seul héritier de son nom et d'une illustration dont l'origine remontoit aux temps les plus anciens de la république, s'éteignit dans ses bras en souriant , comme un ange rappelé à Dieu. Elisabetta elle-même ne participoit presque en rien de la vie matérielle. 11 la compare quelque part à ces feux brillants et purs qu'on voit souvent errer sur la terre , et qui n'y tiennent point ; dont la vue jouit avec
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ivresse , mais qu'aucune puissance ne peut fixer , et qui s'évanouissent au moindre souffle de l'air, sans rien laisser de leur passage.
(( Hélas! s'écria-t-il un jour, à quoi servent )) les profondes spéculations de la science? à » quoi aboutissent les découvertes de la philo- » Sophie , s'il n'est donné à l'homme ni de pré- » voir les maux qui le menacent , ni de pouvoir » les conjurer? La vie ne seroit-elle , en elFet , » qu'un gouffre ténébreux dont nul ne sauroit » connoître le fond sans l'avoir touché , comme )) fut pour Aristote l'Euripe , et le volcan pour » Empédocle ? Non , non , reprit-il avec exal- » tation, l'être infiniment puissant qui m'a » donné l'instinct de la vérité, et qui m'a per- » mis d'en rallumer le flambeau sacré au foyer » des lumières antiques , ne me refusera pas » le prix de tant d'efforts et de veilles. S'il est » trop tard pour sauver deux parts de mon » ame que j'ai déjà perdues , je protégerai long- » temps mon Elisabetta contre la mort, ou » bien je livrerai aux flammes tous mes livres » inutiles , en maudissant l'emploi que j'ai fait » de mes folles années , car l'ignorance de la
)) brute est mille fois préférable à un savoir » qui ne produit point de fruits. »
Là-dessus , il fit défendre à tout le monde l'accès de son palais, et s'enferma dans la solitude , au milieu de ses cabalistes et de ses pythagoriciens , avec ses chiffres fatidiques et ses alphabets mystérieux.
Morosini respecta pendant quelques années la tristesse de Bernardo , car il ne pouvoit attribuer la résolution de ce grand homme cpi'au besoin de se nourrir secrètement des souvenirs de son deuil. Cependant, quand le l*"" janvier 1 701 vint à s'approcher , Morosini , qui avoit tout disposé pour le mariage de son fds avec Elisabetta , n'hésita pas à pénétrer dans la retraite de son ami, et les serviteurs, qui connoissoient les conventions des deux familles, n'osèrent lui en interdire l'accès; il entra dans la chambre de Bernardo et s'assit.
— C'est vous , Onofrio , dit le ])hilosophe en se retournant vers lui, que me voulez-vous?
— Peux-tu me le demander? Je viens te sommer de la parole que tu m'as donnée il y a seize ans à Saint-Marc , et dont l'accomplissement intéresse aujourd'hui le bonheur de nos
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enfants. Serois-tu capable de l'avoir mise en oubli , et ne m'a-t-on pas trompé en m'assurant que , loin de t' occuper des préparatifs de leur union , tu avois eu la déloyauté d'éloigner depuis quelques jours Elisabetta? Dis-moi que cela est faux, je t'en conjure. — Cela est vrai, répondit Bernardo. Elisabetta n'est pas à Venise, et je ne suis point déloyal. — Quoi! s'écria Morosini , de misérables haines de famille, sans excuses comme sans motifs , ont prévalu sur les serments les plus saints ! — Tu ne me juges pas assez mal pour me faire l'injure de le penser , répartit Bernardo en lui tendant la main. — Quel est donc le mot fatal de cette énigme où ma raison se perd ? Le dérangement que ton assiduité au travail et ton éloignement systématique des affaires ont peut-être apporté dans ta fortune te fait-il craindre de ne pouvoir assez dignement doter ton Elisabetta ? Détrompe-toi, mon frère, Elisabetta est déjà trop richement dotée de sa beauté et de sa vertu. Giovanni n'a pas besoin de tes biens pour lui faire tenir le rang d'une reine ; il est mon unique enfant, et depuis sept ans que mon père est allé rejoindre nos aïeux , les jours
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et les nuits écoulés ne m'auroient pas sufli à compter les trésors que le vieux doge a conquis sur le Péloponése et sur les flottes turques de l'Archipel. Mais tu ne me dis plus rien. — Je m'étonne de ta facilité à me supposer de lâches foihlesses. Elisahetta est encore une des héritières les plus opulentes de tous les états vénitiens ; et j'estime assez Giovanni pour lui donner ma fdle , quand elle seroit aussi pauvre qu'elle est riche. Fais donc trêve à tes conjectures , car tu ne me devinerois pas. Ecoute , as-tu réfléchi quelquefois sur le mohile inconnu des fatalités humaines ? sais-tu de quoi dépendent nos destinées? — Je le sais; nos destinées dépendent, en premier lieu, de la Providence divine ; en second lieu , elles dépendent de l'emploi hon ou mauvais que nous faisons de nos facultés , et surtout de notre raison. — Cela est vrai en principe, mais la Providence a des lois générales dont elle ne s'écarte jamais, parce qu'elle se les est imposées à elle-même; et la sagesse consiste à ne pas contrarier l'action inévitahle de ces lois universelles par une ardeur imprudente de jouir. La plus infaillible ^e toutes a été recon-
nue par Pythagore , qui étoit peut-être plus qu'un homme. Les cabalistes se sont traînés à tâtons sur sa route , et mon maître , Caramuel , y a fait quelques pas après eux. Ce qu'ils cherchoient, je l'ai trouvé. Le sort de toute la vie est caché aux yeux du vulgaire dans les syllabes de notre nom. C'est leur arrangement qui détermine l'heureux ou méchant succès de nos entreprises, et c'est de leurs harmonies combinées que résulte, selon certains cycles d'années ou de jours qui se coordonnent avec elles , l'événement fortuit en apparence de nos affections. — Hélas! reprit Morosini consterné, t'ai-je bien entendu ? n'as-tu combattu avec tant d'éclat , dès ta jeunesse , la superstition du sortilège et les rêveries de l'astrologie judiciaire , que pour revenir , à cinquante ans , aux hypothèses délirantes de Caramuel ? Tu souris, Bernardo, et je comprends ce dédain. Pardonne à ma sincérité. L'étendue et la certitude des connoissances qui t'ont placé si haut au-dessus dos plus savants et des plus sages me défendent de contester; mais quelle conséquence prétends-tu tirer do ton système ? — La voici : le siècle qui va commencer dans huit
jours sera mauvais pour le genre humain. C'est de lui que doit dater une ère de désolation qui ne se terminera sans doute qu'à l'anéantissement de l'espèce. Je le trouve cependant bienveillant et pacifique pour nos enfants , s'ils ont le courage de vouloir être heureux au prix d'un foible sacrifice. La seule année de ce siècle désastreux qui les menace jusqu'à la iin d'une longue et brillante carrière , c'est celle qui est prête à s'ouvrir; ils n'ont que seize ans, Onofrio , et le temps rapide que mettra le soleil à visiter ses douze maisons ne les rendra pas trop mûrs pour le mariage. Il me seroit facile de désarmer ton incrédulité , mais je ne l'entreprendrai point. Ce que j'obtiendrois aisément de tes convictions , j'ai droit de l'attendre de ta tendresse , et , si tu veux , de ta pitié. Science ou instinct, erreur ou vision, ma croyance est irrévocablement formée ; et si ton intelligence, mieux éclairée que la mienne, répugne à une doctrine bizarre qui m'a longtemps inspiré le même éloignement , tu ménageras du moins , en faisant grâce à mon illusion, ce qu'il y a de plus irritable dans le cœur d'un père. Ce n'est pas toi qui accuseras
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d'exagération les précautions que l'amour paternel inspire. Tu n'ignores pas plus que moi que si les dangers qu'on redoute pour ses enfants sont imaginaires , la douleur qu'ils causent ne l'est pas. Tu feras mieux , tu exigeras de Giovanni d'éviter comme la mort l'occasion de voir Elisabetta , ne fût-ce qu'un moment , si notre malheur permet qu'il découvre sa retraite. Obéissant, je lui mènerai sa femme aux autels le 1 " janvier 1 702 : rebelle à nos prières, tu peux le lui annoncer de ma part , il ne la retrouvera qu'au tombeau.
Morosini ne répliqua plus ; il embrassa étroitement Trevisano , et reporta ses paroles à Giovanni.
Giovanni ëtoit ce que nous l'avons vu toutà-l'heure , une ame parfaite dans un corps parfait. La doctrine de Bernardo lui parut l'erreui' du génie , mais il se soumit en pleurant aux volontés d'un père qui devoit partager bientôt les droits du sien. Il se résigna même sans efforts au projet de Morosini , qui avoit d'abord résolu de lui faire passer cette année en voyages, soit pour ajouter un complément Qécessaii« à 3ou éducation ; soit pour distraire
son cœur d'une préoccupation dangereuse par l'attrait et la variété des sensations nouvelles. Il partit, visita en courant l'Italie, la France, l'Allemagne , et porta en tous lieux ses regrets et son impatience. L'année avoit à peine fourni les trois quarts de son cours , qu'empressé de goûter l'air qu'il avoit respiré avec Elisabetta , il arrivoit à Padoue, de retour vers Venise.
C'étoit le 26 septembre, un jour solennel dans les fastes de la ville chrétienne qui fleurit sur les ruines de la ville antique d' Anténor , l'anniversaire de la fête de sainte Justine, jeune prédestinée dont le culte des fidèles a consacré le souvenir dans ces murs pieux par un monument que n'égalèrent jamais sans doute en magnificence ni le temple de Vénus à Guide , ni celui des Grâces à Orchomène, ni la merveille de Delphes. Giovanni, rempli d'une religieuse admiration, parvint, à travers de riches tentures et des berceaux de fleurs, jusqu'à l'enceinte sacrée; il y pénétra au milieu d'un nuage de parfums et d'encens qui flottoit coloré de toutes les nuances de l'arc-en-ciel par le reflet des vitraux , et s'agenouilla sur les pavés de mosaïques , dans une chapelle ce-
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vêtue de marbres somptueux et rares de différentes couleurs , où une châsse d'or resplendissante de pierres précieuses reposoit sur l'autel, entourée d'un chœur de vierges en robes blanches qui la saluoient de leurs cantiques. 0 prestige plus enchanteur que tous ceux qui avoient frappé jusqu'alors les sens de Giovanni ! une de ces voix qui résonna jusqu'au fond de son cœur lui rappela celle d'Elisabetta. Il se leva éperdu, et s'attacha sans réflexion aux pas du groupe dont les chants avoient cessé, et qui gagnoit le parvis.
— A bientôt , cher Giovanni , lui dit à basse voix une des jeunes fdles en soulevant son voile à demi pour se laisser apercevoir , et en le laissant retomber; n'oubliez pas plus Elisabetta qu'Elisabetta ne vous oublie ! —
Après quoi elle disparut , et se perdit en un moment dans la foule de ses compagnes.
Il l'avoit vue. C'étoit Elisabetta.
Les trois derniers mois de l'année furent longs à son amour. Us sembloient ne devoir pas finir. Ils finirent cependant.
Onofrio Morosini n'attendit pas le dernier jour pour aller rappeler à Bcrnardo que le délai
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qu'ilavoit fixé étoit prés d'expirer, et il se trouva heureux d'avoir été prévenu , car le philosophe , distrait de ses études austères par les soins les plus doux de sa vie , étoit déjà entouré de tous les préparatifs d'une noce brillante.
— Que le ciel te comble de bénédictions , cher Bernardo ! lui dit-il ; nous n'avions point de temps à perdre pour couronner les vœux de nos enfants ! Mon Giovanni , près de céder à l'ardeur qui le consume , penche à vue d'oeil vers la tombe. . . Pâle , flétri, languissant comme une fleur dont le soc a touché la racine, il se fane depuis trois mois sur mon cœur et sous mes larmes ; et j'ai tremblé cent fois que son ame , à peine suspendue à ses lèvres , ne s'exhalât dans un soupir !
— Cela est étrange , dit Trevisano ; je reçois également de tristes nouvelles de la santé de mon Elisahetta. Cependant mes calculs ne peuvent me tromper ; et si mes intentions ont été suivies , comme j'ai lieu de le croire , aucun danger ne les menace. Ne nous alarmons pas de ces molles langueurs de deux cœurs passionnés qui se manquent l'un à l'autre. C'est un nuage qui se dissipera au premier rayon de
l'amour. Retourne donc auprès de Giovanni, et dis-lui que tout est disposé dans mon palais pour y recevoir deux époux. Cent heures encore, Onofrio, pas plus de cent heures, et la fiancée de ton Giovanni lui sera réunie pour toujours !
Le sage Bernardo partit en effet dés le lendemain pour Padoue, pendant qu'on achevoit les apprêts de la fête nuptiale.
II s'en falloit d'une heure au plus que le soleil se couchât , le 4 " janvier 1 702 , et tous les offices étoient finis , quand les portes de Saint-Marc se rouvrirent pour une douhle solennité qui appela dans l'église un très-grand concours de peuple. Deux cortèges peu nomhreux , et semhlahles dans leur luguhre appareil , étoient sortis à la fois du palais Morosini et du palais Trevisano , et venoient recommander aux prières de l'église deux jeunes gens morts la nuit précédente. Us entrèrent en même temps par les deux portes latérales , et ils parvinrent (în môme temps sous la clef de la voûte, au rendez-vous funèhrc des morts, où les porteurs déposèrent deux cercueils.
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Ces infortunés étoient Giovanni Morosini , fils d'Onofrio , et Elisabetta Trevisano , fille de Bernardo.
Voilà ce que j'ai lu dans un recueil fort rare de poésies italiennes à leur louange , dont la date ne m'est pas bien distinctement présente, ce qui me fait craindre de m'être trompé d'un an sur celle de l'événement, chose de peu d'importance d'ailleurs dans une historiette, même quand le fond en est véritable.
Il s'en falloit de beaucoup, en 1 561 , que la
* Combe est un mot très-françois qui signifie nne vallée étroite et courte , creusée entre «leux montagnes , et où l'industrie des hommes est parvenue à introduire quelque culture. II n'y a pas un village dans tout le royaume où celte expression ne soit parfaitement inlelligiblo; mais on l'a omise dans le Dictionnaire , parco qu'il n'y a point de combe aux Tuileries , aux Champs-Elysées et au Luxembourg.
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route de Bergerac à Périgueux fût aussi belle qu'aujourd'hui. Lagrande forêt de châtaigniers qui en occupe encore une partie étoit bien plus étendue , et les chemins bien plus étroits ; et dans l'endroitoù elle est comme suspendue sur une gorge profonde qu'on appeloit alors la Combe du reclus j la pente de la montagne qui aboutissoit à cette vallée étoit si âpre et si périlleuse que les plus hardis osoient à peine s'y hasarder en pjein jour. Le l^'" novembre de cette année-là , propre jour de la Toussaint , elle auroit pu passer, à huit heures du soir, pour tout-à-fait impraticable , tant la rigueur prématurée de la saison ajoutoit de dangers à ses difficultés naturelles. Le ciel , obscurci dès le matin par une bruine rude et sifflante , mêlée de neige et de grêlons, ne se distinguoit en rien depuis le coucher du soleil des horizons les plus sombres ; et comme il se confondoit par ses ténèbres avec les ténèbres de la terre , les bruits de la terre se mêloient aussi avec les siens d'une manière horrible , qui faisoit dresser les cheveux sur le front des voyageurs. L'ouragan, qui grossissoit de minute eu minute, se trainoit eu gémissements comme la voix
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d'un enfant qui pleure ou d'un vieillard blessé à mort qui appelle du secours; et l'on ne savoit d'où provenoientleplusces affreuses lamentations , des hauteurs de la nue ou des échos du précipice , car elles rouloient avec elles des plaintes parties des forêts, des mugissements venus des établcs, l'aigre criaillement des feuilles sèches fouettées en tourbillons par le vent, et l'éclat des arbres morts que fracassoit la tempête; cela étoit épouvantable à entendre.
La combe noire et creuse dont je pariois toutà-l'heure opposoit à ceci , sur im de ses points, un contraste frappant, une clarté fixe , mais large et flamboyante, qui s'épanouissoit d'en bas comme le panache d'un volcan ; et , de la porte ouverte à deux battants qui lui donnoit passage , montoient des bouffées de rires capables d'égayer le désespoir. C'est que c'étoit la forge de Toussaint Oudard , le maréchal-ferrant , qui étoit parvenu à l'âge de quarante ans sans se connoître un seul ennemi , et qui solennisoit joyeusement l'anniversaire de sa fête il la lueur de ses fourneaux et au milieu de ses ouvriers , étourdis par le plaisir et par le vin.
2 28 LA COMBE DE l'H0M3IE MORT.
Ce n'est pas que Toussaint eût jamais violé la solennité des saints jours pour armer la sole d'un cheval ou pour ferrer une roue , à moins qu'il n'y fût contraint par quelques accidents inopinés survenus à des étrangers en voyage , et alors il ne tiroit aucun salaire de son labeur ; mais sa forge ne cessoit d'ardre en aucun temps dans les fêtes les plus scrupuleusement fériées, parce qu'elle servoit de fanal , surtout pendant la mauvaise saison, aux pauvres passants égarés, qui y étoient toujours les bienvenus ; et quand on vouloit indiquer parmi les paysans de la combe la maison de Toussaint Oudard , fds de Tiphaine, on l'appeloit communément l'auberge de la Charité.
Toussaint entra tout-à-coup dans une grande cuisine contiguë à la forge , où quelques pièces de gibier et de boucherie achevoient de rôtir devant un feu clair et bien nourri qui auroit fait envie à la forge même , sous l'ample manteau d'une de gbs cheminées du vieux temps que l'aisance sembloit avoir inventées pour l'hospitahté.
— Voilà qui va bien, dit-il en s'adrcssant gaiment à une vieille femme qui étoit assise sur
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un pliant à l'angle de la cheminée , et dont le visage grave et doux brilloit , vivement éclairé par une lampe de cuivre à trois becs, posée sur une console de plâtre historié , mais fort noircie par la fumée et par le temps ; il m'est avis que tous les petits sont couchés , et que le joli troupeau des jeunes filles de la combe vous fait aussi bonne compagnie qu'à l'ordinaire pour la veillée qui commence. Dieu me garde de la laisser troubler par les éclats de mes garçons que le bruit de l'enclume a depuis long-temps assourdis, et qui ne sauroient s'entendre entre eux s'ils ne hurlent comme des loups. Je viens de les dépécher dans ma chambre à coucher d'où leurs cris n'a^rriveront plus jusqu'à vous , et où vous aurez la bonté, ma mère, de nous envoyer le reste de ces béalilles par une de vos servantes, la plus mure et la plus rechignée qu'il y ait, si faire se peut, et pour cause. Conservez cependant quelque bon lopin pour les pauvres diables que le mauvais temps pourroit vous amener; et quant à vos gentes amies, tachez de les bien régaler à leur gré de châtaignes dorées sous la braise, en les arrosant largement de vin blanc doux , frais sorti de la cuvée , et qui
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mousse comme un charme. Quand il n'y en
aura plus, il y en aura encore Je ne vous
laisserois pas toutes ces peines , mère bien aimée, continua Toussaint en essuyant une larme et en embrassant la vieille , si ma chère Scholastique vivoit encore ; mais Dieu a permis qu'il ne restât que vous de mère à mes enfants, et de providence visible à leur père !
— Tout sera fait comme vous le desirez, mon digne Toussaint , dit la bonne Hubertc , aussi émue que son fils du souvenir qu'avoient réveillé ses dernières paroles. Donnez-vous un peu de bon temps pour ce qui l'esté de votre fête , car les heures passent vite. Quand la cloche du mouticr aura sonné les premières prières des morts, nous serons de loisir pour y penser. Egayez-vous donc bellement , et ne soyez pas eu souci sur vos hôtes. En voici déjà deux , le ciel en soit loué , que nous nous efforçons de bien recevoir, et qui seront assez indulgents pour faire grâce à la petitesse de nos moyens, si notre accueil ne l'épond pas à notre bonne volonlé.
— Que le Seigneur soit avec eux, reprit Toussaint en saluant les étrangers qu'il n'avoit pas
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remarqués jusque-là, et qu'ils se regardent ehez nous comme dans leur propre famille ! faiteS'leur d'agréables histoires qui leur adoucissent l'ennui des heures , et ne ménagez pas les provisions , car dans la maison de l'ouvrier chaque jour amène son pain.
Ensuite il embrassa encore une l'ois sa mère, et il se retira.
Le^ deux hommes dont vcnoit de parler la vieille Huberte s'étoicnt levés un moment comme pour répondre à la politesse de Tous- Saint , et puis ils s'étoicnt rassis immobiles et en silence à l'autre bout du foyer.
Le pjjemier avoit l'apparence d'un personnage de quelque distinction ; il portoit un justehu^corps noir à aiguillettes , sur lequel se rabattoit une large fmise blanche à gros plis bien êmpeséi et bien godronnés ; ses jambes étoient enveloppées jusqu'au-dessus du genou , vers l'endroit o^ descendoit sa cape de drap , d'une bonne paire de guêtres de cuir bouclées en dehors , et son chapeau rabattu étoit ombragé d'une plume flottante qui ivtomb(iit devant ses yeux. Sa barbe pointue et grisonnante n'annonçoit qu'une robuste vieillesse, et son
attitude grave et discrète lui donnoit l'air d'un docteur.
L'autre, à en juger par sa petite taille, devoit être un enfant du commun ; mais son accoutrement extraordinaire avoit attiré d'abord l'attention d'Huberte et des jeunes filles de la combe , qui regrettoient de ne pas discerner ses traits à travers les touffes énormes de cheveux roux dont sa figure étoit couverte presque tout entière; il étoit vêtu d'un haut-de-chausses et d'un pourpoint rouge cramoisi , extrêmement serrés, et le sommet de sa tête se cachoit seul sous une calotte de laine de même couleur , d'où s'échappoit en boucles crépues cette chevelure d'un blond ardent qui lui prêtoit une physionomie si étrange. Cette espèce de bonnet étoit fixée sous le menton par une forte courroie, comme la muselière d'un chien hargneux.
— Vous nous excuserez d'autant mieux , messire, de mal nous acquitter de notre devoir, continua Huberle en reprenant son propos et en s'adressant au phi^ vieux des étrangers, que notre pays pauvre et peu fiéquenté n'a pas souvent riionneur d'être visité par des voyageurs
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tels que vous. Il faut que ce soit le hasard qui vous y ait œnduits.
— Le hasard ou l'enfer, répondit l'homme noir d'une voix rauque, dont l'aigre son fit tressaillir les jeunes filles.
— Cela s'est vu quelquefois, interrompit le nain en se renversant en arrière avec un éclat de rire étourdissant, mais de manière à ne laisser voir de son visage qu'une houche immense , garnie de dents innombrables , pointues comme des aiguilles et blanches comme de l'ivoire.
Après quoi il rapprocha brusquement sa sellette des landiers brûlants, et déploya devant le brasier deux mains très-longues et très-décharnées, à travers lesquelles la flamme transparoit comme si elles avoient été de corne.
L'homme noir fit peu d'attention pour lors à cette gausserie brutale.
— Mon damné de cheval, poursuivit-il, emporté par la crainte de l'orage, ou poussé d'un mauvais esprit , m'a égaré pendant trois heures de foi'èls en forêts et de ravins en ravins , jusqu'à ce qu'il ait pris le parti de me culbuter dans un précipice où je l'ai laissé pour moit. Je
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compte bien avoir fait trente lieues , et je ne me suis dirigé en ce pays inconnu qu'à la lueur de votre forge et par la grâce de Dieu.
— Sa sainte volonté soit accomplie en toutes choses, dit mère Huberte en se signant.
— La grâce de Dieu ne pouvoit rien de moins, reprit le méchant petit homme , en faveur de très-illustre et très '^ révérend seigneur maître Pancrace Chouquet , ancien promoteur du monastère des filles de Sainte-Colombe , ministre du Saint -Évangile, recteur de l'université d'Heidelberg , et docteur en quatre facultés.
Et cette phrase fut suivie d'un éclat de rire plus bruyant que le premier.
— De quel droit , s'écria le docteur en grinçant les dents , xxn malotru de votre espèce oset-il se mêler à ma conversation pour/n'attribuer des noms et des titres que je n'ai peut-être point ? Où m'avcz-vous rencontré ?
— Pardon , pardon , mon doux maître , ne vous emportez |xis, répondit le petit garçon en flattant de sa main démesurée la cape et les manches du vieux docteur, .le vous vis à Cologne en faisant mon tour d'Europe afm de m'instruire ès-bounes lettres, suivant les prcmièi'es
intentions de mon père , et j'assistois à une des leçons OÙ vous nous traduisiez Plutarclms en latin très -excellent, lorsque vous vous arrêtâtes subitement , aussi empêché que si Satan vous avoit tenu à la gorge , sur le traité : De .sera Numinis mndictcL C'est belle et savante matière. 11 est vrai que vous aviez ce jour -là quelque chose à voir à vos affaires, car on commençoit à vous chauffer, deirière le tombeau des trois rois, i^ie couchette plus ardente que n'est l'àtre de dame lluberte. L'histoire en est assez bouffonne, et je la conterai volontiers, si cela duit à l'aimable et joyeuse compagnie.
— Et moi , dit le docteur a basse voix , si tu reviens sur ce propos, je le le ferai rentrer dans l'ame avec ma dague! 11 est surprenant, ajoutat-il en grondant , qu'on reçoive de pareils garnements en si honnête maison !
— Je le prenois pour votre serviteur, répartit madame lluberte, et ne le connois pas autrement.
— Ni moi , ni moi , dirent les jeunes filles en se pressant les unes contre les autres , ainsi que des petites fauvettes prises au nid.
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— Moi non plus, dit Cyprienne en cachant sa tête entre les genoux tremblants de Maguelonne.
— Oh ! les mièvres d'enfants ! cria le voyageur à la calotte rouge , du coin du feu où il s'étoit accroupi pour retirer à belles griffes les châtaignes toutes brûlantes. Vous verrez qu'elles auront la malice de ne pas me reconnoître en habit de dimanche ? Regardez cependant s'il est changé, mère Iluberte , ^e petit maquignon de céans, Colas Papelin , jadis clerc , aujourd'hui valet d'écurie pour vous servir . L'honnête maître Toussaint n'a pas posé un fer à une de nos cavales que je n'eusse auparavant lavée , frottée, étrillée, lissée, cirée, brunie, rendue plus polie qu'un miroir , et dont je n'aie à toute heure, au moins de nuit, peigné les crins de mes doigts. Voilà pourquoi je suis toujours bien reçu à la forge , car entre le palfrenier et le maréchal, il n'y a, comme on dit, que la main.
En tenant ce discours, il écarta de droite et de gauche les boucles épaisses de ses cheveux ilamhoyants, ])our mettre sa face à découvert, et il montra en riant à ébranler les murs pne figure assez hideuse, blême etjaunie connue
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la cire d'une vieille torche, sillonnée de rides bizarres , et au front de laquelle brilloient deux petits yeux rouges, plus éclatants que des charbons sur lesquels joue incessamment le vent du soufflet. Tout le monde lit un mouvement de terreur.
Dame Huberte connut bien qu'elle ne l'avoit jamais vu; mais un sentiment secret l'avertit qu'il n'étoit pas bon de le dire.
— Si j'ai jamais aperçu ce fantôme, grommela Pancrace, il faut que ce soit au gi'and diable d'enfer !
— Ce pourroit bien être là , reprit Colas Papelin en riant toujours, etj'aurois lieu de m'étonner comme vous du hasard qui nous fait trouver ici. Qui se seroit avisé de chercher maître Pancrace Chouquet à la combe du Reclus ?
— A la combe du Reclus! dit Pancrace d'une voix tonnante... Ah! ah ! reprit-il en se mordant le poing.
— Ah ! ah ! répéta Colas Papelin, du ton d'un ricanement infernal; mais ne pensez-vous pas comme moi, docteur, qu'il seroit assez curieux pour nous autres gens d'étude, chez qui l'a-
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mour de l'instruction s'unit à celui de l'or et du plaisir , de pénétrer pourquoi on appela ainsi cette misérable vallée ? L'histoire doit en être singulière, et il m'est avis que dame Huberte, qui sait toutes les belles histoires du monde , nous apprendra volontiers celle-ci entre deux brocs de vin doux.
— Je me soucie fort peu d'histoires , bonhomme, répartit Pancrace en faisant un mouvement pour se lever.
— Si ce n'est celle-là , ce sera la mienne , s'écria Colas Papclin en le retenant assis dans l'étreinte de son bras nerveux qui le serroil comme un étau. Oh ! que nous prendrons grand plaisir, dame Huberte, à vous ouïr conter cela !
— Je l'avois promis à mes filles, répondit la vieille, et le récit n'en est pas long : Il faut donc vous dire que ce pays étoit bien plus sauvage et plus triste que vous ne le voyez, quand un saint liMnme vint, il y a plus de cent ans, s'y fonder un petit ermitage sur une des saillies du i-ocher qui borde le précipice. On dit que c' étoit un jeune et riche seigneur, et qu'il s'étoit rebuté de la cour par la crainte de n'y pouvoir faire son salut; mais il ne se Ht jamais connoitrc que
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par le nom d'Odilon, sous lequel notre trèssaint Père l'a béatifié, en attendant qu'on le canonise.
— Diable ! dit Colas Papelin.
— Tant y a, continua Huberte, qu'on ne sauroit douter qu'il eût apporté Ijeaucoup d'argent avec lui , car en moins de rien toute la combe changea de face. 11 fit cultiver les terres propres au labour , construire des usines sur les courants d'eau, bâtir un petit hospice, un presbytère, un moûtier, et ses libéralités attirèrent dans la combe des gens de tous les métiers utiles aux voyageurs, dont les familles existent encore dans une commode médiocrité, et ne cessent de glorifier le nom du bienheureux saint Odilon, qui les laissa pour héritières. C'est pourquoi cette vallée s'apelle la combe du Reclus , parce qu'il ne sortoit jamais de son ermitage , et qu'à l'imitation de Dieu il faisoit du bien aux hommes sans en être vu. Le Seigneur ait son ame devant sa face, ainsi qu'il est dit dans le bref.
— Cette histoire est fort édifiante ,dit le docteur Pancrace, et j'y veux bien croire cette fois, quoique j'aie entendu sa pareille dans tous les pays de moinerie; mais il me semble que le
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beau temps se rétablit : le vent a cessé de bruire, et la pluie de battre les croisées.
— Ce sera vraiment plaisir de voyager tout à l'heure, remarqua gaîment Papelin, en maintenant le docteur sur son siège; mais il seroit trop mal séant d'abandonner dame Huberte au commencement d'une si belle et si instructive narration.
— Cette narration est fort complète , répliqua le docteur avec impatience , et dit clairement tout ce que nous pouvions en attendre, c'est-à-dire l'origine et l'étymologie du nom de cette vallée : il n'y manque pas un mot.
— Il y manque, reprit Colas, une péripétie, un dénouement et une moralité dont vous ne nous auriez pas fait grâce sur les bancs quand vous preniez la peine de nous expliquer péripatétiquement les rhétoriques de maître Guillaume Fichet ; etvoilà, pour preuve, la vénérable madame Huberte qui se dispose à continuer après avoir repris haleine.
— Le bienheureux Odilon, continua-t-elle en effet, avoit ainsi vécu près des trois quarts d'un siècle dans la retraite et la prière, quand se présenta pour l'assister en ses saints offices
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un jeune homme qui se faisoit remarquer depuis quelques mois par la dévotion de ses pratiques et son assiduité aux sacrements. Comme il avoit autant de science qu'un prêtre, autant d'éloquence qu'un prédicateur, et autant de piété apparente qu'un saint, car on n'avoit jamais vu de pénitent plus recherché dans ses mortifications, l'ermitage lui fut facilement ouvert. Son nom est pour le présent sorti de ma mémoire, quoiqu'il me semble l'avoir entendu il n'y a pas long-temps.
— Le nom de ce personnage est fort inutile à votre récit , murmura le docteur en se rongeant encore les doigts.
— Maître Pancrace Chouquet, répéta Colas Papelin, d'une voix stridente, pense que le nom de ce personnage est inutile à votre récit , ô ma respectable hôtesse! Entendez-vous bien, ajouta-t-il en criant encore plus fort, que votre histoire peut se passer du nom de ce bon apôtre, qui m'a l'air d'être quelque infernal hypocrite , et que telle est l'opinion de messire Pancrace, de messire Chouquet, de messire Pancrace Chouquet! Vous ne vous rappelez donc pas, dame Huberte ?
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— Le misérable veut me faire mourir î pensa le docteur à part lui, en tournant les yeux vers la porte.
— Pas encore , répondit à sa pensée le petit Colas Papelin, qui s'étouffoit de rire à son oreille.
— Nous avions craint long-temps que l'appât des trésors du bienheureux n'alléchât quelques voleurs, poursuivit la bonne veuve de Tiphaine, qui avoit à peine pris garde à ces interruptions; nous savions cette fois qu'après en avoir distribué une grande part en œuvres pies, comme je vous l'ai rapporte ci-devant, il avoit réparti le reste entre la cure et le monastère pour l'éducation desenfants, le soulagement des voyageurs et la réparation des fléaux du ciel. On ne vit donc dans toute la combe, à l'arrivée du jeune clerc, qu'un doux et favorable reconfort que la Providence envoyoit par sa grâce à la vieillesse du solitaire. Au moins, disions-nous à nos veillées, le saint homme aura quelqu'un près de lui qui lui ferme les yeux et qui appelle sur sa (ête, avec la dernière onction, les bénédictions du ciel.
\y^ — Oh ! que cela est dignement pensé, brave
LA COMBE DE l' HOMME MORT. 2/i3
femme î s'écria Colas Papelin en sanglotant ; la tête de ce bienfaisant vieillard, je Faurois moimême bénie, je le jure , si Dieu me l'avoit permis ! . . . Qu'en dit mon maître , messire Pancrace Cbouquet?
Pancrace tordit sa barbe, s'ajjita sur sa sellette, regarda de nouveau à la porte, et ne répondit pas.
— Voilà qui est bon, continua la vieille femme. Une nuit , Tiphaine se leva tout effaré d'auprès de moi : c'étoit, messieurs, il y a trente ans, la propre nuit de la Toussaint, comme aujourd'bui, un peu avant les matines des morts.
— Comment ? dit Colas Papelin ; pensez-vous, ma bonne mère, qu'il y aura effectivement trente ans accomplis depuis ce jour; trente ans à beure fixe , ni plus ni moins, quand sonneront les matines?
— Il le faut bien, bonnète monsieur Papelin, répliqua Huberte, puisque c'était en 1 531 . Je demandai à Tiphaine ce qui le décidoit à se lever de si bonne heure, pensant qu'il pouvoit être malade.— Remettez-vous, me répondit-il, et soyez sans crainte, bonne amie : c'est un mauvais songe qui m'a travaillé tout-à-l'heure,
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et dont il faut que j'aie mon cœur clair avant de me rendormir; car les rêves sont quelquefois des avertissements du Seigneur. Il m'a semblé qu'on assassinoit le saint vieillard Odilon, et depuis que je suis réveillé , je ne sais quel bruit de plaintes et de gémissements me poursuit ; je compte vous rassurer dans un moment. — Sur cette parole, il courut à l'ermitage avec quelques-uns de ses ouvriers que tenoit le même souci, et ils reconnurent que le sommeil ne les avoit que trop bien instruits ! . . .
— Le pauvre reclus étoit mort ! reprit Colas. Maître, entendez-vous ? . . .
— 11 se mouroit quand Tiphaine arriva ; mais quoiqu'il fut tombé sans conserver aucune apparence de vie aux yeux de son meurtrier , il s' étoit trouvé assez de forces un moment après pour se traîner au dehors de sa cellule, pendant ([uc le misérable cherchoit inutilement les prétendus trésors qu'il venoit de payer de son ame!
— Et son meurtrier, c'étoit le monstre artificieux et détestable qui lui avoit dérobé son amitié cl ses prières sous le masque de la dévotion! Maître, cnteudez-vous?...
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Pancrace ne répondit que par une espèce de râle sourd qui ressemblait à un rugissement.
— C'étoit lui ! dit dame Huberte. Cependant la grille de la cellule s'étoit refermée sur les pas du bienheureux , par le moyen d'un ressort de l'invention de Tiphaine, dont le secret n'étoit pas connu de l'assassin.
— Le voilà pris enfin ! s'écria Colas Papelin avec son horrible rire ; quelques moments encore, et le juste sera vengé ! Maître, entendezvous?...
— 11 n'en fut pas ainsi, poursuivit Huberte en hochant la tête : Tiphaine et ses gens ne découvrirent personne dans la grotte; et comme il s'y étoit répandu tout-à-coup une odeur de bitume et de soufre, on pensa que l'étranger avoit contracté un pacte avec le démon pour échapper au danger où il s'étoit mis, ce qui se trouva véritable ; car on apprit depuis qu'il avoit étudié à Metz ou à Strasbourg sous le méchant sorcier Cornélius, dont vous pouvez avoir entendu parler ! . . .
— Oh ! son marché n'en est pas meilleur, interrompit Colas Papelin en se livrant à de nouveaux éclats de joie. Maître, entendez-vous ?..
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— J'entends, j'entends, riposta Pancrace Chouquet du ton d'un calme affecté, le langage des folles superstitions dont le papisme a nourri ce peuple ignorant. Puisse descendre sur lui la lumière de vérité !
Et il fit un mouvement subit pour s'éloigner de son voisin. Colas Papelin ne le suivit point ; il tourna sur lui un regard de dérision et de mépris.
— Ce qu'il y a de sûr, ajouta la vieille un peu piquée, c'est qu'il rcstoit dans la grotte un brimborion de cédule taché de sang et marqué de cinq grands ongles noirs comme d' un scel royal, qui assuroit trente ans de répit à l'homicide , comme il appert par la translation qu'en fit monseigneur le grand-pénitencier; car il étoit écrit en lettres diaboliques.
— Ou les oreilles me tintent , murmura Colas Papelin, ou voila le branle des matines. Maître, entendez-vous ? . . .
— L'assassin ne fut d'ailleurs jamais reconnu, acheva Iluberte, quoiqu'il eût laissé pour signalement dans la main du bienheureux une épaisse poignée de cheveux chargés d'une peau sanglautc, qui n'ont pas dû repousser.
— Respect à saint Odilon ! dit Colas Papelin en se levant et en faisant voler d'un revers de son bras le chapeau empanaché du docteur.
Maître Pancrace Chouquet avoit un des côtés de la tète chauve et lisse comme si le feu y avoit passé.
Il mesura Colas d'un air menaçant, ramassa son chapeau et gagna la porte en regardant derrière lui pour savoir si le valet d'écurie le suivoit; mais le petit homme s'amusoit à frapper les landiers tout rouges avec un fom'gon de fer, pour en tirer des étincelles qui jaillissoient jusqu'au comble obtus de la cheminée.
La porte se referma. Tout le groupe des femmessetenoit silencieux et sans mouvement sous le poids d'une terreur inconnue, comme si elles avoient été pétrifiées. Colas Papelin s'en ajjerçut en éclatant de plus belle, et tira sa révérence en rebroussant ses cheveux confus avec la gi^acé coquette d'un homme du monde élevé dans les belles études et les manières élégantes.
— Adieu, respectable Iluberte , et vous bachelettes gentilles, dit-il eu les quittant. Grâces vous soient rendues de Thospitalité que nous avons reçue de vous} mais elle impose encore
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d'autres devoirs : je vais suivre ce galant homme dans sa route, de crainte qu'il ne s'égare.
Un instant après, on entendit rouler les gonds , et les fortes fermetures retentirent sur l'huis.
— Le diableest-il aussi parti ? s'écria la blonde Julienne en élevant ses petits doigts palpitants vers le ciel.
— Le diable ! dit Anastasie en croisant les mains dans l'attitude de l'oraison; pensezvous qu'il soit ainsi fait ?...
— Il y a grande apparence , observa gravement madame Huberte , qui n'avoit cessé depuis long-temps de défiler les grains du rosaire.
■ — Ne s'est-il pas nommé? reprit Julienne un peu rassurée; Colas Papelin et le diable, c'est la même chose?
— Ces deux noms sont exactement synonymes , ajouta d'un air posé demoiselle Ursule , qui étoit nièce et fdleule du curé.
— Je l'a vois soudainement reconnu , dit Cyprienne ; je l'ai vu tant de fois attiser ainsi le feu , quand je mendormois sur mon fuseau !
— Et moi , dit Maguelone, embrouiller ma-
lignement les poils de nos chèvres , quand je veillois dans l'étable!
— Ce doit être lui , observa tout-à-coup la petite Annette , la fille du meunier Robert, qui égare nos ânesses en sifflant dans le bois !
— Il a bien voulu nous égarer aussi, répondit à basse voix sa sœur Catherine , et le malin au juste-au-corps rouge a fait plus d'un de ses tours au bord du ruisseau de la combe.
— Libéra nos. Domine ! s'écria la vieille Huberte en tombant à deux genoux.
On pense bien que les jeunes fdles suivirent aussitôt son exemple, et qu'elles ne se séparèrent pas à la cloche des matines sans avoir purifié la cuisine de dame Huberte par des prières, des fumigations de buis consacré, et des aspersions d'eau bénite.
Le lendemain matin, comme les gens du hameau se rendoient à l'office au moûtier qui en est séparé par quelques broussailles, Toussaint Oudard quitta tout-à-coup le bras de sa mère et s'arrêta au-devant de sa petite troupe , en l'avertissant d'un geste et d'un cri de ne pas aller plus avant , car il vouloit lui épargner le
hideux spectacle dont ses yeux venoient d'être frappés.
C'étoit un cadavre si horriblement lacéré , si déformé par les convulsions de l'agonie , si rapetissé, si racorni par l'action d'un feu céleste ou infernal, qu'il étoit difficile d'y reconnoître quelque chose d'humain ; seulement on voyoit traîner à côté les lambeaux d'une cape noire et d'un chapeau à plume flottante.
Et c'est depuis ce temps que la Combe du reclus a pris le nom de la Combe de Vhomme mort.