L'ÉLU ET LE DAMNÉ
Un patient mouroit sur la croix du supplice , Quand un vieux solitaire , égaré dans ce lieu , S'arrêta par hasard au champ du sacrifice Pour y reprendre haleine ot pour v prier Dieu.
C'étoit un jour d'orage , un de ces Jours funèbres Où le front du soleil , palissant , incertain . Ne soulève un instant les langes du matin Que pour se voiler de ténèbres.
Le saint , impatient de son lit de roseaux , Prioit. Le ciel sourit. Éclaircie eu réseaux ,
A24 l'élu et le damxNÉ.
La nue au loin chassa les ténèbres errantes , Et sort tissu mobile , aux mailles transparentes , Brilla de feux pareils à ceux que les ruisseaux En losanîîes dorés balancent sur les eaux.
(( Eh quoi .' dit le mourant , pas même un peu de pluie ! Ce fléau du Seigneur, il ne Ta pas donné Pour apaiser la soif, pour soutenir la vie
De son enfant abandonné !
L'orage me sauvoit ! une goutte ravie
A ce torrent qui sort des cieux Me rendoit de la mort l'accès délicieux. J'aurois prié!., j'ai soif... C'est la mort que j'envie... Mais de l'eau. .. maisde l'eau. — D'où vientdonc cette voix? Dil le vieux cénobite. — Elle vient de la croix. — Quoi I c'est toi , malheureux , dont la main sacrilège Dépouilla de trésors nos moiitiers révérés ! C'est toi qui violas le divni privilège Et du saint tabernacle , et des lieux consacrés ! Oh! que jamais, grand Dieu! l'onde qui désaltère Ne puisse du maudit assoupir le tourment! Que jamais un breuvage et frais et salutaire N'éleigne dans ses flancs le feu du châtiment ! ïu demandes de l'eau ! que le feu te dévore ! Qu'il renaisse demain ! qu'il renaisse toujours ! El que l'élernilé renouvelle tes jours Pour souffrir, pour mourir, et pour brûler encore !
Péris, souffrant et délcslé !
l'élu et le damné. Z|2 5
Et périsse avec toi ta mémoire éphémère,
Et périssent ton fils et ta postérité ,
Et jusques au salut des flancs qui t'ont porté !
— Grâce, dit le brigand, pour mon fils, pour ma mère ! . . Je subis tout le reste, et je l'ai mérité. »
Le ciel avoit repris sa foudre et ses tempêtes. On entendit alors deux soupirs exhalés.
Deux mortels expiroient au Seigneur rappelés.
L'ange qui planolt sur leurs têtes , Du seul Juge infaillible envoyé solennel , Enleva le bandit au paradis des fêtes , Et plongea le vieux saint dans le gouffre éternel.
Éternel ! éternel ! pour le méchant lui-même La menace éternelle est un outrage à Dieu !
Dieu n'est ni d'un temps ni d'un lieu :
Il est immense , il est suprême.
Ce que vous n'aimez pas, peut-être que Dieu l'aime.
0 douce Charité , grâce des nouveaux temps ,
Sœur de la Foi qui croît, soumise et prosternée ,
Sœur de cette Espérance aux vœux purs et constants
Qui fixe dans le ciel sa sûre destinée ,
Puisses-tu triompher et bientôt et long-temps ,
Yive émanation de la bonté céleste.
Et de tous nos discords emporter ce qui reste !
426 l'Élu et le damné.
Laisse-nous la Candeur, laisse-nous l'amitié. Des malheurs qu'a légués à la terre attristée
La fille du faux Prométhée, Notre Justice humaine a fourni la moitié. Quand verra-t-on les Mœurs reines d'un peuple austère, Les vautours déserter l'échafaud solitaire , Et la Loi désarmée embrasser la Pitié !
0 douce charité , comble-nous de tes grâce&I..
O Providence d'ici-bas ,
Est-il un mal que tu n'effaces ?
Les méchants , s'il en est , sont ceux qui n'aiment pas.