‹ Œuvres de Charles Nodier (volume 2)Chapitre 5 sur 32 · HISTOIRK VÉRITABLE ET FANTASTIQUE · texte numérisé non relu

HISTOIRK VÉRITABLE ET FANTASTIQUE

Je commence par déclarer hautement que s'il falloit renoncer de toute nécessité à l'un de ces immortels chefs-d'œuvre d'Homère, V Iliade et V Odyssée y et qu'il y eût pour cela une ordonnance expresse du roi , ou une loi formelle des chambres , je tàcherois d'apprendre X Iliade par cœur avant de la perdre ,

mais c'est VOdjssée que je garderois. Je n'hésiterois pas un moment .

Et je conviens que ce début peut sembler trop magnifique pour une historiette. Il me met en état de rébellion manifeste contre la règle éternelle de l'exorde classique :

Non fumum ex fulgorc, sctl ex fumo clare luccm,

11 faut cependant le prendre comme il est , car je n'y changerai pas un mot. Les critiques en parlent bien à leur aise.

Ce qui me charme dans VOdfssée\ ce qui me pénètre à sa lecture d'un sentiment mêlé d'admiration et d'attendrissement , c'est la bonne foi sublime de ce poète qui récite ingénument des contes d'enfants comme il les a entendu réciter, et qui les orne à plaisir des plus riches couleurs de l'imagination et du génie, parce qu'il n'a rien appris de mieux dans la conversation des vieillards , des héros et des sages. Ses histoires sont merveilleuses à la vérité; mais il est plus merveilleux qu'elles encore , lui qui a confiance dans ses histoires. Quand Alcinoiis , roi dos Phéaciens , laisse échapper quelques doutes sur la vraisemblance

de tant d'événements étranges observés en quelques années de navigation , Ulysse se garde bien de lui répondre par des raisonnements ; il se borne à continuer, et Alcinoùs n'insiste plus. C'est qu'il faut deux choses essentielles à la poésie, le poète qui croit ce qu'il dit, et l'auditeur qui croit le poète. Cette rencontre est devenue fort rare et la poésie aussi.

Notre âge participe beaucoup du double état de ces corps aifoiblis que la mort a déjà saisis presque tout entiers. A ceux-là , une mélodie suave et tendre comme des chants anticipés du ciel suffit pour bercer l'agonie, et le poète inspiré arrive à son temps. A ceux-ci, dont la sensibilité matérielle ne peut être réveillée que par des irritants caustiques et dévorants , il arrive un autre poète qui les déchire et qui les brûle pour leur arracher un cri de vie. Ce sont les deux dernières missions de l'art, et quand elles sont accomplies, tout est fini.

Il y a du génie dans ces derniers efforts de la poésie ; il y en a autant peut-être que dans l'abondance naïve et crédule des compositions homériques : il faut lutter à la fois contre le prosaïsme d'une parole usée , contre

la monotonie d'une création trop décrite , où les savants ne voient plus que des agrégations capricieuses de molécules élémentaires , contre la sécheresse de ce cœur de cendre que porte la société actuelle, et qui ne palpite plus. Cela est difficile et admirable. Mais la poésie des choses , où est-elle maintenant sur la terre ? où sont les anges d'Isaac et de Tobie, les tentes de Booz , et les lavoirs de Nausicaa ? je ne vous en dirai pas de nouvelles.

Ce grand voyageur épique de l'antiquité, dont j'aime tant les récits, seroit bien surpris aujourd'hui s'il avoit à recommencer sa fable immortelle ! On lui apprendroit que sa Circé n'est tout au plus que la Narina de Levaillant, ou l'Oborea de Bougainville. Ses syrènes, ce sont des phoques ou des veaux marins , Cary bde et Scylla, des rochers, Polyphême, un Patagon borgne et anthropophage. Heureuse influence des découvertes et des progrès ! ne redemandez pas ce sublime conteur aux siècles pour lesquels il étoit fait, et qui l'ont cependant méconnu. Vous seriez encore plus ingrats et plus injustes qu'eux ; vous ne lui donneriez pas l'aumône.

Un de mes amis s'écrioit dernièrement à ce propos , dans une boutade assez gaie :

Mais ces trésors de goût, d'amour, de poésie , Qui les remplacera? — l'idiosyncratie.

Hélas oui! sous la baroque influence qui a fait de la rose un phanérogame , et du papillon un lépidoptère , il ne faut rien attendre demieux de notre civilisation anthropomorphe. J'en suis aussi lâché que vous.

C'est pour cela que j'ai jure de ne plus lire d'ouvrages marqués au sceau du savoir et de l'esprit, et on ne sauroit croire combien il est difficile d'en trouver qui n'aient pas ce cachet fatal, depuis que l'enseignement mutuel et la méthode Jacotot ont mis la littérature transcendante à la portée de toutes les intelligences. Oh ! si j'avois été M. de Monthyon , avec toutes les agréables conditions qui lui ont permis de doter si richement ses héritiers, que j'aurois fondé de beaux prix en faveur des ignorants et des simples, et que je prendrois de plaisir, du monde où il habite , à* les voir distribuer, au jugement des mères de famille et des petits enfants 1 quelles bonnes primes j'aurois atta-

chées à la publication d'un livre ingénu où la foi tient lieu de science , où l'expérience tient lieu d'étude , où le sentiment tient lieu d'habileté ; où le naturel feroit oublier au besoin l'absence du talent s'il étoit bien prouvé que le talent fût autre chose que le naturel! Avec quelle munificence, toutefois plus économique et plus facile que la sienne , j'aurois voulu reproduire en abondance tous les ans , pour l'instruction et le bonheur de la multitude , ces délicieuses compositions qui saisissent l'ame par des sympathies si vives, et qui la pénètrent d'enseignements si utiles et si doux : r Odyssée , les Voyages de Pinto , les Contes de Perrault j les Fables de Pilpay, d Esope, de La Fontaine , Téléinaque , Rohinson, D. Quichotte , les Hommes volants ! On sent bien qu'il n'est question ici que des livres de l'homme , mais quels hommes et quels livres , grand Dieu ! que ceux dont je viens de parler! voilà de l'ai'gent bien employé î voilà une bibliothèque de véritable progrès liumanitaii^e l et le peuple qui l'adoptera, voilà un peuple digne d'envie, un peuple qui mérite que l'on vive de l'air qu'il respire ,

et qu'on se réchauffe à son soleil ! M. Ilerschell le trouvera peut-être dans la lune.

En attendant , je n'ai pas renoncé à raconter des histoires auxquelles je suis souvent le seul à croire , et je voudrois bien savoir pourquoi , mes histoires réunissant tous les motifs de créance qu'on peut chercher dans les histoires , la vraisemblance des faits et la loyauté du témoin désintéressé qui les rapporte. Je vous demande en elfet quel intérêt j'aurois à imaginer que le loup a mangé le Petit Chaperon , s'il ne Tavoit pas mangé? et plut à Dieu que le loup n'eût pas mangé le Petit Chaperon y et qu'on pût me le prouver tout-à-l' heure, car cette peine compte encore parmi mes peines , bien que la foule y soit grande ! Ces choses-là ne s'inventent pas , et ne se disent qu'à regret quand on ne peut se dispenser de les dire pour en tirer de saines inductions morales et d'excellentes règles de conduite , comme celles qui sortent de la catastrophe du pauvre Chaperof7 , savoir : premièrement , qu'il ne faut jamais confier son secret aux méchants, et secondement, qu'il ne faut pas laisser sortir les petites filles toutes seules. Je voudrois qu'on

me fit connoître un livre de haute philosophie ou de haute politique, solennellement couronné, qui ait porté dans les familles deux enseignements plus utiles, et qui les ait accrédités d'une manière plus imiverselle par un symbole plus naïf et plus populaire! Je sais bien qu un livre que je n'entends pas est audessus du Petit Chaperon de toute la hauteur insurmontable de son inintelligibilité ; mais ce livre que je n'entends pas, ne fussions-nous qu'un cinquième ou un dixième de la nation à ne pas l'entendre (et cela n'est pas très-fier), est en dehors du but providentiel de l'instruclion nécessaire qui appartient à tout le monde. Dans une bonne civilisation , les gens qui ne progressent pas , qui n'ont pas progressé , et qui ne progresseront probablement jamais, n'en méritent pas moins des égards.

Chacun est libre, d'ailleurs, d'occuper son imagination à sa manière , et « de s'approprier , comme le dit admirablement un philosophe , dans les mythes d'une intellectualité rationnelle, ce qui s'harmonie le plus identiquement avec les sympathies spontanées de son esthélisme individuel et intime, n Voilà

qui est assez clair ! Avez-vous plus de foi , par hasard , au saint-simonisme qu'aux contes de fées? Allez au Père ! — Est-ce au néo-chris-» tianisme? Allez à son pontife^ qui est ressuscité le troisième jour. — Au Phalanstère? on va l'ouvrir. — A la loterie de M. Reinganum ? on va la fermer. — A l'Eglise franroise de M. Châtel ? on sonne la Messe ; il y en a pour tous les goûts. A moi seulement, à moi , esprits indolents et crédules , mais tendres et gracieux , qui prendriez plus de plaisir à une fahle intétéressante qu'à toutes les vaines théories de l'orgueil , quand mêmes ces mensonges superhes seroient destinés à devenir, par malheur, des vérités et des lois. Permettez aux petits de venir , car il n'y a point de danger pour eux à écouter mes récits, et vous me connoissez assez pour me croire. Celui-ci sera revêtu d'ailleurs d'une autorité qui vaut mieux que la mienne. Il m'a été communiqué par un homme dont j'aurois peut-être essayé de décrire les rares et parfaites qualités, s'il ne m'avoit j)er-« mis d'attacher son nom à ces pages fugitives. Maintenant qu'il est nommé , son éloge est fait. Le 4 août 1834, M. le marquis de Louvois

arrivoit en calèche dans les Pyrénées. Sur le siège de sa voiture étoit. assis un jeune domestique dont l'histoire antérieure ne tiendra pas beaucoup de place. Paul est le fds d'un marchand de bestiaux très-peu favorisé de la fortune, et le frère de neuf autres enfants qui déciment, chacun pour leur part, les fruits chanceux du petit commerce paternel. Paul s'étoit par conséquent trouvé trop heureux d'entrer au service de M. de Louvois, et cela se conçoit à merveille quand on connoît son maitre. La voiture suivoit depuis quelque temps cette route inégale qui domine sur la droite la riante vallée d' Argelez , et d'où l'œil s'égare à plaisir en remontant le cours des eaux , à travers des massifs d'arbres touffus, parmi lesquels se dressent quelquefois les ruines d'une vieille tour féodale , aussi fameuse par ses traditions que pittoresque par son aspect. Au loin, quelques espaces d'un blanc lisse et resplendissant se détachent çà et là sur le fond obscur et mobile de la plus magnifique végétation ; une flèche pointue perce les cimes arrondies , et vous devinez un village presque cutièremeut voilé de la richesse de ses om-

hrages, comme d'un rideau dé verdure. Ainsi s'acheminoit , sous le fouet retentissant du postillon, la calèche de M. le marquis de Louvois , quand elle dépassa pour la dernière fois un bon vieillard à cheval, qui sembloit s'efforcer de l'accompagner, et dont l'émulation hors de propos inquiétoit sans doute la sensibilité de notre noble voyageur. Enfin , c'en étoit fait : ni l'homme ni sa monture n'avoient reparu dès lors jusqu'au relais de Pierrefitte; et M. de Louvois , délivré du souci de cette lutte inégale , s'emp^ssa de demander des chevaux. Les chevaux mpiquent rarement au relais de Pierrefitte; mais la route y maiique souvent, quand les eaux du gave de Cauterets, grossieç par un violent orage, se débordent avec fureur dans la plaine ; et le \ août 1 834 étoit un de ces jours-là. 11 falloit coucher à la poste de Pierrefitte , ce qui est une des extrémités les plus fâcheuses auxquelles puisse être réduit le touriste des Pyrénées , depuis les rives du Tet jusqu'à celles de la Nivette. M. de Louvois se résigna, et porta aussi loin que possible le courage de sa position. Malgré la mauvaise apparence des mets, il se résolut à souper.

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A l'extrémité de la longue table où il s'étoit placé , on vint apporter un second couvert , et un vieillard ne tarda pas à s'y asseoir après un salut modeste : c'étoit le cavalier présomj)tueux qui avoit entrepris , une heure auparavant , de mettre son coursier fatigué au train d'un attelage fringant, circonstance dont l'attention de M. de Louvois avoit été frappée, comme on s'en souvient. Il jeta sur lui les yeux, et c'étoit un simple mouvement de curiosité; il les y reporta plusieurs fois, et c'étoit l'effet d'un mouvement d'intérêt et de sympathie. Cet homl^e avoit une figure noble et douce ; de^ cheveux blancs , mais fournis , ombrageoient sa tête respectable ; son regard, que M. de Louvois rencontroit souvent, paroissoit animé d'une expression peu commune ; et les larmes involontaires qu'il rouloit quelquefois trahissoient une peine intérieure qui (iemandoit à se répandre. La conversation ne tarda pas de s'établir et d'en amener l'occasion. Je ne changerai rien à ce récit , pas même les noms propres , que je sais ajuster comme un autre aux convenances d'une fiction, (|uand j'ai besoin de les inventer.

J'ai promis en commençant une histoire authentique , où l'imagination du conteur ne seroit pour rien , une histoire sans parure et sans déguisement , comme la nature et la société en donnent de temps en temps à ceux qui les cherchent, et c'est cette histoire que j'écris. Il y a peut-être quelque indiscrétion à désigner si ouvertement des personnes dont je n'ai ni reçu ni demandé l'aveu ; mais à quoi bon s'envelopper des mystères du roman dans une narration qui n'a rien d'offensant pour qui que ce soit , et qui , sous certains rapports , est honorable pour tout le monde ? Quoi qu'il en puisse être, et dans le cas môme où l'on me condamncroit sur la forme , on m'absoudra sur l'intention. Je n'en demande pas davantage, car ce n'est pas ici ime œuvre d'écrivain, mais une causerie de la veillée , destinée à 'ne pas sortir d'un petit cercle de bonnes gens dans lequel j'ai renfermé mon auditoire , mes prétentions littéraires et ma réputation.

— Vous avez dû vous étonner, monsieur, dit le vieillard , de me voir tout-à-l'heure si obstiné à vous suivre ; et cette ambition , si déplacée à mon âge, peut vous avoir donné

264 PAUL ou LA RESSEMBLANCE.

une mauvaise opinion de mon jugement?

— Non en vérité, répondit M. de Louvoisj j'ai seulement supposé que ma rencontre , prévue ou non , ne vous étoit pas tout-àfait indifférente, et que vous aviez quelque communication à me faire.

— Il le faut bien , si vous m'y autorisez , répliqua le vieux voyageur; mais comment expliquer cela? Mon seul dessein^étoit d'attirer l'attention d'un jeune domestique assis devant votre voiture , et qui ne paroit pas me reconnoître. Il n'est que trop probable au reste , ajouta-t-il en étouffant un sanglot , et portant sa main sur ses yeux pour y contenir une larme, que nous nous sommes vus tous deux aujourd'hui pour la première fois. Oserois-je vous demander s'il est depuis long-temps à votre service?

— Depuis deux ans, dit M. de Louvois, et je le connois depuis son enlance ; je l'ai reçu de sa famille.

■ — ^De sa iamille! répéta le vieillard. A ce mot, il éleva le.s yeux aux ciel, et ses larmes s'échappèrent en abondance.

— Parlez , parlez ! s'écria M. de Louvois.

Je ne comprends rien encore à ce mystère ; mais j'ai besoin de vous entendre et un désir profond de vous consoler: j'y parviendrai peutêtre.

Un soupir qui exprimoit le doute , une inclination de tête qui exprimoit la reconnoissance, furent d'abord sa seule réponse. — Vous le permettez donc , reprit-il enfin , et il ne me reste qu'à vous demander grâce pour ce qui pourra dans mes paroles révolter votre esprit et votre raison. Le trouble où m'ont jeté mes impressions d'aujourd'bui ne me laisse pas la force de me décider moi-même entre ce qu'il faut croire et ce qu'il faut nier.

Je m'appelle Despin ; je suis maire de la petite ville de Gaujac où M. le comte de Marcellus a un cbâteau. J'étois , il y a quatre mois tout au plus , aussi heureux qu'on peut l'être sur la terre. Nous avons trois cent mille francs de fortune, ma femme et moi, c'est-àdire beaucoup plus qu'il n'en faut pour vivre dans une douce aisance , et pour faire un peu de bien autour de soi , quand on a des goûts simples et qu'on vit sans ambition. Toute la nôtre étoit de laisser, avec un nom honnête,

l'agréable indépendance dont nous avions joui à un fds unique âgé de vingt-deux ans, qui récompensoit nos soins par les meilleures qualités et la plus tendre affection. La mort nous l'a enlevé; là finit notre bonheur. Nous avions vécu trop long-temps !

Ici de nouvelles larmes interrompirent M. Despin. Après un moment de silence il continua :

— Une pierre surmontée d'une croix , voilà tout ce qui nous reste de lui ! Par mon inconsolable douleur, monsieur, vous pouvez juger de celle d'une mère. Souvent, pendant les courts moments de sommeil que le ciel accordoit à mes yeux fatigués , ma vieille femme se déroboit de mon lit pour aller pleurer au cimetière sur la tombe de son fils. Dernièrement , par une nuit froide et humide, je m'aperçus de son absence , et je me relevai pour la chercher , ou plutôt pour la trouver , car je savois bien où elle étoit. Cependant elle ne répondit point à ma voix , et j'arrivai jusqu'à la place où avoit été creusée la fosse avant de l'apercevoir. Elle y étoit couchée, immobile, sans connoissance. Je crus un mo-

ment, hélas! qu'elle étoit morte aussi. Le mouvement de mon départ avoit réveillé quelques dctoestiques qui me suivoient de loin. Les uns la rapportèrent à la maison , un autre me soutint pour y revenir. Je n'avois pas encore tout perdu : elle étoit rendue à la vie. On nous laissa.

La physionomie de ma femme étoit extrêmement animée. Ses yeux brilloient d'une lumière étrange que je n'y avois pas remarquée jusque-là.

— Notre hls n'est peut-être pas mort, ditelle en me pressant la main; peut-être sa fosse est vide?

Ce langage me remplit d'une nouvelle inquiétude, car je craignis que le désespoir n'eût altéré sa raison.

— Écoute , continua-t-elle du ton de voix assuré d'une personne qui veut ([u'on la croie, tu connois ma dévotion à la Sainte Vierge , et combien j'ai toujours redouté de l'offenser. Eh bien ! j'ai osé compter sur sa protection dans le malheur qui nous accable, et tout m'annonce que ses divines bontés ont répondu à mon espérance. Je l'ai déjà vue deux fois.

268 PAUL ou LA RESSEMBLANCE.

— Grand Dieu ! m'écriai-je , qui penses-tu donc avoir vu ?

— Elle-même , reprit-elle avec calme , et c'est l'éclat dont elle est entourée qui m'avoit privée de mes sens quand tu m'as retrouvée tout-à-l'heure au cimetière ; mais ses paroles sont aussi présentes à mon oreille que si je les entendois à l'instant. Tu m'as priée, m'a-t-elle dit ; je viens à ceux qui me prient dans la sincérité de leur cœur. Envoie ton mari vers la montagne ; il y reverra l'enfant que vous avez perdu.

Qu'auriez-vous fait à ma place , monsieur ?

J'hésitai cependant, car la fréquentation des gens éclairés et l'habitude de la lecture m'avoient guéri des préjugés du peuple. Est-ce là un grand bonheur ? Il le faut bien , puisque les philosophes sont si impatients de le faire goûter à tout le monde. Mais l'apparition se renouvela plusieurs l'ois au même lieu avec les mêmes circonstances. Je connoissois dans ma femme une simplicité de cœur et une austérité de conscience qui la rendoient incapable du moindre mensonge ; aucune autre illusion n'obscnrcissoit son intelligence , car , à ma grande satisfaction, son déses])oir , calmé par une

promesse venue du ciel , laissoit reprendre de jour en jour à ses esprits la sérénité qu'ils avoient perdue pendant trois mois. Son bon gens naturel s'étoit fortifié depuis qu'elle avoit foi à cette révélation étrani^e dans laquelle vousne voyez sans doute qu'une marquede folie. Que vous dirai-je ? Prestige ou vérité, il y avoit du moins dans son rêve un sujet de consolation que ne pouvoit lui fournir la vaine sagesse des hommes, et je me hâtai de souscrire à ses espérances, avec plus de confiance dans le pouvoir du temps qui guérit toutes les douleurs , que dans l'accomplissement du miracle ; j'avois besoin du miracle aussi , et quel homme n'a pas eu besoin d'un miracle pour se réconcilier avec la vie ! mais je n'y comptois pas; je partis toutefois quand le terme annoncé dans la sainte apparition fut venu , et je quittai ma pauvre femme en lui témoignant une sécurité qui n'avoit point gagné mon ame. Dès ce moment, je n'ai cessé d'errer inutilement dans la montagne, comme je m*y étois attendu , et je devois partir demain pour porter la mort peut-être à la plus malheureuse des mères, quand ce matin. . . .^

— Eh bien! monsieur Despin, ce matin ?...

— Quand ce matin j'ai vu mon fils assis sur le siège de votre voiture ; mais il ne m'a pas reconnu.

— Paul, votre fils, dites-vous?

— C'est bien le nom de mon fils, c'est bien mon fils aussi, mais il ne m'a pas reconnu. C'est mon fils, quoiqu'il ne me reconnoisse pas, et j'en ignore la raison. Je l'ai vu pendant toute la route. Je viens de le revoir et de lui parler quelque temps dans la cour de l'auberge. C'est mon fils. Je me suis informé de son âge. Il a exactement l'âge de mon fils. Il a ses traits. Il a le son de sa voix. Il a son accent. Mon fils a un signe à la joue. Il a un signe à la joue. S'il arrivoit à Gaujac, tout le monde le reconnaîtroit. Je le reconnoissi bien, moi, qui ne peux pas m'y tromper , moi qui suis son père I mais il ne me reconnoît point.

Les larmes de M. Despin recommencèrent à couler , et il resta plongé dans un morne silence, les bras accoudés, et la lète appuyée sur ses mains.

M. de Louvois étoit profondément ému. — Croyez, dit-il au vieillard , croyez, monsieur.

que je voudrois pouvoir prolonger l'erreur qui a suspendu un moment vos afllictions, s'il dépendoit de moi de l'entretenir sans manquer à la vérité. Un incroyable hasard l'a produite, et je ne sais s'il n'est pas plus propi^ à augmenter vos regrets qu'à les adoucir.

— Vous êtes plus capable que vous ne l'imaginez , monsieur, de donner à cette apparence une espèce de réalité, reprit M. Despin en relevant sur M. de Louvois un regard su|>pliant. Vous vous étonnez de mes paroles, et je le conçois , mais cette dernière espérance va s'expliquer. La famille de Paul n'est pas dans l'aisance, puisqu'il est obligé de vendre ses services à un maître. Il n'est pas mon fils, je le cix)is; mais sa ressemblance avec mon fils a trompé mon désespoir, et tromperoit celui de sa mère. N'est-il pas le lils qu'une céleste protection lui a rendu ? Je lui offre une mère , un père dévoués à son bonheur ; je lui offre tout mon bien dont je suis pvét à signer la donation, et M. le comte de Maixiellus ne refusera pas d'attester ce que je vous eu ai dit : il n'appartiendra plus qu'à lui-même, il n'aura plus de devoirs que ceux qu'impose une affec-

tion facile à contenter , et qui ne demande que de l'affection ; il étoit pauvre , il sera riche ; il servoit, il sera servi ; votre bonté pourvoyoit sans doute à son bonheur , nous y suppléerons par notre tendresse ; nous en serons aimés, j'en suis sûr, car nous l'avons aimé d'avance, nous l'avons aimé dans un autre, et on est toujours aimé quand on aime. C'étoit là , tout me l'annonce , le véritable sens d'une prédiction dont la vérité s'est manifestée hier à mes yeux. Le ciel ne fait pas inutilement de semblables miracles ; il a voulu réparer envers votre Paul un tort du hasard , envers nous un tort de la nature qui nous a ravi le nôtre. L'indigent aura une fortune , et les parents en deuil auront un fils. Ne vous semble-t-il pas, monsieur, que cela soit ainsi? Oh! ne me réfusez pas, je vous en conjure, votre intercession et votre appui ! Les grands de la terre peuvent compatir sans déroger à une douleur qui a intéressé la reine du ciel ! Je n'ai plus qu'à mourir si vous me rebutez.

En prononçant ces dernières paroles, M.

Despin pressoit les mains de M. de Louvois et les mouilloit de ses pleurs.

La nuit s'étoit écoulée en partie dans cet entretien, et M. de Louvois ne pouvoit douter que la résolution du vieillard ne fût invariable. Il entra de bonne heure dans la chambre où Paul , tout habillé , dormoit paisiblement sur un des grabats de l'auberge , et il y retrouva M. Despin à genoux, les yeux avidement fixés sur la vivante image de son (ils mort. M. Despin se leva , remit à M. de Louvois l'acte de donation dont il lui avoit parlé, accompagné d'un dédit de la somme de dix mille francs , payable au cas où cette épreuve étrange ne réussiroit pas ù la satisfaction de toutes les parties , et se retira en lui recommandant pour la dernière fois la négociation dont paroissoit dépendre sa vie, par une inclination respectueuse et par un regaid suppliant. Le mouvement qui se faisoit dans la chambre avoit réveillé Paul 'y il voulut s'élancer à l'aspect de son maître, et s'excuser de n'avoir pas été plus diligent.

— Reste, lui dit M. de Louvois, et assiedstoi pour m'écouter avec tout le recueillement dont tu es capable. Tu n'as peut-être pas entendu raconter , continua-t-il en souriant , l'histoire de l'homme que la fortune vint sur-

prendre dans son lit, et tu n imaginerois peutêtre pas que ce fût la tienne. Il n'y a cependant rien de plus vrai. Un mot, Paul, et tu vas échanger ma livrée contre le frac d'un gros bourgeois. Un mot, et tu seras riche !

— En vérité, monsieur, répondit Paul, je n'en serois pas surpris. On me prédit cette destinée depuis l'enfance, et il y a quelques jours qu'on me l'annonçoit en Auvergne. Monsieur se rappelle sans doute qu'il s'arrêta pour déjeuner dans une misérable auberge des montagnes où des gendarmes arrivèrent presque en même temjTS, avec une espèce de bohémienne qu'ils conduisoient à la prison du chef-lieu , et dont la physionomie le frappa. C'est que ce n'étoit pas une sorcière du commun, et on voyoit bien à ses airs de dignité qu'elle croyoit à son art. Je fus un moment si tenté d'y croire aussi, que je n'osai retirer ma main quand elle la saisit de sa main sèche et nerveuse, et qu'elle me força par un dur regard de ses yeux noirs à la déployer devant elle. Quant à moi, je détournai les miens , tant elle me faisoit peur à voir.

— Oh! oh! voici du nouveau, dit-elle avec

une voix rauquc , et en grommelant entre ses dents ; vous conviendroit-il , mon fils , d'avoir de bons champs en plein rapport , de bons prés qui verdoyent au soleil , de bons troupeaux de moutons prêts à tondre , deux ou trois douzaines de bonnes vaches laitières, et autant de veaux qui bondissent à l'en tour, une maison de campagne qui rit au midi, et d'où l'œil plonge avec peine dans l'épaisseur d'un beau verger, ployant sous le poids des fruits mûrs? Vous plairoit-il de vous délasser de temps en temps à la ville du soin de vos grasses métairies dans un bon fauteuil de velours d'Utrecht à larges raies, au premier étage d'une maison spacieuse et en bon état qui vous appartint ; aussi près qu'il vous plaira d'un balcon chargé de fleurs qui donne sur la grande place , et d'y attendre indolemment Theure d'un excellent repas en lisant votre journal, si le journal vous amuse?

Je ne pus me défendre de sourire, car le genre de vie qu'elle me proposoit étoit assez de mon goût. — Vous serez tout au plus entré dans les Pyrénées , ajouta-t-elle en repoussant ma main avec une méprisante colère, que cette

fortune vous aura été offerte , et que vous l'aurez refusée. — Je ne compris pas trop comment cela pourroit se faire , mais j'attachois si peu d'importance à la prédiction de cette aventurière que je n'y ai pas songé depuis.

La coïncidence de ces deux mystérieux événements frappa M. deLouvois, car il n'est point d'esprit si aguerri contre la séduction des apparences , qu'il ne s'étonne d'être obligé d'accorder quelque chose à l'intelligence du hasard. Après un moment de réflexion , il fit part à Paul de ce qui s'étoit passé la veille entre lui et M. Despin, et ouvrit sous ses yeux l'acte formel qui n'attendoit plus que sa signature. 11 le quitta ensuite pour laisser un libre cours à ses réflexions. L'affaire en valoit la peine.

Pendant que tout ceci se passoit au méchant cabaret de Pierrefitte, le ciel s'étoit éclairci; les eaux turbulentes du gave étoient rentrées dans leur lit, et les mazettes du relais, délassées par un long loisir , piaffoient à la porte , sur les pavés de granit sonore, comme des chevaux de bataille; le maréchal du pays cherchoit à dégager adroitement quelque vis de son écrou, pour avoir un prétexte à le resserrer ,

et M. (le Louvois se préparoit à partir. Un quart d'heure s'étoit à peine écoulé, quand Paul entra chez son maître, d'un air modeste et cependant résolu. M. de Louvois le regarda fixement.

— Eh hien ! dit-il en riant, est-ce à M. Despin lils que j'ai l'avantage de parler ?

— Non, monsieur le marquis, répondit Paul; c'est à Paul qui étoit votre domestique hier , qui l'est aujourd'hui , et qui n'a d'autre ambition que de l'être toujours , si vous êtes content de ses services.

— As-tu hien réfléchi? reprit M. de Louvois étonné.

— Je réfléchirois dix ans sans changer de détermination. — M. de Louvois paroissant disposé à lui accorder une attention sérieuse , il continua : Je suis extrêmement touché, dit-il, du malheur de cette famille, et je voudrois pouvoir lui procurer quelque soulagement. C'est un devoir que j'aimerois à accomplir, s'il s'accordoit avec les miens , et je n'aurois pas besoin d'y être porté par mon intérêt ; mais ce que demande ce bon vieillard, monsieur, je suis incapable de le lui donner : il cherche un

fils , et j'ai un père. C'est à mon père que je dois la tendresse et les soins d'un fils , et le cœur d'un fils n'est pas à l'enchère. L'honnête homme qui a voulu m'enrichir a des droits à ma reconnoissance ; je ne peux rien lui offrir de plus. Les sentiments qu'il réclame appartiennent à cet autre vieillard qui m'a nourri, qui m'a élevé du produit de son travail , qui m'a réchauffé sur son sein quand j'avois froid , qui a pleuré sur mon berceau quand j'étois malade , qui a fondé sur ma bonne conduite et sur ma reconnoissance le dernier espoir de ses vieux jours. €royez-vous qu'il survivroit à l'idée que j'ai vendu son nom pour de l'argent ; que j'ai renoncé au souvenir de ses embrassements et de ses conseils , que j'ai renié mes neuf frères comme un traître et comme un maudit , pour me livrer sans (jêne aux douceurs de la paresse? Vous me direz sans doute , monsieur, que mon nouvel état me permettroit de lui faire quelque bien, que M. Despin lui-même ne blàmeroit pas cet etnploi de mon superflu , et qu'il y auroit moyen de racheter à ce prix devant les hommes mon inj^ratitude et ma lâcheté ; mais qui me justifieroit devant ma propre conscience?

Il faudroit d'ailleurs que mon père voulût accepter cette indemnité honteuse , et je le connois assez pour être sûr qu'il la repousseroit avec indignation. « A quel propos, s'écrieroitil, M. Despin fils, de Gaujac, qui m'est inconnu, vient-il me gratifier de ses aumônes? Qui les lui a demandées ? Qui lui a parlé de mes affaires et de ma pauvreté ? Ai-je eu besoin de recourir à lui, pour fournira l'entretien de mes neuf enfants (il ne me compteroit plus); pour les élever dans la crainte de Dieu, et dans l'amour do leur famille et de leur pays? Si M. Despin fils est trop riche , s'il est tourmenté par quelque remords qui l'oblige a répandre son superflu en œuvres de charité, qu'il regarde autour de lui ! Ne connoit-il point de peines à soulager dans son village , et peut-être parmi ses plus proches voisins? » Car je serois devenu aussi étranger à mes souvenirs , à mes amitiés d'enfance , à ma patrie qu'à mon père \ Je recommencerois une vie nouvelle, la vie d'un autre qui n'a rien aimé de ce que j'aime J et si elle étoit abrégéiî par la honte, par le chagrin , par les plaisirs même , auxquels je me livrerois pour m'étourdir , laisserois-je les

regrets que M. Despin fils a laisses ? Pensezvous , monsieur , que mon véritable père , insensible à l'abandon que j'aurois fait de sa vieillesse, iroit courir les montagnes pour y chercher ma ressemblance ? Ah ! il l'éviteroit plutôt, n'en doutez pas; car elle ne lui rappelleroit que mon avarice, ma bassesse et mon indignité ! Non , monsieur , je ne changerai pas d'état, je ne changerai pas de fortune, parce que je ne veux pas changer de nom , parce que je ne veux pas changer de famille. Je resterai pauvre , mais je resterai le fils de mon père , et je conserverai le droit de l'embrasser sans rougir ; cela vaut mieux que de l'argent.

— Va régler les comptes , va , mon enfant , lui dit Î\I. de Louvois en se détournant pour cacher son émotion. Un quart d'heure après , le fouet du postillon frappa l'air à coups redoublés. Une chaise de poste roula bruyamment sous la porte cochère de l'auberge. Elle sortit. Paul étoit assis sur le siège, comme la veille.

Un homme attentif à ce qui se passoit dans cette maison, et qui erroit tristement dans sa chambre en invoquant le secours de Dieu, s'élança rapidement vers la croisée pour con-

vaincre ses yeux d'un nouveau malheur qu'il n'avoit pas prévu. Tout venoit d'être perdu pour lui , jusqu'à l'espérance; il avoit vu mourir son fils pour la seconde fois. Paul étoit parti.

M. Despin tomba comme foudroyé sur le lit où il n'avoit point dormi , et quand un valet de l'auberge lui remit la triste lettre d'adieu de M. deLouvois, il ne fit qu'y jeter un regard sombre et abattu, car il connoissoit déjà son arrêt. Oii ! de quelle force a-t-il dû s'armer pour regagner sa iMison ! Comment s'est-il présenté à sa femme, si impatiente de son retour, et cependant si assurée du résultat de son voyage? Quel récit lui a-t-il fait de ces espérances d'un moment changées en deuil éternel? La religion seule peut expliquer la résignation du cœur dans de si cruelles épreuves ! Il y a là des angoisses qui se conçoivent à peine , et qui ne se décrivent pas.

L'histoire que je viens de raconter , sans y ajouter la plus légère circonstance , et sans la relever par des ornements recherchés qui me la gateroient à moi-même, peut donner lieu à de graves réflexions. Les philosophes positifs qui nient l'intervention d'un Dieu dans les

choses de la terre feront honneur de ces rencontres merveilleuses à la puissance du hasard, parce que c'est le nom qu'on donne à Dieu quand on a pris le parti désespéré de n'y pas croire. Les chrétiens y verront un symbole plus consolant et plus élevé.

Que peut , en effet , l'intercession la plus puissante pour consoler le veuvage d'un cœur que la mort a , pour ainsi dire , dédoublé (pardonnez-moi cette expression , qui est celle d'un sentiment , et non pas celle d'une manière ) ? Hélas ! elle ne peut que lui rendre des apparences et des formes ; car l'ame qui les animoit a déjà un autre séjour , et c'est à celui-là qu'il nous est enseigné d'aspirer, pour retrouver tout ce que nous avons perdu. Le reste n'est qu'une illusion qui peut tromper un moment les yeux d'un père, mais qui ne trompe pas long-temps sa tendresse. Pour voir recommencer la vie d'un être chéri qui nous a été enlevé, il faut recommencer nous-mêmes à vivre ; et cette idée sufliroit pour embellir la mort , si la mort avoit besoin d'être embellie aux regards de quiconque a vécu long-temps. Mais du moins la vie l'ecommencera-t-elle? Oui, n'en doutez

pas , elle recommencera ! Il n'y a rien dans cette création qui n'ait ses harmonies et son complément , si ce n'est le cœur de l'homme ; et le rôle d'un jour qu'il joue sur la terre ne seroit qu'un mauvais épisode de plus dans un drame mal fait, si ce drame de dérision et de cruauté se dénouoit par la mort. Cela n'est pas à redouter, parce que cela est impossible.

Il est vrai de dire qu'il faudroit avoir été mort pour pouvoir se former des notions exactes sur cet avenir mystérieux , et cela n'est pas commun. C'est le cas cependant du fameux Islandois de Bessestedt , qui fut extrait vivant de sa bière après liuit jours de mort constatée, et qui vécut dix ans depuis dans la pratique des bonnes œuvres , mais sans communication immédiate avec les hommes. Ce sage, nommé ou plutôt surnommé Lazare Néobius (car la critique n'a pas encore éclairci ce point curieux d'histoire littéraire ), avoit passé tout le temps pendant lequel il fut retranché du siècle, dans le monde intermédiaire où les bons vont recevoir le commencement de leur récompense, et se disposer , par des Cpreuves plus douces que les nôtres , à recevoir dignement une récom-

pense éternelle. Il y avoit retrouvé, avec un ravissement que l'on croiroit inexprimable s'il n'étoit parvenu à l'expliquer fort éloquemment, sa famille et ses amis; et quand il se vit retombé dans les douloureux liens de notre vie de préparation , il s'étoit fait de son nouvel exil l'idée d'une sainte mission , qui lui étoit imposée pour récliauffer la tiédeur des fidèles et pour prémunir les foibles contre l'invasion des fausses doctrines. Tel est l'objet du livre admirable de Lazare Néobius , sur lequel je me suis un peu plus étendu qu'il ne convenoit à mon sujet, parce qu'il est presque inconnu, et si rare d'ailleurs, qu'il n'en existe probablement pas d'autre exemplaire que le mien. Il encourut, en effet, tout naturellement, une double censure, dès le moment où il vint à paroitre au jour de la publicité : celle de l'Eglise, qui ne se crut pas autorisée à recevoir, sur le témoignage isolé d'un saint bomme , un document supplémentaire à la révélation de l'Evangile ; et celle du pouvoir temporel qui jugeoit, peutêtre avec raison , que la perspective d'un avenir si facile et si doux, en diminuant l'attrait qui nous attache à notre existence actuelle, re-

lâcheroit au bénéfice de la vie contemplative le lien de la vie sociale. Ce danger n'existe plus aujourd'hui , ou plutôt l'excès contraire est devenu si effrayant qu'on ne sauroit trop se hâter d'y porter remède. Si la société menace de mourir bientôt, ce n'est pas l'expansion d'une sensibilité rêveuse qui la mine et qui la détruit; ce n'est pas l'intention de pousser audelà de toutes limites sa longévité intellectuelle et morale ; c'est le déplorable instinct d'un égoïsme étroit , qui l'emprisonne dans la matière et qui la force à escompter son éternité au prix de quelques années stériles que le présent dévore aussi vite qu'il les donne. 11 n'y auroit donc pas" d'inconvénient bien sérieux maintenant à livrer aux âmes tendres et souffrantes ces trésors de consolation et d'espérance , qui les dédommageroient du malheur de vivre dans un temps mauvais et dans un monde imparfait. J'y ai même pensé quelquefois, et si j'ai tardé long-temps à le faire, c'est que j'imaginois que l'âge pourroit prêter un jour plus d'autorité à ma parole. L'idée d'ouvrir enfin ce monde ignoré mais certain à l'attention de mes lecteurs m'occupoit encore au moment où j'ai

commencé à tracer ces dernières page; mais des

considérations soudaines m'ont retenu —

— Et il me semble, tout réfléchi, que je ferai mieux d'y aller voir moi-même.

COUTE DBS FEES.

Tout ce que la vie a de positif est mauvais. Tout ce qu^elle k i.t bon est imaginaire.

BaVSCAMBlLLE.

Il y avoit une fois un pauvre homme et une pauvre femme qui étoient bien vieux , et qui n'avoient jamais eu d'enfants ; c'étoit un grand chagrin pour eux, parce qu'ils prévoyoient que dans quelques années ils ne pourroient plus cultiver leurs fèves et les aller vendre au marché. Un jour qu'ils sarcloient leur champ

de fèves ( c'étoit tout ce qu'ils possédoient avec une petite chaumière; je voudrois bien en avoir autant); un jour, dis-je, qu'ils sarcloient pour ôter les mauvaises herbes, la vieille découvrit dans un coin, sous les touffes les plus drues, un petit paquet fort bien troussé, qui contenoit un superbe garçon de huit à dix mois, comme il paroissoit à son air, mais qui avoit bien deux ans pour la raison , car il étoit déjà sevré. Tant y a qu'il ne fit point de façon pour accepter des fèves bouillies qu'il porta aussitôt à sa bouche d'une manière fort délicate. Quand le vieux fut arrivé du bout de son champ aux acclamations de la vieille, et qu'il eut regardé à son tour le bel enfant que le bon Dieu leur donnoit , le vieux et la vieille se mirent à s'embrasser en pleurant de joie ; et puis ils firent hâte de regagner la chaumine, parce que le serein qui tomboit pouvoit nuire à leur garçon.

Une fois qu'ils furent rendus au coin de ràtre, ce fut bien un autre contentement, car le petit leur tendoit les bras avec des rires charmants, et les appeloit maman et papa, comme s'il ne s'en étoit jamais connu d'autres.

Le vieux le prit donc sur son genou , et l'y fit sauter doucement, comme les demoiselles qui se promènent à cheval, en lui adressant mille paroles agréables, auxquelles l'enfant répondoit à sa manière , pour ne pas être en reste avec le vieux dans une conversation si honnête. Et pendant ce temps, la vieille allumoit un joli feu clair de gousses de fèves sèches qui ëclairoient liute la maison , afin de réjouir les petits membres du nouveau venu par une douce chaleur, et de lui préparer une excellente bouillie de fè> es où elle délaya une cuillerée de miel qui en fit un manger délicieux. Ensuite elle le coucha dans ses beaux langes de fine toile qui étoient fort propres, sur la meilleure couchette de paille de fèves qu'il y eût à la maison ; car de la plume et de l'édredon, ces pauvres gens n'en connoissoient pas l'usage. Le petit s'y endormit très-bien.

Quand le petit fut endormi , le vieux dit à la vieille : U y a une chose qui m'inquiète, c'est de savoir comment nous appellerons ce bel enfant, car nous ne connoissons pas ses parents, et nous ne savons pas d'où il vient. — La vieille, qui avoit de l'esprit , quoique ce ne fut qu'une

simple femme de campagne , lui répondit surle-champ : Il faut l'appeler Trésor des Fèves, parce que c'est dans notre champ de fèves qu'il nous est venu, et que c'est un véritable trésor pour la consolation de nos vieux jours. — Le vieux convint qu'on ne pouvoit rien imaginer de mieux.

Je ne vous dirai pas en détail comment se passèrent tous les jours sui||ints et toutes le années suivantes , ce qui alongeroit beaucoup l'histoire. 11 sulîit que vous sachiez que les vieux vieillirent toujours, tandis que Trésor des Fèves devenoit à vue d'œil plus fort et plus beau. Ce n'est pas qu'il eut beaucoup grandi, car il n'avoit que deux pieds et demi à douze ans ; et quand il travailloit dans son champ de fèves, qu'il tenoit en grande affection, vous l'auriez à grand' peine aperçu de la route; mais il étoit si bien pris dans sa petite taille, si avenant de figure et de façons , si doux et cependant si résolu en paroles, si brave dans son sarrau bleu de ciel à rouge ceinture, et sous sa fine tocjuc des dimanches au panache de fleurs de fèves, qu'on ne pouvoit s'empêcher de l'admirer comme un vrai miracle de nature, en

sorte qu'il y avoit nombre de gens qui le croy oient génie ou fée.

Il faut avouer que bien des choses donnoiont crédit à cette supposition du moyen peuple. D'abord, la chaumine et son champ de fèves, où une vache n'eut trouvé que brouter quelques années auparavant, étoient devenus un des bons domaines de la contrée , sans que l'on pût dire comment ; car de voir des pieds de fèves qui poussent, qui fleurissent , qui passent fleur, et des fèves qui mûrissent dans leur gousse, il n'y a vraiment rien de plus ordinaire ; mais de voir un champ de fèves qui grandit sans qu'on n'y ait rien ajouté par acquisition ou par empiétement méchamment fait sur le terrain d' autrui , c'est ce qui passe la portée de Tentendcment. Cependant le champ de fèves alloit toujours grandissant et grandissant, grandissant à vent, grandissant à bise, gi*andissant à matin, grandissant à ponant; et les voisins avoient beau mesurer leurs terres, leur compte s'y trouvoit toujours avec le bénéfice d'une sexterée ou deux, de manière qu'ils en vin-* rent à penser naturellement que tout le pays étoit en croissance. D'un autre côté, les fèves

donnoient si fort, que la chaumine n'auroit pu contenir sa récolte, si elle ne s'étoit notablement élargie; et cependant elles avoient manqué partout à plus de cinq lieues à la ronde, ce qui les rendoit hors de prix, à cause du grand usage qu'on en faisoit à la table des rois et des seigneurs. Au milieu de cette abondance, Trésor des Fèves suflisoit à toutes choses, retournant la terre, triant les semences, mondant les plants, sarclant, fouissant, serfouant, moissonnant, écossant, et, de surcroit, entretenant soigneusement les haies et les échaliers; après quoi il employoit le temps qui lui restoit à recevoir les acheteurs et à régler les marchés, car il savoit lire, écrire et calculer sans avoir appris : c'étoit une véritable bénédiction.

Une nuit que Trésor des Fèves dormoit , le vieux dit à la vieille : Voilà Trésor des Fèves (jui a porté un grand avantage à notre bien , puisqu'il nous a mis eu état de passer doucement, sans rien faire, quelques années qui nous restent à vivre encore. En lui donnant par testament l'héritage de tout ceci, nous n'avons fait que lui rendre ce qui lui appar-

tient ; mais nous serions ingrats envers cet enfant, si nous n'avisions à lui procurer un rang plus convenable dans le monde que celui de marchand de fèves. C'est bien dommage qu'il soit trop modeste pour avoir brevet de savant dans les universités, et un tantet trop petit pour être général.

— C'est dommage, dit la vieille, qu'il n'ait pas étudié pour apprendre le nom de cinq ou six maladies en latin; on le recevroit médecin tout de suite.

— Quant aux procès, continua le vieux, j'ai peur qu'il n'ait trop d'esprit et de raison pour en jamais débrouiller un seul. — Remarquez qu'on n'avoit pas encore inventé les philanthropes.

— J'ai toujours eu en idée, reprit la vieille, qu'il épouseroit Fleur des Pois quand il seroit d'âge.

— Fleur des Pois, dit le vieillard en hochant la tète, est bien trop grande princesse pour épouser un pauvre enfant trouvé, qui n'aura vaillant qu'une chaumine et un champ de fèves. Fleur des Pois, ma mie, est un parti pour le sous-préfet ou pour le procureur du

29 A TRÉSOR DES FÊVES

roi, et peut-être pour le roi lui-même, s'il devenoit veuf. Nous parlons ici de choses sérieuses, et vous n'êtes pas raisonnable.

— Trésor des Fèves l'est plus que nous deux ensemble, répondit la vieille, après avoir un brin réfléchi. C'est d'ailleurs lui que l'affaire concerne, et il seroit de mauvaise grâce de la pousser plus avant sans le consulter. — Làdessus le vieux et la vieille s'endormirent profondément.

Le jour commençoit à poindre quand Trésor des Fèves sauta de son lit pour aller au champ selon sa coutume. Qui fut étonné ? ce fut lui , de ne trouver que ses habits de fête au bahut où il avoit ranpié les autres en se couchant. — C'est cependant jour ouvrable ou jamais, si le calendrier n'est en défaut, dit-il à part luij et il faut que ma mère ait quelque saint à chômer, dont je n'ouis parler de ma vie, pour m' avoir préparé durant la nuit mon beau sarrau et ma toque de cérémonie. Qu'il soit f[iit pourtant comme elle l'entend, car je ne voudrois pas la contrarier en rien dans son grand âge , et quel(|ues heures perdues se retrouveront aisément sur ma semaine, en me

levant plus tôt et rentrant plus tard. Sur quoi Trésor des Fèves s'habilla aussi galamment qu'il le put, après avoir prié Dieu pour la santé de ses parents et la prospérité de ses fèves.

Comme il se disposoit à sortir, afin^ d'avoir au moins un coup d'œil à donner à ses échaliers avant le réveil de la vieille et du vieux , il rencontra la vieille sur l'huis , qui apportoit un bon l)rouet tout fumant , et le plaça sur sa petite table avec une cuiller de bois : Mange, mange , lui dit-elle , et ne te fais pas faute de ce brouet au miel avec une pointe d'anis vert ,^ comme tu l'aimois quand tu étois encore tout enfant; car tu as du chemin , mon mignon, f t beaucoup de chemin à faire aujourd'hui.

— Voilà qui est bien , dit Trésor des Fèves en la regardant d'un air étonné ; mais où donc m'envoyez-vous ?

Lavieille s'assit sur une escabelle qui étoit là, et les deux mains sur ses genoux : — Dans le monde, répondit-elle en riant, dans le monde, mon petit trésor ! tn n'as jamais vu que nous, et deux ou trois méchants regrat tiers auxquels ta vends tes fèves pour fournir aux dépenses

296 TRÉSOR DES FJEVES

de la maisonnée, digne garçon que tu es; et comme tu dois être un jour un grand monsieur, si le prix des fèves se soutient , il est bon , mon mignon, que tu fasses des connoissances dans la belle société. Il faut te dire qu'il y a une grande ville, à trois quarts de lieue d'ici, où l'on rencontre à chaque pas des seigneurs en habit d'or, et des dames en robe d'argent, avec des bouquets de roses tout autour. Ta jolie petite mine si gracieuse et si éveillée ne manquera pas de les frapper d'admiration ; et je serai bien trompée si tu passes le jour ^ans obtenir quelque profession honorable où l'on gagne beaucoup d'argent sans travailler, à Ja cour ou dans les bureaux. Mange donc, mange , mignon , et ne te fais pas faute de ce brouet au miel avec une pointe d'anis vert.

Comme tu connois mieux la valeur des fèves que celle de la monnoie , continua la vieille , tu vendras au marché ces six litrons de fèves choisies à la grande mesure. Je n'en ai pas mis davantage pour ne pas te charger; avec cela, les fèves sont si chères au temps présent , que tu serois bien empêché d'en rapporter le prix , quand on te paieroit tout eji or. Aussi nous

entendons, ton père et moi, que tu en emploieras moitié à t'ébaudir honnêtement , comme il convient à ton âge , ou en achat de quelques joyaux bien ouvrés, propres à te récréer le dimanche, tels que montres d'argent à breloques de rubis ou d'émeraudes, bilboquets d'ivoire et toupies de Nuremberg. Le reste du montant, tu le verseras à la caisse.

Pars donc, mon petit Trésor, puisque tu as fini ton brouet , et avise de ne pas t'atarder en courant après les papillons, car nous mourrions de douleur si tu ne rentrois avant la nuit. — Garde aussi les chemins battus, crainte des loups.

— Vous serez obéie, ma mère, dit Trésor des Fèves en embrassant la vieille, quoique j'aimasse mieux pour mon plaisir passer la journée au champ. Quant aux loups, je n'en ai cure avec ma serfouette.

Disant cela , il pendit hardiment sa serfouette à sa ceinture, et partit d'un pas délibéré.

— Reviens de bonne heure , lui cria longtemps la vieille, qui regrettoit déjà de l'avoir laissé partir.

Trésor des Fèves marcha , marcha , faisant des enjambées terribles comme un homme de cinq pieds, et regardant de ci, de là, les choses d'apparence inconnue qui se trouvoient sur sa route ; car il n'avoit jamais pensé que la terre fut si grande et si curieuse. Cependant, quand il eut marché plus d'une heure, ce qu'il jugeoit à la hauteur du soleil , et comme il s'étonnoit de n'être pas encore rendu à la ville au train qu'il étoit allé , il lui sembla qu'on le récrioit :

— Bou boUjbou bou, bou bou, tui! arrêtez, monsieur Trésor des Fèves, on vous en prie !

— Qui m'appelle ? dit Trésor des Fèves , en mettant fièrement la main sur sa serfouette.

— De grâce, arrétez-ci, monsieur Trésor des Fèves! Bou bou, bou bou, bou bou , tui ! c'est moi qui vous parle.

— Est-il vrai ? dit Trésor des Fèves en dressant son regard jusqu'au sommet d'un vieux pin caverneux et demi-mort , sur lequel un maître hibou se bercoit lourdement au souille du vent; et qu'avons-nous à démêler cnscml>le , mon bel oiseau ?

— Ce seroit merveille que vous me reconnus-

siez, répliqua le hibou, car je ne vous ai obligé qu'à votre insu, comme doit faire un hibou délicat , modeste et homme de bien , en mangeant , un à un , à mes risques et périls , les canailles de rats qui grignotoient , bon an mal an , la moitié de votre récolte ; mais c'est ce qui fait que votre champ vous rapporte aujourd'hui de quoi acheter quelque part un joli royaume , si vous savez vous contenter. Quant a moi, victime malheureuse et désintéressée du dévouement, je n'ai pas au crochet un mi- '^ sérable rat maigre pour mes bons jours , mes yeux s'étant tellement affoiblis à votre service, que j'ai peine à me diriger, même de nuit. Je vous appelois donc, généreux Trésor des Fèves , pour vous prier de m'octroyer un de ces bons litrons de fèves que vous ])ortez pendus à votre bâton , et qui sufliroit à soutenir ma triste existence jusqu'à la majorité de mon aîné, que vous pouvez compter pour féal.

— Ceci, monsieur du hibou , s'écria Trésor des Fèves en détachant du bout de son lui ton un des trois litrons de fèves qui lui appartenoient, c'est la dette de la reconnoissance , et j'ai plaisir à l'acquitter.

Le hibou s'abattit dessus, le saisit des serres et du bec, et d'un tire-d'aile il l'emporta sur son ai'bre.

— Oh ! que vous partez donc vite ! reprit Trésor des Fèves. Oserois-je vous demander;, monsieur du hibou, si je suis encore loin du monde où ma mère m'envoie ?

— Vous y entrez, mon ami, dit le hibou; et il alla se percher ailleuis.

Trésor des Fèves se remit donc en chemin , l|p allégé d'un de ses litrons, et comme sûr qu'il ne tarderoit pas d'arriver ; mais il n'avoit pas fait cent pas qu'il s'entendit appeler encore.

— Béé-é, béé-é, béé-é, bekki ! Arrêtez-ci, monsieur Trésor des Fèves, on vous en prie.

— Je crois connoitre cette voix, dit Trésor des Fèves en se retournant. Eh! oui, vraiment, c'est cette mièvie elFrontée de chevrette de montagne, qui rodoit toujours avec ses petits autour de mon champ pour me rafler quelque bonne lippée. Vous voilà donc, madame la maraudeuse!

— ihw. dites-vous de marauder, joli Trésor! Ah ! vos liaies étoieiit bien trop frondues , vos fossés tro]) profonds, et v/)s cchalicrs trop ser-

rés pour cela! Tout ce qu'on jx)uvoit faire étoit de tondre le bout de quelques feuilles qui for-issoient entre les joints de la claie, et c'est au grand bénéfice des pieds que nous émondons , comme dit le conniiun proverbe :

Dent de mouton porte nuisance El dent de chevrette aLondance.

— Voilà qui suffît , dit Trésor des Fèves, et le mal que je vous ai soubaité puisse-t-il m'advenir incontinent ! Mais qu'aviez-vous à m'arrêter, et que saurois-je faire qui vous fut à gré, dame chevrette ?

— Hélas ! répondit-elle en versant de grosses larmes... Béé-é, béé-é, bekki... c'est pour vous dire qu'un mécbant loup a mangé mon mari le chevret , et que nous sommes en grande misère, l'orpheline et moi, depuis qu'il ne va plus fourrager pour nous ; de sorte qu'elle est en danger de mourir de male-faim , si vous ne lui portez aide, la malheureuse biquette! Je vous appelois donc , noble Trésor, pour vous prier de nous faire la charité d'un de ces bons litrons de fèves que vous portez pendus à votre bâton, et qui nous seroit un suffisant recon-

302 TRESOR DES FÊVES

fort , en attendant que nous ayons reçu des secours de nos parents.

— Ceci, dame chevrette, s'écria Trésor des Fèves , en détachant du bout de son bâton un des deux litrons de féves qui lui appartenoient encore, c'est œuvre de bienfaisance et de compassion que je me tiens heureux d'accomplir.

La chevrette le happa du bout des lèvres , et d'un bond disparut dans le hallier.

— Oh ! que vous partez donc vite ! reprit Trésor des Fèves. Oserois-je vous demander, ma voisine , si je suis encore loin du monde où ma mère m'envoie?

— Vous y êtes déjà , cria la chevrette en s' enfonçant parmi les broussailles.

Et Trésor des Fèves se remit en chemin, allégé de deux de ses litrons , et cherchant du regard les murailles de la ville, quand il s'aperçut, à quelque bruit qui se faisoit sur la lisière du bois, qu'il devoit être suivi de près. 11 s'avança soudainement de ce côté, sa serfouette ouverte à la main ; et bien lui en prit, car le com|)agnon qui l'escortoit à pas de loup n'étoit autre qu'un vieux loup dont la physionomie ne promettoit rien d'honnête.

— C'est donc VOUS, maligne bête, dit Trésor des Fèves , qui me réserviez l'honneur de figurer chez vous au banquet de la vesprée ? Heureusement ma serfouette a deux dents qui valent bien toutes les vôtres, sans vous faire tort; et il faut vous tenir pour dit, mon compère, que vous souperez aujourd'hui sans moi. Regardez-vous de plus comme bien chanceux, s'il vous plaît, que je ne venge pas sur votre vilaine personne le mari de la chevrette , qui étoit le père de la Ijiquette, et dont la famille est réduite par votre cruauté à une piteuse misère. Je le devrois peut-être, et je le feix)i8 justement, si je n'avois été nourri dans l'horreur du sang, jusqu'au point de ménager celui des loups !

Le loup, qui avoit écouté jusqu'aloi'S en toute humilité, partit subitement d'une longue et plaintive exclamation, en élevant les yeux au ciel comme pour le prendi'e à témoin :

— Puissance^divine qui m'avez donné la robe des loups, dit-il en sanglotant, vous savez si j'en ai jamais senti dans mon cœur les mauvaises inclinations I Vous êtes maître cependant , monseigneur, ajouta-t-il avec abandon ,

la tête respectueusement penchée vers Trésor des Fèves , de disposer de ma triste vie , que je remets à votre merci , sans crainte et sans remords. Je périrai content de vos mains, s'il vous convient de m'immoler en expiation des crimes trop avérés de ma race ; car je vous ai toujours aimé tendrement, et parfaitement honoré , depuis le temps où je prenois un innocent plaisir à vous caresser au berceau, quand madame votre mère n'y étoit pas. Vous étiez dès lors de si bonne mine, et si imposante, qu'on auroit deviné, rien qu'à vous voir, que vous deviendriez un prince puissant et magnanime comme vous êtes. Je vous prie seulement de croire , avant de me condamner, que je n'ai pas trempé mes pattes sanglantes à l'assassinat perpétré sur l'époux infortuné de la chevrette. Élevé dans les principes d'abstinence et de modération auxquels je n'ai failli de toute ma vie de loup , j'étois alors en mission pour répandre les saines doctrines de la morale parmi les tribus lupines qui relèvent de ma communauté, et pour les amener graduellement, par l'enseignement et par l'exemple, à la pratique d'un régime frugal, qui est

le but essentiel de la perfectibilité des loups. Je vous dirai mieux , monseigneur, Tépoux de la ebevrette fut mon ami ; je cbérissois en lui d'heureuses dispositions, et nous voyageâmes souvent ensemble en devisant, parce qu'il avoit beaucoup d'esprit naturel et de goût pour aj)prendre. Une malheureuse rixe de préséance ( vous savez combien le caractère de sa nation est chatouilleux sur ce chapitre ) occasiona sa mort en mon absence, et je ne m'en suis pas consolé.

Et le loup pleura, ce sembloit, du profond de son cœur, ni plus ni moins que la chevrette.

— Vous me suiviez pourtant, dit Trésor des Fèves, sans remboîter le double fer de sa serfouette.

— 11 est vrai, monseigneur, répondit le loup en câlinant; je vous suivois dans l'espérance de vous intéresser à mes vues bénévoles et philosophiques en quelque endroit plus propre à la conversation . Las ! me disois-je , si monseigneur Trésor des Fèves , dont la réputation est si étendue et si accréditée dans le pays , vouloit contiKbuer de sa part au plan de

réforme que j'ai fait, il en auroit une belle occasion aujourd'hui ; je suis caution qu'il ne lui en coûteroit qu'un des litrons de bonnes fèves qu'il porte pendus à son bâton, pour affriander une table d'hôte de loups , de louvats et de louveteaux, à la vie granivore, et pour sauver des générations innombrables de chevrettes et de chevrets, de biquettes et de biquets.

C'est le dernier de mes litrons, pensa Trésor des Fèves; mais qu'ai-je affaire de bilboquet, de rubis et de toupie? et qu'est-ce qu'un plaisir d'enfant au prix d'une action utile ?

— Voilà ton litron de fèves ! s'écria-t-il en détachant du bout de son bâton le dernier des litrons que sa mère lui avoit donnés pour ses menus plaisirs, mais sans fermer sa serfouette.

— C'est le reste de ma fortune, ajouta-t-il; mais je n'y ai point de regret, et je te serai reconnoissant , ami loup, si tu en fais le bon usage que tu m'as dit.

Le loup y enfonça ses crocs , et l'emporta d'un trait vers sa tanière.

— Oh! que vous partez donc vite! reprit Trésor des Fèves. Oserois-je vous demander.

messirc loup, si je suis encore loin du monde où ma mère m'envoie ?

— Tu y es depuis long-temps, répondit le loup en riant de travers, et tu y resterois bien mille ans , sans voir autre chose que ce que tu as vu.

Trésor des Fèves se remit alors en chemin, allégé de ses trois litrons, et cherchant toujours du regard les murailles de la ville, qui ne se montroient jamais. Il commençoit à céder à la lassitude et à l'ennui , quand des cris perçants qui partoient d'un ])etit sentier détourné réveillèrent son attention. 11 courut au bruit.

— Qu'est-ce, dit-il, la serfouette à la main , et qui a besoin de secours ? Parlez , car je ne vous vois pas.

— C'est moi, monsieur Trésor des Fèves;c'est Fleur des Pois , répondit une petite voix pleine de douceur, cjui vous prie de la délivrer de l'embarras où elle se trouve; il ne faut que vouloir, et il ne vous en coûtera guère.

— Eh ! vraiment, madame, je n'ai point coutume de regarder à ce qu'il m'en coûtera pour obliger ! Vous pouvez disposer de ma fortune

Il 308 TRESOÎl DES FEVES

et de mon bien , continua-t-il , à l'exception de ces trois litrons de fèves que je porte pendus à mon bâton, parce qu'ils ne m'appartiennent pas, mais à mon père et à ma mère, et que j'ai donné tout-à-l'heure ceux qui étoient miens à un vénérable hibou, à un saint homme de loup qui prêche comme un ermite, et à la plus intéressante des chevrettes de montagne. Il ne me reste pas une seule fève que j'aie licence de vous offrir.

— Vous vous moquez, reprit Fleur des Pois, un peu piquée. Qui vous parle de vos fèves, seigneur ? Je n'ai que faire de vos fèves , grâce à Dieu; et on ne sait ce que c'est dans mon office. Le service que je vous demande, c'est de mettre le doigt sur le bouton de ma calèche pour en relever la capote, sous laquelle je suis près d'étouffer.

— Je ne demanderois pas mieux , madame , s'écria Trésor des Fèves, si j'avois Thonncur de voir votre calèche; mais il n'y a pas ombre de calèche dans ce sentier, qui me paroît d'ailleurs peu voyable aux équipages. Cependant je ne mettrai pas long-temps mcshuy â la découvrir, car je vous entends de bien près.

— Eh quoi ! dit-elle, en s' éclatant de rire , vous ne voyez pas ma calèche ! vous avez failli l'écraser en courant comme un étourdi ! Elle est devant vous, aimahle Trésor des Fèves, et il est facile de la reconnoitre à son apparence élégante, qui a quelque chose de celle d'un pois chiche.

— Tellement l'apparence d'un pois chiche, rumina Trésor des Fèves en s'accroupetonnant, que je me serois laissé pendre avant d'y voir autre chose qu'un pois chiche.

Un coup d'œil suflit pourtant à Trésor des Fèves pour remarquer que c'étoit un foçt gros pois chiche, plus rond qu'orange, et plus jaune que citron , porté sur quatre petites roues d'or, et muni d'un joli porte-manteau qui étoit fait d'une petite gousse de pois , verte et lustrée comme maroquin.

Il se hâta de mettre la main sur le houton , et la porte s'ouvrit.

Fleur des Pois en jaillit comme une graine de balsamine , et tomba leste et joyeuse sur ses talons. Trésor des Fèves se releva émerveillé, car il n'avoit jamais rien imaginé d'aussi beau que Fleur des Pois. C'étoit en effet le minois le

plus accompli qu'un peintre puisse inventer : des yeux longs comme des amandes , violets comme des betteraves, aux regards pointus comme des alênes , et une bouche fine et moqueuse qui ne s'entr'ouvroit à demi que pour laisser voir des dents blanches comme albâtre et luisantes comme émail. Sa robe courte , un peia bouffante, panachée de flammes roses, comme les fleurs qui viennent aux pois , parvenoit à peine à moitié de ses jambes faites au tour, chaussées d'un bas de soie blanc aussi tendu que si on y avoit employé le cabestan, et terminées par des pieds si mignons, qu'on ne poûvoit les voir sans envier le bonheur du cordonnier qui les avoit de sa main emprisonnés dans le satin.

— De quoi t'étonnes-tu? dit Fleur des Pois^ — Ce qui prouve, par parenthèses, que Trésor des Fèves n'avoit pas l'air extrêmement spirituel dans ce moment-là. —

Trésor des Fèves rougit; mais il se remit bientôt. — Je m'étonne, répondit-il modestement, qu'une aussi belle princesse, qui est à peu près de ma taille, ait pu tenir dans un pois chiche.

— Vous déprisez mal à propos ma calèche , Trésor des Fèves, reprit Fleur des Pois. On y voyage trés-commodénient quand elle est ouverte ; et c'est par hasard que je n'y ai pas mon grand-écuyer, mon aumônier, mon gouverneur, mon secrétaire des commandements , et deux ou trois de mes femmes. J'aime à me promener seule , et ce caprice m'a valu l'accident qui m'est arrivé. Je ne sais si vous avez jamais rencontré en société le roi des Grillons, qui est fort reconnoissahle à son masque noir et poli comme celui d'Arlequin, à deux cornes droites et mobiles, et à certaine symphonie de mauvais goût dont il a coutume d'accompagner ses moindres paroles. Le roi des Grillons me faisoit la grâce de m'aimer ; il n'ignoroit pas que ma minorité expire aujourd'hui , et qu'il est de l'usage des princesses de ma maison de prendre un mari à dix ans. Il s'est donc trouvé sur ma roule, suivant l'usage, pour m'obséder du tintamarre infernal de ses carillonnantes déclarations, et je lui ai répondu, comme à l'ordinaire, en me bouchant les oreilles.

— 0 bonheur ! dit Trésor des Fèves enchanté; vous n'épouserez pas le roi des Grillons !

— Je ne l'épouserai pas , répondit Fleur des Pois avec dignité. Mon choix étoit fait. — Je ne lui eus pas plus tôt signifié ma résolution , que l'odieux Cri-Cri ( c'est le nom de ce monarque ) s'élança d'un bond sur ma voiture , comme s'il avoit voulu la dévorer, et qu'il en fit brutalement tomber la capote. — Marietoi maintenant, me dit-il, impertinente mijaurée ! marie-toi^ si tu peux, et si jamais mari vient te chercher dans cet équipage ! Quant à moi, je ne fais pas plus de cas de ton royaume et de ta main que d'un pois chiche.

— Si vous pouviez me'dire en quel trou le roi des Grillons s'est caché, s'écria Trésor des Fèves furieux, je l'aurois bientôt déterré avec ma serfouette, et je l'amènerois pieds et poings liés, princesse, à votre discrétion. — Je comprends cependant son désesi)oir, ajouta-t-il en laissant tomber son front sur sa main. — Mais ne pensez-vous pas qu'il faut que je vous accompagne jusque dans vos états, pour vous mettre à l'abri de ses poursuites?

— 11 le faudroit enelVet, magnanime Trésor des Fèves, si j'étois loin de ma frontière ; mais voilà un champ de pois musqués où je ne

compte que des sujets fidèles, et dont l'approche est interdite à mon ennemi. — Ainsi parlant , elle frappa la terre du pied , et tomba suspendue des deux bras à deux tiges ])enchantes qui s'inclinèrent et se relevèrent sous elle, en semant ses cheveux des débris de leurs fleurs parfumées.

Pendant que Trésor des Fèves se complaisoit à la regarder, et je vous réponds que j'y auroispris plaisir moi-même, elle le iixoit des traits acérés de ses yeux, et le lioit des petits plis de son sourire, tellement qu'il auroit voulu mourir dans la joie de la voir ainsi, et qu'il y seroit peut-être encore si elle ne l'avoit averti.

— C'est trop vous avoir retenu, lui dit-elle, car je sais que le commerce des fèves est fort afi'aireux par le temps qui court; mais ma calèche , ou plutôt la vôtre , vous fera regagner les moments perdus. Ne m'offensez pas, je vous prie, du refus d'un si mince cadeau. J'ai des millions de calèches pareilles dans les greniers du château, et quand j'en veux une nouvelle, je la trie sur le volet au milieu d'une poignée, et je donne le reste aux souris.

— Le moindre des bienfaits de votre altesse

314 TRÉSOR DES FÊVES

feroit la gloire et le bonheur de ma vie , répondit Trésor des Fèves j mais elle ne pense pas que je suis encore chargé de provisions. Or, je conçois à merveille, si bien mesurées que soient mes fèves , qu'il y auroit moyen de faire entrer assez commodément votre calèche dans un de mes litrons j mais mes litrons dans votre calèche, c'est une chose impossible.

— Essaie, dit Fleur des Pois en riant et en se balançant à ses fleurs; essaie, et ne t'émerveille pas de tout, comme un enfant qui n'a rien vu. — En effet, Trésor des Fèves n'éprouva aucune difficulté à placer les trois litrons dans la caisse de la voiture; elle en auroit contenu trente et davantage. 11 fut un peu mortifié.

— Je suis prêt à partir, madame, reprit-il en se plaçant lui-même sur un coussin bien rembourré dont l'ampleur lui permettoit de s'accommoder Çort agréablement dans toutes les positions, jusqu'à s'y coucher tout du long s'il lui en avoit pris envie. Je dois à la tendresse de mes parents de ne pas leur laisser d'inquiétude sur Vit que je suis devenu à notre première sépai'atiou , et je n'attends plus que votre eo-

cher qui s'est enfui épouvanté, sans doute, à l'incartade grossière du roi des Grillons, en reconduisant l'attelage et en emportant les brancards. Alors j'abandonnerai ces lieux avec l'éternel regret de vous avoir vue sans espérer de vous revoir.

— Bon ! répartit Fleur des Pois, sans avoir l'air de prendre garde à cette dernière partie du discours de Trésor des Fèves, qui tiroit fort à conséquence ; bon ! ma calèche n'a ni cocher, ni brancards, ni attelage : elle marche à la vapeur, et il n'y a pas d'heure où elle ne fasse aisément cinquante mille lieues. Je te demande si tu seras en jieine de retourner chez toi quand cela te conviendra. Il sullira que tu retiennes bien le geste et le mot dont je me servirai pour la mettre en l'oute, — Le porte-manteau contient dill'érents objets qui peuvent te servir en voyage , et qui t'appartiennent sans réserve. Eu l'ouvrant à la manière dont tu ouvrirois une gousse de pois verts , tu y trouveras trois écrins de la forme et de la juste grosseur d'un pois, suspendus chacun d'un fil léger qui les soutient dans leur étui comme des pois en eos8e, de telle façou qu'ils ue puissent se heur-

ter dommageablement dans les déménagements et le transport : c'est un travail merveilleux. Us céderont à la pression de ton doigt comme le soufflet de ma calèche , et tu n'auras plus qu'à en semer le contenu en terre dans un trou fait à la pointe de ta serfouette, pour voir poindre, tresir, éclore tout ce que tu auras souhaité. N'est-ce pas miracle, cela '/Retiens Lien seulemeftt que, le troisième épuisé, il ne me reste rien à t'offrir, car je n'ai à moi que trois pois verts , comme tu n'avois que trois litrons de fèves , et la plus belle fdle du monde ne peut donner que ce qu'elle a. — Es-tu disposé à te mettre en route maintenant ?

Sur le signe affirmatif de Trésor des Fèves, qui ne se sentoit pas la force de parler. Fleur des Pois fit claquer le pouce de sa main droite contre le doigt du milieu, en criant : Partez, ])ois chiche !

Et le pois chiche étoit à plus de quinze cents kilomètres du champ musqué de Fleur des Pois, que les yeux de Trésor des Fèves la cherchoicnt encore inutilement. Hélas ! dit-il. C'est que ce seroit faire tort ii la célérité du pois chiche que de dire qu'il parcouroit l'es-

pace avec la célérité d'une balle d'arquebuse. Les bois, les villes, les montagnes, les mers, disparoissoient incomparablement plus vite sur son passage que les ombres chinoises de Séraphin sous la baguette du fameux magicien Rotomago. Les horizons les plus lointains se dessinoient à peine dans une immense profondeur, qu'ils s'étoient précipités sur le pois chiche, et que Trésor des Fèves se seroit efforcé en vain de les retrouver derrière lui. Pendant qu'il se retournoit, crac, ils n'y étoicnt plus. Enfin il avoit plusieurs fois repris l'avance sur le soleil ; plusieurs fois il l'avoit rejoint au retour pour le devancer encore, dans de brusques alternatives de jour et de nuit, quand Trésor des Fèves se douta qu'il avoit laissé de côté la ville qu'il alloit voir, et le marché où il portoit vendre ses litrons. ^' — Les ressorts de cette voiture sont un peu gais, imagina-t-il soudain; car on n'oublie pas qu'il étoit doué d'un esprit très-subtil. Elle est partie à l'étoindie avant que Fleur des Pois eût achevé de s'expliquer sur ma destination, et il n'y a pas de raison pour que ce voyage finisse dans tous les siècles des siècles , cette

aimable princesse, qui est assez évaporée, comme le comporte sa jeunesse, ayant bien pensé à me dire en quelle sorte on mettoit sa calèche en route, mais non pas ce qu'il falloit faire pour l'arrêler.

Effectivement Trésor des Fèves s'étoit servi sans succès de toutes les interjections mal sonnantes qu'il eût jamais recueillies, pudeur gardée, de la bouche blasphématoire des voiturins et des muletiers, gens de pauvre éducation et de méchant langage. La diantre de calèche alloit toujours, elle n'alloit que de plus belle; et, pendant qu'il fouilloit dans sa mémoire pour varier ses apostrophes de plus d'euphémismes que n'en pourroit enseigner la rhétorique, madame la calèche coupoit des latitudes à la course, et passoit sur le ventre de dix royaumes qui n'en pouvoient mais. — Le diable t'emporte, chienne de calèche ! s'écrioit Trésor des Fèves ; — et le diable obéissant ne manquoit pas d'emporter la calèche des tropiques aux pôles, ou des pôles aux tropiques, et de la ramener par tous les cercles de la sphère, sans égard au cbangenient insalubre des températures. Il y avoit de quoi rôtir ou se mor-

fondre avant peu, si Trésor des Fèves n'avoit été doué, ainsi que nous l'avons dit souvent, d'une admirable intelligence.

Voire, dit-il en lui-même, puisque Fleur des Pois l'a lancée à travers le monde, en lui disant : Partez , pois chiche ! . . . on l'arrèteroit peut-être en lui disant le contraire. Cela étoit extrêmement logique.

— Arrêtez, pois chiche ! cria Trésor des Fèves en faisant claquer le pouce de sa main droite contre le doigt du milieu, comme il l'avoit vu Caire à Fleur des Pois.

Voyez si une académie tout entière auroit aussi bien trouvé ! Le pois chiche s'arrêta si juste, que vous ne l'auriez pas mieux arrêté, en le fichant sur terre avec un clou. Il ne bougea.

Trésor des Fèves descendit de son équipage, le ramassa précieusement, et le laissa couler dans une bougette de cuir qu'il avoit à sa ceinture pour y serrer les échantillons de ses fèves, mais après en avoir retiré le porte-manteau.

L'endroit où la calèche de Trésor des Fèves s'étoit ainsi butée à son ordre n'est pas décrit par les voyageurs, Bruce le place aux sources

du Nil, M. Douville au Congo, et M. Caillé à Tombouctou. C'étoit une plaine sans bornes, si sèche , si rocailleuse et si sauvage , qu'il n'y avoit pas un buisson sous lequel gîter, ni une mousse du désert pour reposer sa tête endormie, ni une feuille nourricière ou rafraîchissante pour apaiser la faim et la soif. Trésor des Fèves ne s'inquiéta point. Il fendit proprement de l'ongle son porte-manteau, et il en détacha un des trois petits écrins dont Fleur des Pois lui avoit fait la description.

Ensuite, il l'ouvrit comme il avoit fait de la calèche , et semant son contenu en terre , à la pointe de la serfouette : Il en arrivera ce qui pourra, dit-il, mais j'aurois grand besoin d'un pavillon pour me couvrir cette nuit, ne fùt-il que d'une plante de pois en fleur; d'un petit régal pour me nourrir, ne fût-il que d'une purée de pois îiu sucre, et d'un lit pour me coucher, ne fût-il que d'une plume de colibri . Aussi bien, je ne saurois revoir mes parents d'aujourd'hui , tant je me sens pressé d'appétit, et courbattu de la fatigue du voyage.

Trésor des Fèves n'avoit pas fini de parler, qu'il vit sourdre du sable uu superbe pavillon'

en forme de plante de pois , qui monta , grandit, s'épanouit au loin, s'appuya, d'espace eu espace, sur dix cchalas d'or, se répandit de toutes parts en gracieuses tentures de feuillage, parsemées de fleurs de pois, et s'arrondit en arcades innombrables, dont chacune supportoit à la clef de son cintre un riche lustre de cristal chargé de bougies musquées. Tout le fond des arcades étoit garni de glaces de Venise, d'une hauteur démesurée, qui n'avoient pas le moindre défaut, et qui réfléchi&soient les lumières a éblouir d'une lieue la vue d'un aigle de sept ans.

Sous les pieds de Trésor des Fèves , une feuille de pois, tombée d'accident de la voûte, s'élargit en magnilique tapis diapré de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et d'une multitude d'autres. Bien plus, ce tapis étoit bordé de guéridons de bois d'aloès et de sandal, qui sembloient prêts à s'affaisser sous le poids des pâtisseries et des confitures, ou sur lesquels des fruits glacés au marasquin cernoient élégamment dans leurs coupes de porcelaine surdorée ime bonne jatte de purée de petits pois au sucre, marbrée à sa surface de raisins de

Corinthe noirs comme le jais , de vertes pistaches, de dragées de coriandre et de tranches d'ananas.

Au milieu de toutes ces pompes, Trésor des Fèves ne fut cependant pas en peine de ^ reconnoître son lit, c'est-à-dire la plume de colibri qu'il avoit souhaitée , et qui scintilloit dans un coin , comme une escarboucle tombée de la couronne du grand Mogol , quoiqu'elle fut si petite, qu'on l'auroit cachée d'un grain de mil. Trésor des Fèves pensa d'abord que ce sommier répondoit peu au reste des commodités du pavillon; mais, à mesure qu'il regardoit la plume de colibri , elle se mit à foisonner tellement , qu'il eut bientôt des plumes de colibri à la hauteur de la main, couchette de molles topazes, de ilexibles saphirs et d'opales élastiques où un papillon auroit enfoncé en s'y posant. — Assez, dit Trésor des Fèves, assez, plume de colibri ! je dormirai trop bien comme cela !

Que notre voyageur ait fait fête à son banquet, et qu'il eût hâte de se reposer, cela n'a pas besoin d'être dit. L'amour lui trottoit bien un peu dans la tête ; mais douze ans ne sont

pas l'âge où l'amour ôte le sommeil, et Fleur des Pois , à peine vue , n'avoit laissé à sa jjensëe que l'impression d'un rôve charmant , dont le sommeil seul pouvoit lui rendre l'illusion. Raison de plus pour dormir, s'il vous en souvient comme à moi. Toutefois, Trésor des Fèves étoit trop prudent pour s'abandonner à cette joie paresseuse avant de s'êti-e assuré de l'extérieur de son pavillon, dont l'éclat sullisoit pour attirer de fort loin les voleui's et les gens du roi. Il y en a en tous pays. Il sortit donc de l'enceinte magique , la serfouette ouverte à la main , comme d'habitude , pour faire le tour de sa tente , et aviser au bon état de son campement.

Aussitôt qu'il fut parvenu à son extrême frontière ( c étoit un petit ravin creusé par les eaux, et que la biquette auroit franchi sans façon ) , Trésor des Fèves s'arrêta , transi du frisson d'un homme de cœur ; car le vrai courage a les terreurs communes à notre pauvre humanité, et ne s'affer^iit en lui-même que par réflexion. Il y avoit, ma foi, de quoi i-éfléchir au spectacle dont je parle !

C'étoit un front de bataille où reluisoient

dans l'obscurité d'une nuit sans étoiles deux cents yeux ardents et immobiles, au devant desquels couroient sans relâche de la droite à la gauche, de la gauche à la droite et sur les flancs, deux yeux perçants et obliques dont l'expression indiquoit assez la ronde d'un général fort actif. Trésor des Fèves ne connoissoit ni Lavater, ni Gall , ni Spurzheim ; il n'étoit pas de la société phrénologique , mais il avoit l'instinct de simple nature qui instruit tous les êtres créés à discerner de loin la physionomie d'un ennemi ; et il n'eut pas regardé un moment le commandant en chef de cette louvetaille affamée , sans reconnoître en lui le loup couard et patelin qui lui avoit adroitement escroqué , sous couleur de philosophie et de vertu , le dernier de ses litrons.

— Messire loup, dit Trésor des Fèves, n'a pas perdu de temps pour rassembler son bercail et le mettre à ma poursuite ! Mais par quel mystère ont-ils pu me rejoindre , tous tant qu'ils sont, si ces vauriens de loups n'ont aussi voyagé en pois cliiche? — 'C'est probablement, reprit-il en soupirant, (pie les secrets de la science ne sont pas inconnus des méchants ; et

je n'oserois jurer, quand j'y pense , que ce ne sont pas eux qui les ont inventés pour mieux engcigner les bonnes créatures dans leurs détestables machinations.

Trésor des Fèves étoit réservé dans ses entreprises, mais soudain dans ses résolutions; il exhiba donc hâtivement de sa bougette le porte-manteau qu'il y avoit glissé à côté de sa calèche ; il en détacha le second de ses petits pois, l'ouvrit comme il avoit fait le premier et la calèche, et sema son contenu en terre, à la pointe de la serfouette. — Il en arrivera ce qui pourra, dit-il; mais j'aurois grand besoin cette nuit d'une muraille solide , ne fût-elle pas plus épaisse que celle de la chaumine, et d'une claie bien serrée, ne fût-elle pas plus forte que celle de mes échaliers , pour me défendre de messieurs les loups.

Et des murailles se dressèrent, non pas murailles de chaumine, mais murailles de palais ; et des claies germèrent devant tous les portiques, non pas claies en façon d'échaliers , mais hautes grilles seigneuriales d'acier bleu , à flèches et buissons dorés , oii loup , ni blaireau , ni renard , n'auroient passé , sans se

meurtrir OU se navrer la fine pointe de son museau. Au point où en étoit alors la stratégie des loups, l'armée des loups n'y avoit que faire. Après avoir tenté quelques pointes , elle se retira en mauvais ordre.

Tranquille sur la suite de cet événement, Trésor des Fèves regagna son pavillon ,• mais ce fut cette fois sur des parvis de marbre, à travers des péristyles illuminés comme pour une noce, des escaliers qui montoient toujours et des galeries sans fin. Il fut tout aise de retrouver son pavillon de fleurs de pois au cœur d'uQ grand jardin verdoyant et florissant cpi'il ne se connoissoit pas, et son lit de plumes de colibri, où je suppose qu'il dormit plus beureux qu'un roi. On sait que je n'exagère jamais.

Sçn premier soin du lendemain fut de visiter la somptueuse demeure qu'il s'étoit trou* vée dfitns un petit pois, et dont les moindres beautés le remplirent d'étonnement ; car l'aïïKuiblement répondoit très-bien à la bonne mii>e du debors. Il examina en détail son musée de tableaux, son ca'binet des antiques, soA casier de médaillées, ses insectes, ses coquillages, sa bibliotbèque, délicieuses merveilles

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