DE L HOMME
le monde visible, le commencement, qui est au berceau , et la fin , qui est à la tombe. L'homme, que les anciens appeloient un microcosme ou petit monde, parcourt, dans son rapide passage sur la terre, toutes les périodes de la durée du monde collectif. Il naît , il croît, il vit, il vieillit, embrassant de plus en plus un avenir qu'il ne touche nulle part , et meurt sans avoir rien obtenu de ce qu'il avoit désiré. L'histoire de l'individu est celle des peuples.
Je sais bien qu'on me dira qu'au point où la civilisation est parvenue^ sa marche est nécessairement progressive, puisqu'elle a trouvé dans l'âge de l'imprimerie un véhicule de progression dont les âges antérieurs étoient privés. L'imprimerie a pourvu , selon l'opinion générale, à tout retour possible à la barbarie. Cette proposition s'est même convertie en axiome, et il faut bien dire une fois que cet axiome est un mensonge. L'imprimerie est si peu une digue contre la barbarie, qu'on ne court aucun risque d'avancer qu'elle l'a rendue plus imminente et plus inévitable. Elle n'est pas l'aurore d'un jour sans fiii; elle est
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le crépuscule d'une éternelle nuit. Tous les siècles que la civilisation perdra sur sa longévité présumable lui ont été volés par Gutteniberg.
Une opinion nouvelle passe toujours pour un paradoxe ; et si toutes les vérités latentes venoient à éclore aujourd'hui, je suis convaincu qu'il n'y auroit plus que le mensonge qui ne fût pas paradoxal. Celle-ci est d'une telle nature qu'elle se proclame d'elle-même. Elle ne se fait pas valoir par des hypothèses ; elle éclate dans les faits.
Quand l'imprimerie fut inventée en Europe , l'âge intermédiaire de notre vie sociale u'étpit pas fini. Loin d'en hâter la décadence, elle le prolongea. C'est elle qui rendit vulgaires les absurdes contestations de la scholastique, et qui transporta au milieu d'une société, éclairée jusqu'alors des simples lumières instinctives de son organisation naturelle, les doctrines ténébreuses et les aberrations stupides du monachisme. L'instinct dé la raison se développa tout au plus en son temps, comme il l'auroit fait sans l'imprimerie, dont Socrate et Cicéron n'avoient pas eu besoin pour vaincre le
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polythéisme, et pour réduire à leur valeur les rêveries hypocrites des augures. Comparez les époques de transition, et dites sincèrement si Fimprimerie a fait gagner du temps à la raison humaine dans la discussion des idées religieuses, ou si elle lui en a fait perdre.
L'influence la plus immédiate de l'imprimerie de voit se faire sentir dans le progrès des littératures. C'est là que l'ongle vigoureux du lion de la civilisation auroit laissé une empreinte immortelle, si ce privilège lui avoit été donné ; mais cette empreinte caractéristique, où est-elle? Quel Homère a détrôné Homère? Quel poète lauréat de Léon X nous a rendu l'harmonieuse philosophie d'Horace? Où est l'historien qui a éclipsé Tacite , et le moraliste qui a fait oublier IMarc-Aurèle ? Yoiton, sans remonter si loin, que les siècles immédiatement antérieurs à l'imprimerie le cèdent de beaucoup à ceux qui l'ont immédiatement suivie ? Le Dante est-il si fort au-dessous du Tasse, Boccace au-dessous de Bembo, de Castiglione et de Firenzuola, Pétrarque audessous de Sannazar ? Les deux plus grands hommes, simplement lettrés des temps mo-