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dénies, Erasme et Luther, sont nés eux-mêmes trop tôt pour former leur génie par la lecture des livres imprimés, plus rares dans leur enfance que les manuscrits, et qui les a surpassés? Abordons cette question dans le vif, car elle n'est inexpugnable d'aucun côté qu'on la prenne. Quand l'imprimerie fut inventée, pour qu'elle servît à quelque chose, il falloit probablement que l'époque fût déjà très-avancée, très-adulite et très-puissante. Si l'on remarque en effet que tous les classiques, à l'exception de deux ou trois qui n'étoient pas encore retrouvés , furent imprimés ^pendant le cours des trente premières années de la découverte, dans plus de cent cinquante villes différentes, au nombre de huit ou dix éditions pour chacun, ce qui suppose une production presque simultanée de dix millions de volumes, on conviendra qu'une telle entreprise supposoit une quantité presque innombrable de savants capables de choisir avec intelligence parmi les productions de l'esprit, d'éclaircir leurs difficultés, de comparer leurs variantes, de reconnoître et de rectifier leurs altérations, de suppléer à leurs lacunes, et on
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ne dira pas qu'aucun de ces hommes doctes fût redevable de son savoir au génie inventeur d'un ouvrier de Mayence, qui ne pouvoit rien sans eux. Eh bien! je le demande à tous les esprits dégagés de préventions, admettons que l'imprimerie nous est donnée d'hier, comme la liberté illimitée de la presse, dans l'état actuel de notre doctrine et de nos lumières, et qu'on me dise sincèrement combien il faudra de siècles pareils pour accomplir de pareils travaux? Sont-ils si nombreux de nos jours, ces Lascaris, ces Chalcondyle, ces Démétrius de Crète, ces Monbritius , ces Trapezuntius, ces Manuces, ces Robert Gaguin, qui distribuèrent au genre humain avec une prodigalité si éclairée les trésors de l'antiquité savante? Hélas! l'Europe entière, en exceptant seulement l'Allemagne , dont la civilisation est restée stationnaire , de l'avis de tous les politiques, fourniroit a peine aujourd'hui de coi'recteurs intelligens , je ne dis pas la centième partie des presses du quinzième siècle, mais la seule presse polyglotte d'Alcala. Bien plus : des cent cinquante villes fécondes où les manuscrits se multiplièrent, comme les pains
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miraculeux de l'Evangile^, cent vingt au moins n'ont plus de presses , ou n'en conservent que pour la proclamation du préfet, la lettre pastorale du prélat ou l'ordonnance de police du bourgmestre. Elles ont oublié jusqu'à la gloire dont un art nouveau les avoit décorées, dans un temps que nous appelons barbare , et se complaisent innocemment dans ce qui leur reste de littérature, la dialectique de bureau et l'éloquence de sacristie.
La conversation matérielle des monumenls de la pensée humaine paroît sans doute mieux assurée par un procédé qui peut les multiplier à l'infini ; mais cela même est-il bien sûr ?
Les Chinois ont détruit les livres dans une de leurs révolutions, qui remonte aune époque fort ancienne, et la moitié des livres sacrés, tout protégés qu'il étoient par le dévouement des peuples, périrent dans la conflagration universelle. Ce qui leur reste de cette histoire et de cette littérature de tant de siècles n'équivaut pas à la centième partie de ce que nous avons sauvé des ruines du moyen âge. Us avoient cependant l'imprimerie.
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Une révolution contre les livres^ et elle est infaillible , puisque nous l'avons déjà vue au point de s'effectuer il y a une quarantaine d'années — hélas ! il n'y en a qu'une ! — sera d'autant plus animée à leur destruction qu'elle aura plus où se prendre.
On s'imagine mal à propos que les manuscrits étoient rares chez les anciens. Il y en avoit certains de plus multipliés que la plupart des ouvrages c[ue l'impression a reproduits.-La matière en étoit plus fixe et plus durable , la conservation garantie par des précautions plus attentives. Où sont cependant ces manuscrits d'Homère qu'Alexandre avoit renfermés dans les cassettes de Darius? Où sont ces chroniques de l'ancien monde qu'Enoch avoit gravées sur le rocher ? L'empereur Tacite prescrivit à tous les citoyens romains de se munir d'un exemplaire des œuvres de l'immortel historien dont il portoit le nom; ce soin fut inutile. Nous n'en possédons que des lambeaux. La bibliothèque des Ptolémées étoit bien plus riche en trésors littéraires que la plus riche des bibliothèques modernes de l'Europe. Elle contenoit sept cent mille vo-
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liunes. Que fallut-il pour r;ni(''nntir ? \]ne. torche.
Quant à l'impulsion que l'imprimerie a communiquée aux lettres^ je l'ai cherchée dans la sincérité de mon cœur, et j'avoue que je ne la trouve pas.
Le siècle de François I^"" et celui de Louis XIV étoient de grands siècles, et ils sont arrivés à la suite de l'invention de l'imprimerie; mais l'imprimerie n'y est pour rien. C'est que c'étoit là leur place. Ils ont été avec elle, et tout au plus, ce qu'ils auroient été sans elle. Le siècle de Périclès et celui d'Auguste ne l'ont pas attendue.
Si elle a exercé quelque inûuence sur les développements de notre littérature, tant pis j car cette influence ne pouvoit servir qu'à altérer sa naïveté. Elle ne lui a point communiqué de qualités nouvelles ; mais elle a dii en restreindre l'essor en lui imposant les entraves d'une imitation bigote et méticuleuse , en la dépouillant du principal mérite des productions de l'esprit, qui consiste dans l'indépendance d'une pensée vierge et dans le lour d'une expression originale. C'est peut-être
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elle qui a fait de deux pléiades d'hommes de génie un troupeau de plagiaires élégants.
Ce qu'elle a essentiellement multiplié, parce que ce genre de travail est une pâture toute assortie aux intelligences médiocres, ce sont les traductions et les dictionnaires, qui sont signes d'ignorance,, commela loterie est symptôme de misère, et qui annoncent d'une manière infaillible la décadence des lettres. Pavs de traductions, pays d'impuissance et de mauvaises études. Il faut que les Latins aient fait bien peu de cas des métaplirastes pour ne nous avoir pas laissé une traduction du gi^ec qui tienne place parmi les classiques. Ils ne toléroient ce métier pédantesque et servile qu'à l'usage des classes illétrées. En effet, si on excepte le Daphnis et Chloé d' Amyot , qui vaut cent fois mieux que le roman de Longus ; le Don Quichotte de Filleau de Saint-Martin, qui ne vaut ni plus ni moins que le chef-d'œuvre inimitable de Cervantes , et deux ou trois autres tout au plus, quelle traduction a jamais fait passer dans notre langue l'ombre de l'original? La plupart des auteurs, et ce sont précisément ceux qui se
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distinguent par un type individuel de talent , ne peuvent du tout se traduire. Horace, Perse, Juvénal^ Catulle, Martial, Pline le jeune, Tacite, Lucrèce, Pétrone, Sliakspearc, Dante, Arioste, Machiavel, Camoëns, sont lettres closes pour quiconque ne les connoîtroit pas sous leur forme naturelle. Sur dix traducteurs, il y <în a neuf (£ui n'entendent pas la langue qu'ils traduisent. Sur dix traducteurs qui l'entendent, il y en a neuf qui n'entendent pas celle dans laquelle ils traduisent. Je ne dis rien de ceux qui n'entendent ni l'une ni l'autre. Pour trouver un traducteur excellent, il faut trouver d'abord un homme qui soit profond penseur et grand écrivain en deux langues. C'est une rareté. Il faut ensuite que cet homme, par modestie ou par caprice, ait consenti à subordonner son génie aux conceptions des autres. C'est un phénomène Notre fameuse traduction des Géorgiqiies ressemble au poème de Virgile comme une poupée de marchande de modes à une statue de Phidias. Revenons aux bienfaits de l'imprimerie, et ne lui contestons aucun de ses avantages. Elle a préservé, dit-on , d'admirables écrits des ra-
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vages du temps, et peut-être elle nous auroit conservé tous ceux des anciens si elle en a voit été connue. Je regrette probablement autant qu'un autre la perte du théâtre de Ménandre et celle de ces comiques latins parmi lesquels Térence ne tenoit que la sixième place, quoique Plaute n'y fiit pas compté •
Ât nostri proavi plaiitinos cl numéros et Laudavere sales, niinium palienter utrumque Ne dicam stiilte mirati .
— HoR . . de Art. poei. —
Je jouirois avec délices de la lecture des décades perdues de Tite-Live et des poèmes de Yarius ; je paierois à haut prix l'édition la plus imparfaite du traité de Gloria, de Cicéron , et surtout du traité de T^irtute , de Brutus , qui , parti d'une telle main, devoit être une œuvre de conscience et de génie comparable à ce que l'antiquité nous a transmis de plus digne de l'admiration des siècles 3 mais je me console quelquefois en pensant que la même fortune auroit perpétué jusqu'à ndus les inepties de Bavius et de Mévius, et les impertinentes diatribes de Zoïle ; heureux même si la barbarie que l'imprimerie traîne après elle, et
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que la diitusion des idées écloses sous son influence doit rendre nécessairement plus intense et plus destructive, eût épargné autre chose!
Yoilà le grand inconvénient de l'imprimerie : elle est passive et non intelligente; elle obéit et ne juge pas ; elle a mis le bon en cixculation, elle y a mis le mauvais; elle a rendu plus faciles quelques jouissances délicates; elle a fomenté des milliers d'erreurs et de folies; et comme le nombre des esprits judicieux est infiniment plus petit que l'autre, elle a récréé les veilles du sage , mais elle à soulevé un ferjnent inextinguible de désordre dans la multitude; elle a accéléré la civilisation pour la précipiter vers la barbarie, comme l'opium pris à forte dose accélère la vie pour la précipiter vers la mort.
Si cependant elle a été favorable aux lettres, on ne dira pas du moins qu'elle a été favorable aux lettrés. La multiplication vénale des mauvais écrits a déshonoré l'art d'écrire. Chez les anciens, le talent du style, que Pope appelle le chef-d'œuvre de la nature, revêtoit celui qui en étoit doué; d'une espèce de sacer-
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doce. Elle en a t'ait un métier. La culture de l'esprit conduisoit alors à tout ce qui est grand et honorable; on n'y voit aujourd'hui que la vaine occupation des oisifs, la ressource du pauvre et l'arme du méchant. On jettera pendant quelque temps encore un morceau de pain à la science et au génie, mais on ne les honorera plus. Ce n'est plus de nos jours que la pourpre ira chercher TuUius, et que Pétrarque montera en triomphe au Capitole.
L'inspiration elle-même s'est glacée d'effroi dans les âmes les plus passionnées, au bruit de cette publicité turbulente qui n'est pas de la gloire. Les muses sont femmes, et leurs plaisirs ne peuvent se passer de mystère.
La question n'est pas épuisée sans doute , mais elle est jugée. Rien ne s'oppose au retour de la barbarie dans ce que vous appelez la marche progressive de la société moderne. Vous serez barbares comme vous l'avez été, vous le serez peut-être davantage , et il ne s'en faut guère que vous ne le soyez déjà; seulement votre barbarie différera de l'autre en un point, c'est qu'elle commencera son règjie au nom de la civilisation et de la perfectibilité ,
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c'est-à-dire par le ridicule. Je ne vous conteste pas l'avanîa^e d'avoir soulevé quelquesuns des voiles de ia chaste Isis : il ne faut pour cela qu'une curiosité persistante et une vanité indéfessible , deux facultés qui n'ont manqué à aucun âge de la société , jnais qui caractérisent particulièrement la société actuelle. Quant à ce voile éternellement impénéti'able derrière lequel, depuis le commencement des temps, la nature dérobe ses mystères à tous les yeux mortels, vous ne le soulèverez jamais. La seule vérité qui vous appartienne en propre et qu'il vous soit permis de sonder dans toute sa profondeur, c'est que vous devez mourir de mort, et que toutes vos institutions doivent mourir comme vous.
Je voulois prouver que l'imprimerie ellemême ne cliangeroit rien, quoi qu'on en dise*, a la condition indispensable de toutes les existences, et qu'elle n'étoit ni un préservatif pour la gloire contre l'oubli, ni un préservatif pour la civilisation contre la barbarie. Il m'auroit été plus doux de lui attribuer ce privilège qu'il faut malheureusement reléguer parmi les fables avec les secrets magiques de
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Médée, la fontaine de jeunesse des poètes, et l'or potable des alcliiniistes. Qiioique je sois loin d'être an de ses enfants les plus favorisés, je n'ai jamais compris le dépit dénaturé de l'ingrat qui ose offenser sa nourrice. J'aimerois à jouir de ses merveilles sans prévoir la catastrophe universelle qui les replongera dans peu, avec la société tout entière, dans une longue et profonde nuit. Ce n'est pas ma foute s'il en est de la contemplation de l'avenir des peuples comme de cet antre de Troplionius d'où l'on ne sortoit qu'avec un visage attristé, et si je ne puis que m'écrier sur les bords de l'abîme, avec les sages des temps écoulés :
Dum licet uti ,
Utere deliciis j omnia mors adimit.
DE