‹ Œuvres de Charles NodierChapitre 17 sur 20 · DE L UTILITE MORALE · texte numérisé non relu

DE L UTILITE MORALE

un monde usé qui s'est trompe dans sa destination. La révolution qui le renouvellera couve sous une main plus puissante que ces mains d'enfants qui remuent inconsidérément les royaumes; et, quand le jour sera venu, elle s'en échappera immense, formidable et décisive, avec des cataractes et des tonnerres.

En attendant, nous nous débattrons comme des insectes sur le terrain que nous nous sommes fait, dans l'étendue de notre ruche ou de notre fourmillière d'hommes. C'est bien aussi de ruiilité morale de l'instruction dans notre société actuelle que je me proposois de parler; car je n'ai pas l'habitude de me dérober, à travers le vague des hypothèses , aux difficultés d'une question. — J'y arrive.

Et d'abord, à quoi l'instruction universelle est-elle bonne, si vous n'admettez pas l'égalité impossible des capacités morales ? à quoi , je vous le demande, sinon à multiplier par millions des ambitions insensées ^ et à faire peser sur le troupeau des peuples , déjà si misérables, une infirmité de plus, l'insatiable et vain besoin de participer à l'œuvre commune par les acquisitions de l'esprit?

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Ce que vous avez voulu faire de nous autres pauvres depuis près d'un demi-siècle que vous êtes aux affaires, ce n'est pas tout-à-fait; j'en conviens, des ilotes comme à Sparte 3 ce n'est pas tout-à-fait des esclaves comme à Rome : c'est ce que vous appelez plus élégamment des prolétaires, c'est-à-dire quatrevingt-dix-neuf parties d'une nation dont la centième a le privilège exclusif de gouverner le pays, et qui ne sont bonnes, quant à elles, qu'à le peupler, à le cultiver, à le défendre et à mourir pour sa sainte cause, en embrassant les étendards ingrats de la gloire et de la liberté !

Je ne poursuis pas ici la nue d'Ixion , comme disent vos classiques. Ce que j'écris , vous l'avez fait, et je suis convaincu que vous avez bien fait, parce que c'étoit une question vitale pour le monde , tel qu'il est aujourd'hui , que de savoir , par sous et deniers , ce que valoit un homme chez les peuples libres au dix-neuvième siècle. Maintenant la question est décidée ; et si elle ne l'étoit pas , il faudroit la décider comme elle l'est. Mais puisque vous l'avez fermé , ce compas de Po-

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pilius, dont le cercle nous enveloppe tous, à l'exception de deux cent mille fortunes qui jouent gaiement à la bascule sur la tangente , ne nous forcez plus à savoir lire.

Pourquoi lire, je vous prie? Yos discours , peut-être ?

Je sais que vous ne me passerez pas tous mes principes ; mais je vous mets au dcfi de me contester un fait. Et savez-vous ce que c'est que les principes ? C'est la raison des faits.

Tout prolétaire qui sait quelque chose de plus que lire et écrire est un infortuné que vous tenez arbitrairement captif aux limbes de la civilisation.

Tout prolétaire qui ne sait que lire et écrire est pis encore : c'est un esprit faussé.

L'instruction universelle produit donc deux résultats d'un coup ; elle partage vingt-cinq millions d'hommes en deux classes. — Les malheureux et les sots.

La lecture n'a pas introduit une idée saine dans l'esprit de l'homme. Elle y a jeté toutes les aberrations et tous les mensonges de la société.

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Que lit le peuple quand il sait lire ? — S'il est pieux, des livres d'ascétisme et de mysticité qui le fascinent ; — s'il est déjà émancipé des enseignements de la religion, des livres obscènes et impies qui l'énervent et l'abrutissent. — Cherche-t-il à se rendre compte de ses intérêts et de ses droits? Il s'adresse aux gazettes. — Aspire- t-il à perfectionner seulement les applications les plus communes de son travail journalier ? Sa science est dans le Petit Albeit et XAlmanach de Liège. —

Voilà de merveilleux instruments d'instruction !

Et s'il n'en étoit pas ainsi, si tous étoient propres à tout; si les bulletins de l'x\cadémie des Sciences , que peu de personnes comprennent, et les amplifications de l'Académie Françoise, que personne ne comprend, se développoient pour la première fois avec clarté devant toutes les intelligences, permettez-moi de vous demander oii seroient vos prolétaires? Autrement dites-moi comment on fait une nation sans prolétaires, dans laquelle tout le monde paie le cens, et où il n'y a si mince individu qui ne puisse exhiber

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thèse de docteur ou diplôme de baciielier èslettres?

Les bons livres sont bonne chose. J'en ai lu quelques-uns ;, et je ne les ai que trop aimés pour ma fortune et pour mon bonheur. L'instruction est le besoin inné de quelques âmes choisies qui s'y élèvent malgré tous les obstacles, et qui parviennent avec une puissance qui leur est propre à ses résultats les plus élevés. Celles-là vous dispensent de vos soins j elles grandissent sans maîtres.

Il n'est pas certain, à ce qu'on dit, qu'Homère sût lire et écrire ; ce qu'il y a de certaim, c'est qu'il ne pouvoit ni lire ni écrire. Il étoit aveugle.

Croyez-vous par hasard que Rousseau soit devenu Rousseau en vertu de quelque grâce spéciale attachée aux leçons de mademoiselle Lambercier? Jamais, au contraire, occasion si opportune ne s'est rencontrée pour faire d'un grand homme un homme nul ou pervers. L'école de la nature vous a seule donné le plus éloquent des philosophes. L'école de mademoiselle Lambercier n'avoit produit qu'un voleur de rubans.

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Est-ce l'instruction primaire qui a fait poètes Sliakspeare, le valet du maquignon, et Bloomfield, le valet du fermier? — Est-ce l'instruction primaire qui a révélé la muse à un vitrier de Marseille, auquel les journaux accordent du talent ; à un boulanger de Nîmes qui a du génie ? — Il y a une quinzaine d'années que trois de mes amis, Benjamin Constant, Jouy etMontègre,me mirent en rapport avec un cordonnier nommé M. François, dont les tragédies cornéliennes avoient épouvanté la police de l'empire. Cette excursion hors des voies de sa destinée naturelle m'inquiéta dans un homme que je commençois à aimer. Il s'en aperçut. (( Tranquillisez-vous, » nie dit- il en riant; pour m'amuser je fais » des tragédies , et pour vivre je fais des » bottes. »

Ceux-là du moins ont eu le bon sens admirable de ne pas quitter leur état. Que seroientils devenus, hélas! s'ils n'avoient consulté que le penchant d'une extravagante vanité ? Us attendroient , dédaignés . les faveurs de la renommée du caprice d'un critique imberbe, tout gonflé de la suffisance du collège, ou de

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la tutelle impérieuse d'un parti ^ ou de la faveur d'une cour! Mais cette haute sagesse à laquelle une haute organisation les a fait parvenir n'est pas le privil(;ge de la foule. Si la gloire elle-même n'est pas plus précieuse , le génie lui-même n'est pas plus rare.

Cependant, direz-vous , ne faut-il pas mettre le peuple en garde contre les déceptions de la fraude? Et d'où vient la fraude, s'il vous plaît, si ce n'est de l'instruction?

Une instruction fausse et mal appliquée a détourné quelques honnnes de leur vocation nécessaire. Incapables d'y rentrer, incapables de s'élever au-dessus de cet étage factice où l'artifice de l'éducation les a portés en dépit d'eux, les misérables se sont servis de l'instrument captieux dont ils dévoient l'usage à votre philantropie imprudente. La nature en avoit fait des ignorahts de village. Vous en avez fait des charlatans et des escrocs. Dans l'ordre positif, c'étoient d'utiles manœuvres et d'honnêtes artisans 5 dans l'ordre que votre sagesse a établi, se sont des voleurs, des imposteurs et des faussaires. Il n'y a rien de plus conséquent.

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Eh bien! ajoute-t-oiij si cela étoit ainsi, l'instruction y pourvoiroit, en fournissant à chacun les moyens de se prémunir contre le mensonge et la duplicité !

Justement comme on prémunit un jeune homme qui entre dans les salons contre les embûches du jeu^ en lui apprenant à faire sauter la coupe et à piper les dez. Quand tout le monde saura tricher, il n'y aura plus de filous. C'est la dernière expression, le caput mortuum de la perfectibilité.

Faites mieux, si vous le pouvez encore j rendez au peuple son instruction orale, ses souvenirs , ses traditions , le tombeau du vieillard Scythe ou de l'enfant canadien! laissez finir cette génération lisante, écrivante et chiffrante, et ne nous en parlez plus.

Ou donnez-nous une bonne fois la loi AGRAIRE, contre laquelle je n'ai pas d'objections intéressées. Point d'égalité possible dans les aptitudes, sans égalité fondamentale dans les propriétés. — L'égalité des propriétés seroit cependant une grande catastrophe, n'estil pas vrai, car il faudroit bien que l'arithmétique du cens reculât devant la répartition du

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territoire ? Ne nous proposez donc pas l'autre, puisqu'elles sont instîparables en fait, comme les deux membres de la proposition , les deux lignes du parallélisme, les deux triangles du quadrilatère , et les deux points du tréma.

Pour l'égalité d'aptitudes, à voir ce que je vois, je ne m'en effraie pas. On y parviendroit.

Aux idées simples et communes les applications ne manquent pas. La multitude se compose de gens qui savent lire et de gens qui ne savent pas lire. Comparez et choisissez.

On a dit que les crimes étoient en raison directe de l'ignorance des lettres. Ils ont donc bien changé de physionomie depuis que je les ai vus de près sur la paille des prisons , et même depuis que j'ai pu en étudier la statistique si dramatique et si vivante dans l'histoire quotidienne des tribunaux ! Les héros du crime lisent à merveille , écrivent correctement, parlent quelquefois latin, et font d'assez bons vers pour des vers de Bicêtre. Les illettrés sont là en majorité, parce qu'ils sont en majorité partout ; mais je vous proteste qu'ils n'y jouissent pas d'une plus grande

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considération qu'à l'Université, et que la nécessité (le l'enseignement n'y est pas moins en honneur qu'à l'Académie. Vous ne mettrez pas le pied dans une maison de détention sans y entendre parler d'un club de voleurs, un peu moins gourmé que l'Athénée, mais tout aussi spirituel et beaucoup plus amusant.

Ce n'est pas l'ignorance qui fait les pervers. C'est une instruction incomplète et viciée dans sa source , qui exerce nécessairement sur les masses la funeste influence dont nos absurdes systèmes d'éducation populaire ont armé les méchants. Ce n'est pas l'instinct brutal des passions abandonnées à elles-mêmes qui excite l'épouvante et l'horreur dans les cachots et dans les bagnes. C'est la logique épouvantable d'un esprit dégrossi qui a conquis tout juste ce qu'il lui faut d'essor pour se perdre et de lumières pour s'aveugler. Les anciens, qui savoient tout et qui ont tout dit;, avoient mis la fraude et le brigandage sous le patronage du dieu des lettres et de l'éloquence. Le Sphynx proposoit des énigmes ; le sauvage Caliban n'inspire que de la pitié.

Le premier et le plus tendre de mes amis

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étoit un digne magistrat qui avoit passé quarante ans de sa vie dans l'exercice de la judi- , cature, et qui n'a jamais fait déshabiller un forçat pour le rcconnoître. Il le devinoit à l'adresse de ses réponses , aux raffinements de son esprit, à la souplesse insidieuse de son élocution; et il ne s'est pas trompé une fois.

Nos anciennes provinces transrhénanes se souviennent de Schinderhannes et de sa troupe, et je ne suppose pas qu'on ait imputé les forfaits de ces malheureux à un défaut d'éducation primaire. Ils refusèrent le secours de cent soixante avocats qui s'étoient présentés pour les défendre, et ils étonnèrent leurs juges. La lettre dans laquelle ce farouche aventurier demandoit à Bonaparte le commandement d'une troupe à' enfants-perdus contre les ennemis de la France est un modèle inimitable de style et de mouvement oratoire.

Sbogar, dont je n'ai pas emprunté le type à un poème de lord Byron — j'en demande pardon à de savants critiques — , par l'excellente raison que je n'a vois jamais entendu parler de lord Byron , et que son poème n'étoit pas fait ;

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Sbogar, dont j'ai pris le type où il étoit, c'est-à-dire en Sbogar lui-même, n'est sans doute qu'un personnage fort commun dans mon roman, mais c'est ma faute et non la sienne. Autre chose il parut dans sa vie privée, autre chose dans ses excès tragiques, autre chose devant le tribunal qui le condamna.

La série d'attentats la plus exécrable dont il soit fait mention dans les annales de là justice , c'est probablement celle que développa la procédure des chauffeurs. Relisez cette procédure, si vous en avez le courage. Les chauffeurs exerçoient tous des états moyens ; ils avoient reçu tous , plus ou moins , ce que vous appelez le bienfait de V instruction. Il y en avoit tout au plus deux d'illétrés. Un de leurs chefs étoit maître d'école !

Jusques à quand vous tromperez-vous , et le genre humain avec vous, sur la vaine foi des théories?

Il n'est peut-être pas nécessaire de voyager long-temps en Europe avant de traverser quelque ville éminemment éclairée où presque tout le monde sait lire. — Si vous y arri-

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vez, ne vous arrêtez pas^ la politesse éléjjante de la classe élevée , à l'érudition solide et profonde de la classe libérale, à l'industrie féconde et habile de la haute classe ouvrière, caria question n'est pas là. Passez à la dernière classe de la société, à cette classe modèle aux formes de laquelle vous voulez plier notre éducation publique, et n'allez pas plus loin ! — Vous avez trouvé la race d'hommes la plus égoïste, la plus avare, la plus rusée, la plus turbulente, la plus destituée de principes moraux qui se meuve sur la face de la terre !

J'ai parcouru, quant à moi, de tristes et pauvres pays où personne ne sait lire dans le peuple , et oii les savants sont à peine parvenus à fixer, par des signes certains, l'expression de la parole en trois ou quatre alphabets aussi indéchiffrables pour le vulgaire que l'étoit celui des hiéroglyphes pour l'antiquaire et rérudit,avant d'être à peu près éclairci par l'ingénieuse critique du docte et modeste ChampoUion. — Si vous y arrivez , n'allez pas plus loin cette fois. — Vous avez trouvé la plus douce, la plus bienveillante, la plus hospita-

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lière^ la plus généreuse des populations. Respirez en paix cette atmosphère d'innocence et de jeunesse, d'enthousiasme et de poésie que le souffle de la science n'a pas altérée. Vous êtes chez les Morlaques, et ils ne savent pas lire.

La civilisation n'est jamais parvenue que deux fois à son plus haut degré de perfectionnement possible : la première fois c'étoit chez les Egyptiens, qui ne savoient pas lire la haute langue. Au moins ceux-ci en avoient plus d'une , et cette appréciation immense des besoins d'une société composée parle plus haut que tous les raisonnements.

La seconde fois , c'étoit chez les Chinois , na tien extraordinaire, qui a inventé tout ce que nous inventons , qui invente tout ce que nous inventerons, qui jouit depuis bien des siècles avant notre ère des droits de la seule égalité vraie , de la seule égalité sociale ; nation sublime par sa morale, sublime par sa raison, oii les aberrations religieuses ne sont que des anomalies respectueusement tolérées; où les principes généraux de crédibilité ne sont déduits que du cœur de l'homme et des instincts

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moraux que Dieu lui a donnés. La population s'y compte par millions ; les Chinois qui savent lire se comptent tout au plus par centaines.

Faites après cela de l'instruction universelle !

J'avoue que je ne suis pas d'accord en ces idées avec des hommes éminents de mon temps dont l'opinion est presque en toutes choses la règle de la mienne; et Dieu m'est témoin que je leur en ferois volontiers le sacrifice aujourd'hui si je ne préférois la vérité à Platon. Je crois ce que je dis sur la foi d'une vie expérimentale qui m'a appris que le travail étoit bon, que le savoir étoit mauvais, et qu'honnête labeur vaut mieux que médiocre science. Il est aisé à un écrivain honorable, dont personne n'estime plus que moi la vaste érudition et la noble conscience , d'obombrer de teintes obscures quelques provinces oii le prétendu bienfait de l'enseignement n'a pas encore obtenu tous ses résultats. C'est ainsi qu'on auroit signalé Smyrne, ou Cos, ou Salamine, ou Colophon, du temps de l'auteur de V Iliade, si la statistique à l'en-

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i;re de la Chine avoit été alors inventée ; mais quand cette région tout entière seroit sortie du laboratoire du philosophe plus blanche que les neiges du mont Hémus^ qu'auroitclle iproduit de plus grand qu'Homère ?

C'est une malheureuse méthode , en vérité, que de mesurer les intelligences sur les calculs de la capitationj mais après la notabilité de l'argent, les peuples ne sont que ridicules, parce que la notabilité de l'argent n'est au moins que ridicule. x\près la notabilité de l'instruction universelle, les peuples seront îU^surdes, parce que l'instruction universelle est absurde. Elle arrivera cependant infailliblement, parce que tout ce qui est ridicule et absurde doit arriver.

Ce qui assure aux provinces un bienfait plus efficace que celui de l'instruction universelle, c'est l'instruction naturelle. C'est l'amour du pays , le respect des aïeux , l'affection pour les jeunes, l'enseignement des vieillards, et la parole des sages C'est avec cela que les états s'instituent, se constituent, se relèvent des ruines du passé , et se recomposent pour l'avenir. On fera bien des révolu-

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lions dans la rue et sur le papier avant de passer la portée de l'esprit social , qui est tout autrement savant que la statistique et l'Institut.

Je conçois qu'on juge le monde en raison des convenances de sa vie, quand on le parcourt en chaise de poste avec 20,000 livres de rentes. C'est une disposition favorable à l'optimisme et aux combinaisons de la philantropie spéculative. Mais le ciel vous garde, ô mes amis , de n'avoir un jour, pour dérober votre tête à la fureur des passions, que le pays où l'instruction universelle déborde de toutes parts avec ses inévitables conséquences ! Réfugiez-vous alors, je vous en prie, au fond de ces contrées que vous avez innocemment maculées d'ombres ignominieuses! C'est là seulement que vous trouverez chez presque tous les hommes le respect du mallieur, la religion de la pitié, l'hospitalité antique, le priscus pudor du poète.

A vrai dire, ils ne vous ont pas lus ; ils ne vous liront jamais, et vous savez pourquoi j mais ils vous accueilleront avec cette compassion tendre qui oblige sans humilier ; ils se

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dévoueront pour vous par intérêt pour vos malheurs, sans s'informer de vos opinions et de vos fautes j ils vous aimeront si vous les aimez! — Et le bonheur d'être aimé, c'est, vous le savez, la seule indemnité de la cruelle obligation de vivre î

On vous le demande à genoux ! Laissez-nous nos prolétaires ignorants, notre peuple illétré, nos provinces noires ! Laissez-nous cette dernière garantie contre l'envahissement de la perfectibilité, contre le triomphe des doctrines, puisque doctrines et perfectibilité n'entraînent après elles que le dégoût de toutes les croyances , l'abnégation de tous les sentiments , le désabusement de toutes les joies ; — laissez-nous marquer nos journées de travail avec un cran sur le bois , comme faisoient nos pères j étudier la hauteur du soleil et les phases de la lune dans la page immense du firmament; pratiquer nos industries nourricières , selon les leçons éprouvées de la tradition et de l'exemple ; apprendre l'histoire dans les récits naïfs et quelquefois épiques de nos soldats, qui la racontent mieux que les bulletins ; admirer la puissance de la nature dans ses ou-

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vrages, qui l'attestent mieux que les déclamations et les systèmes. —

Nous n'avons pas besoin de la politique, puisque la discussion de ses droits les plus précieux nous est interdite au nom des lois. Ses vicissitudes parlent d'ailleurs assez éloquemment pour nous instruire. —

Nous n'avons pas besoin de savoir lire pour nous élever à la science ingénue du bon sens, et pour recevoir la nourriture de la morale évangélique. Celui qui nous en a ouvert le trésor, et qui, humainement parlant, seroit encore im Dieu fait homme , n'a jamais dit qu'il se communiqueroit à nous par le pain de la lecture. Le pain qu'il nous annonce partout, c'est celui de la parole. ■— Oubliezvous , chrétiens , qu'il a promis le bonheur éternel aux ignorans ? Ne convenez- vous pas, philosophes, avec Montaigne et Montesquieu, que, si les savants ne s'étoient mêlés de son ouvrage, les fruits de sa promesse ne seioient pas même entièrement perdus pour la terre ? —

Vos intentions sont pures , nous n'en doutons pas ! Mais l'expérience nous a détrompés

DE L INSTRUCTION

du fatal bienfait que vous réclamez si ardemment en notre faveur. Nous avons accepté le livre que vous nous apportiez pour satisfaire à la faim de notre intelligence, et ceux d'entre nous qui Font dévoré n'ont pas tardé à s'écrier, comme saint Jean :

« Cet aliment est doux à la bouche comme » le miel, mais il a porté dans nos entrailles » un feu qui dévore et qui tue. »

Reprenez, reprenez ce livre ! il est amer.

DE

DE

fN parle beaucoup de ramélioration de l'espèce humaine et de sa destinée progressionneUe ; on ne parle jamais de sa fin. C'est une erreur qui caractérise singu-

DE LA FIN l>HOCllAINE

Jièremeut la vanité de l'homme que de croire la race d'Adam immortelle au milieu de tout ce qui meurt, et d'imajjiner que le principe de destruction qui jniue les soleils rûénat^era respectueusement l'organisation du triste quadrupède vertical auquel appartient maintenant l'empire du monde. Si on vient vous parler en philosophe ou en théologien de la dernière catastrophe du globe , voilà tout à coup la catastrophe des dernières familles qui se figure à votre pensée ; des peuples luttant contre l'invasion d'un déluge ou d'un incendie ; des femmes qui gémissent en emportant leurs nouveau-nés dans leurs brasj des vieillards qui reprochent à l'univers son empressement à mourir , parce qu'ils avoient , eux , quelques jours à vivre encore. J'aime à croire, si notre planète vit âge de planète, que cela ne sera pas si tragique, au moins pour notre noble race d'anthropomorphes , dont la durée générique est loin d'être essentiellement mesurée sur celle d'une sphère minérale de neuf mille lieues de circonférence. A moins d'accident, car les planètes n'en sont pas exemptes, il y aura long-temps alors que des

espèces nouvelles s'amuseront à recomposer de débris fossiles le squelette de l'homme, et à lui chercher une place convenable à côté de ceux du singe et de la chauve-souris. C'est la marche de la nature; il n'y a rien à y faire.

Je me souviens peu de ce que je savois de philosophie physique et d'histoire naturelle quand je croyois savoir quelque chose ; mais il me semble qu'il y a des principes si rationnels dans les sciences de faits qu'on peut mettre les académies au défi d'y rien changer. Ceux-là sont tels que vous avez le droit de les convertir en axiomes, et de leur imprimer le même sceau d'infaillibilité qu'à une addition de deux chiffres exactement faite. J'en rapporterai quelques-unes pour prouver à quel point cette proposition est naïve; j'ai peur qu'elle ne le soit trop .

Et d'abord les corps les plus simplement organisés sont les plus durables.

Et secondement les premières combinaisons élémentaires qui aient produit l'être ont été les plus simples.

Et troisièmement, à mesure que les élabo-

rations permanentes de l'agent créateur se compliquent, elles perdent en vitalité ce qu'elles gagnent en perfection.

Et voilà pourquoi les huîtres de Lucrin, si estimées d'Apicius, seront probablement belles encore, et vermeilles, et succulentes, quand elles n'auront plus à redouter depuis des siècles, dans la race d'Apicius, le plus insatiable des animaux ostréophages.

Et voilà pourquoi les algues de la mer verront finir des générations de coquillages ; et les rochers qu'elles embrassent des générations de plantes marines ; et le monde ses rochers dissous ; et le tourbillon ses mondes, et l'infini ses tourbillons.

Tout passe du simple au composé en s'enrichissant graduellement de nouvelles acquisitions organiques, et tout retourne du composé au simple pour lui rendre ses éléments.

Ainsi une existence complète c'est une existence qui commence à mourir.

Les développements d'une existence complète ont cependant des limites inconnues devant lesquelles ils reculent tout à coup comme la sève du chêne ou le vol du condor ; et ce

qui est vrai des individus après soixante siècles d'observation est également vrai des espèces. Au moins faut-il convenir que cette induction est universellement reçue, car il n'y a point d'autre preuve de la mort.

Autrement , si l'on admettoit la perfectibilité indéfinie des espèces, qui n'est qu'une théorie , et que l'on ne contestât pas la décadence indéfinie des espèces , qui est un fait , ce seroit l'huître qui finiroit par manger Apicius.

H n'y a qu'un moyen de défendre le système de la perfectibilité humaine ; c'est de faire intervenir au dénouement de la discussion la machine tragique des Grecs, un dieu. Alors le paradoxe change de nom , il devient dogme, et je ne m'en mêle plus. Yous en savez plus que la science , et je ne suis pas même savant.

Sous l'aspect philosophique et scientifique de la question, et je ne vois pas sous quel autre aspect on oseroit la considérer aujourd'hui, elle va se réduire presque à rien :

Les espèces finissent ; donc l'espèce homme doit finir.

506 «E LA FIN PROCHMISK

Elles finissent après avoir accompli les conditions possibles de leur développement ; reste-t-il à l'homme des conditions possibles de développement à remplir ?

S'il ne lui en reste plus, quelles sont les marques de sa décadence, et à quel âge en est-il arrivé ? Voilà ce que je voudrois éclaircir en m'affranchissant de ce fatras technique des méthodes où l'on retombe toujours malgré soi quand on a eu le malheur de lire. Si Von m'y reprend quelquefois, ce n'est pas ma faute, car je me débats contre lui avec plus d'horreur que la pythonisse contre les énigmes de son démon. C'est que les logogriphes de ce temps-là étoient des jeux d'enfants auprès de ce qu'on appelle des vérités dans le nôtre !

D'après ce que j'ai dit — et je n'exclus pas ici la puissance d'un esprit créateur , comme on voudra le nommer, car il n'auroit pas fait autrement — surgirent l'un après l'autre, du chaos ou de la matière confuse, les cieux, la terre et les eaux ; puis les herbes qui vêtirent le monde ; puis des habitants dans ces eaux , des animaux à cette terre , et par-dessus tout l'homme.

Cette cosmogonie n'est pas difficile à trouver, me dira-t-on; elle est dans la Genèse.

Elle est encore aillem-s heureusement ; elle est dans les découvertes des sciences , qui n'ont pas eu le bonheur qu'envioit Alphonse de Portugal. Elles ne sont pas parvenues à faire leur univers avec plus de bon sens et d'habileté que Dieu. Je vous donne ce système à votie choix , au nom de jMoïse et de la révélation j ou au nom de M. Cuvier et de la géologie.

Il est vrai que tout ceci s'accomplit en six jours dans la Genèse, et cela n'est pas trop philosophique, au calcul de l'Observatoire; mais qui sait à quel astre inconnu le Dieu de Moïse, blanchissant le firmament de cette poussière d'étoiles dont ill'a semé, daignoit mesurer les jours de sa création ? Ce soleil des soleils , ce flambeau inextinguible de l'espace , dont rien n'indique ni l'orient ni l'occident , dont aucune créature n'a salué ni l'aube ni le crépuscule; ce luminaire de l'éternité dont le cours embrasse à jamais un cercle qui n'a ni centre ni circonférence, l'avez-vous vu ?

Quoi qu'il en soit, en laissant de coté tout

ce qui n'est que fables aux yeux de l'incrédule, et qu'hypothèses aux yeux de l'ignorant;, voici l'homme , résultat culminant d'une œuvre de providence ou de hasard; l'homme soumis à toutes les vicissitudes du temps, qui altère, qui détruit, qui décompose tout; et condamné à les subir avec plus de promptitude et d'intensité en raison même de la complication de ses organes et du pouvoir de son intelligence ; l'homme presque aussi vital que les anges, et moins vivace que les reptiles. C'est la condition essentielle de sa supériorité.

A lui finit, selon vous, l'échelle ascendante de l'organisation animale ; il ne lui re.ste plus qu'à descendre vers la mort.

La religion seule a le droit de supposer qu'il étoit réservé à une autre destination ; elle l'a fait, mais en reconnoissant qu'il l'avoit perdue , tant se manifestoient déjà sensiblement les progrès de sa dégénération inévitable , au temps des premières religions écrites ! Ainsi , aux yeux du chrétien comme aux yeux du philosophe, l'espèce est appelée à mourir de mort ; car ce n'est pas au père

des hommes lui seul que s'est adressée celte terrible et profonde révélation de Dieu ; ce n'est pas seulement à chacun de ses descendants pris dans son individualité mortelle : c'est à tout le genre humain , qui doit aussi mourir un jour comme un seul homme.

Ce phénomène de la destruction des êtres au bout d'un certain période n'étoit plus un nouveau mystère, selon toute apparence, dès le sixième des grands jours de la création. La terre avoit dû voir se renouveler plusieurs fois et les animaux qui la parcourent, et les plantes qui la décorent. La demeure de l'homme naissant étoit le tombeau d'une multitude d'existences qu'Adam ne put nommer dans le Paradis terrestre, parce qu'elles a voient cessé d'être avant qu'il fût. Sous ses pieds gisoient , réunies à V humus reproducteur, ces immenses forêts de juncacées gigantesques, et restituées en fossiles à la forme minérale de la matière , ces familles de sauriens incommensurables qui livrent encore aujourd'hui à l'investigation du savant les vestiges authentiques de plusieurs créations successivement rendues au foyer des créations éternelles.

OlO UL LA UN l'KOCllAlNE

Parmi les belles pajjes du Génie du Christian isme il y en a d'admirables, où M. de Chateaubriand revêt des brillantes couleurs de sa palette le tableau de la nature génésienne, déjà riche des solennelles magnificences d'une nature antérieure. Si un géologue avoit à se placer aujourd'hui dans la même hypothèse;, il en diroit les mêmes choses, au talent près. Ce n'est pas que ce poète ait cherché avec beaucoup de soin ce qu'il y avoit de philosophique et de vrai dans son anachronisme volontaire ; c'est que tout ce qu'il y a de philosophie et de vérité sur la terre appartient aux inspirations du poète.

Les premières générations d'hommes, qui duroient long-temps et qui a voient des loisirs pour observer, parce que la terre n'étoit pas encore une arène — c'étoit toujours un spectacle— ne tardèrent pas sans doute à reconnoître, sous l'œuvre annuelle des reproductions, le travail sourd et permanent de la destruction, qui modifie, oblitère, transforme tout, et puis fait tout disparoître à son jour. Elles n'ignoroient peut-être pas que les oiseaux a voient broyé les fruits sous des dents

DU GEfSRE HUMAIN. 51 I

aiguës ; que les serpents s'étoient tracé un chemin sur le sable avec des pieds agiles ; qu'au temps de leurs pères de noires volées d'autruches couvroient quelquefois le désert de l'ombre de leurs ailes. Une tradition perpétuée d'âge en âge, et qui subsiste encore dans leurs livres sacrés, entretenoit chez eux le souvenir du béhémoth et du léviathan , ces colosses du monde vivant, et celui du griffon au bec et au vol d'aigle, qui avoit quatre pieds de lion* Dans la race même de l'homme, elles purent déjà observer une déclivité menaçante. Ce ne furent bientôt plus ces géants millénaires dont il est question dans toutes les histoires, et dont tant de monuments presque indestructibles attestent la puissance. Leur mission d'ascendant et de conquête s'étoit accomplie en peu de temps, soit qu^il entre dans l'essence des espèces jeunes d'épui^r rapidement, en luxe inutile, le feu surabondant qui les vivifie , soit qu'il ait convenu à Dieu de hâter sous les regards de sa seule créature raisonnante les scènes qui pouvoient lui faire comprendre le secret de son organisation et de sa décadence. Il est probable qu'il

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ne fut pas question alors de la perfectibilité indéfinie de la race humaine. Ce ridicule étoit réservé à des nains de cinq pieds entassés dans des cloaques odieux pour souffrir et pour mourir, et qui expirent tout caducs, à soixante ans, dans une atmosphère de sang et de boue, sur la page où ils délaient dans quelques gouttes d'encre ce dernier mensonge de la vanité.

Il n'y a plus de sophismes dans tout cela ; car , à force de nous rapprocher de la matière et d'y chercher notre origine , nous y avons trouvé du moins les ruines de ce qui étoit avant nous. Il n'y a point de dendrite qui ne conserve l'empreinte d'une plante inconnue. Vous verrez des fleurs enchâssées dans le cristal laiteux de l'agathe, comme le bouquet merveilleux de la fiancée d'un génie. Cet ambre,'aussi pur et aussi transparent que la topaze, s'est durci sur un insecte queDejean ne pourroit nonnner; ce fragment de marbre que vous touchez n'enrichira jamais les métopes de vos monuments adulateurs ; c'est le tombeau d'un batracien ignoré dont la renommée se fait jour pour la première fois

UU GENRK HUMAIN. 515

SOUS le ciseau du statuaire. Ce sable que vous roulez sous vos pieds et qui étincelle de reflets de nacre, ce sont les débris d'un nautile qui n'est plus ; celui-là qui se maintient en disques solides et do^ es , parce qu'il s'est revêtu , comme les courtisans habiles qui savent surv^ivre aux révolutions, de la couche la plus solide des métaux, c'est un ammonite dont l'espèce est perdue.

Et puis cherchez ce qui adviendra de l'espèce humaine tout entière : un sable à rouler sous les pieds !...

Pour établir un fait aussi absolu , aussi important, aussi essentiel que la perfectibilité, ce seroit bien le moins que de pouvoir l'appuyer de quelques faits. Ici toutes les inductions tirées des faits , je n'en excepte pas une, sont en opposition avec le principe. Si l'homme tendoit à la perfectibilité par l'état de civilisation , les civihsations très-avancées se reconnoîtroient à des avantages extérieurs très-prononcés de conformation, de vigueur, de vitalité j et c'est précisément le contraire. Voyez ce qu'étoient la race d'hommes dont Nestor conservoit le souvenir, et les Latins

oi T)K LA F^N PROCHAINE

de Turnus, et les Ecossois de Wallace, auprès de ce troupeau d'animaux dégradés que la civilisation a soumis! Ce qui reste même aujourd'hui de plus propre à retracer imparfaitement le type de l'espèce adulte, irez-vous le chercher dans ces grandes étables d'hommes grêles, lurides, contrefaits, cadavéreux, que vous appelez des villes ! Il faudra vous en informer dans les anneaux les plus cachés des chaînes alpines du vieux monde, et surtout il faudra vous dépêcher, car la civilisation y est peut-être.

On n'oseroit pas soutenir, puisque le monde fossile ne l'a pas encore prouvé, qu'un certain nombre d'espèces du genre homnie ont déjà disparu ; et je suis cependant bien convaincu qu'il le prouvera , quand la géologie , sortie de nos carrières, pourra porter la sonde aux plateaux du Thibet ou aux vallées du Caucase. Je ne doute pas plus de l'existence de l'ancienne espèce titanique et de l'ancienne espèce cyclopéenne que de celle de la harpie si bien décrite par les poètes avec sa face humaine , ses mamelles de l^nuiie, ses ailes membraneuses, et ses quatre mains aux longs doigts , qu'il

auroit suffi à Liniiée de les copier pour la \)\acer méthodiquement à la tèledesvespertilions.

Sans recourir à des conjectures inutiles, qui sont toutefois bien moins conjecturales que celles de la perfectibilité, ne voit-on nulle part des espèces du genre homme qui commencent à finir, et que la première révolution du globe ou de la société qui les disséminera dans les déserts du continent, ou dans les îles de l'Océan , conduira , de transformations en transformations, à l'état de brute, et de l'état de brute à la mort ? Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'au premier rang de ce convoi funèbre du genre humain marche la civilisation la plus ancienne et la plus perfectionnée de tous les siècles, celle de la Chine.

Mais ne voit-on nulle part des sociétés encore plus avancées dans leur décadence , et où le type de l'homme s'efface presque sous nos yeux , comme pour ne pas nous laisser de doute sur la tendance dégénérescente de sa race ! N'a-t-elle encore atteint sur aucun point du globe cet âge de décrépitude et de dégradation qui annonce l'extinction prochaine du principe de la vie dans les espèces comme

5IG DE LA FIN PROCnAINE

dans les individus ? Qu'est-ce donc que ces tribus éparses de sauvages, empreintes dans un ordre si graduel et si régulier de tous les symptômes de la dissolution , sinon le débris plus ou moins récent d'une civilisation passée ? Il n'y a du moins qu'un défaut absolu de philosophie qui puisse y faire voir autre chose. Partout oii restent les artifices de la plus simple grammaire, les superstitions de la plus vaine religion, la fiction du pouvoir absolu et le goût d'un luxe barbare , il y eut une société qui rêva autrefois , comme la nôtre, l'avenir sans bornes, et la perfectibilité peut-être, à la veille de sa chute éternelle. Ces habitants de l'île de Pâques , qui boivent l'eau de la mer comme l'anthropophage fantastique de Victor Hugo, n'ont-ils pas des monuments médiaires entre la pierre informe de Carnac et les ruines sacrilèges de Babel ? Ce peuple aussi est une ruine, et il disparoîtra de la terre avant les colosses qu'un art inconnu éleva jadis sur ses rivages à la mémoire des dieux ou des rois. Demandez aux voyageurs qui ont parcouru les archipels atlantiques ce que sont devenues ces colonies de

civilisations primitives ? Ils en ont remarqué où la population avoit décru de moitié entre deux expéditions ; d'autres où l'on ne comptoit plus qu'un petit nombre d'enfants malsains rampants sur les rochers comme le reptile hideux auquel ils disputoient leur nourriture. Il y a tel de ces tombeaux de la famille humaine où le naturaliste est déjà tenté de lui donner un autre nom. L'être infortuné au front duquel Dieu répandit autrefois son souffle créateur y a perdu le secret du mécanisme de la parole, et n'exprime plus les deux ou trois pensées qui composent tout le répertoire de son âme que par des sibilations confuses comme celles du pongo. H naît caduc et vit trente ans. Quelques générations encore^ et vous trouverez là le système de la perfectibilité résolu sur une couche de squelettes dont aucune main vivante n'aura pu creuser le tombeau.

Que dis-je ! c'est vous forcer à chercher trop loin la démonstration trop vulgaire de la seule vérité qu'il ait été donné à l'homme de saisir , la preuve de la dégénération et de la mort des espèces, pourl'appliquer àla vôtre.

Ne parcourons pas le monde sur sa surface ; gravissons-le sur les sommités qui le hérissent , et il va nous apprendre la même chose. Vous ne ferez peut-être pas cent lieues sans arriver au pied d'une de ces montagnes qui ont sur toutes les formes passées de la société humaine un privilège incontestable d'antériorité. A la cime est le dolmen, ou la pierre énorme, soulevée sur d'énormes appuis , sans grues , sans leviers et sans cabestans; un peu plus bas, voici la forteresse, plantée comme une aire d'aigle entre le ciel et la terre ; et si vous remuez les rocs fracassés qui servoient de base à son donjon, voici les armures de fer qui paroient le guerrier dans un jour de bataille , et que les bras les plus robustes n'ébranlent plus sans effort. A ce revers inférieur blanchit sous son humble toit le chalet du pasteur. Vous l'en verrez sortir à la suite du troupeau, nain pour le titan du sommet, nain pour le despote cuirassé du château, géant pour vous, et près de lui son voisin, le chasseur de chamois, bondira de précipice en précipice, agile et téméraire comme sa proie.

Descendez un peu. Cette fumée est celle

nu GENRE HUMAIN. 519

d'une ville dont vous entendez bruire les habitants^ partagés entre deux soins qui absorbent toute leur vie, celui de gagner de l'or et celui de perdre du temps. Ne vous arrêtez pas à leurs formes efféminées, à leur égrotante pâleur , au glas multiplié des cloches paroissiales qui annoncent que l'on meurt vite dans ces jolies maisons badigeonnées de vert , et toutes bordées en terrasses de roses. Entrez dans la vallée , et arrêtez-vous un peu .

Ce monstre que vous voyez là, c'est un homme; il a encore quelque chose de l'homme. Cet œil louche et terne qui regarde sans voir, entre deux paupières gonflées, chauves et sanglantes , c'est un œil d'homme ; ces lèvres épaisses, torses, écumeuses, c'est une bouche d'homme ; ce balbutiement discord ou éclatant par saccades rauques et désordonnées, c'est une parole d'homme; l'homme que vous voyez , c'est le crétin qui ne se reproduit que rarement , mais que reproduisent tous les jours ses congénères de la vallée , de la ville et de la montagne.

Vous n'avez fait qu'une demi-lieue, et vous avez embrassé dans une famille très-circon-

scrite de la race liuniaine l'histoire complète de son commencement et de sa fin : ceux de là-haut sont finis et ceux-ci vont finir.

Vous savez tout cela mieux que moi; ce qui vous trompe, c'est ce prestige de la civilisation vivante dans lequel vous avez rêvé de durables éléments d'existence et de conservation. Je comprends qu'un masque bien fait peut prêter la physionomie de la vie à un cadavre. Ouvrez l'étui j et je vous réponds qu'il n'y a dedans qu'une momie. J'ai vu des vieillards coquets qui s'endormoient après avoir pris la mesure d'un habit de bal, et qui se réveilleront dans un suaire, s'ils se réveillent.

Il y a quelque chose d'artificiel dans les vieilles sociétés, comme dans la végétation des vieilles forêts, qui ne déçoit que les mauvais observateurs. Quand une société tend à se dissoudre, vous voyez s'implanter sur elle une multitude d'intérêts âpres à s'emparer de sa substance, comme des lichens avares et des guis parasites sur un arbre qui ne vit que par son écorce. De loin , vous avez foi à cette verdure d'emprunt; mais vous n'êtes pas au pied du tronc calciné que vous vous apercevez qu'il est mort.

nu GENRE HUMAIN. O^l

C'est qu'il n'y a rien de comnnni entre le perfectionnement apparent de la forme sociale et la vitalité de l'espèce, ou plutôt c'est qu'il n'y a rien de plus contradictoire. A force de vivre^ on peut tirer quelque parti de l'expérience de la vie ; on peut raffiner quelques-unes de ses jouissances, à mesure que leur nombre s'appauvrit; on peut coûter, avec une économie mieux entendue , quelques restes de jours qui s'échappent ; mais il n'y apoint d'homme assez insensé pour imaginer que ce triste bénéfice de l'âge doive reculer les bornes de sa vie naturelle, à travers une succession inépuisable de voluptés toujours nouvelles qui lui étoient inconnues au temps même de sa force. L'erreur dont je parle est celle de la société , qui a réellement appris quelque chose en quelques siècles, mais qui n'a pas encore appris qu'elle n'étoit que l'expression d'une individualité mortelle dont le terme n'est pas éloigné. Ainsi, la civilisation elle-même, au point oii elle est parvenue, est plus forte que tous mes arguments contre la perfectibilité indéfinie de l'espèce; et on aura beau s'écrier avec un superbe dédain que je

522 1)1-: i.v ii> pmociiaim:

ne vois pas cette civilisation qni niarclic; lielas! je la vois marcher et courir comme vous. La seule tlilIV-rence qu'il y a entre vous et moi, c'est que je vois où elle va.

Les Chinois, dont la forme sociale est la seule qui se conserve sans modification, de mejiioire historique , probablement parce qu'il n'y en a point de plus parfaitement assortie aux besoins de l'homme civilisé ; les Chinois, qui ne remettent pas tous les ans leur destinée au hasard d'un nouvel essai , et qui n'ont aucune idée de ce mieux futur des peuples auquel nous aspirons avec une pertinacité qu'aucune déception ne décourage, ont trouvé moyen de se dédommager de leur inertie politique , en usant sur les œuvres de la création l'activité de ce principe révolutionnaire dont toutes les nations sont tourmentées îi leur décadence, et qui peut être regardé comme l'effrayant symptôme de leur année climatérique. Ils se vengent, aux dépens de l'organisation naturelle des êtres, de leur impuissance à troubler l'organisation intelligente des états. On sait leur habileté à déprimer la tête humaine, à briser les pieds déli-

cats de la femme dans des ceps qui changent leur gracieuse élégance en difformité , à croiser les races d'animaux par des alliances monstrueuses dont les résultats heureusement inféconds paroi ssent destinés à peupler une ménagerie fantastique. Leur déplorable instinct n'obtient pas des succès moins funestes dans l'altération des plantes. Ils parviennent à emprisonner la sève des végétaux les plus vivaces dans des canaux abortifs, à étouffer leur développement , et à réduire les géants des bois aux proportions des moindres arbustes; forêts pygméeSj dont les insectes seuls de la terre ont droit d'obtenir quelque abri contre l'orage. — Eh bien ! si ces arbres , sottement embellis par un caprice barbare , venoient à s'animer tout à coup de la faconde oratoire et de l'inspiration prophétique des chênes de Dodone , que diriez-vous de les entendre se complaire dans leur honteuse stature, insulter du haut de leur petit orgueil à la tige robuste et colossale qui avoit nourri leur germe pour épaissir le front des bois avant qu'une main sacrilège s'en saisît pour le dégrader, et promettre à leurs rejetons , rois futurs des

52>4 i)K r.v riN PKociiAiM:

moulajJiies, des rameaux puissaiils contre lu leiiipête et de perpétuels ouibrayesi* — Prenez-y garde, Européens du dix-neuvième siècle : cette fable est votre histoire, ce sont là des chênes civilisés.

Je disois tout à l'heure que la société avoit appris quelque chose , et je me hâte d'expliquer cette concession trop obligeante pour elle, afin qu'on ne lui donne pas une fausse latitude. La société n'a pas appris pendant quelques milliers d'années une idée essentielle ; elle ne sait pas une vérité morale qui n'ait été vulgaire au temps de Job ; elle n'a pas contemplé la nature sous un seul point de vue , elle n'a pas pénétré un seul mystère de l'âme, qui aient été celés à Homère ; elle n'est ni plus philosophe que Pythagore , ni plus poète qu'Alcée. Ses légistes n'ont pas plus détrôné Solon que ses médecins lïij)pocrate. Les arts des anciens seront à jamais l'objet de ses imitations et celui de son désespoir. Les travaux les plus vulgaires de la force et de l'industrie, que l'expérience éclairée par une longue pratique devroit aisément perfectionner de génération en génération , n'ont fait

DU GEISRE HUMAIN. 52o

eux-mêmes que des progrès partiels, et la compensation qu'on essaieroit d'établir entre ce qu'ils ont perdu et ce qu'ils ont gagné ne seroit pas de nature à flatter notre orgueil. Voilà où en sont ;, jusqu'à nouvel ordre , les affaires de la perfectibilité depuis la fondation de Babylone jusqu'à la destruction de l'archevêché de Paris. C'est un bilan de faits et de siècles qui parle plus haut que les théories.

Pour réduire les conquêtes de la société à leur véritable expression, convenons qu'elle a appris à jouir. Pendant qu'elle parloit fièrement de sa destination future, un instinct secret, mais universel et manifeste, lui a révélé qu'elle n'en avoit plus. Fixée au présent par l'égçïsme , qui est le seul véhicule des existences transitoires, elle cherche à se rattacher à l'avenir par la vanité , qui est la seule indemnité des grandes déceptions. Quant au passé, il est assez naturel qu'elle le répudie et qu'elle se sente dépourvue de toute sympathie pour lui, elle qui ne sera jamais le passé pour une société nouvelle. De ce phénomène de position qui n'avoit pu se présenter jus-

326 DK LA ri> pl«ocIlAI^K

qu'à nous résultent deux faits politiques également propres a notre époque : la notabilité de l'or et l'ascendant social de la jeunesse. Aucune histoire n'en offriroit un autre exemple ; il n'y a rien de plus conséquent dans la nôtre. Les peuples, destitués de leur fin morale, ont besoin de se réfugier tout entiers dans le foyer de la vie , et d'honorer d'une espèce de culte le signe des jouissances passagères qui leur adoucissent quelques jours encore la perspective de son terme inévitable. Héritiers en viager d'une succession qui ne sera pas recueillie après eux , ils ont placé la civilisation à fonds perdu; et sans cette science intime de notre dissolution prochaine , dont le monde est pénétré , qui eût enseigné aux jeunes gens de la génération actuelle qu'elle auroit à peine besoin pour elle-même du respect que tous les siècles ont porté aux vieillards ?

Ce ne sont plus les dieux qui s'en vont, comme au temps de Constance et de Galère, ce sont les hommes : société, l'âme des sociétés s'est retirée d'eux avec les institutions et les croyances ; espèce , leur dégradation

DU GENRE UUMA1^. 5â7

rapide hâtée par l'impur levain des passions, des vices et des infirmités inséparables d'une civilisation excessive, n'a plus besoin que de quelques années de barbarie pour les faire descendre au-dessous de l'albinos. Et ne demandez pas quand la barbarie commencera.

Une révolution, une guerre, une invasion, vous répondroit peut-être pour moi. Le premier tocsin qui grondera d'un bout de l'Europe à l'autre sur cette foule sans simultanéité, sans affections, sans loi et sans Dieu, peut la convoquer pour la mort. Laissez-la se presser d'exister un moment encore, dévorer impatiemment ce jour sans lendemain, et dissiper son orageuse agonie en émotions turbulentes. Elle assiste sans le savoir au festin de Baltliasar. Le bruit qu'elle fait aujourd'hui ne troublera pas long-temps désormais le silence delà création. L'espace qu'elle avoit à parcourir dans le temps n'est pas infini comme son orgueil, et cette ardeur imprévovante avec laquelle elle se précipite vers un but inconnu n'est autre chose que l'effet irrésistible de la pente qui l'entraîne à sa fin. La nature produira d'autres espèces sans doute; mais elle

528 m: iwV ii> i'i{acii\iiM;

nVii conserve point (Uernellenient. L'éternité n'appartient qu'à la nature elle-même.

Il y a loin de ces considérations austères aux douces et brillantes paiingénésies des optimistes, qui révent avec candeur un nouvel âge d'or pour la décrépitude des nations, et je conviens qu'aux yeux des hommes, une vérité triste n'aura jamais l'attrait d'un beau mensonge : aussi n'ai-je pas conçu le vain espoir d'être écouté, et de faire passer dans l'esprit des autres une conviction d'ailleurs inutile. J'obéis, en écrivant, aune impulsion plus forte que le désir de plaire ou la prétention d'instruire, à l'ascendant d'un cœur profondément détrompé qui goiatc une amcre joie en dépouillant ses dernières chimères, comme un vêtement de fête mal séant pour le tombeau, mais qui se feroit scrupule d'en disputer une seule à l'espérance des âmes naïves que le temps n'a pas encore désabusées du bonheur d'espérer. Je me suis trompé si souvent sur la foi du sentiment, que je puis bien me tromper une fois sur celle de la raison. Les erreurs spéculatives n'entraînent pas du moins les conséquences funestes qui suivent

Ui: GENRL HUMAIN, 529

les erreurs pratiques , surtout quand elles ne se recommandent ni par l'autorité d'un nom ni par l'influence d'un talent. Quant à vous , mon cher BallancliCj qui faites rendre sans efforts les oracles de la philosophie aux cordes de la lyre comme les légistateurs-poètes du monde naissant, ne vous réveillez pas de long-temps de cette illusion sublime et consolante que je voudrois embrasser encore quand je vous entends. Et qui pourroit vous entendre sans concevoir votre méprise et sans la partager ? Que dis-je? Est-elle bien la vôtre plutôt que celle du ciel, qui ne plaça pas en vous sans dessein la prévision inspirée d'une civilisation complète , avec la sagesse qui enseigne et l'éloquence qui persuade, mais qui se trompa sur l'époque où vous deviez naître pour l'instruction et le bonheur du genre humain ? Votre mission vous appeloit à son berceau, et forcé à" la remplir par une nécessité dont le secret vous échappe à vous-même, ce n'est pas à vous qu'il faut s'en prendre, si vous n'arrivez qu'à son convoi. Parlez cependant sur les bords de cet abîme où tous les peuples vont descendre, parlez au moins

I)K I.A iriS PROCHAINE

pour leur apprendre ce qu'ils ont perdu. Le formidable jugement qui pèse sur notre race avoit peut-être besoin de cette révélation pour être entièrement accompli, et peut-être manquoit-il à sa rigueur que la dernière femille humaine fût condamnée à voir se rouvrir un moment le séjour de délices qui s'étoit fermé sur la première. Ne vous étonnez pas toutefois si vos magnifiques paroles trouvent parmi les hommes civilisés de ce siècle de lumières, si vain de ses progrès et de ses découvertes, un auditoire plus insensible cent fois que les marbres d'Amphion, et cent fois plus farouche que les tigres d'Orphée. C'est un mystère plus facile à pénétrer que l'énigme puérile de ce monstre de Thèbes dont vous avez créé avec tant de puissance l'idéalité poétique. — Ils vont mourir, et l'intelligence de l'ame les a dvyx quittés.

Je ne me dissimule pas, au reste, combien l'opinion que j'ai entrepris de soutenir aujourd'hui présenteroit de difficultés à un raisonneur plus habile, dans l'état de philautie ingénue et de prévention complaisante pour ses doctrines et pour ses o'uvres, où la société

DU GENRE UUMAIiN. 551

actuelle se délasse de ses soiiflTances matérielles. La perfectibilité n'est plus une théorie abandonnée à la discussion comme le reste des systèmes ; c'est un fait philosophique auquel il manque à peine quelque vernis de mysticité pour être converti en dogme. On ne la démontre plus , on la professe; et un des talents les plus purs, les plus élevés , les plus consciencieux de notre nouvelle école , lui prête en Sorbonne la triple autorité de sa raison , de son savoir et de sa bonne foi. Un jeune professeur y cherche la vérité, dans l'intérêt de notre amélioration sociale, et il la trouveroit sans doute si la vérité devoit jamais se rendre aux vœux d'un cœur droit, ou se laisser captiver à l'attrait d'un' élégant et noble langage. Malheureusement le sage par excellence a reconnu il y a trois mille ans que toutes nos sciences n'étoient que vanité ; et si ce n'est pas là tout ce qu'il nous est permis de savoir de la vérité, il se pourroit bien qu'il n'y en eût point. Ce qu'il y a de certain , c'est que la philosophie ne lui a pas arraché un voile depuis, et que les esprits réfléchis qui ne se contentent que

552 1)K LA FIN I'UOCIIAI.M:

d'cvidcncc ne paroissent pas fort disposes à appeler de l'arrêt de Saloinon.

Une proposition de M. Théodore Jouffroy? que mon hypothèse ne sauroit admettre (et je renoncerai vohjntiers à mon hypothèse, je le déclare^ aussitôt que la vérité sera trouvée), c'est que le christianisme ne sera suivi d'aucune autre religion. Comme je ne prévois pas que la vérité, qui est encore un peu confuse, doive être mise très -incessamment à l'usage des populations, et que, d'un autre côté, il y a, selon moi, dans le christianisme, trop d'éléments de vie, de grandeur et de liberté, pour qu'on puisse supposer qu'il reste à la portée de l'homme tombé au dernier degré de l'avilissement et de la misère, je conjecture qu'il en sera autrement. Les religions, révélées ou non, deviennent toujours plus ou moins l'expression de la société qui les a faites successivement et qui les modifie sans cesse. Le culte de la raison étoit l'expression fort exacte de notre démocratie extravagante et féroce : la révolution parvenue à lîi crise de la terreur est là-dedans tout entière , avec l'orgueil de la sagesse, les saturnales de la

démence, la prostitution et le sang. Ce culte dura peu de temps, le temps que dura le paroxysme qui Favoit produit. L'autel et l'échafaud s'écroulèrent le même jour, et se releveroient ensemble. Voilà une religion qui se trouvera au besoin, et qui palpite peut-être déjà dans quelque évangile de mort. Si , comme je l'espère pourtant, il n'y a plus assez de brutale énergie dans les passions de l'époque pour arriver une seconde fois à ce résultat, le froid matérialisme, l'athéisme moral et la personnalité avare des dernières sociétés n'iroient pas chercher bien loin une autre foi et d'autres symboles. En opérant sur le sauit-simonisme à la manière de la réforme, c'est-à-dire en retranchant soigneusement de ses pompes et de ses doctrines ce qu'une tradition mal effacée de philosophie chrétienne et de tendresse humaine y a laissé pour l'intelligence et pour le cœur, cette religion me paroît merveilleusement appropriée aux besoins d'une espèce impatiente d'abdiquer de foibles restes de spiritualisme, pour franchir l'espace étroit qui la sépare encore de la ma^ tière brute, et prendre possession de son

OÔÂ !)!•: LA Fl^i PROCHAINE, CtC.

néant. ^ chacun saillant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres. Au inonde que la perfectibilité, la civilisation et le temps nous ont fait, Saint-Simon pour dieu. Il est lo{^iquement impossible de se soustraire à cette conséquence. Je crois donc en Saint-Simon, dieu du dix-neuvième siècle, et j'y croirai fermement , tant qu'un autre dieu de la même nature ne viendra pas simplifier la question sociale et la réduire à ses derniers termes. Il ne faut décourager personne.

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