‹ Œuvres de Charles NodierChapitre 18 sur 20 · HUMAINE ET DE LA RÉSURRECTION · texte numérisé non relu

HUMAINE ET DE LA RÉSURRECTION

/I^T^M E suis oblige de déclarer en commençant que je ne m'occuperai pas dans ce chapitre excentrique, et placé hors de toutes les doctrines écrites , du système des palingénésies sociales.

Ces deux expressions s'excluent mutuellement y à mon sens , puisque la génésie est une œuvre de création qui suppose l'action d'un pouvoir supérieur, etque lasociété n! est qu'une œuvre d'instinct , dont l'accomplissement est attribué à l'organisme borné d'une espèce.

L'homme a fait sa société selon sa puissance, parce qu'il lui a été donné de la faire. Il ne lui a pas été donné, à lui, de se faire meilleur.

Je respecte profondément cependant toutes les théories que l'homme a imaginées pour le bonheur de l'homme. Une pensée d'amélioration dans le sort de l'humanité, quand elle est exprimée avec sincérité , est la plus haute manifestation possible de l'intelligence. Il n'y a rien de plus digne de vénération.

Le système de Saint-Simon se composait d'inductions rationnelles qui méritoient d'être discutées, et qui pouvoient soutenir un examen approfondi. Je suis porté à croire que ses apôtres se sont maladroitement détournés de ses voies toutes matérielles et toutes positives , en substituant au calcul des hypothèses et à la critique des faits l'autorité d'un enseignement où l'on n'a oublié que l'élément essentiel de

renseignement mystique, c'est-à-dire le spiritualisme. Je n'enai pas moins d'estime pour les saint-simoniens de conviction. Tout homme qui est fermement convaincu de sa parole a droit à être écouté; même quand il se trompe.

Le système de M. Fourier est beaucoup plus spécieux, par la raison qu'il est plus simple , plus naïf, plus dégagé de cérémonies et de mystères , plus facile à soumettre à l'épreuve qui juge tous les systèmes en dernier ressort, celle de l'expérience. Je sais bien ce qui en adviendra , mais je ne suis pas étonné qu'on cherche à le savoir. Cette recherche du mieux possible est d'ailleurs une des nécessités de notre nature , une des déceptions qui sont attachées à la condition d'homme , et dont j'exphquerai la cause.

Le système de Ballanche est autre chose que ceux-là. Il a sur eux l'avantage de n'être qu'expectatif , ce qui le fait sortir de la catégorie des illusions de l'humanité.

C'est une inspiration orpliéique , dans un siècle oîi toutes les inspirations de ce genre finissent par tomber à la merci des bacchantes C'est un calcul d'Archimède qui dépend d'un

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petit mouvement à imprimer au monde , et pour lequel l'artisan sublime n'a de levier que son génie, et de point d'appui que le néant. C'est l'œuvre d'un grand homrne auquel la nature a imprimé par mégarde le sceau du sacerdoce sur les nations , quand le sacerdoce et les nations s"en alloient.

Et ceci n'est pas sans dessein. Les mondes qui sont morts sont encore des astres longtemps.

Ballanche est une des plus puissantes intelligences comme un des plus grands écrivains de tous les âges. Yoilà tout,

Non^ il n'v a point de palingénésie spécifique pour l'organisation actuelle de l'homme.

Si les espèces avoient ce privilège, le métal auroit végété, la plante auroit senti, l'animal auroit pensée et je conclurois hardiment de ce perfectionnement progressif que nous sommes à notre tour sur le chemin de la compréhension. Rien de tout cela n'est arrivé depuis le jour immémorial où la création commença, parce que tous les êtres sont enfermés dans de certaines possibilités de progrès.

Nous avons touché cent fois à cette barrière.

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Cent fois nous avons rétrogradé devant elle , parce qu'il ne nous appartient pas de la rompre. L'homme embrasse connne x\ntliée la terre dont il est sorti pour l,utter avec plus de force contre le Dieu qui le presse , et il se relève pour mourir. Cette fable du Titan est l'histoire invariable du monde.

Non ! il n'y a point de paling^énésie spécifique pour l'organisation actuelle de l'homme, parce que l'homme approche du temps oii il aura fini son rôle sur la terre, comme le reste des animaux fantastiques du monde fossile , à moins qu'il ne redescende , brut et sauvage, à la tête des espèces inférieures , pour foire place à une espèce nouvelle.

Quand une idée est aussi complexe que celle de cette proposition , il faut bien la déplier avec soin pour la rendre intelligible aux esprits qui s'en soucient.

Les autres peuvent la laisser là. Ils n'auraient rien à y apprendre , et c'est un petit malheur, car une insouciance décidée est probablement le plus haut point auquel puisse atteindre la raison humaine, si l'hypothèse qui me reste à développer n'est qu'une erreur.

Mais avant de sonder les profondeurs d'une pensée hasardeuse , il faudroit dire sans doute comment on y a pénétré, et quel parti on espère en tirer dans l'intérêt de l'espèce actuelle.

Ce sont là deux choses que je ne sais pas , et que je me suis peu inquiété de savoir.

Yoici ce qui m'est personnel dans ces questions.

J'ai vécu obscur, solitaire, inoccupé, indifférent aux mouvements passionnés de la société, et même aux recherches curieuses de la science, depuis le jour inexorable où, en jetant un regard de désespoir sur la destination de l'homme, je me suis aperçu qu'elle étoit ou imparfaite ou fausse, et qu'elle trompoit toutes les conjectures que j'avois formées, plus jeune, sur la merveilleuse harmonie delà création.

Je me suis retiré alors du milieu de ces débats inutiles qui occupent douloureusement une fourmilière d'êtres inachevés ou déçus. Je m'y suis soustrait avec des pleurs amers pour ceux qui souffrent, et dont le malheur intime est incomparablement plus grand. J'ai

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fermé les yeux sur la société^ et je me suis caché d'elle dans mon oubli.

J'ai cherché cependant des distractions dans l'étude. J'en ai cherché dans la méditation. J'en ai cherché surtout dans le sommeil, qui est le meilleur des états de l'homme, si ce n'est la mort.

Je me suis engagé sur les pas de Cuvier, qui étoit une idée intelligente incarnée , dans les mystères du monde ancien, et j'ai regretté qu'il n'eût pas parcouru le cycle d'inductions cil il étoit si heureusement entré , pour dévoiler les mystères du monde nouveau ou à venir, qui ne sont pas moins évidents, car tout ce qui est conséquent dans la création y est essentiel. La chaîne des êtres s'étoit brisée dans sa main à l'anneau intellectuel. Une falloit que la renouer.

J'ai senti alors que toutes les conséquences du monde créé s'étoient accomplies en leur temps, à l'exception de celles qui compléteroient l'existence de l'homme, et j'en ai conclu que si la destinée de l'homme n'étoit pas finie, c'est que l'iiomme n'est pas une fin de la création. C'est qu'il n'en est qu'un épisode

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passajjer dont le dénouement se caclie dans celui de l'action universelle.

J'ai compris que la vie de dérision et d'erreur que nous traînons sur la terre, et qui ne paroîtroit autrement que le jeu ironique d'un mauvais esprit, étoit au contraire tout ce qu'elle doit être dans le système toujours vivant et toujours progressil' d'une création qui se continue.

J'ai reçu enfin la perception d'une création complète et sublime dont l'ensemble ne laisse rien à désirer aux doutes inquiets de notjpe croyance, si facile à décourager, et qui mériteroit d'être l'œuvre de Dieu, si elle ne l'étoit pas.

Et je me suis prosterné sous le poids de cette conviction , parce qu'elle m'est parvenue éclairée de tant de certitudes et d'acquisitions compréliensives de lapensée, que je n'ai pas pu supposer qu'elle vînt de moi.

De mci, grand Dieu ! d'un être mobile , l'oible, irritable, inconsidéré^ qui s'égare tous les jours dans la conduite de sa propre vie , et qui se débat dans le limon de l'homme ; comme dans les langes de son berceau !

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D'un cœur débile et malade qui avoit embrassé tant d'affections ;, et qu'une réaction nécessaire sur lui-même n'a peut-être isolé de toute la nature que pour le perdre dans des chimères !

D'un de ces vieillards de l'âge mur que leur prison organique importune depuis long- temps ^ et qui ont usé les ressorts de leur courage contre la vie, à force de les exercer !

En vérité, je ne suis ni sectaire, ni tliaumaturge, ni prophète. Je ne suis pas philosophe. Je me i'erois même scrupule d'être penseur , dans l'acception large qu'on donne à ce mot, parce que la pensée est presque toujours d^un mauvais usage. La vérité ne s'est communiquée à moi ni dans le buisson de Moïse, ni dans le bosquet de Numa. Elle ne m'a emporté dans les cieux , ni sur le char d'Elie , ni sur la flèche d'Abaris. Elle ne m'est arrivée ni revêtue de l'éclatante révélation qui l'a communiquée aux évangélistes, ni rayonnante de l'inspiration des poètes.

Je l'ai sollicitée avec la candeur d'une àme simple , et je l'ai trouvée peut-être.

S'il en est ainsi, vous pourrez la reconnoître h un signe certain : vous comprendrez.

Tout ce qui n'est pas compréhensible à un esprit attentif, tout ce qui ne parvient pas à l'âme avec la netteté d'un souvenir et la vivacité d'un sentiment, n'est que vérité de dialecticien, vérité de sophiste, vérité scolastique et livresque j vérité de convention , c'est-à-dire aberration ou mensonge.

Du moment où l'on aura fait en soi le départ de ces deux vérités, et je n'en demande pas davantage à ceux qui daignent me lire . ils sauront autant que moi si je sais; ils sauront mieux si je me trompe, et ils pourront me quitter — ou me suivre.

Ces commencements seront plus rebutants que je ne l'aurois voulu , mais nous en sortirons en quelques pas.

L'inconvénient que je subis est inévitable , quand on ouvre un sentier qui n'a jamais été pratiqué, pour parvenir à une porte qui n'a jamais été ouverte. Je ne l'enfoncerai pas; j'ai la clef.

Il seroit inutile aujourd'hui de revenir Ion-

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guenient sur les hautes dérisions dont la Genèse a été l'objet dans le triste siècle des philosophes. Deux mots suffiront pour les réduire à leur juste valeur , c'est-à-dire à l'expression d'un pédantisme ignorant et d'une présomption étourdie.

Premièrement, les jours de la Genèse n'étoient pas des jours de vingt-quatre heures, comme ont voulu le prouver quelques niais de scoliastes. La distribution quotidienne de nos heures est en raison de notre globe , qui n'étoit pas fait quand la lumière fut faite , par une intelligence qui n'avoit pas précisément , comme l'Institut , son orient à Bercy et son occident à Vaugirard.

Les jours de la création ont donc été calculés sur la marche d'un autre soleil , qui n'est pas celui de l'homme, et dont aucun homme ne connoît le cours .

Secondement, l'astronomie, la physique et l'histoire naturelle de la Bible ne sont pas des faits dogmatiques : ce sont des faits apparents. Ces notions ont été coordonnées avec une mesure sublime à l'intelhgence humaine , et prises par conséquent dans la portée des facultés moyennes de l'humanité. Elles sont tout

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ce qu'elles doivent être, parce qu'elles sont laites pour riioinme, et pour l'homme primitif, dont un enseignement plus complet auroit forcé la nature, et c'est leur imperfection apparente qui fait leur spécialité. Il y a un catéchisme pour le sauvage iroquois, il y en a un pour Pélisson et pour Turenne; il y en auroit un pour Socrate, si Socrate venoit à renaître. — La Bible est pour tous.

A force d'accommoder à l'homme l'histoire de la création de l'homme , sans respect pour le vague évident que son divin auteur v avoit laissé à dessein , Esdraset les autres rhapsodes de l'Ecriture ont dénaturé la Genèse. Plus on remonte aux premiers textes et aux premiers interprètes, plus on s'assure que la semaine de la création n'est pas pleine, et qu'il y manque un de ces jours dont les minutes sont des siècles.

Ce n'est pas ici une proposition téméraire. Elle a frappé saint Jérôme et saint Augustin. Les plus vieux commentateurs , cités par Jean Mercerius ' , pensent que le jour vide a été

' CoinmciUaiiui in Geiusin , Gchcmc, iC^bç), iii-rol., \<. i5.

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