MU M MISE
rempli par la création des esprits supérieurs à l'homme, et que ce jour devoit être le second, ce qui est contraire à la marche connue et progressive de l'action créatrice , qui procède toujours du plus simple au plus parfait, comme nous le verrons tout à l'heure.
De nouveaux critiques hébreux rectifièrent leur méprise d'une manière très-rationnelle;, en transportant cette lacune au sixième jour % et, en attribuant à ce jour supplémentaire, comme leurs prédécesseurs, la production de l'être compréhensif ; de sorte que l'espèce par excellence de la création apparoît dans le n^ hypothèse immédiatement après l'homme , comme dans l'ordre logique de la progression. Ceux-là touchèrent à la vérité sans le savoir et sans la connoître, puisqu'ils placèrent dans un temps prétérit ce qui n'étoit qu'une des nécessités infaillibles de l'accomplissement des choses, ou bien ils ne révélèrent que ce qui leur étoit donné à révéler ; mais le principe étoit acquis et il subsiste.
Le sage Ambroise Catharin, archevêque de
' Dom Calmet, Genèse, chap. •!. Paris, 1767, in-4°.
Gonza, explique leur réticence, en disant que l'homme n'étoit ni capable ni digne de comprendre ce mystère * ; — Etonnant mystère en effet que la perception universelle d'une intelligence placée entre l'homme et Dieu , et que la religion pratique enseigne elle-même aux fidèles, quoique cette idée ne résulte explicitement d'aucun' passage des anciens livres sacrés , où l'ange ne signifie jamais qu'une créature sut generis , que Dieu emploie à sq8 messages.
Voilà donc un fait d'intuition qui n'est pas un fait de révélation , et qui est commun à tous les hommes , à tous les siècles et à toutes les croyances , l'existence nécessaire d'une espèce compréhensible.
Voilà un fait de critique sacrée qui est reconnu par les chrétiens et par les juifs, par les savants et par les saints, la lacune matérielle d'un jour dans la semaine mystique de la création.
Ce que je sais de ces faits, et ce que je ferai
' Nondum erat capax et dignu.s homo ad hoc mysterium capessendum.
Explanationes in primum caput Geneseos. Romae, i553, infolio, p. 33.
voir, c'est que l'espèce compréliensive sera , et que la création doit s'achever en son temps.
Ce que je viens d'écrire ici, je l'adresse à mes frères les chrétiens, qu'un scrupule mjuste auroit pu détourner de m'accompagner dans les découvertes que ces prémisses vont me fournir, et j'ai voulu le dire pour leur prouver que la vérité qui me reste à démontrer par elle-même, c'est-à-dire en la nommant, n'a rien d'opposé aux enseignements de l'Ecriture dont elle est plutôt le développement essentiel.
Maintenant je quitte les théologiens, j'interroge les savants, je m'instruis avec ceux qui doutent , je discute avec les athées , et quand nous aurons emprunté quelques rayons à l'immense faisceau de lumières qui éclaire aujourd'hui le monde, pour porter une clarté rassurante sur la route inconnue oii je m'engage, nous y marcherons sans obstacle, car ce qui me reste à déclarer ne demande de mon auditoire que de l'attention et de la bonne foi.
552 l)K LA PALINGKNK.SIE
La gj'ologie n'a pas daijjiié écrire sa genèse, et ce n'étoit pas la peine, car elle esl écrite dans toute la nature. La géologie , qui est une adniiralile science, n'est d'ailleurs qu'une science expérimentale, une science exacte, une science de fails. Elle ne nous a appris qtie le passé.
Cette genèse géologique , déployons-la , lucide, palpable et parlante, sauf à remplir ses dernières pages. La voici :
Au commencement la matière Fut, la matière çpandue en fluides aériens , la matière subtilisée en fluides sonores et lumineux, la matière dispersée en atomes ou en monades, la matière pénétrée dans toutes ses molécules de la faculté d'être et de la faculté de produire, la matière agitée du désir de progression, de l'amour fécondant, de Valma Venus de Lucrèce, c'est-à-dire du principe de motion et d'accroissement, qui est le véhicule immortel de toutes les existences :
Et cela fut le premier jour , à prendre le jour sur ce cadran, dont nous ne pouvons ni marquer les divisions, ni toiser le diamètre.
La matière subit les lois de son essence ;
HUMAIINE. 535
elle les sollicitaj les anticipa quelquefois, conçut des antipathies, se soumit à des affinités, se condensa en sphères, en cubes^ en prismes, en polyèdres de toutes les formes , devint monde ou devint gravier : c'est égal. Elle s'accrut, s'étendit, grandit enfin par juxta-position : c'étoit un commencement de vie , et ce fut le second jour.
L'impatience vitale qui l'animoit ne pouvoit pas s'arrêter. Ses pores s'élargirent à une sève inattendue, à la circulation, au phénomène nouveau d'une intus-susception nourricière. Elle passa de son mode primitif d'accroissement à un mode de reproduction d'abord spontanée, et puis régulière, et puis constante. Ses affinités sourdes et mécaniques firent place à des sympathies presque intelligentes. Elle végéta; elle eut la naissance, la vie et la mort : là mort, condition nécessaire de l'état des êtres qui se perfectionnent, et que le minéral n'avoit pas connue. Elle forma des débris féconds de ces générations entassées, accumulées par les siècles, un humus virginal, où toutes les plantes de la terre germè-
rriitdans une incroyable succession d'espèce^?. — Et celui-là fat le troisième jour.
Le végétal ne faisoit que vivre; il eut besoin de sentir. A force d'aspirer à de nouvelles métamorphoses, la matière toujours agissante acquit des organes/ la sensibilité, la perception des objets extérieurs et la locomotion. Les animaux existèrent, et le quatrième jour s'écoula, comme les autres, en tendances passionnées, en essais, en progrès, en développements. Les espèces perfectionnées se firent sociales, ouvrières, industrielles, mues qu'elles étoient par l'appétence insatiable qui doit tourmenter toutes les créatures jusqu'au jour du repos.
Le cinquième jour fut celui de l'homme ou de l'être pensant, et ce cinquième jour est le dernier de la création philosophique. On ne peut plus arriver aii-delà que par des inductions, et toute induction seroit fausse , si l'homme étoit réellement, comme il le dit et n'oseroit le croire , l'être culminant et complet d'une création rationnelle. Mais, hélas ! s'il en étoit ainsi, l'homme ne tendroit plus à changer, et aucune espèce ne s'est élancée
HUaiAINE. 555
plus impatieiîiinent vers les limites de sa sphère pour les franchir. Révolté contre la pauvreté de son organisation, contre la déception de ses espérances, contre la misère de sa destinée, il ne cherche qu'à faire illusion à lui-même et aux autres sur les facultés qui lui manquent; et la haine de cette création, dont il ne peut pénétrer le secret, l'a rendu cruel envers ses semblables et ingrat envers son auteur. Il s'indigne de l'ignorance humiliante où la nature a voulu le tenir, et il blasphème dans son orgueil irrité, parce que ses vaines sciences ne l'ont pas amené à comprendre qu'il n'étoit aussi que la création transitoire d'une des journées du monde.
Toutes les progressions qui ont été appelées par l'instinct créateur de la matière se sont accomplies à leur jour : l'accroissement, la vie, le sentiment, la pensée.
La progression inaccomplie que sollicitent les instincts de l'homme, c'est la compréhen- »sion de la vérité.
L'être compréhensif arrivera.
5c)(> i»i'. 1. v l'Ai i><.i;m':mk
Je ne veux cepeiidaiil pus qu ou lue repioelie ce que se reproclie à lui-iiiéiue un de mes écrivains bieu-aimés, de devenir obscur en travaillant à être concis. Ces développements de la matière créatrice qui viennent d'attirer nos rej^^ards , suivons-les un nioment dans leurs progrès générateurs , et ne me demandez pas trop, car j'ai peu de temps, je tiens peu de place, et je sais peu.
Le minéral s'est divisé en espèces ^ en familles, en genres variés. Il est complet dans sa nature. Le jour de sa création vient à pencher vers son déclin ; mais il faut qu'il s'en lève un autre. Alors l'être régnant se modifie et se perfectionne; il acquiert deux sens à la fois dans l'aimant, le tact qui appelle de loin les corps sympathiques , et la polarité qui nous a ouvert plus tard la route des mers. Ce n'est pas tout : ilg'élève en tiges semblables à des arbres, se déploie en filons semblables à des branches ,' s'amincit et se dentelle en ciselures élégantes, semblables à des feuilles, s'effile en fibres chevelues dans l'amiante, s'épanouit en corolles diaprées dans le cobalt , ou se floconueen efflorescences cotonneuses dans
UUMAIISE. Ôbi
la magnésie; se roule en semences brillantes dans quelques métaux natifs, ou se contourne et se creuse en œuf autour de certains cristaux.
Et pendant ce temps-là survient le lichen aride , écailleux , friable au toucher, métallique au regard, qui se cramponne à sa surface, et qui reste long-temps indécis encore pour le naturaliste entre Foxide et la plante.
' Voilà l'être vivant engendré dans la famille des cryptogames ; la mousse se hérisse d'urnes d'argile ou d'airain • la fougère replie ses folioles sur des rouleaux ocreux pareils à des pyrites, et le champignon obombre son pédoncule en s' arrondissant sur lui comme le casque d'une géode.
La matière ne se ralentit point dans l'investigation de ses conquêtes organiques. La plante cherche à sentir ; elle frissonne au toucher dans les sensitives, elle palpite, s'arme et .«e défend dans les dionées; elle voit dans la clitie, qui cherche le soleil, qui le regarde et qui le suit; elle choisit, elle aime, elle attire dans le palmier ; elle a la perception du jour, de la nuit et des moindres divisions du temps dans ion (es les espèces.
558 Dl-: L\ IVVLIiNGÉNKSIE
Elle va parvenir à l'être sensitil" dans le^J byssus, dans les conferves, dans les polypiers; elle s'aninialise, elle se peuple. La science sera obligée de créer un nom pour cette classe intermédiaire des espèces naturelles ; et comme les noms qu'elle inventera d'abord seront pittoresques et vrais ^ elle les appellera des zoopliytes^ des animaux-plantes.
Et le principe créateur se prolonge toujours en s'enrichissant de nouvelles facultés , mais par des degrés insensibles à une attention vulgaire, et en modifiant à peine le type de ses figures plastiques. Ainsi, la radiation stellaire qui brille au front du firmament s'étoit réfléchie dans une foule de cristallisations et de métaux; elle a déjà passé dans la corolle des rosacées; elle se multiplie dans les madrépores en divisions élégantes, en empreintes 'pétaliques, en épanouissements flosculeux. Vous la retrouverez plus tard dans l'animal vertébré et dans ses vertèbres elles-m«'^mes , qui ont semé de tant d'astroïtes les débris du monde fossile. C'est peu que le fungus sensitif développe au fond des eaux, sous une forêt de corail, son dôme poli <loublé de lames fines et
Fragiles, comme son analogue végétal, au milieu de la fraîche pelouse des bois ; la scolopendre sensible et mouvante va saisir la muraille des rochers humides avec plus de doigts que la doradille , et la couleuvre se rouler autour des tiges légères en plus de nœuds que la liane. Cette feuille morte que le hasard semble avoir détachée de la cime du tilleul avant les jours sévères de l'automne , et qui tombe sur la terre en tournoyant, prenez' garde : c'est un papillon; ces jolis argus qui frappent l'air de leurs ailes, ne diriez-vous pas que ce fussent des pervenches qui volent? L'œuf même des oiseaux n'est qu'une graine que le soleil ne peut féconder , et qui n'éclot pas sans avoir été couvée par une mère.
Les animaux, pénétrés de l'impatience commune à tout ce qui est, ne s'en tiennent pas plus à la sensitivité nouvellement acquise que les plantes à la végétation, que les métaux à la croissance, crescence ou cretescence, si barbarement nommée crudescence par nos médicastres. Ils sont agités à leur tour du besoin de cogitation; mais plus heureux que l'homme, ils y pourvoient par des instincts réguliers et
560 JJE LA PALli>GÉMÎSlii:
invariables dans les laborieuses republiques des castors, des abeilles, des termites et des fourmis. Ils s'élèvent jusqu'à des sentiments presque réfléchis dans l'éléphant et le cheval; jusqu'à des aifections énergiques, obstinées, capables de souvenirs dans ce phoque des mers polaires , auquel l'observateur re^jrette de ne pouvoir accorder une âme, et dont les anciens avoient fait la svrcne ou la muse des écueiis. Cependant le phoque ne pense point, et le chien, créé pour l'homme, est plus exceptionnel encore dans la chaîne des êtres. Dieu nous l'a donné tard, en forme de compensation, pour servir de guide à laveugle, d'ami à la misère, de consolateur assidu et caressant à tous les maux de la vie. Si la bienveillance est la première des aptitudes résufrectionnelles, et qui poiirroit en douter! je suis fermement convaincu que le chien ressuscitera.
Le cinquième jour enfin, l'homme se lève tout à coup du milieu de quelque tribu étonnée d'orangs ou de j>ongos. Le voilà pmirvu d'un sens de plus , le sens cogitatif et tout ce qui en dépend, le vague des idées, la confu-
HUMAIN K. 36i
sioii des paroles, la diffusibilité des langues, des doctrines et des opinions! Le voilà, ignorant du passé qu'il n'a pas pu connoitre , ignorant de l'avenir qu'il ne ronnoîtra jamais, toujours mécontent du présent, regrettant un mieux qui n'a pas été ou désirant un mieux qui ne sera pas ; la plus malheureuse , je l'avoue, de toutes les créatures prédestinées à être, parce qu'elle est la seule qui prévoie sa fin, et qu'elle n'a point d'organes pour la comprendre ; mais malheureuse seulement d'une infortune relative , d'une inl'ortune réparable qui pèse sur elle comme un châtiment, pour réprimer son liàtiveté insensée à changer de nature. Je ne raconterai pas cette belle histoire allégorique, si diaphane dans ses emblèmes et si lumineuse dans ses enseignements. On peut la demander à Moïse.
Il est sans doute assez singulier que j'aie été obligé de m'envelopper de tant de précautions logiques et de m'appuyer de tant de preuves, pour parvenir lentement à l'exposition d'une idée simple qui est écrite à la première page du premier volume du premier des livres connus, et qu'on peut regarder par
^62 1)1 LA l'VLlNGÉNÉSlE
cunséquciiit coiiiiin' la première des notions de l'homme. — L'espèce qui apparoit au cinquième jour de la création a la pensée pour instrument et la compréhension pour objet ; mais l'imperfection de son organisme ne lui permet pas d'y parvenir. — H y a plus de trois mille ans que cela est dit^ et plus de trois mille ans qu'on l'oublie.
Sept ou huit génies immortels ont résumé toutes les sciences de l'espèce avec une supériorité accablante : Pythagore, Platon, Aristote, Descartes, Charles Bonnet, Cuvier, et je ne sais qui encore ; les premiers avec de beaux mensonges poétiques, les derniers avec des faits matériels. Qu'ont-ils appris à l'homme , sinon ce qu'il avoit appris au pied de l'arbre d'Adam? C'est qu'il a dévoré inutilement le fruit de la science, et qu'il doit mourir.
Le système des transmigrations pythagoriciennes étoit une hallucination compréhensive, et je ne suis pas surpris qu'il soit devenu la croyance d'une partie des nations. Pythagore étoit bien plus près de la vérité accessible, s'il avoit étendu sa théorie à toute la création matérielle au lieu de la restreindre à
HUniAl-NE.
une créature finale. Il n'y a point de créature finale tant que la création n'est pas finie , et cela est si naïf h dire que cela ne vaut pas la peine d'être dit.
Or, la création n'est certainement pas finie tant qu'il reste à la créature une appétence déterminée de perfectionnement, et qu'elle conçoit un état meilleur pour lequel elle manque d'organes compréhensibles.
Je demande maintenant à l'homme s'il se croit la fin de la création ?
Il faut que je m'arrête un moment pour laisser libre carrière à une objection qu'on m'adressera sans doute quand on m'aura suIat jusqu'ici; car j'ai supposé en commençant que j'avois affaire à un auditoire patient et résolu.
« Ce que vous venez de nous dire , me réy) pondra-t-on , nous le savions à peu près , et » vous n'avez fait que rétablir une espèce » d'ordre dans quelques idées que nous » avions conçues avant vous; mais c'est sur
564 DK l,\ PALINCKMÎSIK
» ces idées elles-iiièiiies que repose notre foi » philosophique dans la perfectibilité. L'iiom- » me doit devenir de plus en plus compré- » hensif en sa propre espèce. Nous som- » mes déjà très-compréhensifs nous-mêmes, » car nous ne croyons plus à rien^ et cela » prouve que nous savons beaucoup. La ci- » vilisation n'a-t-elle pas fait assez de progrès » depuis que nous lui en promettons ? Voyez » quelle touchante mansuétude elle a porté )) dans les mœurs , quelles clartés elle a fait «jaillir dans l'instruction, quel mouvement » rapide et irrésistible elle a imprimé à toutes » les intelligences ! La justice ne se trompe » plus; la médecine est devenue, personne ne )) l'ignore , une véritable science exacte ; le » mérite seul conduit aux honneurs et la » vertu seule au pouvoir ; l'harmonie qui ré- » git les sociétés iTaternelles, grâce à la liberté » illimitée de la presse, à l'enseignement mu- » tuel et à la méthode Jacotot, feroit envie à » l'utopie de Morus et à la république idéale » du plus sage des élèves de Socrate. La poli- » tique est encore un peu embarrassée dans » sa marche, mais le père Enfantin a puissam-
IlU^fM^E. 365
» nient débrouillé les religions. Ce sera bien » autre chose quand nous aurons trouvé la » femme libre et organisé le Phalanstère. En- » fin nous ne brûlons plus les livres^ et si » nous les submergeons de temps en temps , » c'est en vérité parce que nous n'en avons )) plus besoin. Oh! c'est une chose bien visi- » ble et bien satisfaisante que le perfection- )> nement de l'humanité! Nous vous accor- » dons avec plaisir, monsieur, que l'être com- » préhensif doit surgir quelque jour de la » création- mais l'être compréhensif , ce sera » l'homme. »
Ironique ou sincère, le tableau qu'on vient de tracer est en effet l'expression de notre statistique sociale ; et à prendre cette antagonie dans son acception la plus favorable, elle ne peut rien changer à l'évidence logique de ma proposition, que je dois présenter actuellement sous une forme plus exclusive.
i ° Il est aussi impossible à l'être privé d'organes compréhensifs de parvenir à la compréhension qu'à l'aveugle-né de s'approprier la sensation de la lumière et des couleurs.
5GG l)K LA l'ALINGÉNÉSIF.
2" L'iionime est prive des organes propres à l'être coiiiprchensil'.
Il me reste i> le prouver.
Je crois que c'est Voltaire qui a dit quelque partj avec son assurance de philosophe et sa légèreté d'homme du monde , que l'impossibilité d'acquérir un sens étoit démontrée par l'impossibilité même d'en déterminer l'objet et la perception. Aussi s'est-il bien gardé de nous faire connoître ceux dont il a doté si libéralement ses charmants voyageurs fantastiques, Micrornégas et l'homme de Sirius, dans une de ses plus étincelantes bluettes. C'est vraiment trop de modestie ou de préoccupation. Il suffit d'y penser pour lui en offrir une douzaine et davantage, sans les aller chercher plus loin que dans la simple organisation de quelques pauvres animaux, qui ont été , sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, plus favorisés que nous. Le sens du retour annuel des mauvaises saisons, qui avertit si infailliblement les hirondelles; celui de l'as-
cension journalière du soleil, qui réveille tous les jnatins le coq sur son juchoir ; celui de l'orientation , qui dirige avec tant de sûreté la colombe vers le nid de ses petits ; celui du péril, qui fait tressaillir et crier une poule aveugle au milieu de ses poussins, à l'arrivée du milan ; celui des distances, qui permet à la caille paresseuse de mesurer son vol à travers les mers jusqu'à un point de repos invisible; celui qui enseigne les herbes salutaires et les remèdes efficaces au cliien et à la cicogne ; celui qui dirige et qui modère le vol précipité de la chauve-souris dans les anfractuosités de ses spélonques ténébreuses : ce n'est d'aucun de ceux-là que je veux parler.
Si l'homme avoit reçu en naissant quelque disposition organique à la compréhension de la vérité , elle se seroit essayée d'abord sur ses contingents les plus immédiats, ou,^à force d'en être pressée de toutes parts, elle se seroit accoutumée à les connoître et à les juger.
Les contingents les plus immédiats de l'être pensant sont au nombre de trois : la création, l'espace et le temps.
La création : il vit en elle, par elle, avec
1)1-; LV PALINGKNESIK
elle. La plus incontestable de ses notions , c'est qu'il est parce qu'elle est.
L'espace, il le sent partout, dans les pas qu'il ébauclic en pendant à ses lisières, dans la course du cheval , dans le vol de l'aigle , dans la marche éternelle des comètes, dans l'incommensurable regard dont il pénètre l'infini.
Le temps : il le subit dans tous ses jours, dans toutes ses heures, dans toutes ses minutes ; il le subit dans toutes ses actions, dans toutes ses pensées. Il n'y a pas une inspiration de son poumon , pas un mouvement de son pouls, pas une alternative de la systole et de la diastole de son cœur qui ne lui rappelle le temps.
Rassemblez maintenant, je ne dis pas tous les hommes — cela seroit inutile — , mais quelques hommes que je vais nommer; réunissez Orphée, Epicure, Démocrite, Aristote, Hippocrate, Archimède, Marc-Aurèle , Cicéron, Montaigne, Bacon, Locke, Leibnitz, Bonnet, Kant, Georges Cuvier, — et toi aussi, mon cher Ballanche ! Cela composera, je pense, une assez belle société intelligentielle. Don-
lIU.MAl^E. 5G9
nez-leur pour rapporteur ce bon prince de la Mirandole^ qui s'étoit engagé à soutenir contre tout venant une thèse de omni ve scibili, et demandez à ces gens-là, qu'on ne suspectera guère, s'ils savent ce que c'est que le temps, que l'espace, que la création, les trois affaires immédiates de l'homme, et s'ils comprennent oKGAiNiQUEMENT conimcut CCS faits , identiques à leur propre existence, ont pu être ou ne pas être, avoir un commencement et une fin, ou n'avoir pas plus de fin que de commencement.
Ils vous répondront qu'ils ne le savent pas, et que l'homme ne peut le savoir.
Et c'est vous qui attendez quelque chose de plus !
Tout ce qu'il est permis à l'homme de connoître, quand il a étudié avec fruit les secrets de son organisation, c'est qu'il est infiniment peu perfectible , parce qu'il manque des moyens essentiels de la perfectibilité.
Et la brute l'auroit connu , si elle avoit pu comprendre qu'elle n'étoit pas pensante ; la plante, si elle avoit pu comprendi'e qu'elle n'étoit ni impressionnable ni locomotive ; le
."57U ni-: i.\ l'ALI^GÉ.M':sn:
métal, s'il avoit pu comprendre qu'il n'éloif pas vivant.
L'homme le sauroit, s'il n'étoit pas pensant, c'est-à-dire s'il n'avoit pas le malheur d'abandonner sa raison à d'extravagantes chimères.
L'homme n'est pas l'être compréhensif,
La création n'est pas finie.
Je retourne un moment à mes chrétiens , dont je serois désespéré d'alarmer les scrupules , ce qui m'arriveroit sans dessein , puisque je suis convaincu que leur religion est la véritable croyance de l'homme pensant. Maintenant je me crois capable de leur prouver, avec une autre autorité que je ne l'avois fait d'abord, en procédant à l'exposition graduelle de mes principes , que mon opinion est la seule qui puisse élucider complètement le mystère des révélations divines , dans ce qui lui restoit d'impénétrable. Cette digression sera courte.
Si l'on me demande comment il se tait que
HUMAINE. 37i
l'être compréhensil:' ne soit pas annoncé dans les livres de Moïse , qui contiennent toute la révélation du buisson ardent et toute celle du mont Sinaï, je demanderai, à mon tour, comment il se fait que la résurrection de l'homme n'y soit pas exprimée non plus , même implicitement ; par quel hasard elle se trouve au contraire mise en question dans VEcclésiaste , ni plus ni moins hardiment que dans Sénèque le tragique 3 et pourquoi la notion de l'immortalité de l'âme , qui est la plus importante des notions morales, après celle de Dieu, n'a été effectivement qu'une notion morale jusqu'à Jésus-Christ, au lieu d'être une notion révélée ?
Il n'y a qu'une solution h cette difficulté : c'est que la sainte Ecriture est le contrat d'alliance des êtres pensants qui se reconnoissent sous le nom d'hommes ; qu'elle ne contient que la vérité qui est donnée immédiatement à leur nature , et que l'être pensant n'est pas immédiatement appelé àl'état résurrectionnel, comme le sera l'être compréhensif. La résurrection n'est pour l'être pensant qu'une idée instinctive et un sentiment d'anticipation.
57lâ DE LA PALINGÉNÉSIE
C'est pour l'être compréhensif seulement qu'elle sera une idée compréhensible. On peut tirer de ceci une induction qui aura la précision et la clarté d'un apliorisme.
Ce que nous appelons mystère est une vérité prévue par notre sens intelligentiel, mais que nos autres sens ne sont pas propres à percevoir dans l'état actuel de notre organisme.
Ce qui est mystère pour l'être pensant sera perception pour l'être compréhensif.
Ajoutez à cela que l'Eglise a reconim la nécessité d'un état intermédiaire entre la vie de l'homme et la résurrection, dans deux de ses dogmes extra-bibliques , le jugement particulier et \e purgatoire y comme elle a reconnu l'existence de l'être compréhensif dans le dogme extra-biblique de Y ange; faits respectables de croyances , qui n'ont pas été révélés, et dont la nature et les circonstances, la forme, le temps et les lieux, n'ont jamais pu être convertis eu articles de foi.
Or l'état intermédiaire entre l'état pensant et l'état résurrectionnel , c'est l'état compréhensif, qui est de sa propre nature, comme
HUiMAINE.' 575
l'Eglise l'a pensé, un état d'épuration et de jugement.
Si on jette les yeux en arrière sur les idées que je viens de développer, on les trouvera également conséquentes, dans le système de la création divine et dans celui de la création spontanée , parce que la création spontanée n'auroit pu s'accomplir que par une succession fortuite d'événements incroyables, dans lesquels le hasard auroit toujours pourvu à point à l'absence d'une direction intelligente ; et le phénomène de ce coup de dé perpétuel^ pour me servir de la spirituelle comparaison de l'abbé Galiani , seroit incomparablement plus inintelligible à la pensée que l'existence d'un Dieu créateur. Le hasard logicien , le hasard invariable dans ses combinaisons, invariable dans ses produits, est un fantôme indigne des contes de fées.
J'ai été douteur et même incrédule , parce que je ne voyois dans la vie de l'homme que des répartitions injustement inégales pendant
,')t Dl-: LA PAI.INCKNKSn:
qu'elle dure, et qu'un vide affreux à sa lin. J'ai refusé, dans mon cœur aveugle, de connoitre et d'avouer Dieu , parce que sa suprême sagesse avoit mesuré une révélation incomplète à nos organes incomplets.
La chaîne des êtres étoit interrompue, ainsi que je l'ai dit, à l'anneau où est suspendue la destinée incertaine de l'homme ; et à prendre les masses comme je les vois, en remuant jusque dans les entrailles de l'antiquité la déplorable histoire des siècles et des nations , je ne trouvois mon espèce que trop faite pour le néant.
Depuis que le grand cercle de la création s'est accompli à mes yeux, depuis que je le pai'cours dans son admirable régularité, du moment où il procède de Dieu par la matière douée du principe créateur jusqu'au moment où il aboutit à Dieu par le sens compréhensif, qui est le souffle même de Dieu , retourné à son origine , j'ai pris mes erreurs en pitié. Ici rien ne manque à l'éternelle harmonie des choses créées ; et tout ce qui est mal dans les feits passagers concourt au bien absolu de l'accomplissement des faits universels. La 1^-