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doués du plus rare des privilèges; si l'on est pourvu d'une de ces présomptions robustes qui tiennent pour usurpées toutes les gloires dont elles n'atteignent pas la hauteur , on a une ressource encore , on peut citer Aristote , La Harpe et Marmontel ; on peut crier à la barbarie et à la stupidité sur le chemin des triomphateurs ; on peut se réfugier, comme Achille dans sa tente, au milieu des honneurs de l'Académie : c'est une grande consolation.
I l'on cherche comment dut procéder l'imagination de l'homme dans le choix de ses premières jouissances, on arrivera naturellement à croire que la première
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littérature, estliétique par nécessité plutôt que par choix, se rtiiil^rina long-temps dans l'expression nîiïve de la sensation. Elle compara un peu plus tard les sensations entre elles, elle se plut à développer les descriptions, à saisir les côtés caractéristiques des choses, à suppléer aux mots par les figures. Tel est l'objet de la poésie primitive. Quand ce genre d'impression fut modifié et presque usé par une longue habitude, la pensée s'éleva du connu à l'inconnu. Elle approfondit les lois occultes de la société, elle étudia les ressorts secrets de l'organisation universelle j elle écouta, dans le silence des nuits, l'harmonie merveilleuse des sphères, elle inventa les sciences contemplatives et les religions. Ce ministère imposant fut l'initiation du poète au grand ouvrage de la législation . Il se trouva , par le fait de cette puissance qui s'étoit révélée en lui, magistrat et pontife, et s'institua au-dessus de toutes les sociétés humaines un sanctuaire sacré duquel il ne communiqua plus avec la terre que par des instructions solennelles, du fond du buisson ardent, du sommet du Sinaï, des liauteurs de l'Olympe et du
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Parnasse , des profondeurs de l'antre de la Sibylle;, àtravers les ombrages des chênes prophétiques de Dodone ou des bosquets d'Egérie. La littérature purement humaine se trouva réduite aux choses ordinaires de la \ie positive, mais elle n'avoit pas perdu l'élément inspirateur qui la divinisa dans le premier âge. Seulement, comme ses créations essentielles étoient faites, et que le genre humain les avoit reçues au nom de la vérité , elle s'égara à dessein dans une région idéale moins imposante, mais non moins riche en séductions; et, pour tout dire, elle inventa le mensonge. Ce fut une brillante et incommensurable carrière où, abandonnée à toutes les illusions d'une crédulité docile , parce qu'elle étoit volontaire, aux prestiges ardents de l'enthousiasme , si nature laux peuples jeunes, aux hallucinations passionnées des sentiments que l'expérience n'a pas encore désabusés, aux vagues perceptions des terreurs nocturnes, de la fièvre et des songes, aux rêveries mystiques d'un spiritualisme tendre jusqu'à l'abnégation ou emporté jusqu'au fanatisme, elle augmenta rapidement son dojnaine de découvertes immenses et merveil-
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leuses, bien plus frappantes et bien plus mul tiplices que celles que lui avoit fourni le monde plastique. Bientôt toutes ses fantaisies prirent un corps, tous ces corps factices une indix idualitc tranchante et spéciale, toutes ces individualités une harmonie, et le monde intermédiaire fut trouvé. De ces trois opérations successives, celle de l'intelligence inexplicable qui avoit fondé le monde matériel, celle du génie divinement inspiré qui avoit deviné le monde spirituel, celle de l'imagination qui avoit créé le monde fantastique, se composa le vaste empire de la pensée humaine. Les langues ont fidèlement conservé les traces de cette génération progressive. Le point culminant de son essor se perd dans le sein de Dieu, qui est la sublime science. INous appelons encore superstitions , ou science des choses élevées, ces conquêtes secondaires de l'esprit;, sur lesquelles la science même de Dieu s'appuie dans toutes les religions, et dont le nom indique dans ses éléments qu'elles sont encore placées au-delà de toutes les portées vulgaires. L'homme purement rationnel est au dernier degré. Cest au second, c'est-à-dire à la ré-
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gion moyenne du fantastique et de l'idéal, qu'il faudrait placer le poète, dans une bonne classification philosophique du genre humain. J'ai dit que la science de Dieu elle-même s'étoit appuyée sur le monde fantastique ou superstant y et c'est une de ces choses qu'il est à peu près inutile de démontrer. Je ne considère ici que les emprunts qu'elle a faits à l'invention fantastique chez toutes les nations, et les bornes étroites que je me suis prescrites ne me permettent pas de multiplier les exemples qui se présentent aisément d'ailleurs à tous les esprits. Qui ne se rappelle au premier abord les amours si mystérieux des anges, à peine nommés dans l'Ecriture, avec les filles des hommes, l'évocation de l'ombre de Samuel par la vieille pythonisse d'Endor, cette autre vision sans forme et sans nom , qui se manifestoit à peine connne une vapeur confuse, et dont la voix ressembloit à un petit souffle, cette main gigantesque et menaçante qui écrivit une prophétie de mort, au milieu des festins, sur les murs du palais de Balthazar, et surtout cette incomparable épopée de l'Apocalypse, conception grave, terrible, accablante pour l'ame
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coiiiiiie son sujet, coiiune le dernier jujjemeiit des races humaines, jeté sous les yeux des jeunes églises par un génie de prévision qui semble avoir anticipé sur tout l'avenir, et s'inspirer de l'expérience de l'éternité !
Le fantastique religieux, s'il est permis de s'exprimer ainsi, fut nécessairement solennel et sombre, parce qu'il ne devoit agir sur la vie positive que par des impressions sérieuses. La fantaisie purement poétique se revêtit au contraire de toutes les grâces de l'imagination. Elle n'eut pour objet que de présenter sous un jour hyperbolique toutes les séductions du monde positif. Mère des génies et des fées, elle sut emprunter elle-même aux fées les attributs de leur puissance et les miracles de leur baguette. Sous son prisme prestigieux, la terre ne sembla s'ouvrir que pour découM^ir des rubis aux feux ondoyants, des saphirs plus purs que l'azur du ciel; la mer ne roula que du corail, de l'ambre et des perles sur ses rivages; toutes les fleurs devinrent des roses dans le jardin de Sadi , toutes les vierges de^ houris dans le paradis de Mahomet. C'est ainsi que prirent naissance, au pays le plus favorisé
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de la nature, ces contes orientaux, resplendissante galerie des prodiges les plus rares de la création et des rêves les plus délicieux de la pensée j trésor inépuisable de bijoux et de parfums qui fascine les sens et divinise la vie. L'homme qui cherche inutilement une compensation passagère à l'amer ennui de sa réalité n'a probablement pas lu encore les Mille et une Nuits.
De l'Inde, cette muse capricieuse, à la riante parure, aux voiles embaumés, aux chants magiques, aux éblouissantes apparitions, arrêta son premier vol sur la Grèce naissante. Le premier âge de la poésie finisse it avec ses inventions mystiques. Le ciel mythologique étoit peuplé par Orphée, par Linus,par Hésiode. \J Iliade a voit complété cette chaîne merveilleuse du monde sublime en rattachant à son dernier anneau les héros et les demi-dieux, dans une histoire sans modèle jusque là , où l'Olympe communiquoit pour la première fois avec la terre , par des sentiments, des passions, des alliances et des combats. V Odyssée, seconde partie de cette grande bilogie poétique, et il ne me faut point
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d'autre preuve qu'elle fut conçue par le génie sans rival ([ui a\ oit conçu la première , nous montra l'homme en rapport avec le monde imaginaire et le monde positif, dans les vovages aventureux et fantastiques d'Llysse. Là, tout se ressent du système d'invention des Orientaux, tout manifeste l'exubérance de ce principe créateur qui venoit denfanter les théogonies, et qui répandoit abondamment le superflu de sa polygénésie féconde sur le N'aste champ de la poésie, semblable à l'habile sculpteur qui, des restes de l'argile dont il a fonné la statue d'un Jupiter ou d'un Apollon, se délasse à pétrir sous ses doigts les foimes bizarres, mais naïves et caractéristiques d'un grotesque, et qui improvise, sous les traits difformes de Polyphème , la caricature classique d'Hercule. Quelle prosopopée plus naturelle et plus hardie à la fois que l'histoire de Cliarybde et de Scylla ? N'est-ce pas ainsi que les anciens navigateurs ont dû se représenter ces deux monstres de la mer, et l'effroyable tribut qu'ils imposent au vaisseau inexpérimenté qui ose tenter leurs écueils, et l'aboiement des vagues qui hurlent en bondissant
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dans leurs rochers? Si vous n'avez pas entendu parler encore des mélodies insidieuses de la Syrène, des enchantements plus séducteurs d'une sorcière amoureuse qui vous captive par des liens de fleurs, de la métamorphose du curieux téméraire qui se trouve tout à coup saisi, dans une île inconnue aux voyageurs, des formes et des instincts d'une bête sauvage , demandez-en des nouvelles au peuple ou à Homère. La descente du roi d'Itaque aux enfers rappelle , sous des proportions gigantesques et admirablement idéalisées^ les goules et les vampires des fables levantines , que la savante critique des modernes reproche à notre nouvelle école; tant les pieux sectateurs de l'antiquité homérique, auxquels est si risiblement confiée chez nous la garde des bonnes doctrines , sont loin de comprendre Homère ou se souviennent mal de l'avoir lu !
Le fantastique demande à la vérité une virginité d'imagination et de croyances qui manque aux littératures secondaires, et qui ne se reproduit chez elle qu'à la suite de ces révolutions dont le passage renouvelle tout • mais alors, et quand les religions elles-mêmes,
ébranlées jusque dans leurs fondements, ne parlent plus à l'imagination , ou ne lui portent que des notions confuses, de jour en jour obscurcies par un scepticisme inquiet, il faut bien que cette faculté de produire le merveilleux dont la nature l'a douée s'exerce sur un genre de création plus vulgaire et mieux approprié aux besoins d'une intelligence matérialisée. L'apparition des fables recommence au moment où finit l'empire de ces vérités réelles ou convenues qui prêtent un reste d'âme au mécanisme usé de la civilisation. Voilà ce qui a rendu le fantastique si populaire en Europe depuis quelques années, et ce qui en fait la seule littérature essentielle de l'âge de décadence ou de transition où nous sommes parvenus. Nous devons même reconnoître en cela un bienfait spontané de notre organisation; car si l'esprit humain ne se complaisoil encore dans de vives et brillantes chimères, quand il a touché à nu toutes les repoussantes réalités du monde vrai, cette époque de désabusement seroit en proie au plus violent désespoir , et la société offriroit la révélation effravante d'un besoin unanime
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de dissolution et de suicide. Il ne faut donc pas tant crier contre le romantique et contre le fantastique. Ces innovations prétendues sont l'expression inévitable des périodes extrêmes de la vie politique des nations, et sans elles, je sais à peine ce qui nous resteroit aujourd'hui de l'instinct moral et intellectuel de r humanité.
Ainsi, à la chute du premier ordre de choses social dont nous ayons conservé la mémoire, celui de l'esclavage et de la mythologie, la littérature fantastique surgit, comme le songe d'un moribond, au milieu des ruines du paganisme, dans les écrits des derniers classiques grecs et latins, de Lucien et d'Apulée. Elle étoit alors en oubli depuis Homère; et Virgile même, qu'une imagination tendre et mélancolique transportoit aisément dans les régions de l'idéal , n'avoit pas osé emprunter aux muses primitives les couleurs vagues et terribles de l'enfer d'Ulysse. Peu de temps aprèslui,Sénèque, plus positif encore, alla jusqu'à déposséder l'avenir de son impénétrable mystère dans les chœurs de la Troade; et alors expira , étouffée sous sa main philoso-