I.A VU' l)K CL fi MF NT .MAIIOT. vu
silé (le secours ou d'argent. Ils avoit-nt invoqué U' pouvoir papal comnu' \v pouvoir royal, pour limiter la puissance épiscopale en l'enfermant dans des circonvallations de plus en plus étroites, pour lui arracher, élan par élan, lambeau par lambeau, une concession, un privilège, la reconnaissance d'un droit vague jusque-là, la légitimation d'un usage, l'authenticité d'une tradition, la continuation d'une tolérance destinée à devenir bientôt une loi. Nous les voyons, en 1247, poser clairement la grosse question devant l'abbé de la Garde-Dieu, envoyé par le pape Innocent IV; il s'agit de circonscrire la juridiction temporelle de l'évéque. Celui-ci la réclame tout entière. Les consuls aflirment qu'ils ont traditionnellement le droit d'assembler la communauté et de juger les différends des bourgeois. Ils ne s'arrêteront plus, jusqu'à ce qu'ils aient obtenu la reconnaissance de ce droit et toutes ses conséquences. En vain Gérald de Barasc les excommuniera en 1248. Ils courberont la tète et accepteront l'arbitrage de l'évéque d'Agen, qui les condamnera à payer à leur seigneur 500 marcs d'argent. Mais, en 1286, l'évéque Raymond de Cornil cédera. Son prédécesseur avoit été forcé de reconnaître les coutumes de Cahors ; lui, il accordera le droit d'avoir une maison commune, sceau, archives, syndic, le droit d'établir des impositions sur les habitants. Puis, en 1 306, Raymond Pauquelle, « voyant qu'il ne pouvoit pas estre maistre des consuls, » appellera le roi à partager son autorité.
Ce fameux acte depareage, qui fut définitivement établi en 1331, étoit la récompense de la politique habile de la municipalité cahorsine. Avcir deux maîtres, dont le plus puissant étoit le plus éloigné, n'étoit-ce pas l'indépendance! Aussi voyonsnous leurs privilèges aller en croissant, jusqu'à ce qu'ils eussent celui , dont ils semblent si fiers, de créer des notaires, et jusqu'à ce qu'enfin l'évéque, en 1351, laissât à leur disposition les fossés, tours, fortifications du dedans et du dehors. Quant aux évêques, ils prirent l'habitude d'aller vivre dans les châteaux fortifiés, qui appartenoient plus directement au domaine épiscopal, au château du Bas, à Mercués, où, entourés de leurs
Mil 1, A \' 1 E I) i: C L K M ]i M T M A K 0 T.
gondarnics, ils se défendoient de leur mieux conlre les Anglois, et servoient, pour ainsi dire, tle poste avancé à la ville.
Celle-ci envoyoit de temps en temps à son seigneur temporel la recommandation intéressée de se bien tenir sur ses gardes, attendu que quelque moine mendiant avoit remarqué certains mouvements inquiétants chez les Anglois de Dôme ou d'ailleurs. Elle mettoit à sa disposition quelques-uns des arbalestriers de la cité. Parfois elle s'ennu>oit de n'avoir pas été de longtemps visitée par son seigneur spirituel ; (;lle le supplioit de venir au milieu des plus fidèles de ses ouailles. L'évêque consentoit à quitter sa citadelle. Ces ouailles alloient en pompe et grande piété recevoir le prélat à l'extrémité du Pont Vieux. On le combloit d'avoine, de cire, de vin, parfois d'argenterie, mais on ne le laissoit entrer dans les murailles qu'après lui avoir fait jurer, et plutôt deux fois (|u'unc, le respect absolu des privilèges de la ville.
Sans doute encore il faut tenir c()mi)le de ces traditions d'opposition et de lutte contn; le pouvoir épiscopal dans la ville qui devoit donner naissance à Clément Marot,
Ces mêmes présents étoient offerts au représentant du roi, le sénéchal de Quercy. On lui imposoit le même serment et on travailloit de grand courage à payer le moins possible des taxes rovales. Chaque fois qu'une imposition nouvelle tomboit sur la ville, la ville, sans se décourager, envoyoit auprès du roi quelque notable, monté sur ini bon cheval et suivi d'un valet dont on lui payoit les journées, pour représentera sire le roy, le coseigneur de Cahois, que la communauté étoit absolument ruinée. Le roi écoutoit patiemment le bourgeois, il rappeloit avec la même persévérance le droit de franc lief que prétendoit la cité cadurcionne. Mais le boin'geois revenoit avec l'espérance de voir l'imposition diminuée (|iiel(|Me i)eu. A son retour on lui oITroit ime robe d'honncui' (piand il avoit ('t(; ti"ès-élo(|U(;nt.
A part ces taxes, qui occasionnoienl quelques malentendus entre un seigneur roi (|ui avoit toujours besoin d'argent et des bourgeois qui étoient si constamment ruinés, Gabors lut une
LA VIK 1)K CI-KMKNT MAHOT. ix
ville noblemenl (idèle à celui qu'elle nommoif perséverammont son seigneur naturel. IMus encore que toutes ces municipalités qui voyoient dans le roi de France leur «you^j contre la [(Modalité, elle s'attacha à la cause de la monarchie a\ec inie droiture, un courage, une persévérance vraiment touchante. Ces bourgeois donnèrent de leur amour pour la grande France une preuve singulière dans leur étonnement de la canonisation de Louis IX, et ce fut à grand'peine qu'on leur fit solenniser sa fête. Ils doutoient de la sainteté d'un homme qui avoit commis l'injustice de les céder, par traité, au roi Henri d'Angleterre.
A la tête de cette ville, qui ne vouloit pas qu'on fût saint quand on séparoit Cahors de la royauté française, se trouvoit une aristocratie bourgeoise, d'une espèce assez rare, une aristocratie composée de boutiquiers nobles. A la fois gentilshommes et marchands, ils formoient les conseils des consuls. Destinés eux-mêmes au consulat, ils prenoient la qualité de nobles dans leurs actes et « avoient de bonnes boutiques de marchands, où l'on faisoit une espèce de manufacture, où l'on vendoit toute sorte de marchandises. )> Ils avoient le monopole des présents cà faire aux entrées de l'évêque, du sénéchal, des illustres amis de la cité. Ils cédoient pour cela à la ville leurs confitures, leur draperie, leur cire, leur lin, leur blé, leur vin, leurs tasses d'argent. Pour la même ville ils se mettoient en chemin comme ambassadeurs auprès du roi, auprès des cités et des seigneurs du voisinage, qu'il s'agissoit de réunir habilement, par éloquence, diplomatie ou argent, contre l'ennemi commun. Pour la bonne ville encore ils couroient aux murailles, de jour et de nuit, à la tête des troupes de la cité. Ils faisoient des excursions contre fennemi , mais sans jamais de beaucoup dépasser Pradines et les coudes les plus rapprochés de la rivière. Enfin ils portoient l'épée dans leurs champs à côté des ouvriers, <( qui alloient au travail munis de leur hainois et armes, ai'c, cousteau et fronde. »
C'est à l'habile diplomalie de cette aristocratie municipale que l'on (lr\(iii le salnl el riioiineiir de la \ille. Les consuls
\ 1. A VI1-: ni", c L i: .M i: .N T .maiîot.
savoiont cvdor ol plier dovani l'orago, quand il dcNcnoil trop violent , et pationimont ils attondnient les jours nuMlleiirs. Ils savoient faire des traités, pactes, coinposilions avec les capitaines anglois, qui s'étoieiil emparés des villes et châteaux \oisins. Ils payoient ainsi la suffcite, pour qu'on les laissât en paix moissonner ou semer , voyager et connnercer. Ils payoient encore les brigandeaux les plus rapprochés, pour que ceux-ci abandonnassent leurs châteaux fortifiés. Puis (piand les temps devenoient moins rudes, quand la ville étoit bien remparée, quand les murailles et les ponts étoient bien hérissés de buissons, quand on avoil semé 1,/|00 chausse- trapes, — à 3 livres chacune, vraiment, — dans les endroits guéables de la rivière, quand on avoit soulevé tout le pay s contre l'Anglois, on relevoit la tête. On mettoit en campagne les illustres engins de guerre, la casa, la brida. On parvenoit parfois même à convaincre quelque voisin débonnaire que c'étoit sa cause qui étoit en question, on lui louoil les bombardes et les grandes arbalestes de la bonne ville, et l'on alloit en guerre, avec ses alliés. Là, c'est-à-dire dans les alliés, étoit un danger plus grand peut-être encore que dans les ennemis. C'étoit en de telles occasions que se déployoit toute l'habileté politique de messieurs les consuls. Il falloit persuader aux alliés dangereux, sans les blesser, qu'il étoit convenable pour eux de passer à quelque distance de la cité. Les alliés douteux, on alloit les recevoir au bout (lu \icu\-P(Mit avec les « trompettes et liautl)ois » de la ville, on les coud)loil de compliments et de conlituiX'S, et on les faisoii filer le long des fortifications extérieures. Quand ces alliés empres.sés insistoient pour entrer, pleins de zèle pour la défense de la bonne ville, on ajoutoit beaucoup de setiers d'avoine et de marcs d'argent aux confitures, et Ton répondoil fièrement qu»; a Caors estoit assez fort et scauroit bien .se défendre tout seul. ), Mais (piand, à l'enlréc de la nuii, (ni asoil sonné la retraite a\ec la gro.sse cloche nomméi; (iliasse-Ilibanl, il n'y avoil plus qiu; la garde de la ville qui luairhât p^ur le Im)!! iifdif ci |)iMii' (''nIici- 1rs surpiiscs.
LA Vil- DI-: (:lI'.mi:nt mauot. xi
On peut, je crois, maintenant prendre ime idée générale de la ville et du pays où Clément Marot devoit passor les dix premières années de sa vie.
Les qualités et défauts inhérents à la race qucrcynoise avoient dû trouver tout leur développement au milieu de cette existence accidentée. Ces hommes de liaute taille , élancés, au nez aquilin, aux dents éclatantes, dont le teint, les cheveux, la physionomie et peut-être aussi le caractère présentoient je ne sais quoi qui faisoit immédiatement songer à une origine africaine, ces gens sombres, taciturnes, cruels et batailleurs, avec des élans de vivacité qui sentoient le voisinage du Languedoc, cette race industrieuse, prudente, âpre au gain, calculant toute chance, ne s'aventurant jamais, aimant les gros profits à peu de risques , cette race avoit eu dans la guerre de cent ans Toccasion de déployer tous les éléments de sa nature. L'on peut se figurer incultes et semés de débris le long plateau et les vallées que nous avons décrits, et Ton aura le Ouercy du xv" siècle. Quant à la ville de Cahors, elle présentoit plus de remparts et moins de ruines qu'aujourd'hui. Toutefois, les pierres du cirque avoient déjà servi à bâtir bien des maisons; la démolition de Taqueduc étoit commencée, parce qu'il ofTroit aux ennemis des facilités d'embuscade; plusieurs églises étoient abandonnées: plusieurs des grands hôtels, — comme celui de Duesa, qui appartenoit à la famille du pape Jean XXII, — tomboient au milieu des cours désertes. Si Ton veut penser à tous ces détails et à ceux que nous avons donnés» aux pages précédentes, on pourra aisément se rendre compte de la situation de la capitale du Quercy, en l'an l/i71.
C'est à cette époque que nous voyons pour la i)remière fois cité dans les comptes des consuls le nom d'un éiranger nommé Jehan Marot. D'où venoit-il? Les archives de l'université, du tabellionage, de la vicomte de Cacn, peuvent répondre à cette question et confirmer le renseignement donné par Huet, qui déclare que la famille de Marot habitoit à Matthieu, village situé à une hi'un; et demie de Caen.
Ml I.A VIK l)K CLK.MENT .AIAUOT.
A une date, que je ne retrouve pas, de la fin du xV siècle, les actes du tabellionage nous disent que Pierre Fresnel, fils el liéi-ilier de Jeliannotin Fresnel de Matthieu vend à Jehan le Faulmicr de ladite paroisse une rente de quarante sols tournois en échange d'une pièce de terre sise à Matthieu, jouxte Pierre Marot d'une part et les religieux de Barberey de l'autre, butte d'un bout à Guillaume Marot et d'autre part sur la Haulte voye. A la date du 5 mars 1/|63, Michel Marot et Thomine, sa femme, fille et héritière de feu Jacques de Carseigny de la paroisse de Bourguébus, vendent à Raoul de Foubert-Folie une rente de quatre sols tournois. Le 1^'" juillet 1487, Jehan Marot de la paroisse de Matthieu quitte et délaisse à Richard la Perrelle, de la paroisse de Periers , une demi acre de terre dépendant de la vavassorerie Tallebot, relevant du roi, dont ledit preneur consent à payer les droits. Du 23 mai\s l/j92, les registres de l'université de Caen nous disent « Jacobus et Johannes Mares, clicli Marol, de Cadomo, prestant juramentum pro scolaritate. » En 1/|96, les mêmes registres nous parlent de Pierre Marot. Kn \52S, Robin Marot vend une pièce de terre sise à Matthieu. Enfin, pour nous arrêter là, nous voyons « une vavassorerie de Gieffroy Marot, de la paroisse de Matthieu, dont ledit Marot est l'ainsné, laquelle est subjecte du fief de Vauville, assis également en ladicte paroisse, » De tout cela nous pouvons conclure que la famille Mares (Des Mares, Des Marets, « moi Jehan Desmarets, Alias Marot, » comme notre Jehan se nomme lui-même), qui prenoit dans presque tous ses actes le surnom de Marot, étoit nombreuse, avoit son siège principal à Matthieu et que, appartenant à la petite bourgeoisie, elle étoit, abstraction faite de l'aide que devoit donner la gloire de Jehan et de Clément, en chermn de prendre rang dans la moyenne bourgeoisie. Nous trouvons plusieurs autres Marot en Picardie, en Bretagne, en Poitou, (|ui de 1/|58 à 1523 reçoivent des lettres de rémission pour divers crimes par eux commis. Nous signalons ces Marot (lé\()\és sans songer à en faire honneur à la famille de noln- pof'ic.
LA Vlli 1)K CIJ'MKNT MAHOT. xn,
Quelles circonstances avoient pu amener Jehan Marot en Quercy? Le seul renseignement que nous ayons pu avoir jusqu'ici sur sa jeunesse, il nous le donne lui-même en revenant Iréquemment et de diverses façons sur cette idée que sa première éducation avoit été négligée. Et Pierre Roffet, en publiant la première édition des œuvres de Jehan, sous l'œil de son fils Clément, confirme ce renseignement, en admirant comment de telles poésies avoient pu sortir d'un esprit qui n'avoit pas cultivé les lettres grecques et latines. Pour nous , nous devons nous borner à constater, d'après les annalistes du Quercy, les cinq causes principales qui atliroient alors les étrangers dans la province : l'université, le pèlerinage de Rocamadour, la guerre , le commerce et les grands avantages qui étoient faits à ceux qui venoient de toutes parts habiter et repeupler le pays ravagé. L'université de Cahors! Pierre Roffet nous indique que ce ne dut pas être là ce qui attira Jehan Marot, quoiqu'elle fût célèbre alors et que la renommée de Jacques de Costa y amenât bien des écoliers des pays éloignés. Peu d'années avant l'arrivée de Marot en Quercy, nous y trouvons un gentilhomme venant de Normandie apporter pieusement un calice d'argent doré à Notre-Dame-de-Rocamadour. J'en veux conclure seulement que le chemin étoit connu aux gens du pays de Sapience. Ils connaissoient mieux sans doute les toiles , le lin , les vins dont Cahors faisoit grand commerce. Est-ce la marchandise qui conduisit là notre Marot, ou les hasards de la guerre de Guyenne qui finissoit à peine en 1472?
Quelle position occupa-t-il dans la ville? Les rôles ne le disent pas. Nous apprenons seulement qu'il épousa vers 1^71 la fille unique et héritière d'un bourgeois de Cahors nommé Rosières ou Rousières, laquelle habitoit dans le quartier du Pont-Vieux, qui s'étendoit entre ce pont et la Porte-Neuve. Elle possédoit là une maison, et quelques vignes dans le voisinage de la ville.
A partir de c^ttc date, Marot, selon l'usage et couliunt; du Quercy qui imposoit aux ('trangers mari»'s dans la ville l'obli-
xn l.A vu: DK CL KM i: NT .MAHOT.
galion de joindre à loin- nom celui de leur femme, fut connu sous le nom de .k-lian Marot-Rosières. C'est ainsi qu'il est nommé dans le rôle de la taille. 11 payoit pour la maison et les vignes que nous venons (i'intli((iicr ([iiiiize sols. Nos annalistes remarquent que sa condition devoit être fort nukliocre, puisqu'il y avoit des habitants qui étoient taxés jusqu'à dixhuit livres. En 1^80, les comptes des consuls nous mettent sur la voie de quelque changement arrivé à l'existence de Jehan Marot. Ils nous parlent des héritiers de Marot-Rosières, au nom desquels la taille est inscrite. Je crois pouvoir en conclure que notre poëte, après avoir perdu sa femme, avoit quitté la ville en laissant aux soins de la famille paternelle les enfants qu'il aiu'oit eus de cette première épouse. Les héritiers Marot- Rosières sont désormais taxés à dix-sept, vingt ou vingt-deux sous de taille; et peut-être faut-il voir un des frères aînés ou beau-frère de Clément dans ce Gaubert Marot qui habitoit la maison ci-devant dite dans le quartier du Pont-Vieux.
Que devint Jehan Marot de l/jSl à lZi94, D'après l'hypothèse la plus vraisemblable, il dut suivre à la cour de France quelque seigneur ecclésiastique ou laïque, dont il devint le secrétaire, pour ijui cl auprès de (|iii il lit, sans doute, ces études qui pourroient supph'cr au défaut de l'éducation première. Est-ce alors qu'il mit au jour quelqu'une de ses petites pièces, quelques-uns de ces rondeaux un peu lestes qui lui sont attribués? 11 revint toutefois à Cahorset, selon toute apparence, il ('pousa la lille de quelque autre bourgeois de la ville, puisqu'il est certain que Clément na(|uit là et (ju'il n'est pas à supposer (|U(' Jehan ait amené- inie femme étrangère et l'ait établie dans la ville iriême où vivoit la parenté de sa première épouse. Clément dé'signe, du reste, très-clairement le patois quercynois comme la langue de sa mère.*
1. Se im- suis miiilé du iiiiiux quii j'ai pu au milieu de rciiscigiiciiicnts nouveaux, non encore discutés, fort vagues d'ailleurs, et rendus plus olMwurs L-nrorc par les afliniiations un peu légères des anciens annalistes du Qiicrry. l»eut-i"'ln' ceux f|ui s'orcujji'ront après moi de la vie de Marot arri-
LA VI F- I)!- eu: M KNT M AI«()T. xv
CléiiK'iit Marot naquit vois 1/(97. Au priiUeinps de 1526, il nous dit qu'il est en France depuis 20 ans, et qu'il n'avoit pas dix ans quand il y vint. Cela donne non pas l/i95, comme on l'a dit jusqu'ici et comme je l'ai écrit moi-même, un peu légèrement, mais H97, si l'on traduit, comme cela paraît logique, (( n'ayant dix ans », par ayant près de dix ans.
Ces dix années qui s'écoulèrent entre la naissance de notre poëte et son départ pour la France, n'amenèrent i)as de grands événements dans la ville de Cahors. La vie bourgeoise suivoit son cours ordinaire. La peste sévissoit bien en Querc\ , mais Cahors avoit été tant de fois protégé par saint Ambroise et par la dévotion envers l'insigne relique du saint Suaire, que l'on n'y songeoit pas trop. La grosse cause de préoccupation étoit la querelle entre Antoine de Lusech et Benoît de Jean. Le premier, conformément au concile de Bâle et à la pragmatique sanction, avoit été nommé évèque de Cahors, en H93, par le chapitre, le second avoit reçu ses bulles du pape et étoit soutenu, sur l'ordre du roi Charles Vlll, par Raymond de Cardaillac, sénéchal du Quercy et par Guy de Losières, maître d'hôtel de la maison du roi.
En ce temps de paix, l'université de Cahors étoit dans toute sa splendeur : on y comptoit plus de ^000 écoliers. En l'an l/j98, Nicolas de Rochechouart soutint pendant trois jours des thèses en droit canonique, dont il fut longtemps parlé. 11 y avoit grande assemblée pour honorer le récipiendaire, et Louis d'Âlbret, Louis d'Amboise, évèque d'Alby,lesévêques de Cahors, de Sarlat, et une grande partie de la noblesse du Quercy, voulurent assister aux disputes publiques. En H99, il se fit « un célèbre mariage » entre Jacques de Castelnau et Françoise de Turenne. En 1500, on acheva la restauration du Pont- Vieux. Le 9 décembre de cette même année, George d'Amboise, ministre d'FItat, écrivit à l'évêque de Cahors qu'il eût à envoyer,
veront-ils à dos alfinnutions moins hypotliiHiques. Je mo i)roinits, du reste , d'exposer, pour ragréincnt des érudits, les tt-xtes et les sylloi^isines qui m'ont anieiié à choisir ces hypotiièses entre dix autres.
XVI LA Vit: l)K CLKMENT MAROT.
en diligi'uce, à Lyon, les décimes levés dans son diocèse pour faire la guerre contre le Turc. La lettre étoit datée de Blois. En 1501, Antoine de Lusech renouvelle les statuts du chapitre, lui 1502, cet évêc}ue et son romp('tileur Benoît Ho Jean s'accordent. Après quoi Antoine de Lusech fut sacré à Fuyl'Kvêque, le 13 juin. On ne fit pas les cérémonies à Cahors, par crainte des maladies contagieuses. Mais le dimanciic sui- \ant. le jirélat fit son entrée dans la ville. Il passa par Mercuès, la j)()rle de la Barre, les Chartreux, les Carmes et le pont-levis du Pont-Vieux. Jean d'Auriole, évêque de Montauban, Jacques de Cardaillac, sénéchal du Quercy, les consuls « et autres seigneurs 0 du pays Tattendoient à la Belle-Croix pour l'accompagner à son évêché. Cette même année, Bernard de Vaxis, d'une fauiillc (pii devint illustre à Cahors par sa science, fut fait docteur par Antoine de Peyrusse, avocat du roi et professeur de l'université. Cette année encore, le 8 novembre, il y eut un tonnerre extraordinaire. La foudre brûla le château de TAlbenque et autres lieux du Quercy. La peste régnoit dans tout le royaume. Paris, Orléans, Poitiers, Montpellier, et les autres endroits où il y avoit université, en étoicnt infestés. Cahors seul en fut exempt, quoiqu'il y eût plus de 1200 écoliers, étudiants en droit. L'année étoit, du reste, plantureuse. Le baril de vin ne se vendoit que 5 sols, la quarte de froment 15 sols. 11 y eut aussi grande abondance de bœufs, moutons et cochons. En 1503, Galiot de Genouillac, dans lequel nous croyons retrouver un. des protecteurs de Clément Marot, étoit fort aimé du roi, qui lui donna cette année le gouvernement de Penne, en Albigeois, avec la forêt de Gailinière, « où il y avoit de toute sorte de bestes fauves. » En 150/), 1505 et 1 500, nous ne; trouvons à signaler que les grands travaux exécutés par l'évêque aux églises «'t aux châteaux épiscopaux.lJn échange de terre nous ai)prend (|ue cet évêché de Cahors étoit riche, et l'évêque pouvoit aller de sa ville capitale jusque dans le diocèse d'Agen, sans quitter SCS terres, V.n 1507, Jacques de Cienouillac, « fort eslevé dans la faveur du roy, » se maria vers llordeiiux, avecCatliei iiie d" \r-
LA VIE DE CLÉMENT MAROT. xvii
chiac, d'une très-ancienne famille, qui a donné des cardinaux.
Ce Genouillac, qui fut page de Louis XII, et qui étoit fils de Jean Picard, gentilhomme du Quercy, maître d'hôtel du roi, aux gages de 500 livres, devint « l'un des plus considérables seigneurs de la province, » et l'un des capitaines célèbres de François I",
On peut, ai -je dit, supposer, sans trop forcer la vraisemblance , qu'il y eut des relations de patronage et de clientèle entre ce Quercinois si bien en cour, et ces autres Quercinois d'adoption et de naissance, Jean et Clément Marot. Peut-être faut-il faire remonter jusqu'à lui les incidents qui amenèrent Jehan à la cour et à la faveur d'Anne de Bretagne.
Parmi les autres seigneurs qui tiennent le haut rang en Quercy, durant la jeunesse de Clément, parmi ceux qu'il doit rencontrer plus tard à Cahors, à la cour, à l'armée, nous pouvons citer François de Castelnau, époux de Marguerite de la Tour-d'Auvergne , Jean de Castelnau de Bretenous, les Montpézat, les Gourdon, les Cénevières, les Cardaillac, les Saint- Cirq, les Touchebœufs, les Boissières, les Galard, les Lusech, etc. Nous retrouverons auprès de François I^'' bien des descendants de ces illustres familles provinciales, et Clément les mettra au premier rang de ces « ombres angéliques, » qui peuplent l'Olympe de la cour , et dont il se vante d'être connu. La fierté patriotique que leur inspirera la gloire de ce Quercinois, et, d'autre part, leurs souvenirs de l'enfance de ce descendant des petits bourgeois de Cahors, contribueront à former ce ton de familiarité cordiale qu'à diverses reprises notre poëte semble indiquer comme étant celui dont on le traite à la cour.
Je puis rappeler que, dans les bonnes villes, presque à côté de tous les monastères et églises, se trouvoient des écoles où alloient « apprendre lettres » les enfants de la bourgeoisie. En citant, comme un exemple entre mille, ce détail que nous donne un contemporain de Clément, le Jeune Adventureux,
xviii LA VIK \^E CLÉMKNT MAROT.
(i vn l'aage de huit ou neuf ans, je sçavois lire, » j'aurai complété la série d'hypothèses que j'ai à offrir.
Je me suis, en effet, jusqu'ici adressé uniquemenl à l'imagination du lecteur. Je me suis efforcé de résumer pour elle les éléments de cette éducation par la vue, par les images, par toutes les sources de la tradition, par tous les objets de la préoccupation habituelle de l'entourage, par les sujets journaliers de conversation, par tout cela, en un mot, qui parle d'abord à l'enfant et donne des pentes à son esprit. Ainsi se développent ses instincts, en attendant cette seconde éducation,— non plus de l'enfance, mais de la jeunesse, — qui parle à la raison et élargit l'intelligence. On nous pardonnera de nous être tant étendu sur ces souvenirs de Quercy. C'est là, comme le poëte le dira plus tard, qu'il fut « fait, filé, tissé. »
Toutefois, le seul résultat certain que nous puissions constater de la première éducation de Clément, c'est que, vers dix ans, il connaissoit seulement la langue maternelle, c'est-à-dire le patois quercinois. 11 faut, en songeant aux diflicultés qui dévoient arrêter quelque temps son génie naturel au milieu des lourdes recherches de la poésie pédantesque du cominencement du xvi^ siècle, il faut garder bonne note de cette remarque de Balzac : « je sçay bien que c'est une espèce de miracle qu'un homme pût parler purement françors dans la barbarie du Quercy et du Périgord. »
Mais si, n'ayant pas été bercé par le génie de la langue françoise, Clément dut subir les lois de la savante rhétorique d'alors , plus longtemps que son esprit leste ne sembloit né pour le permettre, du moins il y trouva une compensation.il n'avoit pas été nourri, dès l'enfance, dans l'admiration de ces rimes pesantes, de ces compositions laborieuses, de ces poèmes qui tendoient à faire de notre littérature un cours de versions grecques et latines. Quand, au temj)s d(î l'adolescence, il eut recouvré la liberté de son esprit, son instinct, qui n'avoit pas été vicié de bonne heure, rejeta toute trace de pédantisme. O ne fut plus alors f[iie très-tard, vers la (in di' sa carrière,
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quand il songea à prêcher, qu'il retrouva quelques-unes des lourdes inllucncos qui avoienl failli l'aveugler sur les qualités essentielles de notre langue.
Nous allons voir, du reste, comment ces influences l'assaillirent durant la seconde période de son éducation, lorsque les formules et les exemples, remplacjant la conversation et les images de la vie méridionale, travaillèrent à développer ce que je nommois plus haut les tendances normandes de son inloiligence, à lui imposer l'estime de cette école de poésie savante, dont Jehan Marot étoit un des notables représentants. Le bonhomme Estienne Pasquier nous dit que Clément « estoit né , dès le ventre de sa mère, pour faire des vers françois. » Il ne faut pas remonter si haut. Dès le ventre de sa mère, il étoit seulement destiné à faire des vers quercinois. Le vieil érudit ajoute qu'il dut aussi cette noble mission de faire des vers françois à cette chance qu'il eut d'être « nourry en la cour de nos roys. 1) Je me permettrai là encore de distinguer. Les pages qui vont suivre montreront que la première nourriture reçue par Marot à la cour le poussoit presque uniquement k faire des vers latins, ou de ces vers qu'il nommera lui-même plus tard du <( latin escorché. »
LA COUh DE LOUIS XIl. EDUCATION DE MAROT.
« Entour la fin du mois de janvier, en l'an mil cinq cent et six (1507), dit l'historiographe Jean d'Anton, le Roy se mit àchemin, tirant droit sur Bourges. Tous les gentilshommes de sa maison, archers de la garde, Allemands, et généralement tous ses pensionnaires le suivirent. » Quelques semaines après, « le Roy, ayant fait ses Pasques à Grenoble, se mit à la voie, et laissa la Royne toute adoulée de son département. » Claude de Seyssel ajoute que Louis XII, en s'en allant ainsi à la conquête de
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(iriu's, fiuiiu'iioil avec lui gens de tous élals, (( du nombre desquels je nie tiens bien heureux d'avoir été, et veu tout le |irogrez de la victoire. » C'est à la suite de cette expédition , soit à titre de soldat ou de secrétaire de quelque seigneur, soit à titre de pensionnaire du roi, c'est au milieu de ces gens de tous états que le père de Clément Marot lait délinitivcnient et ofTiciellement son entrée dans l'histoire.
Plus tard, Jehan Marot dédiera à la reine Anne le récit poétique de cette conquête, et il dira, en parlant de Louis XII : (i Je l'ay continuellement veu, suyvant son excercite, tant à l'cxploict que après jusques à son retour. » Dans cette dédicace, il se nomme u je , Jehan des Maretz, vostie povre escripvain, serviteur treshumbles des vostres treshumbles et tresobéissants serviteurs. » Il parle aussi de (( la gracieuse bonté de tous temi)s expérimentée de la royne. » On peut conclure de tout cela ((u'il étoit depuis quelque temps déjà attaché à la fortune de (juelque personnage de l'intimité d'Anne de Bretagne, et qu'il avoit plu à cette reine, grave, sévère, élégante et bonne, qui savoit le grec et le latin , dont la cour étoit comme le royaume de fèmenye , et qui aimoit les litlérez , c'est-à-dire la science et la poésie. Parmi les illustres personnes du Quercy qui étoient dans la faveur d'Anne, nous voyons Castelnau de (irammont, neveu du cardinal d'Amboise, et Jean le Roux, seigneur de La Tour, qui, pendant cette même expédition en lialie, vint à Savone annoncer à Louis XU la grossesse de la reine. Clément nous cite, comme une d(;s protectrices de son père, une fille d'honneur, Michelle de Saubonne, qui, en l'an 1507, épousoit Jean de Parthenay, seigneur de Soubise.
Nous aurons l'occasion, plus tard, pendant le séjour de Clément à Ferrare, de parler de cette mère d'un des plus illustres capitaines huguenots du siècle. A cette époque, c'est-à-dire en 1536, notre poëte reconnoîlra cpu; u elle fut première source du bon recueil fait à son père' (piand il arriva à la cour du Roy, où elle esloit alors la pltij^ a\mét; di; la Royne. » Il ajouti^ra (pie ':11e et les siens ainiuient d'instincl la lillérature, les arts lil)(''-
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raiixet coiix qui s'y exercent. Enfin il nous révélera que c'est elle qui amena Jean Le Maire de Belges en France. Ce n'est pas exactement ce que nous apprend ce poëte dans la préface du troisième livre des Illustralions de la Gaule; mais il reste vraisemblable que Michelle de Saubonne contribua à faire nommer Jean Le Maire historiographe de la reine Anne, comme aussi à introduire Jean Marot à la cour.
A ce double titre , elle doit être considérée , par les biographes de Clément, comme une des marraines de son génie, comme une de ces fées des contes orientaux, qui apportent dans le berceau des enfants illustres toutes les bonnes fortunes de l'avenir : elle lui donna la cour et Jean Le Maire, c'est-à-dire sa maîtresse d'escole et son maître en poésie. On pourroit peut-être tirer d'une épigramme, qui semble adressée à Renée de Parthenay , la conséquence que c'étoit à cette famille de Parthenay que Jehan Marot étoit attaché dès la naissance même de son fils. Mais l' épigramme est obscure, et je me contente d'ouvrir cette perspective à ceux qui travailleront après moi la biographie de Jean et Clément Marot.
Quoi qu'il en soit, cette entrée à la cour fut pour Jean une bonne fortune, dont la grandeur peut être jugée par la persistante humilité de l'écrivain. 11 avoit jusque-là plus voyagé qu'écrit. 11 avoit couru les foires de Lyon, d'Anvers, du Lendit, de la Guibraie et de bien d'autres lieux. Il avoit sans doute moins étudié que regardé. « Je ne suis pas clerc, dit-il ; mais j'ay l'art de rimoyer. » Et la bienveillance avec laquelle la reine accueillit ses premières tentatives de cet art lui resta toujours dans la mémoire.
Dans la préface manuscrite de son Voyage de Gênes , il s'appesantit sur sa « povre simplicité, » sur « sa lourde ignorance, » sur son « rural et maternel langaige, » sur son « agreste et inculte besoigne, » sa « lourde et trop basse forme. » Plus tard , quand il réunit sous la même couverture ce Voyage de Gênes et le Voyage de Venise, il n'a plus cette povre simplicité; il a fait de grands progrès dans le beau langage du temps.
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Il ik'vii'iit un (lisciplo do la sonrdo et pédaiiles(|iic iiHioii((iie (Ml faveur soiis Louis \1L Toujours aussi humble, mais plus (lornc, il parle de sa u scpialide et barbare squabrosilé; » il s'étonne que, malgré « l'iml)ecillité et lourde rudesse » de l'œuvre, la reine ait bien voulu la u poser dans le gazo|)liile de ses autres livres. » Jusque-là parmi les illustres poètes de l'école, personne n'avoit encore parlé de Jean Marot, Mais un homme qui savoit trouver squalide squabrosité ne pouvoil rosier long temps sans gloire, et l'on entend bieiitiM Crétin, monseigneur Crétin, <( orné de célestes gemmes, » Crétin, u supi'rieur à Virgile et à Homère, » Crétin, a principal maistre, et prince des orateurs et poëtes, » appeler notre poëte à côté des plus célèbres pour chanter les louanges de Guillaume de Bissipat :
Secourez-moy , Bigne et Vilicbresme , Jehan de Paris, Marot, de La Vigne.
Pourtant dans la préface de la Vray disant advocnte des dames , Jean confesse encore son « gros et rural mestier; » il «( forge et martelle sur l'enclume de son insuffisance, » et revient toiijoiM's sur son incapacité et basse condicion. Enfin, dans le poënu! ([d'il fit pour réjouir la convalescence d'Anne de Bretagne (1511), il n'a pas oublié ((u'il est le moindre disci|)]e et « lointain imitateur des meilleurs rlKÎtoi'iciens, » et qu'il n'a que « ung rustique et tresfragile esprit. »
Quelle position avoit-il exactement à la cour? Nous ne le pouvons dire. Nous avons compulsé, tant à la Jiibliothèque impériale qu'aux Archives de l'empire, ce qui reste des Comptes de la maison du Boi, nous ne l'avons pas vu nommer une seule fois. Les recherches faites dans les archives de Nantes, dans les Comptes du Trésorier général de Bretagne, n'ont |)as doimé d(; meilleur résultat. Nous pouvons constater seulement qu'en s'adressant à la reine, il se nomme son poêle et « escripvain ; » quNîlle l'a chargé d'accompagner Iiî roi dans cette guerre contre Venise , cpii suivit la ligue de Cambrai et si; termina , le \l\ mai 1500, |)ar,uue vicloire « telle, nous dit un conlempo-
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rain, bourgeois de Senlis, que, de la part des ennemis, estoient morts dix mille hommes et plus, le chef de leur armée, nommé Bartelemy d'Alviane, pris, et toute leur artillerie et muuilious gagnées, et le reste mis en fuite. » Jehan Marot dit encore qu'il avoit des miettes qui tomboient de la table royale , et il laisse comprendre qu'il u'habitoit pas la cour, mais qu'il y avoit ses entrées et qu'il n'en demeuroit pas loin.
Cette cour dut saisir vivement les yeux et l'imagination du jeune Clément, de l'enfant de dix ans, à l'esprit ouvert, à l'œil noir, curieux et réfléchi , mais qui n' avoit encore vu d'autres splendeurs que les entrées des seigneurs et les processions des consuls dans la ville de Cahors. A Blois , l'aube du brillant XVI* siècle se levoit, et naissoit cet éclat de la royauté françoise qui devoit être si resplendissant. A côté du roi, sobre et avare, grand, maigre et affriandé de bœuf bouilli, la magnifique et libérale Anne de Bretagne préparoit la Renaissance à l'aide des mêmes moyens qu'employèrent plus tard les Valois : les femmes et la poésie. Brantôme, commentant pour nous les Comptes de la maison de cette reine , nous indique avec quel soin elle s'entouroit de jeunes filles nobles, et Jehan Marot nous dit qu'elle étoit bien la u soustenance aux demoiselles. » Il nous raconte aussi qu'elle pourvo\oit de brens « toutes gens de sçavoir, tous beaulx espritz par povreté batuz; » et c'est à elle qu'il pense quand il montre en ses rondeaux le palais d'une princesse embelli par les gens lettrés, comme un verger parles arbres portant fruits. Seulement , la Renaissance que préparoit la reine Anne devoit être une renaissance chrétienne et toute différente de celle qui se développa sous Henri II et Henri III. Pour la reine, les femmes et la poésie n'étoient pas destinées à jouer le rôle que nous leur voyons prendre sous les Valois : elle demandoit aux premières la vertu d'abord et la grâce ensuite; dans la seconde elle cherchoit la pensée plus que la forme, la réflexion plus que l'art. A ses yeux, le poêle, c'étoit l'homme savant, recommandable seulement , comme nous le dit encore Jehan Marot, « par la doctrine yssant de son sçavoir. »