‹ Œuvres de Clément Marot; annotées, revues sur les éditions originales et précédées de la vie de Clément MarotChapitre 5 sur 318 · I.A VI K 1)K CLKMKNT M A KO T. xxxni · texte numérisé non relu

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rc'iirs (11! l)()uti(iiR's après souper, nous pouvons nous k; ligiirer courant de l'auberge de la Ponime-de-Pin au Castel , de la Mngdclelne à la Mule, et s'arrêtant à cette notable taverne des Tiois-Poissons, au faubourg Saint-Marcel, où la tourbe des porteurs de galocbes ferrées vcnoit goûter ce bon vin d'Orléans. Nous le rencontrons avec les plus jeunes des suppôls de la Basoche, des clercs du Cliastelcl et de l'Empire de Galilée, des Enfants sans -souci. Avec eux il court les assemblées d'cnfans perclus et matois , hantant les bateleurs aux lieux d'honneur et d'assise de l'Université, à la place Maubert, nuX Halles,, à la Grève, à la Pierre-au-Lait ; à Saint-Thomas-du- Louvre, où chanteurs et musiciens sonnoient tant que rage; au cloître Saints-Innocents; aux portails des églises, où les bandes d'alchimistes en guenilles cherchoient la pierre philosophale et écrivoient les lettres des chambrières.

Puisc'étoient les grosses querelles avec les gens de M. le prévôt, avec les bonnetiers du bourg Saint-Marcel, avec les messiers et gardeurs des vignes d'entour Vauvert et les Chartreux, sur lesquelles les écoliers prétendoient droit de pillage suzerain , par tradition non interrompue depuis Charlemagne. Aux jours sombres, c'étoient quelques-uns de ces jeux qu'énumère Rabelais, mais surtout le fluc, le glic, la carte virade; d'autres jeux plus nobles, comme la paume, et peut-être l'escaigne et la grosse boule, jeux venus nouvellement d'Italie, et où François de Valois, le futur protecteur de Marot, aimoit tant à se livrer, en compagnie de Fleurange,de Montmorency, de Brion.

Dans cette autre partie de la vie d'un écolier, il faut comprendre les jeux de l'esprit, l'exercice constant de la gaieté, de la verve, de cette liberté intellectuelle et morale qui touche à la licence et à laquelle nous avons conservé le nom de lii)ertinage. a Je fuz quelque jour présent, dit Jean Bouchet , le Roy parlant à M. de La Trémouille des jeus que faisoient les basochiens de Paris et aussi ceux des collèges, qui parloient des seigneurs de sa cour et de ceux qui estoient près de sa personne. — Je veux, dit le Roy, (jue on joue en liberté, et (pie

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les jeunes gens desclarenl les abii/ qu'on fait en nui cour, puisque les confesseurs et autres, qui sont saiges , n'en veullent rien iVuv. pourveu (pie on ne parle de ma femme, car je veux que l'honneur des dames soit gardé. )>

Ce (pi'une telle liberté, de tels exercices ont dû connnuniquer d'aisance, de prestesse, de finesse au génie de Marot, et quelle influence ils eurent sur le développement de son talent, je le laisse à deviner. N'oublions pas l'aide qu'il dût recevoir, en ce sens, de la lecture des fabliaux, de Villon, de Coquillart, de Raude, du roman de Ln Rose, et de Charles d'Orléans.

J'imagine d'ailleurs (|ue celle de ces connaissances que, selon Villon, on accpiiert en fuyant l'école, représentent les seuls arts où notre héros se sentit jamais cai)able de devenir bachelier ou maître. 11 ne faut pas le prendre au sérieux quand il annonce dans une de ses épigrammes que ses parents, pour le faire écolier, l'ont fait tirer bien vingt ans au collier. 11 dit à l'une de ses premières maîtresses : « Tous deux nous aimons la musique, » l'un des Sept-arts; et à Maurice Sccve, au contraire, il l'-ciil ((u'il chaule (|uel(|uefois, mais qu'il ne boit déjà que trop sans se mettre en peine d'apprendre ut, ré, mi, fa, soi, la? Eh bien! il connoissoit le latin comme la musique; il le comprenoif , mais c'étoit tout. Les contemporains sont d'accord pour affirmer qu'il n'étoit pas savant. « S'il eût appris la science des Latins, il fût devenu semblable à Virgile, » dit de lui Salmon Macrin, un de ses amis particuliers. Sainte-Marthe constate qu'il n'avoit pas n de connoissance des langues grecque et latine. » ;i C'étoit un bel esjjrit, mais homme qui n'eust pas plus de sçavoir acquis (pie ce (pi'il en falloil poui' sa portée. » Marot le confesse, du reste : h Si peu ((ue je comprisse aux livres latins. 1)

11 fait cet aveu a\ec huuiilité. Pour moi, je n'hésite pas à dire que cette quasi-ignorance de Clément Marot fut la grande cause de sa gloire, il a\oit mieux (pie le laliii à apprendre; il avoil à coimoîlre la langue franroise et à la (intcr : ce sera, comme il riiidi(jue, ro((U|)ali()n du reste de sa vie.

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A l'i-poque où nous sommes arrivés, c'ost-à-dirc à la lin de son éducation universitaire, il pouvoit seulement se vanter d'avoir oublié la langue maternelle et « d'avoir apprins (jrossemcnl la paternelle langue françoise. »

C'est bien le résumé de sa biographie vers l'an 1513.

Il paroît qu'alors Jehan Marot cherchoit à pousser son lils dans les voies chères aux enfants du Pays de Sapience et à le placer sous les ailes de dame Justice. Le titre d'une des pièces nous parle du temps où Clément Marot étoit au Palais. Faut-il chercher dans la facilité de ses premiers vers, dans les dégoûts ou dans l'indiscipline de l'enfant, les causes qui déterminèrent Jehan à lui faire quitter la société des Basochiens? Je suppose qu'il faut attribuer cette détermination aux changements que les événements avoient apportés dans la fortiuie du vieux poëte, changements qui l'obligeoient à abréger le temps dispendieux des études et à chercher pour Clément un protecteur qui lui donnât , avec des espérances d'avenir, u la nourriture et la vesture. »

La protectrice de Jean Marot, Anne de Bretagne, étoit morte et il avoit entendu plus tristement que beaucoup d'autres, sans doute, ces solennelles paroles prononcées après l'enterrement de la reine par monseigneur d'Avaugoin', grand maître de Bretagne « aflin que congnoissiez qu'il n'y a plus de maison ouverte, je romps le baston , » ce qu'il avoit fait. Après quoi le roi d'armes, Bretagne, avoit commencé à crier à haute voix : « La Très Chrestienne Boyne et Duchesse, nostrc souveraine dame et maîtresse, est morte. Chascun se pourvoye! » Maître Jehan ne trouva pas à se pourvoir. Louis \ll, après la mort d'Anne, avoit renvoyé de la cour les comédiens et baladins, et les humbles pocites avoient bien pu sortir en leur compagnie.

La seconde épouse de Louis, cettt' Angloise an long corps, au long visage vidgaire (|iii iii(li(|iHMi inie ànie de marchande , et à lacpielle les C(jnlemporains appliipieni cette devise : plus sale que ruyne, uvoil, nous le savons, autre chose

LA VIK DK CLK.MKNT MAHOT.

à faire que de recueillir les protégés de celle à qui elle succédoit.

Jehan se tourna vers monseigneur de Valois qui venoit d'épouser Claude, la lîlle aînée de la reine décédée. 11 lui adressa un rondeau désolé, dans lequel il le supplie de le coucher en ses papiers. Ce rondeau montre c le pauvre maître Jehan » depuis le second mariage du roi, héhélé, gueux, malade, plus étonné qu'un chat-liuanl tourmenté i)ar tous les oiseaux du voisinage, avec un teint couleur d'éperlau, maigre et sec comme les jamhes d'un paon.

Mais Jehan ne perdit pas courage. La santé revint, et monseigneur de Valois le retint en son service, de quoi il le remercie par luie hallade que n'eût pas désavouée Charles d'Orléans.

.NOVICIAT LITTKllAU'ii:. l'IlE M 1 1 II ES AMOUtiS.

Clément avoit déjà composé quelques vers et il avoit été amoureux. La traduction de la première églogue de Virgile, le Jugement de Minos, et quelques rondeaux, furent ses premiers essais. Sihilet, le contemporain et l'admirateur enthousiaste de notre poëte, avoue que « les Rondeaux de Marot sont plus fondez sur l'imitation de son père que sont ceux de son I)lus grand aage. » Ncjus aurons bientôt occasion de compléter C(; jugement. Marot, du reste, indique le signe auquel. j)armi plusieurs autres, on peut reconnoître ses premières rimes: il n'observoit |)as encoïc ri''lisiun des c muets au milieu du vers, et toutefois ne les comptoit pas pour une syllabe; ce fut son Jean le Maire de Helges qui le reprit à ce sujet en complétant son éJucation po('lique.

il a\()il l'ié déjà amoureux aussi. L'on pculjc crois, tioiivcr dans|(^ lJialiujnedes<lenx(uiiui(iru.i , — ('g.ilcuicnt (eiivrc d'iiiiila-

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lion et (le jcunosst!, — le récit do ces promiôres et naïves amours, le portrait de sa vertueuse et coquette maîtresse et le détail de sa (iHcste amoureuse. 11 revient sur cela dans cette ballade sans originalité sans doute, mais presque touchante par la vérité du sentiment exprimé et qui commence par ces mots : Musiciens à la voix argentine, n Hélas! j'ai bien mon joli temps perdu. Adieu, Palais! adieu, mon maître Jean Griffon! adieu, la porte Barbette où j'ai chanté mainte belle chanson pour le plaisir d'une fillette! Elle est bien jeune, mais déjà bien coquette; hélas! j'ai trop clianté pour elle, trop silïlé, trop attendu devant sa porte. J'ai trop souffert. Je quitte tout, j'abandonne le don d'aymer, qui est si cher vendu. Je vais voir s'il y a encore quelque honneur à la guerre, et si les combats sont aussi rudes qu'une maîtresse. »

11 quitta donc la carrière du Palais pour la carrière militaire. De basochien, de page de dame Justice, il devint page de messire de Neuville, seigneur de Villeroy.

Le page étoit au premier degré de la vieille domesticité militaire et chevaleresque. 11 étoit jadis très-rudement mené, et Brantôme se rappelle, par tradition bien entretenue, les nombreux coups de fouet que la grave reine Anne faisoit distribuer à son page, grand-père de l'écrivain. Les mémoires de Mergey, du Loyal Serviteur et d'autres nous montrent le page continuant, en province, de recevoir une éducation sévère, qui tournoit autour de ces trois choses : la piété, la courtoisie, l'exercice des armes. Mais à Paris, la pagerie étoit une véritable école de libertinage. Les conteurs nous montrent ces enfants endiablés folâtrant dans les cours, moquant, injuriant les passants aux portes des hôtels, pillant, maltraitant les naïfs et les étrangers; et, tantôt en guerre, tantôt de concert avec les laquais , jouant les plus joyeux comme les plus cruels tours aux environs du palais de justice, aux portes duquel étoient rassemblés les valets et les mules des plaideurs et des magistrats. Ceux de nos lecteurs qm' voudront mieux connoître cette partie de la vie intime du commencement du xvi'" siècle, nous les renvoyons à la

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troisième partie des Contreditz de Songecreiix. Ils trouveront dépeintes avec une grande abondance de détails, avec nne couleur saisissante et une énergie rabelaisienne, rcxisiciicc et l'éducation des varlets de cour.

Clément avoit été favorablemcenl accueilli par François de Valois quand il lui avoit présenté le Jugement de M inos, — en 15H sans doute. — Les souvenirs de son premier amour s'étoient naturellement changés en hémistiches. Si j'interprcte bien l'épître dédicatoire adressée vingt-quati-e ans plus tard à M. de \illeroy, notre poëte, pour se consoler de ses premières douleurs amoureuses, avoit construit un poème allégorique, le Temple de Cupido, qu'il communiqua à son maître, et à la lin ducpiel, sur les conseils de celui-ci, il ajouta IsiQuesle de Ferme amour.

Quel étoit ce maître, le seul, hormis les princes, que notre poë^e ait jamais servi, et auquel il ])romet avec orgueil l'immortalité que l'histoire ne sauroit refuser au premier protecteur de Marot? C'est, nous l'avons dit, Nicolas I*""" de Neuville, seigneur de Villero\ , à qui son titre de possesseur de la maison des Tuileries, — maison qu'il alloitcéderen 1518 à François l'^^ — eùl peut-être valu, même sans Ch'-ment, le souvenir de la poslt'rité. Il étoit dès 15U7 secrétaire des linances, il venoit de se marier en 1511. En 1518, il étoit nommé troisième plénipotentiaire en Angleterre, et des lettres patentes de François 1^'" le reconnoissent, à cette même date, chevalier, secrétaire des linances, audiencier de la chancellerie de France. Nous pouvons \oir en lui, comme en tout fondateur de race illustre, un homme de large et active intelligence. C'est sans doute ce même personnage dont Benvenuto Cellini nous fait le portrait : il étoit excessivement riche; il parloit avec lenteur et, sous un extérieur plei)i de gravité et de distinction , il cachoit un esprit subtil et une habileté extraordinaire en toutes choses. Il l'ut, sans doute, pour Clément un prolecteur utile et bienveillant, avec cette nuance de camaraderie nobh; que la jeunesse du pairou, la maliiriu- |)r('-coce ei le l;ileiii du clieul peuvent l':iire présunu'r.

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Kn tout cas, ce fut lui qui guida les premiers pas de Manit dans le uionde des armes et de la cour, et qui dirigea son premier appel à la postéritt'. .Nous ne nous aventurerons pas trop en indiquant le beau et somptueux logis nouvellement bàii par messire Nicolas de Neuville comme le lieu où le jeune rimeur mit la dernière main à la plus importante des œuvres de sa première manière. Cet hôtel , tout neuf en 1518, avoisinoit l'hôtel de Bourbon, touchoit aux basses-cours du Louvre et s'appuyoit sur la petite rue d'Autriche ou d'Autruche. Cette rue, qui est plus connue sous le nom de rue du Louvre, étoit alors, si nous en croyons messire Nicolas luimême, « habitée de femmes de dissolue vie ou de ruflians, de paillards et aultres maulvais garsons. » Ce n'étoit pas l'endroit merveilleusement choisi pour faire la Queste de Ferme amour. Mais l'adolescent étoit alors l'ennemi, comme il le dit dans ce même Temple de Cupido, des amours lubriques et légères. 11 paroît , à cette époque, d'ailleurs fort découragé de toute tendresse, fort humilié de n'avoir pu amollir par ses gracieux écrits le cœur de sa première maîtresse, et cette période, qui s'écoula entre 1516 et 1522, est peut-être celle à laquelle il fait allusion quand il écrit qu'il resta pendant bien des années sans aimer.

Puisque je rencontre ces mots maUresse, aimer et amour, qui viendront tant de fois sous ma plume dans cette biographie d'un poëte amoureux, je voudrois prier mes lecteurs d'éloigner un peu de leur mémoire le souvenir des récits de lirantôme et des pièces cyniques de Marot lui-même.

L'amour, au commencement du xvi^ siècle, et plus tard encore, n'étoit pas toujours celui des Dames galantes. Il avoit gardé un peu de cette dignité qu'il occupoit dans les mœurs chevaleresques. Il étoit un des éléments de l'éducation noble, un des points de la courtoisie, un des exercices intellectuels et moraux qui convenoient au jeune gentilhomme. '< L'on avoit , en ce temps-là, raconte un contemporain, une coustume, (ju'il estoit messéant aux jeunes gens de bonne maison s'ils n'a-

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