‹ Œuvres de Clément Marot; annotées, revues sur les éditions originales et précédées de la vie de Clément MarotChapitre 6 sur 318 · L LA VI H L)K CLÉMENT M A ROT · texte numérisé non relu

L LA VI H L)K CLÉMENT M A ROT

voit'iil une inaistresse, laquelle ne sochoisissoitpar etix cl moins par leur affection, mais ou elles esloient données j)ar (|(ii'l(iues parents on sui)érieurs, ou elles mesmes clioisissoient ceux de qui elles vouloient estre servies à la cour... J'estois soigneux de complaire à ma maistresse et de la faire servir de mes pages et de mes laquais. Elle se rendit très soigneuse de moy, me reprenant de tout en ce qu'il luy sembloit que je faisois de mal-séant, d'indiscret ou d'incivil. Nulle autre personne ne m'a tant aidé à m'inlroduire dans le inonde et à me faire ])rendro l'air de la cour... Geste coustume avoit telle force que ceux qui ne la suivoient estoient regardés comme mal appi'is et n'ayant l'esprit capable d'honneste conversation. » C'est à la date de 1568, c'est-à-dire après la corruption galante des règnes de François i^'' et d'Henri II, que de telles mœurs régnoient encore. Je ne prétends pas que, même au connnoucement du siècle, les nobles et les platoniques amours fussent le but de toute conversation entre les jeunes courtisans et les lionnestes demoiselles. Mais il en faut tenir compte , et ne pas .songer uniquement aux scandales, si complaisamment exagérés par les conteurs. Beaucoup des élégies, des épigraiTimes, des épîtres galantes de notre poète seront mieux entendues, et ses relations avec Marguerite de Valois seront mieux comprises, si l'on veut se rappeler ces liabittides de chaste et pourtant attentive galanterie où les mots seuls sont passionnément exigeants.

Au commencement de cette période de l'adolescence de Marot, la cour, rajeunie par le nouveau roi, prit des allures plus libres et s'abandonna aux instincts d'une élégance plus fine. Dans le royaume de fénienye, formée par la reine Anne, tout fut bouleversé': la dignilf- fut reui|)la(é(' par la grâce, les recherches de rinlelligcnce par les rallinements de l'esprit, et FranroisI''' entraîna tous ses courtisans dans cette tri()ui|)liaule vie de lux»', d'i-clat , de licence, d'actisilé artisli(|ue et littéraire où notre poète (li'Vdii troinrr de (pioi polir les iuslrunienls de son talent.

LA \ I h: l)l-: CLK.M H NT MAUOÏ.

,\ cette même date, si imporlante tlans sa hio^'rapliic, se passoit un événement (|iic nous dcNons joindre à tous ceux qui contribuèrent à faire d(^ lui un ennemi di' l'i-lahlissement ecclt'siastique d'alors, et qui décidèrent ainsi des plus graves incidents de son existence.

Je veux parler de ce concordat entre François I'^'" et ce pape Léon X, qu'on ne respectoit point trop quoiqu'il eût la mine d'être un fort homme de bien; mais il « étoit homme fort craintif et si ne voyoit point fort clair, et n'aimoit rien tant que la musique. » Toutefois voyoit-il plus clair qu'on ne le disoit alors, et bien sut-il mener le roi à cet arrangement qui blessa l'Église de France si profondément qu'à ce concordat furent attribués et les malheurs de l'hérésie et l'extinction si prompte de la race des \'alois.

'( Le concordat, dit un contemporain, fut publié en la cour de Parlement de Paris, le 22^ jour de mars, l'an susdit 151G, qui ne fust pas sans grand murmure et scandale des universitez et églises, cathédrales et mesmement des suppotz de ri'niversité de Paris, lesquels par force et violence s'efforcèrent d'empescher que publication en fust faicte par les lieux publics de ladicte ville, mais ils ne furent les plus forts. Et pour s'en venger plantèrent, par les portes des collèges et aultres lieux, libelles fameux, en mettres latins, contre aucuns grands personnages du conseil du roy et entr'aultres contre monsieur Anthoine du Pra, chancelier de France. »

L'armée des basochiens, qui tenoient leur camp au Egalais, n'étoit pas moins irritée que les légions des suppôts universitaires. Clercs et écoliers étoient à cette époque les grands amis de Clément qui, page chez un homme d'État, devoit rechercher dans son oflice plutôt les fonctions intellectuelles que les pratiques militaires, et aimoit sans doute mieux remplir des devoirs de secrétaire que « saulter, luitter, chevaulcher. » Pour lui ces libelles et ces mètres latins étoient choses plus importantes que les quilles, la boule et le jeu de longue paume.

11 ne paroit pas être resté bien longtemps, d'aillems, chez

\i.ii LA VI K DE CLK M KM MAUOT.

M. do \iIloroy : on sortoit do paj^e vors soizo ans, à dixliiiit ans ;ui plus liird, nous apprend Noi'l du Fail.

Quand il cpiilla les sonipluoux logis (Tauprôs lo Louvre, co ne fut pas pour une trôs-hcureuso existence. Dans le premier rondeau qu'il adressa au seigneur de Poliion |)oui' implorer sa protection auprès du roi, il reconnoU qu'il veut devenir sage et songer à l'avenir. (Juand, dans un autre rondeau, il invoque le secours de Marguerite de Valois, il lui dii : « La fortune que j'ai suivie m'a souvent assis au froid giron de triste vie. » Lorsqu'à cette même princesse il adresse l'épîtrc du Despourveu , il parle encore de la moi* d'infoituncis oîi il est. François ^■^ dont Jehan Mai'ot étoit un des serviteurs fidèles et à qui Clément, dans son épître en vers équivoques, avoil pu toucher le cœur en lui disant avec une sincérité naïve (pic le bonheur de rimer rempla^oit même la nourriture de son propre corps, François 1*'' le recommanda à sa sœur.

A elle, dès ce moment, Marot parle de la poésie avec une sorte de tendresse, mais de la poésie telle qu'il la comprenoit alors. 11 sait bien qu'il n'est que l'imilaleur des oraleu7'S parfaits; il ne cherche que <( les bons propos, les raisons singulières, les belles matières. » C'est tout le sec travail de la rhét(jri(jue du t(;mi)s. 11 en avoit adopté jusqu'aux plus vieilles formules, et c'est à cette époque, j'en suis convaincu , qu'il s'enorgueillissoit du titre que nous lui voyons prendre en tête d'un de ses ouvrages : facteur de la Royne, c'est-à-dire poète de la reine, de la reine Claude, évidemment.

l'ulhon se chargea enfin de le présenter, en (■omi)agnie d(^ son éj)ître du Despourveu, à Marguerite de Valois. Quel étoit ce Polhon, u gentilhomme honoiable? » Je ne trouve alors d'autre seigneur'de ce nom qu'un Poton Rallin cpii étoit gentilhomme de la chand)rt! en 1523. La recommandation du roi, ri'j)ître et le gentilhomme honorable n'emportèrent pas immédiatement la position, et ce ne fut pas sans in.sistanceque le " facteur (le la HoNnoM parvint à êhv coucIk' sur les états de la princesse.

LA VI K DK CLK.M K.NT MAUOT. xim

Les pivcédonts biographes de Maroi adiniiciit (|iic ce i'in en l'ail 151.S (|iril fui iKMiimé valet (leeliainhre dt- MarL^iiciiicJe ne saiiroisèlre aussi allinnatiL Les Comptes de la maison du duc (;l de la duchesse d'Alençon de 1517 à 1524 nous nomment bien les valets de chambre de monseigneur ; quant à ceux de madame, ils nous indiquent seulement qu'il y en avoit deux. Pour Clément Marot , il n'est nommé dans ces Comptes qu'en 1524, époque à laquelle il reçoit 95 livres, à titre de pensionnaire non noble de la ihu'lu'sse , en compagnie d'Anthoine Boileau et de Jehan Ragot. Un ne sauroit douter pourtant qu'il n'ait été, bien avant cette date, attaché par un lien i)lus ou moins étroit à la cour de Marguerite. Au temps de son exil à Ferrare, dans une épître au roi qui doit avoir été écrite au milieu de 1535, il dit qu'il y a des ans quatre et douze, c'està-dire qu'il y a seize ans qu'il est serviteur de la princesse. Cela nous reporte donc à 1519.

11 rencontra dans cette cour une foule de personnages qui jouent leur rôle dans la grande histoire ou dans l'histoire personnelle de notre poëte, qui donnèrent tme impulsion noinelle à ses idées, un élan nouveau à son talent, ou qui prirent part aux événements politiques et religieux de la suite du siècle. iSous aurons à les nommer plus tard. Contentons-nous d'en signaler deux, l'un parce qu'il se nomme l'abbé de Saint- Évroul, aumônier de Marguerite dès 1517, et aussi parce que Tennemi le plus violent de notre Clément, François Sagon, étoit secrétaire de l'abbé de Saint-Kvroul. L'autre, nous le trouvons au milieu de cette foule de demoiselles d'honneur de Marguerite avec lesquelles le poëte gardera toujours des relations de courtoisie, quand il les retrouvera plus tard à la cour de François K'', et qu'il leur dédiera diverses pièces. Ce personnage n'est autre qu'Anne de Boleyn, qiiam in Aiuiliam recersam, dit Cand)den , Henricus ob formant vciuislam et inodratiam gallicd feslivilale tempernlam, e/Jlictim cleperiiL Cvst ainsi à Marguerite, la patronne de notre poëte, que les historiens du XVI'' siècle font remonter la cause première du schisme de

xLiv LA Vil- DE CLÉMl-NT MAHOT.

l'Aii^'lctorre. C'est à la cour do Margueriie, entre Clément Marot et l.oiMS deBerqiiin,à cette fameuse <?sco/e d'amour et d'hérésie, qu'Anne de Bole\n apprit la haine de l'Église romaine et cette science de galanterie à laquelle le pataud Henri VllI ne sut pas résister.

Cette école de galanterie n'exerça pas sur Marot son inlluence immédiate. Connue il l'indique dans son Kpistre des Jarretières blanches, il attendoit fort patiemment bonne fortune en amour, et portoit pour toute couleur le blanc, en signe qu'il n'avoit pas d'amie. Si je ne me trompe, il étoit alors tout à la fois attaché à la maison militaire du duc d'Alencon et l'écrivain de la duchesse. Il dit que sa main a l'habitude de manier ou la lance ou la plume. Nous le voyons, en effet, mêlé aux faits de guerre, petitement sans doute, mais assez pour pouvoir en rendre compte.

I"n somme, à cette époque de sa vie, après avoir, au début de son adolescence, essayé de devenir un poète savant, un habile rhétoricien , un grand orateur en rime, après avoir montré l'amour d'un art ridicule, mais au moins l'amour de l'art, la préoccupation du travail artistique, il en étoit venu à sonnneiller dans les antichambres de la poésie de cour. Il étoit un mince nouvelliste, il faisoit des petits vers sur les incidents grands et petits; des épîtres lourdes siu" le camp d'Attign\, sur la guerre du Haynaut ou le camp du I)rai)-d'Or; des complaintes de commande, des épitaphes plates, des chansons grivoises pour le conipte d'autrui, des rondeaux quêteurs; et il (iistribuoit dans le voisinage, aux amis et aux passants, des compliments de réciprocité ou des louanges productives. C'éloit, comme je le disois, le bas côté de cette poésie de cour, dans l'exercice de laquelle il devoit devemr un si excellent poëte.

Quoique ces vilains endroits par où il passoit lussent poiu" lui dangereux et qu'ils lussent faits pour tuer et l'amour du travail et la dignité du caractère, il falloit pourtant qu'il sortît, par celle paresse cl par ces peliis vers, de l'école savante, et

qu'il secouai, lïil-co tlaiis la plus uiauNaisc cdUipai^iiiL' des courtisans, le pédantisine qui le menaçoit.

Il ne tarda pas à être sauvé, par Taniour, dv.s dangers (|ue son intelligence et sa fierté pouvoient courir. « Sept ans y a, dit-il, que ma main se repose sans volonté d'écrire à nulle femme. » Partons de la dernière de ses poésies amoureuses, le Temple de Ciipido, ce laps de sept années place entre 1522 et 1523 cet amour qui devoit commencer à nous donner Marot, en purifiant son intelligence des vices de l'éducation (>t en élevant son cœur au-de.ssus des misérables habitudes où il laissoit alkr son existence.

Mes prédécesseurs assurent que ce fut à Diane de Poitiers que s'adressa ce grand amour, .l'aurai à étudier bientôt, à propos de Marguerite de Valois, la méthode à l'aide de laquelle ces érudits sont arrivés à tout découvrir et à tout préciser dans les amours de notre pot-te, jusqu'aux jours, aux heures, à la façon dont il reçut des faveurs (pii ne s'accordent pas habituellement sur la place pul)lique. Cette méthode n'est pas absolument précieuse à conserver : le plus ancien de ces biographes a tout inventé, et les autres ont tout copié dans celui qui avoit tout inventé. Mais les arguments sur quoi ont été appuyés ces inventions sont intéressants , nous les recueillerons et l'on pourra appliquer aux diverses aventures de Clément les observations que nous suggérera l'une d'elles.

Marot fut-il aimé de Diane de Poitiers ? Je n'en sais rien . et jusqu'ici personne n'en peut savoir plus. Je vois que Marot aima, au réveil de son cœur de vingt-cinq ans, une dame de la cour. Je vois encore qu'il aima une femme nommée Diane. Cette Diane est-elle la même que la première dame? Cela est possible, mais le contraire l'est autant. N'y eut-il pas à la cour alors d'autre Diane que la fille de Saint-Vallier ? Il le faudroit supposer pour pouvoir allirmer que Diane de Poitiers a été la maîtres.se de Clément. Si je voidois <;mplo\er la méthode critique de ces romanesques érudits, il me srroit facile de jirouver (pic \l;irot (piitta cette auiir |)arce (prcllc

X I,., , L A N 1 1-; I ) !•: CI. i' M i<: n r m a n o r.

SQngeoit au mariage, ce (|iii nous mène loin de la feiiiim' du grand sénéchal de Normandie, mari counnode peut-être, mais (înlin mari. D'ailleurs, Diane lïit-elle restée jus(|u'à ses vingtquatre ans M"" de Sain1-\allier, mon Ch'-mcnt ne se lut pas mis en si belle fureur à la pensée (ju'on le vouloit mener à raiilel en compagnie d'une telle héritière.

Ce qui est important ici, c'est, comme nous l'écrivions plus haut, de chercher comment notre poëte trouva dans cette passion le réveil de son âme et l'éveil de son talent.

Pour lui, sinon pour sa maîti"esse, ce fut une \raie et touchante jiassion. u Car aussitôt que la fortune bonne vous eut montrée à mes yeux, je trouvai amassés dans mon esprit de nouveaux soucis, de nouvelles pensées, si bien que mon désir, qui couroit en cent lieux, s'arrêta à l'instant même en un seul lieu où il restera jusqu'à ce que je meui'e. » l'^l l'on trouve en ses vers, encore bien rudes, le sentiment grave et très-doux, les naïves sincérités de l'amour pur. iNulle de ces railleries, nulle de ces impertinences de débauché, nulle de ces exigences sceptiques et effrontées de l'homme blasé, que ses vers plus polis nous montreront au temps de l'âge mûr! Les sentiments, les plaintes, les cris très -attendrissants de la joie amoureuse, les lamentations, sans grande recherche, du cœur aflligé, les éclats sonores de cette candide fatuité qui en est encore aux espérances, tout cela remplace l'art, qui n'existe pas encore. Ce l'ut poui'tant ainsi (pie S(! forma l'artiste, et (pie le p(jët(; se mit à la [)lace du savant. Le ilit-toricien, le nouvelliste, \(' facteur de rimes disparut, ou pluliM Marol (le\iut Ti-criNain de ses pensées, le nouvelliste d(î son âme , si je j)uis dir(>, il d(;vint le poi'le de Ch'meul au lieu d'(*lre le pof'le déjà cour.

Nous aurons à ajjpn'cier (piel geni'e d'impulsion celle vie nouvelle (lonna à son talent. Mais nous airivons à répo(pie où, apn'S ccAU' \ie, en somm<', aist'c, apn'-s cetti; grande exaltation d'amour (pii lui montra, de loin encore, le grand (liemin de la posli'rilé-, toutes l<'s misèi'es alloieiit lomher sur son pau\re

j. A \ I !•: I >!•; CL !•: m i-: n t .m a u u t. \ i.v 1 1

rlit'l". (Ik'iiK'iil tlrvoii pcrdiv h la fois son amie, sa saiilé, sa liberté et son père.

Nous avons un peu oublié le bon vieillard .leban Maroi, dont la biogra|)hie pourtant a été jus((u'ici pour nous un objet important. Nous le vo\(M1s, à cette date de 1523, non pas valet de chambre, mais valet de garde-robe, (( car, dit du Haillan, nul jadis n'estoit valet de chand)re qui ne fust gentilhomme. Les roturiers estoicnl \alets de garde-robe... François donna l'entrée aux roturiers d'estre valets de chandire. » Ce ne fut pas sans doute dès le début do son règne que le roi donna cette entrée aux rotiu'iers , mais déjà à cette date on attachoit peu d'importance à la diiïérence.

Dans TKstat de maître Jehan Carré, notaire et trésorier du roy, pour celte dite année 1523, le vieux poète est d'abord in.scrit sous le nom de niaistre .Icban Maret. Là il est mêlé aux valets de garde-robe, à côté de quelques personnages connus : Jehan de Paris, peintre, Jehannot Clouet, peintre, et maislre Simon Bourgoing, vieux poète au.ssi, déjà valet de Louis XII et célèbre dès cette époque tant par ses traductions de Lucien que par son Espinette du jeune prince conquérant, le roxjaulme de bonne renommée. Maistre Simon ne reçoit que 120 livres, tandis que maistre Jehan atteignoit, avec les deux peintres, le maximum du prix accordé aux valets de garde-robe, 2/iO livres. Celte somme étoit, du reste, une grosse rémunération : le Maistre de l'Hôtel du Roy, un des plus puissants seigneurs de France, avoit 1,200 livres, et bien plus tard, à la fin du règne de François I'', quand l'argent étoit déjà bien avili, un gentilhomme de la chambre, aussi bien qu'iui conseiller au parlement de Paris, avoit 200 escus par an , c'est-à-dire une valeur équivalant à 6,000 francs d'aujourd'hui. Dans le Compte définitif de ce dit an 1523, on restitue au vieillard son nom et on lui donne du valet de cliaud)re « maistre Jehan Marol , aussi vallel de chand)!!' du roy nostre sire, la sonnne île 2(|0 livres tomnois à lu\ ordonnées, par ledit seigneur et .son dit estât, [)oiir ses gaiges di' l'anné-e escbeiie. Ce dernier jour de di''ceud)re

XLviii LA VIK 1)K CLKMKNT M A ROT.

1523. Oiiillanci' signi'-i' à sa ruquôlo par .Irlian Bocliotel, notaire el secrétaire du roy. Ce 1'"'' février 1523 (152^). »

Jehan Marol, (jui recevoit ainsi ses gaiges par mandataire, étoit malade ou plutôt absent. Les précédents biographes en ont cont'hi (pi'il éioil iiii»iil)(ind, et ils le font mourir dans le courant de Tannée 1523, sans trop songer à cette quittance de février 152/j. Nous avons pu constater qu'il vécut plus longtemps. Dans l'État de la recepte et despence, du mesme maistre Jehan Carré, pour l'année 152^, nous retrouvons notre Jehan Marot. Seulement, cette fois il est rangé parmi les peintres et gens de mestier et ne reçoit que six vingts livres. Enfin nous trouvons un autre roolle daté de cette façon peu précise : « pour ceste présente année commençant le prenn'er jour de janvier dernier passé et finissant le dernier jour de décembre prochain venant. » ("ette manière rappelle un peu celle qu'employoit la chronique de Tur|)in pour donner aux lecteurs une idée mathématique de la taille de Charlemagne : » 11 avoit six pieds à la mesure de chacun des siens qui éloieul, loiujs à merveille. n Mais une étude attentive de ce /'Oo//f pernuît de lui restituer sans conteste la date de 1525. Nous y retrouvons maistre Jehan Marot, auquel on a ivstitué ses 2^0 livres.

J"ai peine à croire que le vieillard fût mort au commencement de 1526 : Clément eût fait allusion à ce malheur dans cet En fer où il parle si minutieusement de sa personne et de ses maux. Nous arriverons à prouver, je crois, que noire poëte perdit son père à la fin de l'année 1526. Je dis à la lin d'une année, au moment où l'on alloit dresser les états et oii il n'^ avoit rien à faire que (ïelfacrr Jean pour mellrc Ciment, et nous le verrons insister pendant presque tout»- rann('e 1527 pour faire o|)ér<'r cette sidjstitution.

Je neveux j)as (juittcr ce sujet sans ronsl.'ilcr dans cette âme (|ui semble mieux faite |)()ur l'auioin- (pic |)our Tainilié, dans ce poi'le qui ne fait point allusion à sa mère, presque point à sa femme et à .ses enfants, sans constater un instinct très-profond de l'amour filial. 11 parle toujoins de son père avec un

LA VIK DK CL KM KM .M A KO T. \l\\

suntiiiiL'iit de vénération sincère et caressante, il voit toujours en lui riîomme très-vieux, très-bon, très-respecté, indulgent en même temps qu'austère. Les paroles qu'il place dans la bouche du bonhomme mourant ont déjà la gravité de celles qu'il mettra sur ses lèvres bienheureuses dans les champs Élysées, et dans ce royaume des ombres elles garderont encore cette sagesse pratique et cette aimante prud'homie du vieux berger Jehannot, surveillant, avec Colin son compère, l'éducation du bergerot Clément.

Le vieillard, du reste, en bon et prudent Normand qu'il •étoit, n'avoit pas mangé le fonds avec le revenu. Il laissa à son fds une petite fortune , si nous en croyons le plus récent des annalistes du Quercy, qui assure que « Clément Marot possédoit deux terres, l'une à Clément, l'autre à Marot. Ces deux terres sont situées dans la paroisse de Cessac, à deux lieues de Cahors, et portent encore leurs anciens noms (l'histoire manuscrite que je cite est de 1835). On montre à Marot le reste d'un vieux chêne sous lequel la tradition veut que le poète étoit habitué à s'asseoir. Ces terres faisoient-elles partie des biens de sa mère, ou son père en fit-il l'acquisition? Nous croyons que cette dernière supposition est la vraie, qu'il donna à l'une de ces terres son propre nom et à l'autre le prénom de son fils. Toutefois, celle-ci, il ne l'a pas appelée Clément, parce qu'elle est à Saint-Clément, annexe de Cessac. Il paroît que notre poète tenoit à ses domaines du Quercy et qu'il les entretenoit à grands frais; et s'il faut en croire la tradition, il les visitoit souvent, et y faisoit un assez long séjour. »

Nous voyons d'autre part qu'à la fin de la Restauration un propriétaire de Marot, près Saint-Clément, canton de Castelnau , possédoit, outre un tableau qui venoit de notre poêle, le fauteuil qu'il avoit affectionné ; et ce propriétaire , le comte de Mosbourg, entrcteUoit soigneusement cet arbre où, selon la tradition, Clément ainioit à s'asseoir.

Nous avons atteint un peu vile l'an 1528. Bien avant cette

date, Cléiiit'iU avoit été séparé de l'objet de son ainoiii', comme les anciens chevaliers, par les nécessités de la ^nierre. Il avoii, en 152^1-1525, suivi le roi en Italie, dans un équipage où notre imagination hésite tout d'abord à reconnoîlre maistre Clément , la lance à la main et armé de pied en cap. Il étoit parti fort féru d'amour, fort persuadé, sur petites preuves, à mon sens , d'être tendrement aimé.

Il put entendre, peut-être, ce conseil que donnoit le seigneur de la Trémouille, un des habiles généraux du temps, et, en cette occasion du moins, un des précurseurs du grand Napoléon; « il conseilloit au Roy suyvir à lance baissée et pointe d'espée les ennemys, sans assiéger aucune ville ; parce que il disoit la force des François estre en émotion et fureur, et que le Roy ne les devoit arrester à aucun siège. Ce qui ne fut trouvé bon. » On mit donc le siège devant Pavie, où notre amoureux, toujours ardent, quoiqu'il n'eût reçu aucune léponse ou nouvelles de sa mie, endura à côté du roi neige, gelée, froidure, ce qui, on peut le croire, « apporta aux gendarmes plusieurs malaises. »

Notre poëte assista k la bataille de Pavie. J'avois d'abord soupçonné qu'il étoit parti avec la maison de monsieur d'Alenrun, mais le corps d'armée commandé par ce duc quitta le champ de bataille avec une précipitation qui sauva, peut-être, la France de l'invasion, mais qui fut fort mal jugée; et comme Marot, au contraire, resta sur le champ de bataille blessé et prisonnier, on sera donc forcé de cherclier sa place ailleurs. Il se battit vaillamment, puisqu'il fut blessé en place honorable, au bras, « tout outre rudement. » J'aime à supposer qu'il n'étoit pas loin de ce géant de fer, le roi François qui , après la défaite des lansquenets et la fuite des Suisses, soutenoit tout le faix de la bataille. « Kt là, dit le roi lui-même dans une de ses épîtres , je fuz longuement ( oinhailii , et mon cheval abattu mort soubz moi. » De .ses soldats les uns fujoient vers Pavie, mais ils furent faits prisonniers; les autres mouroieiit à côlé de lui (|iii, à pied, bl'ssi'à la jambe,

LA VI li l)K CLKMI'NT .MAIU)T. m

se hallit, Uiant tant qu'haleine lui faillit. Mais (juoi ! il l'allul se rendre :

Dont tout d'ung coup je perdiz espérance De mère, sœur, enfant, amye et France.

Clément, nous venons de le dire, fut fait prisonnier, avecle roi. Un des témoins de la bataille nous révèle que : « Les Impériaux, à si riche butin, ne font cas des gentilshommes ny des soldats prisonniers, et les congédient. » C'est à ce dédain sans doute que Marot dut de revenir bientôt en France. — Cela se passoit à la fin de février 1525.

11 trouva sa maîtresse toute changée. 11 me paroît constater cet événement avec plus de tristesse que de désespoir. 11 n'étoit pas plus fait pour les sentiments profonds que pour les pensées profondes. Tout ce qui étoit violent répugnoit à sa nature. Jl semble avoir accueilli tout d'abord la certitude de l'inconstance de son amie avec un abattement respectueux. Je vois ensuite une légère écume d'indignation. Mais ce dernier sentiment s'adresse-t-il à cette première amie si noble ou à une seconde moins digne? Est-ce cette seconde seulement, celle qui vouloit le mariage, qui est Diane? Quelle est cette malignelu/m qui avoit tant d'engin et dans la malicieuse méchanceté de laquelle il veut voir la cause importante de son premier emprisonnement? Je n'ai pu, on en sait les raisons, trouver de réponses satisfaisantes à ces questions.

Mais nous pouvons nous arrêter au seuil de cette prison qui marque une des périodes importantes de la double vie littéraire et politique de Marot.

C'est à cette date que prend fin sa première manière de poésie. Nous lirons la ])lupait des œuvres qu'elle a produites dans l'édition qui paroitra en 1532, sous ce titre : l'Adolescence Clémentine, autrement les oeuvres de Clément Marot, de Cahors en Quercy, volet de chambre du roy, composées en l'uacje de son adolescence... Cette édition contient, outre la |)reniière églugue des Bucoli<iues, le Temple d", Cupido, le Jiujimcnt de Minos , les

L,i LA VIE DE CLÉMENT MAUOT.

Trislcs vers de BcruaUlc, vl une oraison devant le ciueilix, neuf épitres, deux complaintes , treize épitaphes, treize ballades, un chant roval, cinquante rondeaux, huit dizains, cinq blasons, six envois, trente chansons. Joignons-y le Dialogue des deux amoureux, et surtout ([uelques élégies. Nous aurons ainsi, devant les yeux, toute la série de nuances par lesquelles YAdolescenl a passe pour devenir, d'imitateur, original. Nous allons essayer de les distinguer brièvement les unes des autres. C'est, du reste, la partie de l'œuvre Clémentine (jui a nalurcllciiicnt attiré le moins l'attention jusqu'ici.

Marot, à ses débuts, est, nous l'avons dit, purement imitateur. Mais dans son imitation il oscille entre les deux genres alors à la mode, entre cette poésie de la cour de Louis XII, que nous avons soigneusement caractérisée, et une autre, aussi roide mais plus populaire. Celle-ci, tenant de plus près aux fabliaux et aux contes, avoit pour disciples habituels la troupe, des Enfants -sans -soucis, des basochiens, des compositeurs de farces, des auteurs satiriques, et elle montroit comme ses plus illustres représentants, parmi les modernes, Villon, Baude, Coquillart et (îringore. Le Temple de Cupido et le Dialogue des deux amoureux résument bien les hésitations du jeune rimeur, ou plutôt sa tentative dans chacun de ces deux genres.

Quoique la poésie populaire eût plus de points de contact avec ses instincts, et quoiqu'il eût aussi plus souvent devant les yeux, j'en suis sûr, Villon que le Roman de la Rose, ce fut la poésie de cour (jui l'emporta, iNous en avons, chemin faisant, indiqué les raisons. Le Jugement de Minos, le Teinple et la Quesle de Ferme amour, l'Epistre de Maguelonne, le Despourvcu a la duchessr- d'Alençon, c'est-à-dire ses plus importantes œuvres d'alors, sont des pastiches non méprisables, oîi les (Jctavion de Sainl-Gelais, les Crétin , les Molinet, les MeschiiKjt , h'S Simon liourgoing, les Jehan Bouchet et autres notables écrivains de la décadence du moyen âge eussent pu reconnoilrc l'annonce d'un poète (leslim'' à illustrer leur école. Dans

LA VIE DE CLÉMENT MAROT. lui

le Temple de Capido en particulier j'ai noté des passages entiers (pii, retrouvés par hasard et sans attribution certaine d'auteur, devroient être restitués à l'oeuvre de Le Maire de Belges, tant l'imitation est arrivée à se conformer au modèle. Là comme dans les autres pièces se rencontrent les défauts qui caractérisent, dès le commencement du xv-' siècle, la poésie allégorique : l'abus des épithètes, l'emploi des mots redondants, amples et majestueux, la gravité et la lenteur d'allure, la phrase contournée jusqu'à l'obscurité, et cet abus grotesque de l'histoire du paganisme, qui empêche, par exemple, la douce Maguelonne de chercher le chevalier son amant, sans invoquer Hélène et Paris, Jason et Médée.

En résumé , dans ces petits poëmes , de même que dans les autres pièces plus lestes, comme ballades et rondeaux. Clément Marot ne sera jamais supérieur à la plupart de ses prédécesseurs, à Charles d'Orléans, à Villon, à Gringore, à "Le Maire, à Octavien, à Roger de Collerye.

Mais là partout, au moment même de cette simple jeunesse qui s'en alloit butinant à travers le parterre des fleurs peintes par les illustres pédants du voisinage, dans ces pastiches auxquels sourioit paternellement le notable Crétin, un trait vif, la coupe nette d'un vers, un membre de phrase très-ferme annonçoient Marot. Une nuance de gaieté plus fine, un détail d'un naturel charmant , le laisser-aller d'un sentiment vrai , font prévoir l'avenir. L'on devine la grosse bataille qui se livrera entre l'Esprit gracieux sommeillant encore et ce lourd Génie qui place l'enfant, le soir, à la lampe , entre Jehannot et Colin, son compère, tous deux chantant sur un mode alterne les louanges des Lunettes des Princes.

Peu à peu la finesse, la clarté, l'amour de la simplicité, toutes ces qualités si françoises qui étoient au fond de l'intelligence de Marot, comme elles étoient aussi au fond de toutes les farces, de toutes les pièces satiriques, de tous les efforts des poètes populaires d'alors, ces qualités se développèrent. 11 est facile de comprendre pourquoi la petite cour dt> Mar-

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guérite, oii tant de pédants ciMoyoient tant de gens d'esprit, ne dut travailler que lentement à débarrasser Clément de ses vieilles admirations.

Nous avons dit comment le premier amour, sincère, ardent et noble, en le forçant à rentrer profondément en lui-même, contribua à enlever tout ce qui étoit en lui accessoire , convenu et de préjugé. Nous verrons sa phrase rejeter tout élément parasite, perdre peu à peu les habitudes de la rhétorique allégorique; Doute, Bon Vouloir, Ferme Espoir, quitteront leur personnalité, leurs allures mythologiques, pour devenir simplement le bon vouloir, le ferme espoir. Dans tout le reste du style se montrera une transformation analogue, u Je vous ai offert jusqu'ici, dira le poëte, les fleurs de mon printemps. Arbres nouveaulx entez ne produisent pas fruictz de trop grand saveur. Mais après ces œuvres viendront ouvrages de meilleure trempe et de plus polie estoffe. » C'est avec ces espérances que se termine l' Adolescence Clémentine. « On n'y trouvera, écrit encore Marot, un seul brin de souci. » Sa vie et ses vers vont dorénavant en être semés , mais c'est dans la prison que va briller le premier pur rayon de sa gloire poétique.

LES DEBUTS DE L\ -RENAISSANCE ET DE LA lUJFOIiME. ÉCLOSION DU GÉNIE DE MAROT.

Nous avons,, en cheminant à travers les sentiers de l'enfance et de l'adolescence de Marot , signalé ces petites sources qui alloient, en se réunissant et en se gonllant, furnicr le grand torrent de la Réforme. L'humble barque qui porloit la fortune du poille devoit recevoir le coup du» premi(;r llol et suivre, ballolh'c par les mêmes vagues, cette nef, syudjole des destinées di- la France et dont on pouvoit dii'c couiuh;

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de la petite barque Clèmenluie : fluctuai nec mergiiur. Les querelles religieuses vont faire de Marot un homme malheureux, mais aussi un grand personnage et un grand poëte , comme elles doivent aussi faire de la patrie , après cinquante ans de guerres civiles, la grande France forte et poétique du xvii^ siècle.

Les mêmes points, d'ailleurs, que nous allons relever et qui entraîneront Clément vers le protestantisme, y poussoient aussi la Renaissance. C'étoit d'abord l'antique tradition de raillerie qui , dès l'aube du moyen âge , avoit aheurté les auteurs de fabliaux et de tençons, trouvères ou troubadours, les conteurs, les jongleurs, les poètes populaires, libertins, hardis, malins contre les moines et les prélats. C'étoit ensuite l'autre tradition , la tradition tbéologique , qui avoit armé de tout temps les docteurs de rKglise gallicane, de l'Université, de la Sorbonne , contre les théologiens ultramontains. C'étoit enfin la politique monarchique qui, s' appuyant sur toutes ces forces, sur les pamphlétaires, sur les prédicateurs populaires, sur les docteurs gallicans, avoit lutté constamment aussi contre les exigences financières de la cour romaine, contre les tentatives d'empiétement de la diplomatie papale et de la féodalité épiscopale. Si nous joignons à ces groupes hostiles les indépendants qui entrevoyoient vaguement la liberté de conscience, les débauchés qui revoient la liberté du vice , les saints et les sages qui signaloient les abus , nous nous représenterons bien la diversité des ennemis qui bataillèrent plus ou moins ouvertement pendant tout le temps du moyen âge, non pas contre le catholicisme, mais contre certaines parties de l'établissement ecclésiastique.

J'insiste sur ces nuances, qui ont été confondues, et qui peuvent seules permettre de bien comprendre la position de Marot, de ses amis, de ses inspirateurs et de ses patrons.

Depuis quelque temps, les hostilités étoient devenues plus violentes. Les abus qui croi.ssoient, les réformes qui devenoient chaque année plus nécessaires, les querelles Ihéologiqtu^s du

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