‹ Œuvres de Clément Marot; annotées, revues sur les éditions originales et précédées de la vie de Clément MarotChapitre 8 sur 318 · XVI1I LA VI K l)K CLÉMENT MAHOT · texte numérisé non relu

XVI1I LA VI K l)K CLÉMENT MAHOT

tkVlii, tlésiiviix cratlircr Ions les regards, de violenter toutes les admirations, déjà lier de sa petite renommée, il voulut être plus que cela, et il fut insolent et téméraire. Il remplaça le grec, qu'il nepouvoit pas avoir, par de l'étourderic; la sainteté, qu'il goùtoit peu, par des brocards; et la naissance, qu'il envioit, par une sorte de chevalerie intellectuelle, par l'héroïsme de la critique. Puis il étoit entouré de gens vénérables et doctes sans doute, mais qui étoient plus forts en conduite que le pauvre poëte. Ils avoient de la Bible et de l'hébreu , mais aussi de la diplomatie; et ils poussoicnt en avant a cet esventé, ce folastre, cet esmerillonné, » qui crioit haut et clair dans l{\s grandes chambres ce qu'ils murmuroicnt onctueusement , à mots équivoques, dans les oratoires ou les bibliothèques.

Kn outre, ^larot, qui préparoit une édition du Homan de l;i Rose et de Villon, trouvoit dans de telles œuvres, comme dans (loquillart et dans Bande, dont il faisoit volontiers son pain (|uotidien, des exemples d'une fort grande liberté politique. Et, quand nous comparons l'ode innocente pour laquelle un ami et compagnon de Clément, Salmon Macrin , eut une si grande peur d'être pendu, à la Chasse du cerf des cerfs, et à d'autres poëmes implacables que le dévot Gringore écrivoit poiu" plaire au cardinal d'Amboise et au pieux Louis XII, nous pouvons apprécier la masse de liberté sur laquelle Marot espéroi) pouvoir compter. Ajoutons à tout cela l'inimitié de quelques théologiens, la haine persévérante de cette habile Luna, cette maîtresse variable qu'il paroît s'être obstiné à poursuivre de blessantes allusions, et nous serons sur la trace des causes et des accidents qm" le firent emprisonner.

En fait , il fut accusé d'hérésie, menacé; puis sur les indications du docteur Rouchar, l'un de ces inquisiteurs de la foi que la régente venoit d'établir, et sur l'ordre de Morin , lieulr?iant crimiiifl. il fui saisi cl mené au Châtelet. Là il protesta, comme il l'avoit fail devant ledit Bouchar, de la pureté de sa foi el de l'injuslire rpTil \ avoil à l'accuser de luthéranisme.

A quelle é|)0(iuc ful-il aMci('? On |)(!ul indiquer, selon toute

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vraisemblance, la fin de février 1526, à partir tlii 20, Maioi, en effet, indique dans son Enfei- que l'on n'eût pas osé le saisir si sa maîtresse, madame Marguerite, n'eût pas été absente. Or nous voyons la régente quitter Lyon pour Blois au commencement de février. Le 22, elle passe à Poitiers, accompagnée de sa fille , se rendant à Rayonne. Marguerite étoit donc à cette date assez loin pour ne plus pouvoir protéger directement ses clients.

I( roétoit déjà intervenu dans des circonstances analogues; il avoit écrit d'Espagne qu'on eût à ne pas inquiéter les hommes d'excellent savoir qu'on accusoit d'hérésie. Marguerite se portoit garante de leur innocence. Marot paroît donc peu effrayé. Mais on avoit commencé à brûler les hérétiques ; puis la prison pouvoit être longue, une prison au pain et à l'eau, sans livres, sans visites, sans bruit! C'est alors «que nous voyons intervenir un évêque qui réclame le coupable avec un ton mena(^ant et des airs terribles. On lui livre ce grand criminel , auquel il semble promettre le martyre. 11 le reçoit, le loge dans une sorte de palais, le comble de petits soins et... le relâche.

Au nom de quel droit Louis Guillard, évêque de Chartres, réclama-t-il notre poëte? A quel titre celui-ci tomboit-il sous sa juridiction? Les délits dont on l'accusoit avoient-ils été commis dans les limites du diocèse cliartrain? Guillard étoit-il un des inquisiteurs de la foi? Je vois qu'il avoit pour grand-vicaire un prêtre nommé Boucher. Notre Bouchar est-il le même que ce Boucher, à qui le Gallia christiana auroit donné l'e au lieu de l'a? Je ne sais. Mais il est admis généralement que cet évêque joua la comédie du bourru bienfaisant : il étoit l'ami de Marot ou de Marguerite , ou , comme son successeur et neveu le fut très-ouvertement, des novateurs. Son mandat d'arrêt, du 13 mars 1526, n'annonce pourtant aucune débonnaireté. On le trouvera dans le Gallia christiana, aux preuves concernant le diocèse de Chartres. 11 dit en résumé que, sur l'instance du promoteur de sa cour de justice épiscopale, il a fait des

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informations sur certains excès, délits, crimes même, d'hérésie, commis par Clément Marot ; il ordonne que le susdit Clément Marot soit amené dans la |)rison épiscopale pour y être jugé et puni selon l'exigence du cas. C'est pourquoi il enjoint à tous les ofliders de sa cour d'appréhender mondit Clément et d'invoquer, pour ce faire, l'intervention du bras séculier. Le même jour, il lance un autre mandement, dans lequel, s' adressant omnibus viris, dominis, baillivis. prœpnsitisque des diocèses de Paris, de Tours et de Blois, il leur envoie le salut dans le Seigneur, et leur avoue qu'il a des raisons de supposer que le devant dit Clément Marot aura quelque peine à se rendre en prison, ce qui seroit fâcheux pour l'âme dudit Clément : « et quia dubitamus ne prœdictus Marot se absentet sine correctione et punitione, in animas suae grande periculum, » il supplie qu'on saisisse le coupable partout où il sera, et qu'on le lui envoie.

Cet étrange latin n'étoit pas si méchant, ai-je dit, qu'il en vouloit avoir l'air, et l'on voit au commencement de VEnfc.r combien, en songeant aux ténébreuses Chartres du Châtelet, .Marot se trouve heureux dans la prison claire et nette de Chartres, où l'amitié, les visites et les passetemps le comblent dé consolation. C'est à peine même si la maison où on le logea, en face de l'évêché, à l'endroit où sont aujourd'hui les jardins du grand sthninaire, pouvoit être appelée une prison. Les éru- (lils cliarliains pensent que VAigle, — ainsi nouiinoit-on la maison, — n'a jamais contenu d'autre piisonnier (|ue notre potite; et ils constatent, d'après les traditions locales, ([u'il y jouissoit de la plus grande liberté. L'une de ces traditions raconte qu'un jour il alla rendre visite à l'un de ses compatriotes et frères en Apollon, Hugues Salel,abbé de Saint-Chéron. Dans cette abbaye existoit iukî fontaine qui avoit pour propriété miraculeuse de jaillir ;i la l'été du saint. Marot et ses amis se réjouirent beaucoup de la pi(Hé da C(;tte fontaine et on la prioit (le vouloir bien s(î livicr à (pielque ex(!rcice miraculeux, (piand tout il c()ii|» je jci dVau se mil ;i bondir avec laiil (riMi|)i'lu()silé,

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qu'ils faillirent être tous noyés. Je pense que la tradition s'est trompée de date. Salel n'avoit encore alors que vingt-trois ans; c'étoit jeune âge pour un abbé, miMne conniien(lataire,et c'est en 15/j3 seulement que je le vois jurer obédience à Louis (iiiillard. Une autre tradition, contre huiuelle je n'ai rien à dire, assure que les Chartrains, pendant que le poëte étoit i)risonnier chez eux, cherchoient à l'honorer gracieusement en chantant dans les rues ses plus jolies chansons.

11 ne resta pas longtemps à Chartres et ne tarda pas à être relâché. Dans une épître que Génin a mise en tête du volume des lettres de Marguerite, et qu'il attribue, avec apparence de raison, à l'année 1526, Marot dit que la liberté lui a été rendue par le roi ce nouvel cm, c'est-à-dire bien peu de temps après Pasques.

Cette épître donne quelques autres renseignements. Elle annonce que, cette année même, le poëte alla visiter sa nalale province. Elle vient encore corroborer nos inductions sur la mort de Jehan Marot. Clément dit, en effet, à Marguerite que cette année a été pour lui « à l'entier fortunée. » Il écrivit cela, évidemment dans la seconde moitié de 1526, et il n'avoit pas encore perdu son père. Il y eut eu quelque chose d'odieux à regarder comme entièrement fortunée l'année qui l'avoit privé de ce père. Ce fut sans doute à la fin de ce même an qu'il fit cette perte. On ne dut pas tarder à lui donner le titre de valet de chambre qu'avoit Jean Marot; mais on ne le coucha point sur les États de la maison du roi ; il devoit être payé sur des acquits. C'étoit grande difficulté. Il falloit à chaque payement implorer la chancellerie, le chancelier, le général des finances. Clément gémit de cette nécessité auprès de Marguerite, auprès du roi, auprès du chancelier Du Prat, auprès du général Prud'homme. Il insiste auprès de tous ces personnages avec une grâce ravissante, et ce sont de ses meilleures pièces. Marguerite écrit au grand maistre (Montmorency) à une date {|ue (iénin suppose être 1529, mais qu'il faut faire rcmonler au prinlnnps (le 1527 :

Lx X 1 1 1. A V I !•: I) !■: ( : l i- y\ e n t .m a u o t.

A Mi)tisieur te (irand mais re.

« Mon nepveii, avant mon partcnient de Compit'gnc ponr allor on Héarn, je vous priay de ne vouloir oublier Marot aux prochains estais, et pour ce que la souvenance depuis ce temps vous en pourroit estre passive, vous l'ay bien voulu ramentevoir, vous priant de reclief, mon nepveu, le mettre hors de peine d'estre plus payé par acquits et, suivant l'intention du roy, le mettre en l'Estat de ceste présente année. Ce faisant me ferés bien g;rant plaisir, estimant que vous l'aurez traicté comme l'un des miens,

« De Saint-Germaiu-en-Laye, ce XXV« jour de mars. »

Cette lettre n'avoit pas produit d'effet en juillet 1527. A cette époque, le chancelier Du Prat venoit d'être nommé cardinal, et le poëte fait allusion à cette nouvelle promotion dans une épistre , où l'on constate qu'il étoit un officier de VEslal, mais qu'il n'étoit pas encore couché sur les Estats de la maison du roi. Il supplie encore qu'on scelle son acquit. En novemhro 1527, dans un document que nous allons bientôt mettre sous les yeux des lecteurs, Fran(^ois 1^' dit, en parlant de lui : (i Mon amé varlel de chambre. » Enfin, dans un aiiln' document, qui donne le compte résumé des ofliciers domestiques, nous trouvons inscrits sur les États, parmi les valets de chambre, Clément .Marot, avec cette note : u En 1528, hors en 15/42. » 11 rccevoit alors 250 livres, avoit vingt-neuf collègues, au nombre desquels je vois, vers 1528, Jehan d'Escoubleau de Sourdis, Victor Brodeau , Salmon Macrin, Estienne Fauchel.

On me pardonnera d'avoir insisté sur cette petite discussion, qui arrête définitivement, peut-être, bien des queslions di.scutées jusqu'ici entre les marotistes.

LA nOIin DE FliANCOlS l". LE fiÉNIE DE MAIIOT.

L'i'pîiri' ([ue je nolois plus haut couime iinportaut(! senil)l< indicpier (pie c'esi au moment de sa sortie de prison (pie notn

LA VII'; DE CLÉMENT .MAHOT. i.wiii

poëtc comiiioiira à piciulrc pour Mari^iicrile cos soiilimciits (|iii joiioiU un si grand lôlc dans sa vie et dans l'iiistoinî de son talent. » Ce fut alors, dit-il, que Dieu m'a fait cognoistre une doulceur, assise en belle face, qui efface la beaulté des plus belles par un chaste regard où n'habite nul vice, par un rond parler, sans fard, sans artifice, par un vif esprit, un sçavoir qui estonne, et surtout par inie grâce toute bonne soit qu'elle parle soit ({u'elle se taise. »

Le reste de l'épître appartient à ce ton que les rhétoriciens nomment la hardiesse respectueuse. C'est le ton que les experts en galanterie emploient volontiers, en l'ornant de tropes équivoques, d'interjections contenues, de figures nuageuses, pour savoir jusqu'à quelle limite il leur sera permis de s'avancer.

Mais avant d'entrer dans la discussion des amours de Marguerite, je veux constater qu'en effet cet emprisonnement fut pour notre poëte une bonne fortune à bien des égards. 11 en sortit plus célèbre, bien plus digne ou plus près d'être aimé et meilleur poëte.

Il avoit logiquement besoin de beaucoup de fierté pour avoir beaucoup de talent. Comme son génie consistoit presque tout entier dans son nalurei, comme la révolution littéraire qu'il apportoit consistoit presque tout entière dans l'introduction du naturel dans l'art, il ne pouvoit être mis en pleine possession de ses dons poétiques, il ne pouvoit conquérir l'autorité sur cette période de la Renaissance où il régna en maître et où, en dépit de Ronsard et de la Pléiade, il est le trait d'union entre le génie françois du moyen âge et le génie franrois du xvii* siècle, il ne pouvoit, enfin, commencer à être un grand poëte que quand il commenceroit à être un grand personnage. 11 avoit besoin de la plus outrecuidante confiance en soi-même. Le jour où il put dire, comme il le déclaie fièrement en cette épître, qu'il est aussi renouuné qu'un grand prince et que, de plus, il peut rendre sa maîtresse immortelle, ce jour-là le grand Maiot est nr.

Clt'nieni , ln'nis on inari\r pour lous ceux (iifaimoit Marguerite, redoutable à ceux qui étoient ses ennemis naturels, compensoit par l'éclat déjà brillant de sa renommée, jiar Toriginalité déjà remarquée de sa poésie, la médiocrité de sa naissance, il i)ut dès lors avoir l'espoir d'attirer les regards de cette princesse qui représentoit si coquettement les instincts artistiques de la race des \alois.

Mile subissoit tout autant que son frère, c'est-à-dii'c plus que nul prince franrois ne le fit jamais, l'inlluence de cette puissance mystérieuse et païenne, la magie de cet attrait ravissant que la Renaissance attribua à la poésie, comme aux poètes, aux ijoi'tes sacrés, dont les conceptions divines leur valent comme à des rois la couronne et qui sont élevés au-dessus des mortels par le don de Dieu comme les rois |)ar la volonté providentielle. La pensée devenoit un pouvoir aussi. Marguerite le pressentoit , et la politique pouvoit se mêler à l'admiration pour valoir à l'écrivain cette amitié respectueuse qui est un des acheminements de l'amour.

En cette bonne princesse la familiarité caressante suivoit de près l'amitié. Dans ce cœur tendre la vivacité de l'esprit engendroil ai.sément la coquetterie. Klle pouvoit désirer être vivement aimée, et être heureuse qu'on lui cxijriuiàt en beau et fin langage une admiration tendre. Klle devoit, en présence d'une explosion de tendresse ravie, montrer d'autant moins de sévérité qu'elle étoit, en somme, assez laide avec ces petits yeux et ce nez immense que portoit si noblement François 1", avec cette bouche large et ces gros traits qu'embellissoit à grand peine un œil très-doux, rêveur et réfléchi.

Je ne doute |)as (|iie ce doux œ.il ne se soit arrêté souvent sur Clément et- qu'il ne lui ait donné bien des assurances d'affection. Mais se borna- 1 -on à l'affection? Marguerite futelle la maîlre.sse de Marot? C'est la question capitale de la vie du poi'te et de la |)riuces.se, un»' (picstioii d'iuie ceiiainc importance historique.

Pour moi, après l'avoir longut-mcut <''tiuli('e, v.u essaxant

LA VI K DK CLK M \: NT M AUOT. i.wv

d'y employer et les insiniments de celte inquisition morale ((iii est propre an romancier et les pratiques de cette enquête juridique qui est nécessaire à l'historien, je pense que Marguerite de ,y Valois n'a pas été la maîtresse de Clément Marot. Aucim témoignage contemporain de quelque valeur non-seulement n'oblige mais n'autorise à le penser. Je dis aucun. Bien des témoignages, au contraire, se joignent à toutes les probabilités historiques, à toutes les vraisemblances morales pour protester. Dans les poésies de Marot tout ce qui peut s'appliquer à la princesse prouve l'échange de la tendresse, rien de plus. Encore je vais, par une obéissance instinctive à de vieux préjugés, plus loin qiie ma pensée. Je dois dire que là partout où il s'agit vraisemblablement de la princesse on ne voit que l'échange de' la tendresse offerte par le poëte contre une bienveillante patience, contre une familiarité tolérante, contre une affectueuse estime accordée par Marguerite.

Rappelons ce que nous avons dit^de cette galanterie chevaleresque^ du xvi^ siècle. Figurons- nous dans cette cour que nous allons bientôt dépeindre, ce roi, ce maître, ce frère de Marguerite, qui aimoit fort que les k honnestes gentilshommes de sa cour ne fussent jamais sans maistresse , et s'ils n'en faisoient, il les estimoient des fatz et des sotz; » imaginons enfin les nécessités de cette tradition que le roi Charles W résumoit si bien quand il disoit qu'il avoit choisi une « honneste et sage demoyselle pour façonner et entretenir sa grâce , n'estant rien qui façonnoit mieux ung jeune homme que l'amour logé en beau et noble sujet. » L'amour, après avoir été affaire d'héroïsme, puis de courtoisie, devenoit affaire de poésie et d'art. Cette galanterie qui ne possédoit que les vêtements , les signes, les pompes, les coquetteries de l'amour, c'étoit tout ce que permettoit la princesse, en reconnaissant peut-être qu'il y avoit dans Tàme du poëte une flamme véritable et en accordant à celte flamme, dans les moments de pitié, le dou\ sourire qui vouloit dire un doux nenny.

La corruption de Marguerite a i'it',en (pielque sorte, inven-

i.wvi LA \ I K DH CLK.MKNT MAHOT.

lée par rxil)l)é Len^'h;) du Fresnoy et répétée d'âge en âge par les ériidits discrédités qui ont copié le romanesque abl)é et qui ont renchéri sur ses imaginations , à l'aide des incohérences et des invraisemblances les plus bouffonnes. Ils ont trouvé dans les épîtres, dans les épigrammes, dans les élégies surtout, des preuves d'amours, de fantaisies, d'amourettes et dépassions de diverses sortes ; ils ont rencontré là des incidents qui indiquoient des périodes différentes, qui s'appliquoient à plusieurs femmes de position bien dissemblable et demandant des traitements amoureux de nature bien opposée. Ils se sont obstinés à ne voir qu'une femme, qu'un amour, qu'une maîtresse. Et cette maîtresse , c'est nécessairement Marguerite.'

Une donnée vague, une allusion équivoque; une de ces complaintes amoureuses qui sont nécessairement obscures, (pii s'appliquent à toute galanterie; un de ces éloges vulgaires qui font de toute fennne chère une déesse, un astre; une accusation inintelligible, une plainte, un cri de joie, un mot, suffirent à des historiens de cette sorte pour établir le journal des bonnes fortunes de Marot, et de Marot avec Marguerite, avec Tunique Marguerite. Que si l'allusion la plus nuageuse peut, après avoir été indignement torturée, s'appliquer à la princesse, c'est un argument irréfutable : Marot n'avoit pas besoin de dissimuler sa bonne fortune. Que si l'allusion se refuse obstinément à cette application, c'est un argument plus irréfutable encore : il falloit que Marot fût en possession des dernières faveurs pour dissimuler si habilement!

(' J'aime une fille du pays d'Alenron! » dira le poète. Traduisez Marguerite, s'écrient nos biogi'aplies. Est-elle assez désignée cette fois? (( Le nom de cette iillette commence par un M » C'est évident, cette Iillette est Marguerite! N ou M, c'est la même chose ! « Ma maîtresse est une plaisante brunette,- écrit- il encore! » Plaisante brunette s'applique malaisément à une grave duchesse, à une reine! C'est pour mieux dissimuler. « La brutiette est jeunette, conclut-il! » Mais madame Marguerite jiOiivoit avoir trente-quatre ou trente-six

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ans. Fort bien. C'étoit pour mieux lui plaire (pfil rai)pt'|()ii jeiinelte! Mais elle venoit d'épousor un jeune mari, qu'elle aiinoit. Quelle raison de croire qu'elle eût voulu le tromper? Bah! Qu'importe! les femmes! Une débauchée comme cette princesse! En quoi d'ailleurs un mari qu'on adore peut-il empêcher qu'on adore un amant ! Mais le frère, mais le mari comble Marot de marques de faveurs! Heu ! en ce temps-là!

Voilà la série exacte des raisonnements à l'aide desquels on a prouvé que Clément avoit été l'amant de la reine de Navarre.

Nous ne nous y arrêterons pas davantage. Je me contente de répéter que dans toutes celles des poésies de Marot où il jieut être question des relations de Clément et de Marguerite, rien ne laisse soupçonner la vertu de celle-ci. Le poëte suit le train ordinaire d'amour. Les craintes, les espérances, les plaintes se succèdent , mais nous ne voyons ni les aimables fanfaronnades, ni les ardentes bénédictions de l'amant heureux. Quelque noble dame a accordé à notre héros l'affection, la tendresse , mais elle lui a refusé toute récompense en dehors des doux regards et de quelques gracieuses paroles. Cette noble dame étoit-elle la sœur du roi? C'est possible, mais point sûr. Marot n'est pas le seul , du reste , qui se permet d'écrire qu'il mouroit d'amour pour elle. Lavaux et tant d'autres, parmi lesquels, si j'ai bonne mémoire , Salel, dépérissoient de cette maladie poétique. Cela ne tiroit pas à conséquence avec cette femme politique et lettrée, si aisément grave qu'elle se nomme la mère du connétable de Montmorency, son aîné de dix ans.

Toutefois, de même qu'elle a été en religion jusqu'à ces frontières qui séparent le catholicisme du protestantisme, on pourroit supposer qu'elle alla en amour jusqu'à cette limite qui sépare la galanterie platonique de la passion; mais elle ne la dépassa point.

Jacques Pelletier, dans l'Kpitrc qu'il lui adresse, éclaire d'ime lumière à notre sens éclatante toute la conduite de la reine, a Les poètes qin' savent aimer gravent en eux tes

Lxwiii LA VI H DK CLÉiMKNT MAROT.

bcaiitûs, vl cherchcnl vu (oi la nioitit' do leur âme. En loi leurs cœurs se façonnenl, à loi leurs cœurs attachent cette puissance d'amour qui leur vient de Dieu. Car en eux le trait de les célestes yeux fait pénétrer l'ardeur, et par tes faveurs AiGREDOucES tu Ics contraius d'aimer de mieux en mieux. Le désir vers toi les envoie, ta douceur les encourage, ta grandeur excite la vivacité du feu qui brûle leur poitrine et qui peu à peu les persuade (ju'iis peuvent oser t'ainier. Ainsi toujours ils haussent leur âme jusqu'à la grandeur où ils aspirent, et ils osent autant qu'ils le peuvent, en mesurant leur audace à leur présomption. »

Ce passage , je voudrois le tenir sous les yeux de ceux qui feront désormais la biographie de Marguerite : je le trouve plein d'une ingénieuse profondeur et de clartés éblouissantes. Ces faveurs aigredouces expliquent toute l'histoire des amours de Marot et une grande partie de l'iiistoire de son talent.

11 trou voit enfin cet amour qui pousse à la persévérance les ca'urs légers et qui développe cette fièvre factice nécessaire aux âmes que ne tourmente pas la grande passion de la vérité religicuise ou artistique. Il rencontroit cette femme qui ne donne pas les hautes idées, mais (pn" sait forcer le poëte à chercher la grâce, la politesse, la perfection de la forme. Cet amour, noble entre tous, et qui ne devoit jamais être récompensé, éveilla les plus fins et les plus délicats de ses instincts. A chaque preuve nouNcllc dr la vanit(; de ses désirs il repoussoit celte tendresse toujours plus avant dans son âme. 11 clierchoit par les illusions de la poésie une possession que la réalité ne devoit jamais accorder; et l'imagination, péné- Irée par la pensée de la déesse adorée, tra\ ailloli à se faire charmante et discrète comme l'objet de cette grandi; passion. (jucUpies tendres paroles, (piclque vif regard a])p()rtoit la joie ;iu niiJit'ii (lu (h'sespoir, el le lalcnl gi'andissoit tle tout(; la dilft'rence <pi'il \ a du plaisir au bonhein'.

(dément ap|)rit à crttc (';((j|e (fainour cette mélancolie (pn entoure la |jensi''e du lc(t(!ur connue d'ime longue (!l délicate

LA V 1 1-; 1)1-: ci.i; M i; \ I mauot. i.wix

caresse, «.'t il acciuii le don de tradiiiir avec suavité cette impression molle, pénétrante , et tristement préoccupée cpii n'a pas été suflisamment louée en lui. Les Élégies, avec leur ton doux, ému, sincère, avec cette allure câline et nonchalante de la tristesse amoureuse plus lassée que désespérée, résument bien cette période de son talent , cette date de son histoire. Cà et là des vers ingénieux, des pensées charmantes, des images vives, des traits pleins de grâce et d'un extrême bonheur d'expression, annoncent le vrai Marot , connue aussi des phrases lentes , languissantes et redondantes rappellent le temps passé. On voit bien (lu'il n'est plus, comme naguère, l'humble disciple des bons rhétoriqueurs. Il est devenu <( Marot à la muse fluente. »

C'est son point intermédiaire, qui n'est ni sans grandeur, ni sans originalité. Marot compose, à cette époque, ses meilleurs rondeaux, ses plus lestes ballades, quelques-unes de ses bonnes épîtres et de ses épigranimes acérées. Son Enfer est écrit d'im grand style, presque personnel. Mais il étoit destiné cà niienix faire et à mériter des éloges autrement énergiques. Il alloit être le poëte » dont on ne verra jamais ni le nom esteint ni les escriptz abolys. »

Toutefois ce n'est qu'à côté du grand roi François qu'il semble pouvoir mener son génie à la perfection. C'est à lui qu'il adressa toujours les plus excellentes productions de sa muse. On eût dit qu'auprès du roi seul son fin esprit se trouvoit à Taise, qu'auprès de lui uniquement il osoit être naturel et s'abandonner à cette aisance gracieuse, à ce sourire, à cette verve mesurée , à cette désinvolture charmante , à ces élans de noble fierté qui relèvent si originalement sa malicieuse humilité.

Quel étoit ce roi, la meilleure des inspirations île notre poëte? quelle étoit cette cour, qui sut du petit bourgeois quercinois faire un si grand écrivain franrois? François b"' et sa cour! c'est un thème assez rebattu depuis ({uelque temps. Je veux tDUti'fois n<»l<r ([iich|ues traits (pii aidrroiil l'imagination

L\x\ LA VIK [)]i CLK.MIÏNT MAROT.

des lecteurs à retrouver les relations et la position de notre héros.

Je ne les engage pas, s'ils ne veulent être par trop désillusionnés, à se fier à ces crayo7is qui nous donnent les portraits des personnages de la cour de François F"". Le grand maître Arthur de Boissy, avec sa figure de maquignon normand ; M. de la Palisse, avec sa tête d'oiseau moqueur; le comte de Saint-Paul, plus affectueux que fin, plus vantard que médisant; M"'' d'Âvaugour, qui ne sait qu'écouter; cette laide Marguerite de Valois; M™^ de Chateaubriand, mieux contournée que peinte, mieux faite que jolie, à la physionomie vraiment noble, mais étroite, hautaine, obstinée; Diane de Poitiers, une vraie face de laitière; le connétable de Bourbon, plus gris que vieux, avec son apparence de pèlerin-brigand, audacieux et rusé, la lèvre pleine de morgue et de froide insolence, ne sont pas faits pour représenter galamment la renaissance. Non, ce n'est pas là qu'il faut chercher la réalisation des rêves que ce seul mot Renaissance fait naître en notre esprit. C'est dans la masse des. poésies, des contes, des chroniques, dans Brantôme sans doute, mais surtout dans Marot , dans ces vives Étrennes qu'il composa au retour de l'exil et qui nous expliquent ce mot de François P"" cpic (( une cour sans femmes est une année sans printemps, un printemps sans roses; » dans La Noue qui assure que, si quelqu'un eût blâmé les Amadis, on lui eût craché au visage; dans Noël du Fail qui, malgré l'ironie éternelle de son sourire, ne peut parler sans enthousiasme du « temps de ce grand roy François. » Tous sont sous le charme, les savants, comme les ambassadeiM's, Postel, le grand voyageur, Budé le grand (')udit, le bonhomme Thevet, le cynique Rabelais, comme les rusés diplomates vénitiens. Cette puissance sympathique dont « le Roy sçavoit gagner toutes gens, » son règne et sa cour semblent l'exercer sur la postérité.

Parmi tous les personnages charm.inls el ('ic'gants, nobles <Hi intellig(!nls, inaL,'iiili(pies r»ii s|)irilneis. ((ne Marnl nous

J.A Vil- DE llLEMK.NT MAKOT. lx\xi

noiiinit' coinine ceux qu'il aiinuit le mieux ou hantuil le plus. iNous voyons le Grand-maistre Montmorency, dont il culti\oit la faveur par l'entremise de Guillaume du Tertre ; les membres de la famille de Lorraine, à laquelle paroît surtout l'attacher son ami intime Pierre Vuyart, secrétaire du duc Guise; le chancelier-cardinal du Prat; les généraux des finances Prudhomme , Prévost , du Val ; M'"'' de Pons , M""^ d'Albret ; le cardinal de Tournon; M. et M"'« de Chateaubriand, M""deTalard, d'Orsonvilliers , de Maupas, de Tournon, du Pin; M?"" Castellanus, évêque de Tulle; Pierre de Villiers , secrétaire du roi; M"'= de Boissy, Guillaume du Bellay- Langeay, messire Florimond Hobertet. Parmi les écrivains suivant la cour, il fréquente surtout Héroet, Victor Brodeau, Estienne Clavier, pensionnaires ou secrétaires de Marguerite d'Alençon , Mellin de Saint- Gelais, Selve, Chappuis, Salel, Borderie, Macrin, Fontaine, Bonaventure, Longueil , Borbonius, Scève, Antoine du Moulin, Claude Galand, Dolet, Rabelais. Il avoit lié amitié avec les médecins Braillon , Lamy, Le Coq, Akakia. Mais c'est au roi, toujours au roi, qu'il revient et à qui il adresse, non pas seulement les meilleurs mais le plus grand nombre de ses vers.

Ce roi , les crayons du xvr siècle le représentent jeune avec des cheveux longs séparés sur le milieu de la tète , les yeux petits, le nez immense, la physionomie douce et riante. Plus tard, la Prinse et délivrance de François I'" nous le montre si beau, que a les dames espaignoIes,le voyant d'une si belle stature, de faconde si royalle, tenoient propos l'une à l'autre que en touctes les Espaignes n'y avoit poinct de si bel gentilhomme, tant bien troussé, tant bien fendu et le visaige tant humain et bégnyn. » Tout à la fin de sa vie, bien après ce moment où le vicomte de Saulx le dépeint dans cette phrase sombre : » atteint des dames au corps et à l'esprit, » Dandolo signale sa mine toujours joyeuse, son visage long et plein ; la vue seulement est un peu courte. « Et il est toujours si bienveillant que je n'ai jamais entendu dire que quelqu'un l'ait

i.\N\ii LA \ I i; Dlv CLKMENT MAM'JT.

(liiiltr imVontiMil, n cxccptr ceux qui avoicnt la ivi)utali()ii tlo n'être pas galanls, (( car il estoit, de Taveu de Sauvai, si délicat sur l'article des dames et si jaloux de leur honneur, qu'il ne pouvoil souffrir qu'on fît la moindre raillerie. »

u 11 estoit . dil Tliexcl, (Tiiue laille belle , bien proportionnée de membres; son front estoit eslevé portant marque de générosité, le nez long, grand (d'où par le commun populaire il a esté appelé le Roi au grand nez), dressé toutes fois selon le juste compartiment de son visage; ses yeux estoient clairs e( flamboyants, sa teste estoit fort bien faicte,.. Il prenoit merveilleux plaisir d'estre accompaigné de gens sçavans qui a\oient veu pays estrangers..., surtout durant ses repas, prenoit un contentement nonpareil de les entendre, et ajoustoit à leiu-s raisons les siennes , si pertinentes que la pluspart s'eslonnoient de la gentillesse et subtilité d'es|)rit de ce prince. »

C'est sur cette dernière qualité que les chroni(iueurs a|)puient à l'envi , Brantôme d'abord :

« Entre autres vertus que le Roy eust, c'est qu'il fut lorL amateur des bonnes lettres et des gens scjavants , et des plus de son royaume, lesquels il entretenoit toujours de discours grands et sçavants, leur en baillant la plupart du temps les subjects et les thèmes. VA \ estoit receu qui venoit, mais il ne falloit pas qu'il fusl asnc n\ (pi'il bronchast, car il estoit bienlost relevé de luy-même. Sur tous il avoit M. Castellanus (du Chatel), très -docte personnage, sur qui le Roy .se rapportoit par-dessus tous les autres, (juaiid il \ a\oil (luchpic poinrt diflicile. De telle façon (|iif la table du Ro\ estoit une \ra\(! escolle; car là il s'\ ti'aicloii di; toutes matières, autant de la guerre (où il y avoil tousjom's de grands rapiiaini's (|iii en sça- \oicnt ti'ès-bicn discourir a\cc lii\ . cl iMuiciilcNoir lonjonrs les combats et guei-res passt'-s) «pie ties sciences hautes et basses. »

J'ai toujours él(' touclK' jusqu'au fond de l'âme de ce tableau où je ne sais (piel annaliste nous montre le Roi, le \isage attristé, l'esprit accablé par les .soucis <!<• la politiqiK!, mais possédant une âme d'tnie telh; sensibilili' arlisti(pi(' (pie

I, A Vil- l)K CLl'lM I:NT MAROT. Lxwiii

la vue d'un bel objet d'art rappeloit instantanément la joie sur sa noble figure, u 11 étoit d'une telle nature que à qui lui apporte une pierre trouvée sous terre ou quelque autre chose il donne de l'argent. » De sa grâce , de sa libéralité , de sa familiarité intelligente et qui élevoit les âmes , Benvenuto Cellini nous fournit les preuves les plus expressives, et du Bellay nous dit, comme Brantôme et Thevet, « combien que il n'eust esté nourry aux estudes en son jeune aage, n'estoit science de laquelle il ne peust rendre raison, d'autant qu'il avoit souvent communiqué avecques gens excellens en toute érudition et que Dieu l'avoit doué de divine mémoire, de sorte que toutes gens doctes qui l'ont hanté ont confessé avoir plus apprins de lui que lui d'eux. »

L'étude de ses lettres confirme bien ces jugements. François laisse voir là un esprit fin , ingénieux , empruntant parfois à la rhétorique du temps de Louis XII et au défaut d'instruction quelque chose de contourné, mais, du reste, vraiment françois, élégant et charmant, rappelant je ne sais quoi de la grâce pimpante de M™" de Sévigné mêlé à l'aimable recherche de Voiture. Il avoit sans doute les défauts qui accompagnent habituellement les qualités artistiques : il étoit variable, paraissoit foible, incapable de résister aux influences féminines. 11 aimoit la guerre pour la guerre , non pour ses résultats utiles, et mettoit la chasse et les plaisirs bien au-dessus des affaires. Les meubles, les joyaux, les constructions de jardins, de châteaux, la lecture des vers et les récits galants, lui paraissoient préférables à toute diplomatie. 11 lui falloit un gros revenu pour satisfaire à ses goûts et à sa libéralité. En effet, Louis XII tiroit de la taille 1,550,000 francs, François, 5,000,000. Cela constituoit le revenu fixe. Les dépenses égaloient cette somme, et la maison du roi y entroit pour 1,500,000 francs. Le revenu total varioit entre 2 millions 1/2 d'écus d'or et 15 millions de francs. Il ne faut pas, du reste, faire à la générosité artistique de François I'^'' l'honneur de celte grosse dépense de 1,500,000 francs attribués à

Lxwiv LA VI I-: DE CLÉMENT MAUOT.

la maison du roi, somme qui représente à peu près le tiers de la dépense totale. Cette maison comprenoit une partie de l'armée. « Le train du Roi, raconte Benvenuto, se compose toujoui\s de plus de 12,000 chevaux. Lorscpie l'on est en paix et que la cour est complète, on y compte 18,000 hommes. Parfois nous campions dans des endroits oi!i il y avoit à peine deux maisons. On dressoit alors des baraques en toile, à l'instar des zingari. » Brantôme nous vante la magnificence de ce train, de ces tables toujours aussi somptueusement servies dans un village, dans des forêts, que dans les résidences royales.

Vagando sempre pcr tnttn la Francio, comme dit Mai'ino Guisliniano , ambassadeur vénitien , qui assure que jamais la cour, pendant les quarante-cinq mois de son ambassade , ne s'arrêta dans le même endroit plus de quinze jours de suite ! Elle se transporte d'abord en Lorraine, ensuite en Poitou, en Belgique, en Normandie, dans T Ile-de-France, en Picardie, en Champagne, en Bourgogne. On revient à Paris, puis on se dirige vers Marseille, pour l'entrevue avec le pape Clément VII ; on traverse le Bourbonnois, le Lyonnois, l'Auvergne, le Languedoc, en s' arrêtant partout. Par la Provence, le Dauphiné, le Lyonnois, la Bourgogne, la Champagne, on gagne la Lorraine, où le roi devoit rencontrer le landgrave de Hesse. On voit que François ne demeuroit guère à Paris.

Paris étoit pourtant alors, au jugement des étrangers, le cœur de la chrétienté. Il renfermoit 500,000 habitants et plus peut-être. Son enceinte étoit de 22,/jOO pieds; mais, en comptant tous les bourgs (|ue la nouvelle enceinte embrassoit, on pouvoit mesurer 35,000 pieds de circonférence. La ville n'étoit, au surplus, défendue que par des terrassements et cinq ou six boulevards inachevés. Après Paris, la ville dont il est le plus souvent question dans les historiens de François P"" et aussi dans l'Iiistoire de Marot, c'est Blois, « belle ville, fort peuplée, orni'e de grandes maisons et située dans un endroit agréable; son j)alais, fort beau, a été construit en partie par Louis \II, en partie par le roi régnant. On y trouve deux très-beaux

LA \ I K Dl' CIJ-MKNT MAIiOT. i.wxv

jardins; dans l'un d'eux, un lahyrintlic , cnUjun' de l)ois, au milieu duquel se trouve une haute terrasse enceinte de la même faron. A l'entrée du jardin , l'on voit une paire de cornes de cerf très-grandes et grosses , qui ont été envoyées d'Allemagne au roi Louis , à titre de merveilles. A Blois l'on voit, en outre, la bibliothèque des ducs de Milan, que Louis \1I avoit emportée quand il avoit enlevé le duché à Ludovic. » (André Navagero 1528.)

En voilà assez pour faire comprendre le milieu où alloit se trouver notre héros. Essayons de reconstruire son portrait. Il est bas de stature, noir de cheveux et de barbe ; son teint est bien celui des habitants de Cahors, ce teint basané que nous avons noté au début de cette étude. Il ne sera pas très-àgé encore quand il nous confiera que le temps a neigé sur sa tête presque chauve.- Son grand front arrondi se ridera bientôt aussi; ses traits fins, son petit nez camus, ses lèvres hésitantes et sensuelles, sa longue barbe, ses gros yeux ronds, rappellent d'une façon saisissante le poëte qui , de nos jours , a été le révélateur et le type de la bohème littéraire. Ses regards, qui nous paraissent à nous purement rêveurs , mais qui dévoient s'illuminer de passion ou s'animer des rayons de la malice, présentoient quelque chose d'inusité, d'étrange même, que les contemporains ne désignent pas clairement, mais qui les avoit frappés. Tel est, avec les qualités et les vices que nous avons énumérés déjà, l'homme qui paraît avoir possédé à dose égale le don d'être très-aimé et très-détesté.

Il semble surtout avoir été très-cher à François l^^ que la présomptueuse fatuité de ce vaniteux ne pouvoit blesser. Le poëte promit souvent au roi que, malgré temps, malgré fer, malgré flamme et malgré mort, il le feroit vivre sans fin. C'est à peu près la même promesse qu'il avoit faite à Marguerite après se l'être faite à soi-même, et ne l'avoir pas épargnée à ses amis ou à ses protecteurs. Peut-être François étoit-il persuadé de cette puissance de Marot. Mais nous pouvons, pour expliquer la bienveillance du prince, nous en tenir à la sympa-

l.\x\vi LA Vil- Dli CLKMKNT M A KO T.

tliic, à l'estime ; à la gentillesse de cet esprit royal si bien fait pour comprendre la finesse de ce talent qui savoil à la fois parler au vif et donner a entendre. Cette conversation audacieuse, mêlée de piquantes allusions, devoit abréger les longs voyages durant lesquels, au témoignage de Benvenuto Cellini, le roi se plaisoit à causer de belles œuvres d'art, de curieuses découvertes, de grandioses projets, de nobles statues ou de rimes élégantes.

Les débuts de notre Marot à la cour ne furent pas très-heureux. 11 fut, en bref temps, emprisonné, malade, volé et marié. Ce bref temps, je ne puis le mesurer, mais je crois pouvoir placer tous ces événements entre 1527 et 1530. Ce fut seulement en octobre 1527 que notre ami, accusé d'avoir rossé quelque peu les estaûers de dame Justice, pour donner à certains prisonniers le temps de s'échapper, fut saisi lui-même et mené en prison.

On se rappelle la jolie épître où il demande au roi, avec aisance, mais sans cette gracieuse familiarité qu'il emploiera bientôt, de le faire relâcher. On sent en ces vers la gêne légère d'un esprit hardi qui s'essaye et s'aventure avec quelques précautions, tout en devinant bien que son audace n'a rien à craindre.

C'est là qu'il faut voir le début des relations de poésie intime entre le roi et le poëte. François vint au secours du prisonnier. Le registre secret de la Cour des aides nous le prouve. « Ce jour (lundi k novembre 1527), par le sieur Castillon, ont été présentées à la Cour les lettres missives du Roy, desquelles la teneur suit :

(( De par le roy,

(( Nos amés et féaux , nous avons été averti de l'emjjrisonnementde notre cher et bien-amé valet de chambre ordinaire Clément Marot, et duemenl iiifoniK- de la cause (Imlii t-inprisonn('menl,((ui (îst pour raison de la rescoussi; de ccilaiiis prisoimiers. Kl pour ce qu'il a satisfait à sa partie, et ({ii'il n'est

LA VII-: 1)1-; cli:.mi:nt m a rot. i.wwii

(h'tcnii qiii^ pour notix' dioit, à celte (in nous voulons, nous mandons et très-expressément enjoignons que, toutes excusations cessantes , ayés à le délivrer et mettre hors desdites prisons. Si n'y faites faute, car tel est notre plaisir.

(i Donné à Paris, ce l'^'" jour de novembre. Signé, François, et, au-dessous, Robertet et Andry ; et la superscription : à nos amés et féaux les généraux , conseillers sur le fait de la justice de nos aydes de Paris. » Après la lecture desquelles, la Cour a fait response audict Castillon que, ouïe la partie et les gens du Roy, elle obéiroit au bon plaisir du Roy, et atant s'est retiré ledit de Castillon; et, luy retiré, a commis et député M* Benoist Larcher, Cleriadus de la Rozière, conseillers dudit seigneur en icelle, pour interroger ledit Marot, pour en faire leur raport le lendemain.

« Du mardy, 5 novembre 1527. — La Cour, après avoir .vu les charges et informations faites à rencontre dudit Marot, ses interrogations et confessions, les conclusions du procureur général et ouïe la partie civile, a élargi , partout quo usque, ledit Marot en faisant les soumissions et s' élisant domicile en la manière accoutumée. »

Quelques mois après arrivoit un événement qui devoit exercer sur l'avenir de Marot une grande influence : Renée de France, seconde fille de Louis XII , épousoit le duc de Ferrare, à l'étonnement , sinon de la cour, du moins de la noblesse et de la bourgeoisie parisienne. « Ceulx qui entendent les affaires d'Estat et qui estoient de ce temps-là, sçavent pourquoy on la refusa à tant de grands princes et seigneurs qui la demandoient pour la mettre si bas que en Ferrare. » ( Le Livre des marchands.')

A ce mariage, nous voyons paroître la grande protectrice

\. Nous ne citons pas le chant nuptial que Marot fit à cette occasion. Nous n'indiquons pas non plus les vers sur l'abhé de Beaulieu, fils de Robert de la Marche, et sur son entreprise de cette même annre 1528. Les limites de cetto (''tudo no nous permottent pas do fairo la riirnniqno dos po('<;ios de Clément.

i.wxviii l.A VI K l)K CLK.MKNT MAUOT.

de Jehan Marot , Michcllc de Saiihonnc, ([iic nous retrouverons à Ferrarè, où elle va accompagner Henée, et où, aussi longlenij)s (jue durera sa propre i)uissance, elle aidera Clément.

Les Comptes de la maison du roi disent en 15*28 sur cette protectrice des Marot : « A damoiselle Miclieile de Sau!)onne, dame de Soubize, dame d'honneur de Madame llenée de France, la somme de deux mil quatre cens soixante livres tournois pour la valleur de XII cens escus d'or soleil que le roy nostre dict seigneur, par autres lettres patentes, signées de sa main et d'un secrétaire de ses finances, données à Paris le quatorzième jour de septembre. Tan mil cinq cent vingthuit, lui a donnée et ordonnée, donne et ordonne, et veult ])resentenient lui estre délivrée sur et en déduction de la somme de dix mil livres tournois, dont ledict seigneur lui a fait don en faveur et consideracion des bons et agréables services qu'elle a faicts tant à la feue royne Anne, que depuis à la feue royne, que Dieu absoille, et espère qu'elle fera en après à madicte dame Renée, mesmement pour luy ayder à supporter les frais, mises et despenses qu'il lui conviendra faire au service de madicte dame Renée, laquelle elle doit suyvre, accompagner et servir au duché de Ferrare. Et au regard du seurplus desdits X mil livres, ledict seigneur a faict ou fera cy après ai)poincts et payer en certaines années, etc. »

Ce n'est pas très-longtemps après le mariage de Renée que je suis tenté de placer ce vol et cette maladie qui donnent à Clément l'occasion d'écrire la plus renommée de ses (-pîtres. Une des raisons qui m'engagent à lui attribuer cette date de 1529 environ, c'est Roger de Collerye (jui la fouinit en l'crivant à Marot pour le féliciter de cette œuvre « excellente, bien plus que roze en doulceur redolente. » Cette lettre parut en 1^36 avec les autres œuvres que maialrc Roger de Cullerye composa en sa jeunesse. Or, je me dis qu'on n'eût i)u nommer-œuvre de jeunesse, en 1536, une lettre composée en 153/j, par ('xem|)le, et j'ai du reculer le plus loin possible;, c'est-à-dire en 152'.), la date de la pièce à laquelle celle de Collerye r('pondoil. Je

l.A Vil': l)K C, I.KM i: NT MAIiOT. i.\\\i\

ne (Idimc pas, d'ailleurs, cot ariJfiimciil coiiiiiu' iiTi'l'iiiiihlc.

Je soupçonne, en oui rc, (pie Marot n'étoit pas niarié loi-scjn'il raconte cette aventure. Je suis lra])pé , en elTet, de tout ce qui indique un ménage de célibataire , dans cette maison où le aquais a tant de facilité pour voler. De plus , Clément eùt-il négligé de chercher à attendrir le roi sur sa jeune; maisonnée, sur son mariage récent, sur sa famille, comme il cherche à l'attendrir sur sa maladie et sa pauvreté? C'est peu vraisemblable. On peut soupçonner humainement que ce fut même la solitude et la misère où il se trouvoit alors qui le décidèrent à prendre femme. C'est entre 153/| et 1536 qu'il cherche à exciter la compassion du roi en faisant allusion à ses petits maroteaux; il est donc déjà marié depuis plusieurs années, mais les enfants sont encore tout jeunes ; en mettant la date du mariage vers 1530, on est dans la vraisemblance.

Disons que cette épouse ne paroît pas avoir joué un grand rôle dans la vie de notre poëte, qui, pour des raisons plus faciles à supposer qu'à préciser, parle peu de sa famille.

Dans cette maladie, qui décida peut-être de son sort matrimonial, nous trouvons une preuve de la notoriété qu'il avoit acquise : Mellin de Saint-Gelais lui envoie un de ses dixains, et Mellin étoit un de ces poètes courtisans de la fortune qui n'eût jamais voulu abaisser sa muse en donnant des éloges à d'autres talents qu'à des talents officiels et reconnus.

Ce fut vers cette époque , c'est-à-dire pendant le temps où les fils de France étoient prisonniers en Espagne (1526-1530 , mais plus près de 1530) qu'il eut cette querelle avec quelques dames de Paris, il y recueillit de vives inimitiés féminines. Ces haines vinrent se joindre à tant d'autres, aux haines parlementaires , aux haines sorboniqucs , au mépris de toute la bourgeoisie, pour composer cette opinion publique hostile, sur laquelle la médiocrité de Sagon s'appuya plus tard.

Kn 1530, Marot suivit le roi et la cour, qui alloient jusqu'aux frontières d'Espagne recevoir les enfants de France délivrés ei madame Éleonore, la notuclle é|)ouse du l'oi.

xc LA \ I K 1)K CLKMENT .MAUOT.

Nous It" voyons à cetlo (■|)(i(|ii(' à L\on , où il rotournera plusieurs fois, <'t m'i il trouvera tant d'aniiliés et de relati(Mis. On croit, en ellel , (|u'il fui membre de cette société littéraire appelée Y Angélique, qui se réunissoit sur la montagne de Fourvières, dans la maison du sieur de Lange. Syinphorien Champier, Benoît Court, Dolet, Vauzelles, Maurice Scève, Claudine et Sibylle Scève, Pernette du Cuillet, Clémence de Bourges, et, je crois, aussi Jeanne Caillarde, furent les plus notables membres de cette manière d'académie, avec Clément, qui adressa quelques pièces à plusieurs d'entre eux ou d'entre elles. Au lien de dire avec Clément, je pourrois dire après Clément, car Pernette du Guillet, Clémence de Bourges et Louise Labbé sont évidemment trop postérieures à notre poète pour que celui-ci ait pu les connoître à l'état d'académiciennes en 1538, époque à laquelle il vint à L^^on pour la dernière fois. 11 ne pou voit les connoître qu'à l'état de phénomènes très-précoces , quoique l'auteur de l'ode intitulée Les Louanges de dame Loulze Labé, — un contemporain, — promette à celle-ci les éloges de Marot. Mais passons; cette question intéresse Louise Labé plus que notre poète.

Suivons-le jusqu'à Monl-de-Marsan , jus(jirà Bordeaux. Ce fut le (iiniancbe 3 juillet 1530 que le dauphin et le tluc d'Orléans mirent le pied sur le sol de France. Marot, (( la nuit qu'on en sceut les nouvelles, composa un chant et le présenta le lendemain au Boi à son lever. » Puis il tourna ses regards et ses rimes vers sa nouvelle (( reyne et maistresse, » Madame Éleonore. C'étoit, nous dit un de ceux qui assistèrent à son entrée en France, une fort belle dame et grande de stature, bien emparlée et de face joyeuse; et le iioiiNcllisii' insistt! sur ce détail : c'est la- plus joyeus(; dame (pie jamais on vit. Klle étoit surtout très-bonne. (( \otre Kxcelli'uce est tant humaine en sa conversation, et de tant gentille et douce condition! " lui écrit don Antonio de (luvare, «'ii la coiiiparaiit assez étrangement à la reine '/('iiobie.

MiHdi revint il l'iiiis ;i lenips p(tnr pr(''senter an bon i\nc

LA VI K 1)K CLKM H NT MA UOT. xr.i

Antoine do Lorraine' sa Iradiiction clii 1'"' Hm'c des .llrhnnnyplioscs d'Ovide.

Un nouvel orage se formoit sur la tête de Clément. Les luthériens continuoient à exaspérer contre eux l'opinion pid)Ii- ([ue en crevant les yeux aux images de la sainte Vierge, el en mutilant les statues des saints. François 1''' commençoit, nous l'avons dit, h se sentir ébranlé par la presque unanimité de ces malédictions populaires. Marguerite avoit \)vydu de son influence. En épousant un prince de Navarre, d'une maison traditionnellement hostile au Saint-Siège qui avoit toujours soutenu les rois d'Espagne contre les rois de Navarre, elle étoit devenue plus suspecte. En vain avoit-elle écrit lettre sur lettre pour qu'il plût au roi d'avoir pitié du pauvre Berqiu'n, (( qui ne soulTroit, aflirmoit-elle , que pour aimer la parole de Dieu et obéir à la vostre. » Le brave Berquin avoit été brfdé.

Dans une autre lettre, la reine de Navarre nous montre les frayeurs de l'un des premiers et des plus vénérables promoteurs du mouvement, je ne dis pas anticatholique, mais antithéologique. « Le bonhomme Fabry (Le Febvre d'Estaples) se trouve ung peu mal à Bloys, avecques ce que on l'a voulu fascher par delà : et, pour changer d'air, iroit voulentiers voir ung amy sien pour ung temps, si le bon plaisir du roy estoit vouloir donner congé. » Tandis que les gens sages changeoient d'air et, comme le bonhomme Fabry, s'en alloient à Nice, pour voir leurs amis, tandis que les fanatiques donnoient des coups de couteau à l'Enfant Jésus et déclaroient ainsi la guerre à la loi, qui les brûloit, Marot, qui n'étoit ni un sage, ni un héros, s'amusoit par vanité, à ce qu'il semble, et jiar légèreté plus que par amour de Luther et du niart\re, à taquiner madame la Justice.

t( Lundi 18'' jour de mars 1531. Ce join*-là , matière mise en délibération, ladicte Cour (du parlement, présidée par Pierre Lizet, dont le nez, la femme et le zèle furent accablés de tant de brocards par les huguenots) a commis et commect M" Nicole Hennequin et Jehan Tronsson , conseillers céans pour faire et

xr. Il I. A V I K I) !■: C I, K M !• NT M A 15 0 T.

insiriiiro le procès do M'"** Lamvns et Loys Maigret, Mery Deleaii , André Le Hoy, Clunient Marot , Mai'tin do VilloneulVo et leurs coiiiplicos, oslaiis chargés d'avoir iiiongé de la chair durant le temps do karesme et autres jours prohibez, et, sauf s'ils demandent à estre renvoyez devant les juges d'Eglise, d'en estre ordonné par ladicte Cour; et administrera les tesmoing auxdicts commissaires, le procureur général du roy, et seront les fraiz faitz sur les mil livres ordonnées pour les affaires de ladicte Cour, (Registre du conseil.)

« Mercredi 20*= jour de mars 1531. Ce dict jour, Estienne Clavier, secrétaire des roy et royne de Navarre a pleigé et cautionné Clément Marot, sab pcna convicli, et a promis ne partir de la ville sans en advertir la Cour ung ou deux jours auparavant , avec toutes submissions acoustumées.

u Du 26 mars. Sur la requeste présentée par Mathurin do Villeneufve et André Le Roy, prisonniers arrestés par ordonnance de ladicte Cour, par laquelle ils demandoient ostro eslargis en faisant les subniissions acoustumées, voue par la Cour ladicte requeste, les charges et informations, les interrogations et confessions desditz prisonniers, et les conclusions du procureur gênerai du roy, ladicte Cour a baillé et baille ansditz de Villeneufve et Le Roy, prisonniers, leurs maisons pour prison, en faisant les submissions acoustumées, et leur défend de partir, siib pena convicli, fors pour aller à l'église, au service divin durant les festes. Faict le 26*' mars 1531 , avant Pasques (1532). En su\vant lequel arrest et ordonnance de ladicte Cour, lesditz de Villeneufve et Le Roy ont promis et juré liînir et entretenir le contenu en icelluy, siib pena convicli, et pour faire et recevoir tous adjournemens et exploits nécessaires en ceste 'matière, ont esleu domicile on leursdites maisons. Fait comme dessus. »

Je lie trouve plus rien dans le registre du Conseil aux années 1531 et 1532. Mais poiit-ôtri! doit-on voir la lin de l'affaire dans ces lignes du Bourgeois de; l'aris : « L'an 153^, icnuliiosino jour de aoust , le magnilicquc Meigrol, par son-

LA VM-: 1)1-; CI.K.MKNT MAHOT. x.ui

tence des commissaires de la Tour-Quarrée, list amende honorable, la torche ardente au poing et en chemise, au parquet civil de la Cour, et sur la pierre de marbre et devant la grande église de ÎSostre-Dame, parcequ'il estoit luthérien, et rnangeoit de la chair en caresme et aux vendredis et samedys, et furent ses biens au roy confisquez, et fut banni pour cinq ans du royaume. »

Quant à Marot , il semble s'être livré — pour trop peu de temps — aux préoccupations purement littéraires. La solitude et la prison le ranienoient sans doute à ses vieux amis du moyen âge-, et , en 1533 , il publia une édition de Villon, comme en 1527 il avoit publié une édition du Roman de La Rose. Le 12 août 1532 il avoit fait paroître, chez Pierre Hoffet, le premier recueil de ses œuvres , sous le titre de Y Adolescence clcmenline. Les bibliographes hésitent à voir là une première édition. Ils sont préoccupés de ces mots, le tout reveu, corrigé, mis en bon oindre, qui terminent le titre. Mais ces mots s'appliquent, dans la pensée de l'éditeur, aux diverses plaquettes qui avoient jusque-là contenu, imprimée séparément, chacune des pièces de Clément Marot. Quant à la date du 12 août 1530, que Dolet a mise, en 1538, au bas de la préface qu'il emprunte à l'édition du 12 août de 1532, il y a de fortes raisons de voir là une faute d'impression. Cette édition fut suivie d'une seconde, quelque peu augmentée, qui parut en novembre de la même année 1532, d'une troisième en février 1533; et les éditions allèrent en se multipliant et en s'enrichissant de nouvelles pièces, jusqu'à cette édition de Lyon 1538, qui est vraisemblablement la dernière qu'ait revue l'auteur.

Ce fut vers ce temps, 1531-1532, qu'il composa sur la mort de Louise de Savoie cette églogue , qui passoit pour le chef-d'œuvre du poëte, du genre et de l'époque. Elle est vraiment fort belle et supérieure à tout ce que la Pléiade elle-même nous a fourni dans l'ordre des poésies sentimentales et descriptives.

N'est-ce pas vers cette époque encore, — c'est-à-dire lors-

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qu'en 1533 Franrois l''"" se rendit à Marseille à la rencontre du pape, — que Marot . accompagnant en Béarn le roi et la reine de Navarre, fit au prince et à la princesse les honneurs de sa ville natale? Si nous en croyons les termes dont se sert lepoëte, Caliors n'étoit pas pou fière d'avoir donné naissance à un si illustre personnage que lin'. Peut-être notre important y mettoit-il de la bonne volonté, et la ville n'étoit-elle pas convaincue qu'elle lui devoit autant que » à son Maro, Mantoue. » Les chroniquiïs queicinoises nous parlent constamment de ce grand Galiot de Genouilhac, qui étoit comme le roi de la Guyenne ; de ce François de Turenne , ambassadeur à Venise, à Ferrare, gouverneur de Gênes, ambassadeur à Madrid, où il avoit épousé, au nom du roi, Éléonore; du comte Antoine de ÎNoailles, qui avoit aussi assisté à ce mariage et étoit un seigneur considérable de la province ; mais de Marot, pas un mot.

Marguerite et son mari lurent reçus à la porte de La Barre, où le clergé et le chapitre s'étoient rendus en procession, portant les châsses et les reliques de la ville, afin que les saints protecteurs de la cité souhaitassent aussi la bienvenue à une aussi grande princesse. Les consuls, pieds et tête nus, portoient le dais. Les illustres hôtes descendirent, sans doute, au palais épiscoi)aI, alors inoccupé : Cahors avoit pour évêque un Italien qui n'étoit même pas encore prêtre , chose qui, avec beaucoup d'autres, murmure doucement le pieux annaliste quercinois , explique la raison providentielle de la venue des luthériens. On mena Marguerite à l'église cathédrale, où on lui fit voir le saint suaire au grand autel.

Bien n'étoit changé dans la bonne ville (l('])uis le temps que nous l'avons <piitt('e, en l'an 1507. 11 y étoit arrivé toutefois un grand événement, qui avoil n'ui|)li de rêves l'esprit mercantile de l'aristocratie marchande : eu 1531, le roi François, ayant trouvé le vin de Cahors excellent, avoit, peut-être sur les suggestions de Marot, demandé aux consids ini bon vigneron. Le nonnu»'' i^ivuls fut choisi connue le meilleur travailleur: on

l'cnvoNa à Koiilaincbk'au . d'où il rcxiiil à (laliors au mois de décembre, avec trente mulets du roi, qu'il (it charger des meilleurs plants pour Fontainebleau. Après le conunerce, les pestes, les famines, les constructions d'églises et de châteaux, les querelles du chapitre, les plaintes sur les impôts et sur les fantaisies du pouvoir épiscopal avoient suivi le train ordinaire. On n'y avoit pas encore entendu, publiquement du moins, parlri' des novateurs. Ce sera seulement dix ans plus tard que le parlement de; Toulouse fera condamner et exécuter à Cahors un prédicant, le premier qui eût prêché l'hérésie d'une manièrc suivie dans la ville.

L EXIL. — LA (JLOIKL.

11 n'en étoit pas de même à Paris, où la Réforme faisoit des progrès que le parlement essayoit d'arrêter par un redoublement de sévérité. Marguerite, de suspecte, étoit devenue accusée. Loin de pouvoir protéger efficacement ses amis, elle étoit obligée de demander pour elle-même l'aide du Grand-maître. En 1533, son Miroir de l'âme pécheresse avoit été attaqué comme entaché d'hérésie. La princesse étoit quelque peu préoccupée de cette affaire , et de « quelques folies que ung jacobin a dictes à la Faculté de théologie. » Noël Beda, en effet, syndic de cette Faculté, poussoit l'affaire vigoureusement. Sur le plaidoyer de Guillaume Petit, évêque de Senlis, le livi'c fut reconnu innocent. Beda, qui s'étoit aventuré jusqu'à dire, jusqu'à écrire, peut-f'tre, que le roi montroit de la complaisance pour l'hért'sie. Beda fui b'uuii, puis arrêté, puis enfermé au Mont-^aint-.Michel, où il moiu'ut en 1330.

Mais (''('loit le snji't irrcspeclueu\ et non le théologien ardent (pii avoit i-k- puin'. La grave affaire des placards avoit

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onlevé les dernières hésitalions qui pouvoient rester dans l'esprit du roi. Elle avoit décidé de la position que la monarchie et la nation françaises alloient définitivement prendre en face du protestantisme.

Dans la nuit du 18 au 19 octobre 1534, — d'autres disent le 2/(, — des placards avoient été afiîchés aux portes du palais de justice, dans divers autres endroits de Paris et de la province, aux portes mêmes du palais de Blois, où se ti\)uvoit alors la cour. Quckpies chroniqueiu-s avancent même que ces pamphlets furent portés jusque dans le cabinet du roi. L'appendice de la chronique de Carion indique qu'on en alïicha de nouxcaux au mois de janvier suivant. Tenons- nous-en à ces premiers placards, qui produisirent un tel sentiment de stupéfaction et d'horreur par tout le pays, que le roi, exaspéré à son tour, donna les ordres les plus terribles et se préj)ara aux plus solennelles expiations. Marguerite elle-même crut devoir à cette date affirmer très-clairement ses sentiments catholiques; et, à propos de Gérard Roussel, elle certifie que, si elle eût vu en lui « une chose douteuse, » elle n'iiùt pas voulu supporter auprès d'elle (» une telle poison. »

Ces placards, qui me paraissent bien longs pour avoir été allichés tels qu'ils nous sont parvenus, contiennent la plus « enragée et danniable » diatribe contre le saint sacrt;ment de l'autel, les plus blessantes, les plus salissantes injures contre ce qui étoit, j)our la France entière, l'objet d'une vénération ineffable. Ils respirent ce parfum sui gencris (jui distingue le pamphlet religieux du xvi'' siècle, ce mélange de dogmatisme impérieux, d'insolence endiablée et d'injurieuse fiMTur. On \ sent, de plus, ce je ne sais (pioi d'allcuiand, cette outrecuida<ice gr(jssière, dont les savants (['(nitre-lihin ('m|)('Stèrent la littératiu'c Hi-foruiéc.

Kncllct, bien (|U(! (luillanuic Karel paraisst? a\oir eu part à la confection de ces placards, ils nous venoient de Suisse et d'Allemagne, et ne resseiid)l()ienl (]ue de loin aux choses chères à res|)rit françois ; u Votn; (Ihrisl se laisse manger aux bestes et

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à vous pareillement, qui estes pire que des bestes en vos badinages, lesquels vous faites à l'entour de vostre Dieu de paste, duquel vous jouez comme un chat d'une souris. » Si l'on veut se transporter en imagination au milieu de la foi au xvi« siècle, on comprendra l'impression que durent produire de telles attaques contre la substance réelle et adorée de Dieu sur la terre. Pour moi, historien, ce qui me frappe le plus en ce document, c'est que les auteurs de ces libelles, ces gens que nous plaignons si sincèrement en songeant au bûcher qui attend quelques-uns d'entre eux, réclament pour leurs adversaires le même traitement. Ils disent tout nettement qu'il n'y a pas assez de <> fagots et de feu pour des blasphémateurs et des hérétiques, » comme sont les catholiques.

Le parlement mit la main sur quelques-uns de ceux qui avoient reçu, affiché, répandu les placards, et il les fit exécuter avec cette implacable sévérité dont les auteurs du pamphlet préconisoient l'emploi... contre les papistes.

Le 21 janvier 1535, le roi, escorté de toute cette cour dont nous avons dit la grandeur, et accompagné , en somme , de tout Paris, suivit, tête nue, cette procession merveilleuse qui frappa tant l'imagination des chroniqueurs. Il prononça ce fameux discours qui arracha tant de larmes, tant de soupirs, tant d'applaudissements, et qu'il termina en disant que, si son bras étoit infecté d'hérésie, il le couperoit; si ses enfants en étoient entachés, il les immoleroit. A quelques jours de là, furent ajournés à comparoître, à trois briefs jours, cinquante, — d'autres documents disent soixante-treize, — personnes suspectes, parmi lesquelles se trouvoient Clément Marot et son compagnon. Lion Jamet, clerc des finances.

Mais notre poëte avoit pratiqué cette science que les habiles du moyen âge nommoient la science de bien fuir. 11 revenoit de voyage, raconte-t-il lui-même; il avoit en passant serré la main à son ami Couillart, à Lorris , en Gàtinois , et il étoit rentré à Hlois. 11 ne songeoit à rien autre chose que faire la cour aux dames, lorsqu'un postillon vint l'avertir de ce qui se

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passoit à Paris. Il avoil été dénoncé comme un des chefs du parti, et ses aventures passées donnoient quelque crédit à l'accusation. On avoit fait visite domiciliaire chez lui, à Paris; on avoil trouvé des papiers, <! fleurant plus mal que baume, » des livres défi'udus, des œuvres libertines, des ouvrages de cabale et de magie. U se préparoit cà aller trouver le roi pour se défendre; mais, sur le conseil de quelque ami, il avoit cru plus sijr de courir jusqu'en Béarn. Là, même, il ne s'étoit pas trouvé en sûreté. 11 s'étoit de nouveau remis en voyage, en laissant auprès de Mai^guerite son fils, tout jeune, à titre de page.

Ajoutons, toutefois , (jue nous n'avons j)as trouvé le nom de ce fils, de 1529 à 1539, parmi ceux des écoliers pensionnaires de la reine de Navarre, bien que nous y ayons rencontré plusieurs noms connus, et entre autres celui du lils de Brodeau.

L'i troisième épitre du Coq à l'Ane, à laciuelle, du l'este, je suis loiji d'accorder pleine foi, raconte qu'en son voyage il faillit être pris à Bordeaux. U se dirigeoit vers l'Italie. U passa les grandes froides montagnes, et arriva aux frontières du Ferrarois dans le courant de l'hiver 1535. 11 envoya à la duchesse Renée, cette seconde fille de Louis \ll, dont il avoit chanté le mariage, une épître médiocre, oîi il lui rappelle tous les droits qu'il avoit à sa protection et où il met sa plume au service de la princesse. Auprès d'elle se trouvoient les protectrices-nées de Clément, M'""" de Soubise, et sa fille. M'"" de Pons. La réputation du poète l' avoit précédé, La duchesse le rerut, dit Le Laboureur, comme un nouvel Ovide.

Voici donc notre Ik'tos dans cette Italie, tenue alors en si p(!lite estim.' par le reste de l'Europe, dans cette Italie, où, selon l'Kspagnol Pescaire, u ne pouvoient vivre que ceux cpii estoient forts ou favoi'is, (|iii avoienl soil faveur ro\al(; pour si; (li-JciKlre, soit j)ui.ssance au cor|)s ])our offendre; » où, selon h; fameux sonnet de François du Bellay, « tout (Hoil compassé, hypocrite

et plat. ))

LA VIlî Di: CLEMENT MAKOT. xcix

Bonvenuto Cellini nous dcpoiiit cette cour de Feirare où dominent, comme en tout le reste de l'Italie, l'amour délicat de l'art, la passion de la musique, la cupidité, la fourberie, le vol. Tous ces Ferrarois étoient d'une avarice et d'une avidité extrêmes, et ne reculoient devant rien pour se procurer le bien d'autrui.

Pour se consoler de son exil, en ce pays malsain, au milieu de ce peuple rebutant et de cette cour astucieuse, Marot avoit auprès de lui une petite bande de femmes savantes à qui la duchesse et M'"*^ de Pons donnoient le ton, un petit troupeau de prédicants dont le sombre et politique Calvin enflammoit le zèle. Autour de ces pédants héroïques et de ces précieuses qui n'avoient pas encore eu le temps de devenir ridicules, Trissotin et Vadius frétilloient en compagnie d'une innombrable tribu de poètes latins : Lillius Gyraldus , Thebaldeus, Alexander Guarinus, Cœlius Calcagninus, Cynthius Gyraldus, Augustus Mustius, Albertus Costarellus, Petrus et Jacobus Astioli , tous Ferrarois et qui, au jugement de l'un d'eux, Lillius Gregorius Gyraldus, ne voyoient dans notre orgueilleux poète françois que le traducteur des Mèlamorphoses, des Églogues, du Jagemenl de Minos. Lillius avoue, il est vrai , que notre Clément est un traducteur perelegans.

Renée, laide et boiteuse, mais subtile, discourant gravement de toute science et surtout de l'astrologie, avoit gardé un vif souvenir des querelles de son père avec Jules H; et connue elle se sentoit perdue et humiliée dans ce bourg d'Italie , elle avoit toujours devant les yeux la grandeur de sa naissance et la noblesse de sa nation. Ainsi avoit-elle été amenée à remplir sa cour de françois, de françois pédants, de françois pédants et antipapistes. Son mari Hercule d'Esté, allié au pape, quasi vassal de Charles-Quint, docile, dit le Livre des marchands, aux avis d'une fdie qu'il préféroit à sa femme, nialtraitoit Renée, autant qu'il osoit le faire. La duchesse s'enfonçoit de plus en plus dans son luthéranisme. Plus tard, rentrée en France après bien des traverses, elle se (it la patronne avouée

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dt's luigiiuiiots , et prit, aux jeux de la bourgeoisie l'ranroise, la plus singulière physionomie, u Durant ce temps, dil un bourgeois de Reims, vers 1560, madame la vieille duchesse de Ferrare , passant et allant en plusieurs lieux de France, faisoit faire presche partout. On tenoit qu'elle avoit bien cent vingt ans (elle n'en avoit guère que cinquante) et ne laissoit, sans lunettes, de facilement lyre aux plus petitz caractères que ce fust. Chose admii'able au peuple de ce temps ! » 11 faut lire aussi ce que Claude Haton raconte de la tyrannie qu'elk'. laissoit exercer sur les catholiques de son comté de Montaj'gis. Mais je reviens à Tan 1535. Marot ne dut pas trop tarder à écrire cette Épitre au Roi m il expose les raisons de sa fuite. Nous pouvons donc placer cette pièce en l'été 1535. 11 y ergote plus qu'il ne se défend franchement d'être luthérien ; il n'a plus cette netteté d'afiirmation qui est si remarquable en son Épître au docteur Bouchar, Maître Marot avoit à ménager, comme on dit vulgairement, la chèvre et le chou, la petite troupe des pédantes et des prédicants de Ferrare et la grande cour de France. Le roi ne répondit pas, sans doute, au poëte qui, du reste, ne demandoit pas directement une réponse, et qui ne tarda pas à se consoler dans la poésie. C'est de Ferrare que partirent les pièces qui rendirent sa renommée universelle et qui, bien que nous les mettions aujourd'hui au second plan de ses œuvres, exercèrent la plus grande action sur les écrivains contemporains. Je veux parler des épîtres du Coq ii. l'âne, et di's Blasons dit Beau et du Laid min.

Les épitres sont au nombre de quatre, et c'est pour me conformer à la tradition reçue que je place la première à cette date de 1535. Je suis bien tenté de la faire remonter au delà de 1530. La deuxième est incontestablement de la fin de 1535, la troisième de 1530; mais je dijiitc foit que celle-ci et la quatrième soient de Marot. Quoi ipTil eu soit, et dans l'iinpossibilité où je suis d'entamer une discussion d'autant plus longue (pTelle est basée sur des documents rendus incohérents à

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plaisir, jn veux seulement constater l'immense succès de ces coq-à-l'àne. Rabelais s'empresse d'imiter ces (( propos esgarez, toutefois piquants et riants, » comme les nomme Jacques Pelletier. Sibilet retient à peine l'excès de son admiration. Le plus célèbre des rhéteurs espagnols du xvi* siècle ne voit dans l'œuvre de Marot que ses coq-à-l'âne, qui sont, pour les Espagnols, l'origine de la poésie satirique et tout particulièrement des fameux pasquils romains. Dans un livre. Histoire de la satire en France, imprimé chez nous il y a peu de temps (1853), on dit encore que Marot en inventant le coq-à-l'âne a donné (( les premiers vestiges de la satire. » Cette assertion est conforme à la vieille tradition classique et universitaire. Je crois qu'il n'est pas aujourd'hui de professeur de rhétorique qui ne cherche un peu plus haut ces origines de la satire. On me permettra d'aller plus loin et de dire que Marot n'a pas inventé le coq-à-l'âne. Le genre existoit et avoit été largement cultivé pendant le moyen âge. Marot s'est contenté de rajeunir et d'envenimer la Fatrasie ou Rcsvcrie. Un des plus fins esprits de la période suivante, du Bellay, dans son Illustration de la langue françoise, avoit protesté contre ce genre lâche et facile. Mais La Harpe , les ancêtres de La Harpe et les successeurs de La Harpe n'avoient pas été convaincus.

Le Blason du beau Tétin fit un bien autre bruit. On eût dit que la poésie françoise venoit de recevoir sa révélation, et que sa voie, son avenir, sa destinée, lui étoient ouverts pour la première fois. Ce Blason parut le modèle que la Renaissance, inquiète de son idéal, étqit destinée à imiter sans cesse. Là encore Marot n'avoit rien inventé. Comme en tout le reste de sa vie littéraire, il s'étoit contenté de donner une tournure nouvelle, un visage ouvert, une physionomie fixe, gracieuse et polie, à des rimes habillées à la vieille mode. Coquillart, Guillaume Alexis, Sicile, Fstées, Cringore, Roger de CoUerye, avoient pratiqué le Blason, qui est, dit Charles Fontaine en son Art poétique, a une perpétuelle louange ou continu vitupère de ce qu'on veut blasonner. » Mais ces poi-tes s'étoient maintenus

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dans des bornes modestes. Une fois composé le Blason du beau Tilin, toute la troupe des poètes, les illustres comme les inconnus, se précipita sur le blason et sur le corps féminin, Mellin de Saint Gelais, lléroel, Maurice Scève , Eustorg de Beaulieu , Victor Brodeau , Michel d'Ainboise , Jacques Peletier, Claude Chappuys, Gilles d'Aurigny, Bonadventure des Périers, Le Lieur, Lancelot Caries, Hugues Salel , Estienne Forcadel, ])arurent au premier rang. Au jugement de la cour de Ferrare, la meilleure pièce fut le Blason du Sourcil de Maurice Scève; Mellin, avec son Blason des Cheveux, disputa la palme. Pour moi, je donnerois volontiers le prix au Blason de la Nuit d' Estienne Forcadel.

Marot envoya un autre modèle, un contre-blason, le Blason du laid Téiin. La foule se précipita vers le contre-blason. Le Huetterie en composa une série. Gilles Corrozet fit le Blason contre les blasonneurs. La gloire du blason dura longtemps. Antoine du Sai\, Grosnet, Pierre Danclie, Guillaume Guéroidt, .Jean de La Taille, blasonnèrent la géographie, la médecine, les fleurs, les pierres précieuses. Jacques de la Motte fil le Blason des célestes armes de France ; Jean Chartier, les Blasons vertueux; Claude de Mons, les Blasons anagrammaliques , etc.

Pendant ce temps il y avoit révolution à la cour de Ferrare. La troupe des pédants gênoit le duc, le concert des malédictions sur le Dieu de paste n'étoit pas fait pour réjouir le pape, allié d'Hercule d'Est. Charles-Quint ne pouvoit non plus encourager son proti'gé à garder dans son palais cette ollicinc de pamphlets, où l'insolence et lec\nisme allemands se traduisoient en toutes langues sous l'influence de l'âpre génie de Calvin. La Réforme étoil, àce moment, moins dangereuse pourKrançois l^"" que pour l'empereur. Celui-ci encouragea donc Hercule à dissoudre d'abord le cercle des théologiennes en renvoyant en France' M""-" de Soidjisi; et M'"*-' de Pons. Hahclais, ])our lors en Italie, constate (pi'on remplaea toutes les dames fi"ançois(!S |)ar les dames italieimes. Il paroît indiquer (juec(!ll(! nu.'sure sentoit \{i boucan (le poison) et qu'on devoit s'attendre à ouir bientôt

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paiit'i- dv la mort de Renée. C'est aussi ce qu'insinue Marot dans son cantique à Marguerite de Navarre.

Celte mesure sentoit seulement la police et présageoit à Marot, comme à ses compagnons, de nouveaux voyages. 11 se réfugia à Venise. Il n'y trouva plus ces flatteries, cette vie aisée, cette ombre, si je puis dire, scintillante de la patrie françoise qui s'étendoit jusqu'à Ferrare, et sans doute il fut trop souvent à même de profiter de la quatrième consolation que don Antoine de Guevare trouve à l'exil et qui est de ne pas payer ses dettes. 11 pensa peut-être aussi que cette escorte d'acclamations enthousiastes qui glorifioient les blasons toucheroient le cœur artistique et sensible du roi.

Il écrivit au dauphin cette épître où il retrouve un peu du ton charmant de ses épitres royales. Il demande un sauf-conduit de demi-an, il a des affaires d'intérêt à traiter et une grande envie de voir ses Maroleaux, et surtout ce fils de six mois que sa Mavion allaitoit quand il a été obligé de fuir. Puis il est devenu si sage au milieu de tous ces Lombards! Il n'a plus rien de l'écervelé Marot. Il parle sobrement, il fait bonne mine à tout, ne dit jamais une seule parole sur Dieu et il a appris à pollroniser, s'arrêtant une heure sur un mot avant de le prononcer, et ne répondant à tout que de la tête. Il promet, du reste, que, si on veut le garder, il fera ce fameux ouvrage qu'il met en avant chaque fois qu'il a quelque chose à obtenir, ce fameux ouvrage à l'aide duquel Fran(^ois h'' et sa race passeront jusqu'à la postérité la plus reculée.

Il y avoit quelque teups déjà que le pape Paul avoit prié le roi de vouloir mitiger l'horrible justice qu'il faisoit des hérétiques et de cesser de brûler des hommes que Dieu, étant en ce monde, avoit traités avec plus de miséricorde que de rigueur. François I""" s'étoit modéré. Il avoit mandé au parlement qu'il eût à traiter moins sévèrement les luthériens. Si nous en croyons les ambassadeurs vénitiens, il avoit juré qu'il ne laisseroit plus condamner à mort que 1rs sacranientaires. Q)uant aux soixante-iii'izt' ((ui s'étoicnt enfuis, li- brnii cduroil dans

civ l.A VI K DI- CLÉMENT iMAHOT.

la hoiirj^ooisie parisienne (\no la plupaiM avoieiil ol)lenii leur pardon à Rome. On leur permit de rentrer en France à condition qu'ils abjureroient. Marot revint donc.

Il rencontra à son retour bise, verglas, neige et froidure, comme il les avoit l'encontrés à son entrée en Italie deux ans environ auparavant. Ce fut à la fin de 153G qu'il fil son entrée à Lyon, précédé d'une épître au cardinal de Tournon, lieutenant général du l'oi pour le Lyonnois.

il fut gracieusement reçu, mais il paroît dilficile de croire qu'il ait pu échapper à la nécessité de l'abjuration. Dans ses Adieux très-reconnaissants à ce Lyon plus doux que cent piicellcs, il fait une réserve, une allusion à quelque événement douloureux pour lui et survenu durant le temps de son séjour.

11 arriva enfin à la cour et la salua dans une pièce, le Dieu Gard, d'une inspiration noble et touchante, d'une grandeur de ton, d'une sincérité d'émotion, d'une politesse de forme toutà-fait remarquable. Mais dans cette cour il trouva bien des changements, bien des hostilités jusque-là vagues et qui avoient trouvé une occasion de se préciser et de faire corps.

Cette occasion avoit été fournie par un homme grave, naïvement pédant, représentant l'éti'oite et ljraniii(|ue honnêteté de l'ancien temps, et poussant juscjue dans ses plus extrêmes conséquences cette insensible rigueur des gens qui ont pour eux la conviction de défendre la vertu, la justice et la patrie. Je veux parler de François Sagon, poêle médiocre, dont le nom est resté dans l'histoiie littéraire comme un synonyme de basse envie. Il paroît pourtant avoir été de bonne foi. Son j)lus grand tort fut de dire lourdement ce (pii' la l-"i-anc(! tout enlièi'c d'alors pcnsoit du caractère et de la \ie de Murot, et il a commis une seule faute, pour laquelle notre siècle ne sera pas bien sévère : il a cherché dans le scandale un aide pour arriver plus vite à la renommée. Il a pensé, dans sa candeur normande, que hcaiicoiip de bruit poiirroit donner plus de lustre à de mauvais vers. 11 crut sincèrement qu'il avoit, non j)as le droit, mais W. devoir, le devoir

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strict crallacpu'i' Marol , cl il le til en songeant à rnlilih'- ((iic ses doctes et insupportables ("liants royaux alloient rt^tirer du voisinage de son pamphlet, (",'éloit un lioiunic très-sincèreuient. convaincu, mais qui éloit content quv sa sincère con\iction lui rapportât gros. 11 voiiloil défendre la morale et la vérité éternelle; mais il savoit, de naissance, qu'il est bon de se faire payer d'avance, et il prenoit un à-compte sur les récompenses de l'autre monde.

Il avoit donc répondu aux pièces, agressives d'ailleurs, envoyées d'Italie, à VÉpiatre au Roy entre autres, par le Coup d'Essay de François Sagon, contenant réponse à Clément Marot, avec une épître, chants royaux, etc. C'étoit la guerre déclarée, et luie guerre fort curieuse à étudier, non pas en elle-même. mais dans les causes, et qui marque une des époques de l'histoire littéraire du xvr siècle.

Puis-je dire qu'elle donne le dernier mot du moyen âge luttant contre les premiers mots de la Renaissance : » les chastes et chrestiens scripteurs, contre les lascifs et les paganisants? » Elle fait entendre le cri d'indignation de la société ancienne contre le libertinage , la légèreté et l'insolence de la société moderne, la protestation de la poésie provinciale sentant qu'elle va être anéantie par la cour. Je suis le disciple de l'illustre Crétin que vous avez appelé vous-même l'Homère françois, dit fièrement Sagon. Et c'est bien encore une escarmouche entre la rhétorique du temps de Louis XII et l'esprit littéraire du monde nouveau. J'indique tout cela brièvement.

En fait, la querelle commencée gravement et philosophiquement par Sagon dégénéra vite. Elle ne produisit (jue des factums excessifs en injures, en calomnies, en cynisme. L'avantage de la forme resta bien évidemment aux Marotins. Mais, autant que j'en puis juger, les Sagontins remportèrent la victoire dans l'opinion. Sagon eut pour tenants d'assez pauvres rimcurs, Charles de La Huetterie, Macé de Vaucelles, Jean Le lîlond de Branville, et par esprit de compatriotisme , sans doute, les farceurs de la Société de Conards, de Rouen. Il essaya

(l'attirer à soi les vioiix poëtos, qui éfoicnt les défenseurs naturels de sa (|uer('lle, Jclian iSoiicliet, entre auti't'S. Mais ceUn-ci étoit i)rocureiir en même temps (jiie chaste et aussi peu naïf que paganisanl scripteiir : il devina qu'il n'y avoit à gagner là que des injures, et il prêcha la j)ai.\, tout en donnant, si je comprends bien son épître, tort à Marot, Celui-ci ne fut point secouru par ses grands amis poétiques. 11 fut aussi abandonné par ses plus illustres prolectrices, M'"^ de Chateaubriand, entre autres, qui, malgré son vieil attachement pour Clément, passa aux Sagontins. C'est ce qui prouve le mieux combien sa cause étoit socialement mauvaise.

Klle paroissoit excellente pourtant. 11 étoit exilé, persécuté, et on l'attaquoit et on lui vouloit prendre sa place. De nos jours, les belles phrases et les plus gros mots sortiroient des plumes indignées de tous les écrivains. L'àme généreuse du xix" siècle protesteroit dans un clueur d'indignation. Clément, l'illustre poëte, après ces Blaso))s qui avoienl provoqué dans toute la littérature une admiration frénéticpie, Clément fut défendu presque uniquement par l'humble Charles Fontaine et le compromis Bonaventiire.

Pour bien comprendre cette position, il faut se dire que, dans cette société, la religion étoit le premier des éléments sociaux, la seule garantie reconnue d'honnêteté, d'honneur, de dignité, et que trahir sa foi c'étoit, dans les instincts d'alors, s'exposer aux jugements qui attaquent aujourd'hui riidunne traître à son parti, à son serment, à sa ])atrie.

Ce qui ressort de ces pamphlets, c'est que l'on reprochoit à Marot d'être un des chefs du luthéranisme, un chef lâche, qui s'étoit enfui après avoir poussé vers le bûcher une bande de pauvres nigauds; d'avoir mangé publicpiement et comme par défi du lard en carême; d'être arrogant; de mener une vie infâme, vide et vile, une vie de gu(!iix empruntant ou mettant en gage pour aiiivei- à se couvrir (h'cennneiil ; d'asoir fait son dieu de Tihulle ou d'Ovide; d'avoir calonniic! d'Iionnétes dames; d'avoir df'laissi' sa femme; de ne savoir ini seul

LA Vil- \)\-: CLK.MKNT M A HO T. cvii

mot (le latin; ili' n'cmploynr sa plume (lu'à médire; de s'être attiré la haine de tout l'aris ; de parler en patois et fol langage; d'avoir été fouetté à Ferrare; d'avoir mené à Venise une vie de vagabond; d'être ingrat envers le pape, à qui seul il doit sa grâce; de s'être fait la terreur des simples femmes; d'être infect, ladre, fourbe; d'avoir de laids enfants; d'être plus noir et plus ridé qu'un singe; de maltraiter la langue françoise en se servant des mots comme humile, expellc, ImUable, fulrienlr, pharêtre, etc.; de gagner sa vie à faire des rondeaux; d'avoir une maladie vénérienne qui lui a ronge; la gorge; d'être camus; de sentir mauvais; d'avoir été forcé d'al)jurer à Lyon; de ne savoir pas faire des chants royaux. Nous ])ouvons arrêter ici cet acte d'accusation, que chacun jugera comme bon lui semblera; mais il est utile d'en retenir quelques points pour la biographie de notre poëte. Je recommande surtout la page du Rabais du caquet de Marot qui peint d'une manière si vive cette scène du pont de Saint-Cloud où notre poëte , intimidé par ses ennemis, se sauva la colère dans l'âme.

LA DKCADENCE.

Marot devenu plus grave, sans avoir perdu tout son leste et gentil esprit, fit sans doute, à la longue, taire ses ennemis. Le roi le prit en nouvelle faveur, comme nous le voyons par le don qu'il lui fait d'une maison en 1539. (( Savoir faisons, dit l'acte de dotation (|ue nous résumons, que nous, ayant regard aux bons, continuels et agréables services que notre cher et bien aimé valet de chambre Clément Marot nous a longtemps failz lanlen sondit estât ([uc autrement, en plusieurs et louables manières, afin de lui dernier meilleure voulonté de persévérer de bien en mieulx, nous lui octroyons pour lui, ses hoirs et ses ayants-cause, une maison , grange et jardin, le tout encloz de

murailles et sitiu* au faiiljoiii'L,^ Saint-di'i'iiKiin , en la nie du CI()s-]>()iin(>aii, aii(|ii('l lieu a csh' fondu un ,L,M"and cheval de cuivre que nous avons lait l'aire, laquelle maison et jardin a esté pour cest clïect acquist de Jean Bymonl, prebstrc, etc. » (juillet 1539). Les, Adieux aux Dames de la Cour, les Eslrennes de 1o31 appartiennent encore à la bonne manière de Marot. Mais sa verve s'appesantissoit. Les épîtres qu'il composera dorénavant à chaque événement important qui va arriver sont médiocres. La réunion de Nice, la venue de la reine de Hongrie ou de I'Immpereur, ne l'inspirent guère. 11 descend sur cette pente où il va retrouver les défauts de sa jeunesse, les instincts du dogmatisme normand, le ton professoral, la phrase contournée, le style sans précision, l'entraînement de la rime, l'allure empesée, les airs de chattemite, les exclamations de prédicant , et ces grimaces d'homme confit en dévotion qui jurent d'une façon si bouflbnne avec sa légèreté habituelle.

Il étoit devenu très-prudent , vraisemblablement très-grave d'apparence. Il ne manquoit pas d'occasion de poUroniser au milieu de ces querelles entre les amis du dauphin et la petite bande de M'"" d'Estampes, ([uerclles qui divisoicnt la cour et la famille royale. Avoit-il oublié ses amis, et faut-il attacher quelque importance aux reproches que le fidèle Lyon Jamet fait sur son silence? Les faveurs du roi ont-elles changé le cœur de Clément, et le bien qu'il a reçu de son maître a-t-il corrompu son âme ?

Marot n'avoit que troj), pour sa li'anquillili' et pour son talent , gardé ses ancieinies relations.

Le pédantismc théologique devoit, à la lin de sa vie, produire sur son gracieux génie le même effet qu'avoit produit sur sa jeune muse le pédantisme littéraire. Le pauvre poëte, poussé en avant par la politique des novateurs, alloit encore payer pour les doctein's es i"(!formes. Le vieil étourdi restera jiisfju'au bout, dans les mains dr ces diplomates (1(! l'cnlliousiasme, un instrument et un instrument m(''pris(' : Marot va s'enfuir de Paris, sa vi'aie \ille à lui, dont il essave d'ouvrir h'S

L A V II-; I ) 1'] t; L K M [i N r m a K ( ) T . c i X

portes au\ lui^'iicnols, |)(jiir i,Mi;iier leur Nillc de (IciirMï d'où ils le chasseront.

Il avoit gardé ses relations a\ec Valable qui, exaspéré contre la Sorbonne, avoit eu toute sa vie l'idée fixe de renverser la théologie par la philologie. 11 avoit été déjà, nous raconte Félibien, mandé devant la cour du parlement qui lui avoit interdit ces réunions où il se promettoit de commenter le livre des Psaumes et des Proverbes. 11 se l'étoit tenu pour dit. Mais il avoit repris son idée en sous-œuvre et avoit songé à mettre en vers et en musique ce qu'on lui interdisoit de mettre en prose. Marot consentit à rhythmer et à rimer sa traduction des Psaumes.

Ce fut d'abord un grand succès. Chacun à la cour adapta à ces odes sacrées les airs de vaudevilles et de chansons qu'il préféroit. François 1*'' se montra des plus chauds partisans de cette nouveauté. Il engagea Marot à présenter trente de ces psaumes, — les seuls que notre pôëte eût encore traduits, — à Chailes-Quint qui traversait alors Paris. L'Empereur accepta l'hommage et le paya 200 doublons d'or. Encouragé par le roi, Marot continua sa traduction.

La Sorbonne s'étoit émue de cet essai de translation, de ces commentaires et de cette explication des livres saints tentée par des gens légers, sans science théologique, sans autorité, et dont la bonne foi et le zèle lui étoient suspects. Ce n'étoit pas la première tentative de traduction en langue vulgaire qui étoit faite. Depuis le Livre des rois, un des premiei's monuments de la langue françoise, jusqu'aux travaux de Mellin de Saint-Gelais et de Robert Estienn:', bien des écrivains avoient songé à vulgariser les diverses parties de la Bible. Mais la sévérité des théologiens gallicans croissoit, avec le danger, jusqu'à la tyrannie. Quelques mois après la mort de Marot, ses trente psaumes étoient imprimés à Rome. Cette approbation, en quelque sorte papale, ne l'eût pas sauvé. 11 étoit suspect, il étoit détesté.

Le roi, peu brave en cela, rabaiulonna a|)rès l'aNoir encou-

ex LA VI I-: J) !•: CLÉ .M K N T M A U ( » T.

ragé et après avoii" l'ail qiicl(|iics faibk'S efforts \)i)\w \v protéger. Marot, craignant l;i prison, s'enfuit à Genève en 15/|3, si nous en croyons Sleidan. Ce doit être vers la fin de Tannée, car il étoit encore en France en août.

En résumé, toute cette affaire de traduction est connue. Florimond de Réinond, Bèze, Bayle, après eux tous les biographes de Marot se sont étendus sur cette période de la vie de notre poète, et nous permettent d'a])réger.

On connoît Textravagant succès que la mode et la piété des huguenots firent à ces psaumes de Marot. On en vendit immédiatement dix mille exemplaires, dit un contemporain, et jusqu'au xviu'' siècle ils firent partie intégrante et importante du culte réformé. Calvin les avoit fait mettre en musique par Guillaume Franc. Ils furent harmonisés par Goudimel et Chuide Le Jeune. <( Les luthériens, calvinistes et leurs adhérents, écrit le bourgeois de Heims Jehan Pussot que j'ai déjà cité, commencèrent (vers 1560) à gringnoder les pseaumes de Marot seullement, car ceulx de Bèze n'estoient encore escloz ni pas faictz, qui en a mys cent en rymes et chansons, oultre les cinquante diidict Marot. » C'étoit la première fois qu'on rempla(,'oit la grave psalmodie par un chant métrique et rhxthiné, et cette harmonie sensuelle et entraînante dut contribuer au succès des vers, succès absolument inintelligible aujourd'hui.

Nous avons reconnu à phisicurs reprises combien notre Clément, dans ses pièces graves et philosophiques, perd de sa lucidité, de sa précision, de sa correction de langage; aisément alors le mot propre lui échaffpe, sa phrase se construit mal et sa pensée ambiguë se laisse péniblciiicni (lc\iner. Dans les psaumes, ces défauts sont à l'extrême. Ils rappellent les j)lus lourdes pièces du temps de Louis XH. Kmphaliques, embarrassés, pompeux et vieillots, chevillés jusqu'à la bouffonnerie , ils semblent les modèles de cette muse grossière et populaire à qui nous devons les complaintes traditionnelles chantées aujourd'hui encore chez nos paysans.

L A \ I K I) I-: C l fi .M K N r M A II ( ) T. r, x i

A Genève, Marot mit au jour la tradiicUoii de vingt nouveaux psaumes. Mais cela ne suftit pas pour lui valoir la paix. Aussi longtemps qu'il avoit tenu entr'ouvertes aux saints les jiorles du cabinet du roi , il avoit été un des témoins de la vi'rité nouvelle; il ne fut plus qu'un libertin dangereux quand, réfugié dans les murs de la nouvelle Jérusalem, il essaya d'user d'une parcelle de cette liberté dont l'excès l'avoil fait chasser de France. « Ayant toujours esté nourry en une très mauvaise escolle, dit Bèze, — à qui ses poésies de jeunesse eussent dû conseiller plus-d'indulgence, — et ne pouvant assubjectir sa vie à la réformation de l'évangile, il s'en alla passer le reste de ses jours en Piémont , alors possédé par le Roy, où il usa sa vie en quelque sûreté sous la faveur des gouverneurs. » Le ministre Jurieu avoit bien conservé la tradition protestante sur Marot quand il nous dit : c II estoit un esprit libre et libertin qui s'estoit nourri de vanitez dans une cour souverainement corrompue. )) La vérité est, pour moi, dans ce jugement de mon vieux chroniqueur quercinois que je cite pour la dernière fois : (( Il avoit l'esprit desbauché, mais il n'y a rien dans ses œuvres qui le convainque d'hérésie. »

Cayet, se faisant l'écho d'une tradition vraisemblablement fausse, raconte qu'il fut condamné à mort à Genève pour crime d'adultère, et que Calvin fit commuer cette peine en celle du fouet. Bèze dit seulement : .Ye in exlremâ quidem xtate mores emendavit. La chose certaine est qu'il fut obligé de se réfugier en Piémont où la vieille protection de François I*"' le suivit et le recommanda au maréchal de Bouttières, à M. d'Anncbaud, qui succédoit connne gouverneur au maréchal de Montéjean. Un peut chercher dans VÉpistre à ung sien Amy le nom des amis qu'il avoit trouvés en Savoie et juger de l'état de son esprit , de ses regrets et de ses vœux. Cette pièce , si , comme il est vraisemblable, elle est de lui, ne peut être attribuée qu'à cette date, puisque c'est après 15Zj2 seulement, nous l'avons vu, qu'il peut dire : « Privé des biens et estais que j'avois. »

J'ignore si c'est pendant son séjour en Pii-mont ou pendant

ex 1 1 L A \ I \i L) !•: C L É M E N T M A KO T.

les temps de st)ii preinirr exil en Italie qu'il composa les poésies pieuses publiées quelque temps après sa mort, et trouvées, disent les éditeurs, avec ses auircs foctures à Cliambéry : te Baladin, le Riche en pauvrelê , le Sermon du bon pasteur, la Complainte d'un pastoureau clirestien, etc. A part la complainte, rien de tout cela ne porte la marque de son génie. Mais il le devoit retrouver presque entier pour chanter une dernière fois la gloire de cette France ingrate, ingralissime à son poète. Marot,dit Pasquier, lît un panégyricpie de la victoire remportée par le comte d'Knghien à Cerisolles; et — chose merveilleuse pour ce conseiller-poëte tout épris des gloires de la Pléiade, — Pasquier avertit le lecteur de ne pas mettre en nonchaloir cette ode de Marot, même en la comparant à celle que lionsard lit sur le même sujet.

Ces vers eurent le temps d'arriver à la cour de France, et peut-être l'écho des louanges qu'elles obtinrent courut-il jusqu'en Piémont pour réveiller la fierté, les illusions, les espérances dans l'imagination du poète. Ce furent en tous cas ses dernières joies. Clément Marot mourut en l'automne de 15/)/|.

LA POSTEniTE.

Si de celuy le tombeau veux sçavoir Qui de Maro avoit plus que le nom, Il te convient donc les lieux aller voir Où Fiance a mis le but de son renom.

Qu'en terre soit je te respons que non Au moins de luy c'est la moindre partie. L'àme est au lieu d'où elle estoit sortie; Kt de ses vers, qui ont domté la mort. Les Sœurs luy ont sépulture bastie Jusques au cid. Ainsi, la inwt n'ij mnni.

On sait que ces derniers mots j'cprésenlenl la hautaine devise de Marot. Ainsi dans cette noble et ingénieuse épilaphe

LA Vllî l)H CLÉMENT M A ROT. cxm

le grave du Bellay promeltoit à Marot cette immortalité dont il n'avoit jamais douté. « Tant que ouy et nenny se dira , par l'univers, le monde me lira. » Jodelle s'empare de cette même idée dans cette autre épitaphe si connue :

Quercy, lu cour, le Piémont, l'univers.

Me fit, me tint, m'enserra, me congneut. Quercy mon loz, la cour tout mou temps eut, Piémont mes os et l'univers mes vers.

Cette immortalité, la postérité la lui donna plus lumineuse qu'il ne la méritoit peut-être. Sa gloire, commencée de son vivant, éclata dès le lendemain de sa mort. Elle ne fléchit jamais à aucune période de ces sévères siècles classiques qui avoient tant de mépris pour cette barbarie du moyen âge où notre poëte avoit trouvé sa nourrice et sa nourriture. De Boileau à La Harpe la louange est continue, et les détails en sont trop connus pour que je veuille les répéter. J'aime mieux demander à de plus obscurs témoins les preuves de la persévérance de cette renommée.

C'est pour sa gloire et pour son exaltation que Sibilet semble avoir composé son Art poétique (15Z|8). Il en fait non-seulement le modèle, mais presque la source de la poésie, de la poétique française. C'est à peu près ainsi que le juge Estienne Pasquier, et les livres VI, Vil et VIII de ses Recherches sont pleins des plus sincères et des plus précieux témoignages d'admiration. <; Beaucoup diront, écrit du Bellay : ce n'est pas ainsi que Marot eût écrit. » Le voilà donc le maître et le précepteur de la langue. C'est aussi l'opinion de Ramus qui la prend pour guide dans ses études grammaticales. Tous les contemporains le portent aux nues , faisant cette seule réserve que Peletier nous indique : 'i II n'a autre défaut sinon de n'avoir voulu grand chose, ayant pu tout ce qu'il a voulu ; homme inimitable en certaines félicités! » Naudé, il est vrai, ne vit en lui que le premier des poètes burlesques, et Balzac prend le

cxiv LA VIE DE CLÉMENT MAROT.

ton dédaigneux en parlant de son style. Mais nous avons de quoi nous consoler dans ces vers de La Fontaine :

Et Marot, par sa lecture, M'a fort servi, j'en conviens.

Le père Rapin le venge des dédains de Naudé en disant qu'il a su joindre dans les rondeaux la naïveté à la délicatesse : « ils peuvent encore servir de modèles aujourd'hui ; et nous n'avons proprement point d'autre original de ce caractère en notre langue. » Citons encore le Jugement des Sçavans : (( 11 donne un tour heureux tantost par une équivoque fine qui a du mystère dans son ambiguïté, tantost par un sens caché qui dit tout, en feignant ne vouloir rien dire; quelquefois par un trait fin et hardi sous un terme modeste ; une autre fois par une plaisanterie débitée sous un air sérieux, ou bien enfin par une finesse de sentiment exprimée sous un mot simple et grossier. Tout cela y est ordinairement soutenu d'une grande simplicité sans aucune affectation. »

Pour n'invoquer au xvin^ siècle que les témoignages les plus naïfs et les moins apprêtés, Mathieu Marais, dans ses Lettres, nous prouve combien le souvenir de ses vers étoit resté dans l'esprit et la conversation des lettrés, et Collé, dans ses Mémoires, reconnoît que ses œuvres faisoient partie intégrante de l'éducation des poètes.

Je m'arrête au milieu de ces monuments, faciles à multiplier, d'une gloire que nul ne met en question, et que notre poète doit peut-être plus à sa position historique qu'à son mérite.

Marot est le dernier poète du moyen âge et le premier des temps modernes. C'est là une des grandes causes de sa renommée et de son génie.

Il résuma et traduisit dans im langage clair des qualités qui avoient déjà trois siècles d'existence, mais d'une existence ignorée. Le monde classique crut que Marot en étoit l'unique représentant, il vit un inventeur là où il n'y avoit qu'un metteur

LA VIE DE CLÉMENT MAROT. r.xv

en œuvre, et l'on fut frappé comme d'une révélation de ce qui étoit seulement une démonstration. Les vieilles poésies comme rondeaux, ballades, chansons et « autres telles espiceries, » du Bellay les met en comparaison avec ces genres plus modernes, avec ces « plaisans épigrammes, ces pitoyables élégies. » Marot a réuni les deux manières , a fondu les deux modes. C'est toute son histoire. Boileau fût tombé d'effroi si on lui avoit révélé que maître Clément avoit employé les rimes équivoquées, concaténées, annexées, fratrissées, batelées, enchaînées, senées, couronnées; et il ne lui eût pas tenu compte d'avoir négligé l'emperière, l'emperière à triple couronne, la couronnée annexée, la rétrograde, etc., etc.

Le législateur du Parnasse, avec son ignorance profonde et son goût exquis, eût néanmoins, je le suppose, beaucoup pardonné à notre poëte pour cette qualité qui est grande entre toutes : Marot a compris et sut défendre le génie de la langue françoise. C'est en cela que son instinct fat vraiment original et vraiment grand.

J'ai indiqué les hésitations de cet instinct, les défaillances de ce talent. Je puis me résumer en disant que Marot possédoit une intelligence claire et aisée, leste, sensible et joyeuse. 11 ne pouvoit jeter un long regard sur une idée, il étoit incapable peut-être de l'embrasser dans son ensemble; il ne savoit ni l'approfondir, ni lui créer de nouvelles relations, mais du premier coup d'oeil il apercevoit le point incisif ou brillant de cette idée. Son esprit agile, tout à l'aise dans sa phrase limpide, aiguisoit encore pour le regard du public cette pointe qu'il avoit aperçue. Quand il arriva à l'équilibre exact de ses qualités, il put présenter cet ensemble de finesse, de naturel et d'éloquence qui constitue la grâce. Les circonstances de sa vie, sa position dans le xvi* siècle , ont donné à cette grâce une apparence originale.

C'est bien là le résumé de sa vie intellectuelle. 11 fut non pas un homme de génie, non pas un poëte puissant; il fut le poëte du sourire.

cxvi LA VIE DM CLÉMENT MAROT.

Il sauva, je l'ai dit, la langue françoise fort aventurée entre les pédants scolastiques du xv" siècle et les pédants paganisants de la Pléiade. Aussi longtemps que notre génie sera sobre et vif, que notre intelligence sera fine et mesurée, notre langue claire et sensée, maître Clément sera glorieux. Sa renommée vivra tant que durera ce fier et bon pays que nos pères nomment la doidce France. Que son nom soit éternel , selon la promesse qu'il aimoit à se faire dans ces heures de souffrance ou d'orgueil que je viens d'essayer de raconter.

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