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en prose des ouvrages où les idées, les expressions et les images de la poésie sont accumulées : j'éprouve alors le sentiment que fait naître Paspect d'un excellent tableau dont la toUe ne présente encore que Fesquisse. On admire la distribution des groupes, le contraste et l'ensemble des parties, la pureté du trait, l'exactitude du dessin, la richesse et le génie de la composition; mais on désire l'effet et le coloris. Combien ne doit-on pas regretter que l'auteur du Télémaque ait peu cultivé l'art de notre versification ! Si M. de Fénélon, dont l'imagination étoit si féconde et si brillante, eût été gêné dans le cboix de ses détails, et sur-tout de ses réflexions, par la difficulté de les embellir du langage poétique, combien son ouvrage eût acquis de perfection , et de quel poème il eût enrichi notre littérature! La France, qui, à d'autres égards, a tant d'avantages sur le reste de l'Europe, auroit encore celui d'avoir elle seule deux poèmes héroïques de la plus grande céle'brité. La Grèce ne nous a laissé que l'Iliade : l'Odyssée n'est qu'une continuation foible du même sujet , et l'amas des événements romanesques y défigure la majesté de l'épopée. L'ancienne Rome n'a produit que l'Enéide : en effet la Pharsale n'a point d^ rang à côté de ce chef-d'œuvre du génie et de la raison. L'Italie moderne, quel que soit le mérite du Dante, de l'Arioste, et de leurs imitateurs, ne peut s'enorgueillir que de la Jérusalem délivrée. L'Angleterre n'a que le Paradis perdu: Milton, par une suite singulière de sa conformité avec le poète grec, sommeilla dans son Paradis reconqpiis, et son génie y dégénéra de luimême. Enfin le Portugal n'a que la Lusiade; et si le Té-
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lémaque étoit écrit en vers, nous aurions le juste orgueil de posséder la Henriade et le Télémaque.
Si quelque auteur avoit assez de talent, et étoit assez désintéressé sur la gloire personnelle, pour tenter de donner à ce dernier ouvrage le seul mérite qui lui manque, combien de préjugés s'élèveroient contre lui! Eût-il perfectionné son modèle, l'eût-il même surpassé, il seroit encore loin de la réputation dont jouit le traducteur le plus médiocre d'un écrivain, soit ancien, soit étranger. Cependant faudroit-il moins de talent pour réussir dans ce genre de traduction que dans les autres? Je ne le pense pas. Le mérite commun d'entendre une langue morte ou vivante ne peut être compté pour quelque chose dans un siècle où les langues de l'Europe sont si aisément apprises, et dans lequel, pour se faciliter Tintelligence des auteurs de l'antiquité, on a tant de commentaires et de traductions déjà faites. Les traducteurs n'ont qu'un mérite qui leur appartienne, celui de la convenance et de la pureté du style : conséquemment, celui qui traduiroit en beaux vers le Télémaque, ou tel autre ouvrage national susceptible de cette parure, devroit être placé au même rang que le traducteur le moins imparfait de l'un des deux poèmes que les anciens nous ont laissés.
Mais tout ce qui présente de la singularité, et semble faire innovation dans l'empire intolérant des lettres, excite au premier coup d'œil, et sans autre examen, le cri d'une révolte générale. L'activité inquiète de la critique s'oppose à toute tentative, à toute excursion hors des lignes tracées par l'usage. On m'objectera, contre la traduction du Temple de Gnide, la nouveauté et la bizar-
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prononce; et j'ai jeté quelques lumières dans les teintes qui me paroissoient trop obscures. Cest sur ce plan, diamétralement opposé à celui de M. Léonard, que j'ai fait ma traduction. Le public pourra donner la préférence à Tune des deux méthodes , sans que Fautre soit entièrement désapprouvée, parceque Fune et Fautre ont à-la-fois leurs avantages et leurs inconvénients.
Pour n'examiner ici que ce que la mienne peut avoir de défectueux, je ne doute point que l'on ne me fasse un crime de n'avoir pu, dans des vers, égaler la précision de la prose. En effet, il semble que la mesure étroite et l'encadrement de notre versification donnent plus de facilité pour resserrer les idées; mais cette opinion, que l'on généralise trop, n'est vraie que dans des cas particuliers. Il est certain qu'une pensée, une maxime, et ce que, dans le style du jour, nous appelons un trait, se renferment avec encore plus de précision dans les pieds d'un vers que dans des lignes de prose; mais ce laconisme , qui convient dans des genres de poésie tels que l'épigramme, le madrigal, l'ode anacréontique , les épitres familières, et généralement les pièces fugitives; ce laconisme, dis-je, seroit insoutenable dans une suite de vers un peu étendue, et cette affectation y dégénèreroit en sécheresse. Nos bons poètes, ceux qui ont manié avec le plus de succès notre langue ingrate et peu sonore; ceux qui, par l'arrangement et la combinaison des mots, en ont su tirer le plus d'harmonie; ceux enfin qui ont mieux connu le mécanisme de notre langue poétique, ont sur-tout évité le style sentencieux et décousu. Leur versification, toujours fondue, douce, périodique, et nom-
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breuse, enchaîne les idées les unes dans les autres, et, les faisant marcher dans un ordre iné^^al et varié, éparg[ne à l'oreille la monotonie d'une cadence fastidieuse par l'uniformité. Tel seroit inconvénient où je serois tombé si j'avois imité scrupuleusement le style trop précis et quelquefois un peu sec de M. de Montesquieu. Il n'est point d'harmonie sans nombre et sans un certain luxe d'expression. Le coloris naît aussi de la pompe et de la richesse des mots; bien entendu que le goût fait le choix des ornements, et que la sag^esse les distribue. Le poète qui n'ambitionneroit que le mérite de la précision feroit nécessairement des vers sans grâce et sans mélodie.
Tels sont les principes qui m'ont guidé en écrivant cet ouvrage: mab leur application paroîtra-t-elle heureuse? L'incertitude où j*ai flotté long-temps sur le choix du style me laisse le doute d'avoir bien choisi. Ce choix étoit arbitraire , et par-là même hasardeux. Le fond du poëme est certainement du genre simple et pastoral; mais il est relevé par des détails si nobles, si brillants, et si riches, que la simplicité disparoit sous la pompe des ornements. J'oserai dire davantage: dans les morceaux où le génie de M. de Montesquieu s'est plus rapproché du naturel, on entrevoit toujours la touche forte et caractérisée d*un homme supérieur à son sujet. C'est Le Poussin peignant un paysage; Le Poussin qui, par un trait sublime, plaça un tombeau au milieu des campagnes fortunées de l'Arcadie. M. de Montesquieu mêle ainsi les tableaux les plus sombres avec les descriptions les plus riantes. Après le récit enchanteur des amours d'Aristée, il peint à grands traits l'antre de la Jalousie et les agita-
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tîons convulsiye$ des malheureux qu'elle empoisonne. Quel contraste! lui seul a fixe mon indécision. J^ai senti qu'ayant à rendre par intervalles des idées de cette éner(pe9 je n'auroîs que des disparates et point d'unité dans mon style si j'en employois un trop simple pour rendre les idées qui tiennent de plus près à la nature du sujet. J'ai donc cherché les nuances et les passag^es les plus doux d'une teinte à l'autre. Je me suis occupé de l'efifet général, et du soin de faire résulter l'accord des dissonances mêmes : c'est pour cela que j'ai adopté le ^rand vers. Ce vers, consacré an langage noble et soutenu, sait aussi se concilier avec les grâces, et prendre un air de mollesse et de simplicité lorsque la situation l'exige. Ai-je réussi? je ne m'en flatte point, je ne le pré* tends point; je rends compte de mes efforts. Je connois trop l'étendue et la difficulté de Fart des vers , pour ne pas soupçonner dans les miens beaucoup de négligences et d'imperfections. Aussitôt que le discernement et la justesse d'une critique éclairée me les auront fait connoitre, je les corrigerai : mais je ne me disculperai point de celles qui me seront mal-à«propos imputées. Bien convaincu qu'en matière de goût on ne persuade point à l'esprit ce qui échappe au sentiment, je laisserai à mes censeurs leur opinion : il est rare, d'ailleurs, qu'ils donnent l'exemple de la docilité qu'ils exigent. Quant à la critique de mauvaise foi, dont le dessein caché est de nuire, comme elle a une logique artificieuse dont les subtilités éternisent les disputes, et que l'évidence des meilleurs raisonnements ne déconcerte point, la seule
ressource de l'écrivain qu'elle persécute est dans l'indif-
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férence et le mépris. Un peu de faveur populaire et Festime des yéritables gens de lettres, des gens de lettres sans cabale, consolent bientôt de ces dégoûts passag^ers. Revenons au Temple de Gnide. Je prie les personnes qui remarqueront les endroits où je me suis écarté du style de Poriginal , de considérer que, le traduisant en vers, j'ai eu souvent besoin de le colorier, et de substituer des images aux expressions simples de la prose.
J'ai encore à justifier un changement que j'ai osé faire dans le dénouement du poëme. M« de Montesquieu, qui, en développant les maximes du culte le plus agréable à Vénus, établit «qu'on cède sans remords, quand il est u vrai qu'on aime; n qui , dans le cours de son ouvrage , semble annoncer l'union et le bonheur des deux amants auxquels il intéresse avec tant d'art; M. de Montesquieu, dis-je, après avoir conduit ces deux personnages dans un bosquet qu'il peint des plus séduisantes couleurs de la volupté, finit cette scène si vive par le triomphe de la vertu et le désespoir de la passion. J'avoue que je n'ai pu pousser le scrupule jusqu'à cet excès de réserve. Aprè5 avoir décrit avec chaleur, d'après mon modèle, les combats de l'amour qui attaque et de la pudeur qui résiste, je n'ai pas craint d'indiquer rapidement, dans un sens contraire à celui de M. de Montesquieu, la victoire de l'un et la défaite de l'autre. Si la délicatesse de quelques lecteurs s'en effarouche, je leur en demande ici pardon : j'ai cru que c'étoit là l'unique et le vrai dénouement du poëme.
Mais me pardonnera-t-on de m'étre abandonné à quelques réflexions, à quelques remarques critiques sur mon
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modèle? Les esprits justes et bien intentionnés ne m'imputeront point le ridicule projet de le dépriser pour élever au-dessus de lui la traduction que j^en ai faite. Obli(];é de la publier, j*ai dû l'accompagner du détail des motifs qui m'ont déterminé aux chang^ements que l'on y trouvera. En un mot, je donne sans prétention ce que j'ai fait sans prétention. Je me croirai trop heureux si j'obtiens de l'impartialité le foible éloge d'avoir rendu dans mes vers quelques unes des beautés et des grâces de la prose.
Si je n'ai répandu dans cette préface que des louanges générales sur M. de Montesquieu , c'est que j'ai imaginé qu'un panégyrique direct de ce grand homme ne pouvoit être plaeé convenablement qu^à la tête de l'immortel ouvrage de l'Esprit des Lois ou des Lettres Persanes. Le Temple de Gnide échappa à sa plume: ce fut un jeu, un amusement pour elle ; et je crois qu'il y auroit une sorte de ridicule à louer l'esprit d'un homme de génie.