ACTE III, SCÈNE V
MADAME DIRVAL, minaudant un peu.
De... tendre?...
d'héricourt.
Oui, madame, oui; ce n'est qu'au sentiment...
MADAME EULER, avec impatience, en dérangeant d'Héricourt, qui était tout près de Sophie.
Voulez-vous bien, monsieur, me permettre un moment...?
d'héricourt, s'éloignant un peu, puis bientôt se rapprochant.
Le sentiment, vous dis-je ! il électrise l'âme, Et l'âme embellit tout; demandez à madame.
MADAME EULER, s'interrompant.
L'âme embellit tout, oui, tout, jusques au talent. Mais l'âme se peint-elle en un propos galant? Cela serait fort bon près d'une femmelette, Pour charmer la longueur, l'ennui d'une toilette : Mais, de grâce, est-ce ainsi qu'il faudrait nous traiter ? N'avez-vous rien à dire, et rien à nous citer? Si vous avez un peu, comme j'aime à le croire, Su former votre goût, orner votre mémoire, Daignez, monsieur, daignez nous en faire jouir. Vous pourrez voir alors son front s'épanouir: Ses yeux s'animeront ; elle en sera plus belle. Et tout y gagnera, le peintre et le modèle.
MADAME DIRVAL.
Vous me charmez : déjà, depuis que vous parlez, Mes yeux.
d'héricourt. ""
Dans ce portrait, ils sont presque voilés ; Ils n'ont point... cet air tendre, et ce regard céleste... j^ /^> Ces yeux-là...
MADAME EULER
Sont les yeux d'une femme modeste, Ceux de madame: ici, j'aurais pu, j'en conviens, Les retracer plus vifs ; mais seraient-ce les siens?
Ah ! surtout, n'allez point me faire un beau visage. Qui ne soit pas le mien. ^
madame EULER.
Ce serait bien dommage.
d'héricourt.
Cette bouche est charmante: eh bien... qu'en dites-vous? .le lui souhaiterais... un sourire plus doux:
(il montre madame Dirval, qui sourit.)
Tenez, regardez.
MADAME E U L E R
Ah ! ce sont là de ces choses Qu'on ne rend qu'à demi. L'on peint les lis, les roses : Mais les pleurs, le sourire, et le touchant regard, L'àme, en un mot...! voilà le désespoir de l'art. Essayons cependant ; car, moi, je suis docile.
MADAME DIRVAL.
Ce monsieur d'IIéricourt est vraiment difficile.
d'hÉRI COURT.
11 ne faut point ici de médiocrité :
Je vois l'original ; je suis un peu gâté.
MADAME E U L E R , à part.
Trop dangereux flatteur!
d'héricoi'rt.
Mais cette œuvre est parfaite.
MADAME DIRVAL.
Oh ! non : je ne suis pas encore satisfaite.
(A^£art,et.regardajat toujours -du„côté gar^oùJF^^ doit
entrer.)
il ne vient point.
d'héricourt.
L'ouvrage est charmant, tel qu'il est.
MADAME DIRVAL, allant voir.
Charmant : ainsi, ma chère...
(Elle yeut prendre le portrait.) MADAME EULER.
Un moment, s'il vous plaît.
MADAME DIRVAL.
L'essentiel, pourtant, est que je sois contente.
MADAME EULER
Et l'amour-propre !
d'héricourt.
Bah!
MADAME EULER, à part.
Quelle pénible attente !
MADAME DIRVAL.
Allons, c'en est trop...
(Elle avance la rnain.)
MADAME EULER, qui voit entrer lo frère.
(a part.) (Haut.)
Bon. Eh bien, tenez.
MADAME. DIRVAL.
Enfin...!
(Regardant le portrait.)