ENTRE
Dimanche de Pâques , avril 1770.
Monsieur, od dit le roi de Prusse malade , et son banquier, qui n'en a point de nouvelles , est fort inquiet. M. de Choiseul réforme dans nos troupes cinq hommes par compagnie. Il prétend qu'il n'y a point d'autres moyens de faire les retranchements ordonnés. Madame Louise (i) est partie de Versailles mercredi matin , pour se faire carmélite à Saint-Denis; il y a dix-huit ans qu'elle en a formé le projet, et n'a pu que cette année obtenir la permission du roi. On dit que M. d'Invaux ira en ambassade à Venise.
Voici les vers que je vous ai proposés (a) :
On distinguait dans la cohorte noire
Un homme au teint de couleur d'écritoire,
(1) Louise* Marie de Bourbon, quatrième fille de Louis XV. (a) Ces vers avaient été attribués jusqu'ici à Turgot. La Bia-
t66 COBRESPONDAUCr.
Qui pérorait ânoimaiity ânonnant.
Gesticulait, dandinant, dandinant.
Et raisonnait toujours déraisonnant.
C'était Orner, de pédante mémoire,
Qui des catins de tous temps le héros
(st roaintfna^t le soutien des dévots ; •
Orner fameux par maint réquisitoire ,
Qui depuis peu vient d*enterrer sa gloire
Sous an mortier, pour jouir en repos
De son mérite et du respect des sots.
Un peu plus loin sortait d'une simarre
Un teint blafard surmonte d*un poil blond,
Un plat visage, emmanché d'un cou long :
Le Saint- Fargean (i), qui, saintement barbare,
Ofîrait à Dieu les tourments de La Barre.
Très-digne fils de son très-digne père, D^ Ifieha» (a) pour être commissaire tifi présentait : mais l'avooal Séguier Dit qu'on devait cet honneur à Pasquier, Grand magistrat , sévère justicier, Porteur d'esprit du président d'AHgre.
Deux gros yeux bleus où la férocité Prête de l'âme à la stupidité ,
graphie ttniverselîe, qui en cite deux sur le conseiller Pasquier r conclut qu'ils prouvent dans le caractère de Turgot • beaucoup « de penchant pour la satire. » On voit ici que ces vers soat réellement de CondorceL
(i) Michel Lepelletier de Saint-Fargeau , avocat général au parlement de Paris. Turgot fit, en 1769., nne satire dont il est un des héros, et à laquelle Condorcel propose d'syouter ces vers.
(a) Michau de Montaron de Montblin. La satire contre Micliel et Michau fut attribuée à Voltaire. Voyes la lettre de D'Alembert à Voltaire, du i!> octobre 1769, et celle du 9 novembre^
EIfTRE TURGOT ET GONDORCET. 167
L'oat depuis peu fiiit nommer le bœuf-tigre {i).
Jamais surnom ne fut mieux mérité.
Dans sa jeunesse, un certain cailletage
L*insînua chez le monde poli ;
Voulant plus vieux jouer un personnage,
De nos prélats il se fit l'ennemi.
Son coup d'essai ne fut pas applaudi ;
Mais il a bien repris son avantage,
Et s'est acquis un honneur infini
En inventant le bâillon de Lalli.
La vérité est que Pasquier a la modeslie de donner la gloire de cette invention au premier président et au procureur général , attendu qu'il est assez riche sans cela.
Il parait uo livre de M. Groslei, intitulé Londres : c'est un voyage en Angleterre, de trois volumes in* douze. Mandez-nous si vous le voulez. Il y a aussi une traduction du poème de l'empereur de la Chine (a).
Mademoiselle de FEspinasse ne peut encore vous écrire; la fièvre l'a ressaisie ces jours«ci, soit pour avoir pris du quinquina , soit pour avoir fait quelques stations de jubilé.
Mademoiselle de l'Espinasse et tous vos amis prennent la part la plus vive à vos embarras, et sur* tout à vos peines. Voir tant de malheureux et ne pouvoir les soulager, est une situation bien cruelle
pour une âme sensible.
(1) Ce sobriquet se rencontre souvent dans les lettres de VoU taire et dans celles de Condorcet.
(1) Les Embellissements des environs de MouAden^ par Tempereur Kien-Long. Voltaire lui adressa une épître à ce sujet. Voy. t. XIII de SCS œuvres.
|68 CORRESPONOANCE
Adieu , Monsieur ; comptez sur les tendres sentiments que je vous ai voués pour la vie,
Ce a^juin 1770.
Je suis d'autant plusf&ché , Monsieur, du retard de votre lettre, qu'il faudra vraisemblablement qu'elle aille me chercher à Paris, où je vais retourner. J'y serai, je crois, dans huit jours. J'ai lu à Ferney(i) la plus grande partie des deux nouveaux volumes (a). Il y a des articles qu'il n'aurait pas dû faire, comme quelques-uns qui roulent sur les sciences. 11 y en a d'autres qui nous sont assurément fort inutiles; mais le sont-ils pour tout le monde? Il en est de ce qu'il fait sur cette matière comme de ses satires contre Pompignan : il n'a cessé que lorsque tout le public a été las de rire aux dépens du psalmiste, et que ses ennemis mêmes ont crié grâce. H attend pour le reste que le public soit également las de s'en moquer, que le mépris soit devenu du d^oût. En cela il travaille moins pour sa gloire que pour sa cause, et il ne faut pas le juger comme philosophe, mais comme apôtre. Il aime passionnément l'Arioste ; mais je doute qu'il se chai^eàt d'une entreprise de longue haleine. La haine contre l'intolérance et la supersti«> tion est le seul sentiment qui puisse lui donner la force d'écrire encore de longs ouvrages.
(i) Où il était allé avec D*Aleinbert.
(a) D(*s Questions sur r Encyclopédie,
J'ai VU la nouvelle procédure, et j*ai bien peur qu'il n'en soit de cette ordonoance comme de celle de 1767 9 et que nous ne soyons bientôt réduits à dire du monstre de la chicane :
Et ses griffes, eo vain par Maupeou raccourcies, Se rallongent déjà , toujoyrs d'encre noircies (i).
Adieu, Monsieur, portez-vous mieux; je n'ai point été content de votre santé depuis votre arrivée ici. Vous travaillez trop, et vous croyez que votre corps ne cherchera pas à se venger de la préférence que vous accordez à la tête. Les corps ne sont point accoutumés à être ainsi négligés. Vous m'avez appris une bien bonne nouvelle, en me mandant que j'aurai le plaisir de vous voir beaucoup à Paris l'hiver prochain.
Ce 27 novembre 1770.
Notre correspondance. Monsieur, va enfin recommencer. Vous savez sans doute notre retour à Paris (a) et le succès de notre voyage. M. D'Alembert se porte beaucoup mieux qu'avant son départ , et je ne crains pour lui que ses inquiétudes et l'ennui de ne point s'occuper de géométrie. J'ai cherché à faire les commissions dont vous m'avez chargé, et je n'ai
(1) Ses griffes y vainement par Pussort raccourcies, Se rallongent déjà , toujours d'encre noircies.
(Boileau , Le Lutrin,) (a) De Ferney, où il avait accompagné D*Alembert pour le distraire d*une maladie noire.
l 'JO GORRESPONDANGe
pu rapporter que V Electricitas vindex , qu on m'a donné à Genève. M. Desmarets en a été curieux; je le lui ai prêté, et il s'est chargé de vous l'envoyer. Je ne sais rien de nouveau (i); nous gardons le silence comme des armées en bataille y et nous attendons le 3 décembre.
J'ai trouvé Voltaire si plein d'activité et d'esprit, qu'on serait tenté de le croire immortel, si un peu d'injustice pour Rousseau et trop de sensibilité aux sottises de Fréron, ne faisaient apercevoir qu'il est homme. Il Fait dans son canton plus de bien que n'en ont jamais Fait les évéques d'Annecy depuis François de Sales ; mais il Fait à Genève plus de mal que les ducs de Savoie. Ces pauvres Genevois , qui donnaient une retraite à Voltaire , avaient Rousseau pour concitoyen , et que D'Alembert avait rendus dans \ Encyclopédie respectables et intéressants , ont trouvé le secret de chasser Voltaire, de décréter Rousseau et de Faire une querelle à D'Alembeil. Aussi personne ne s'avisera-t-il plus de dire du bien d'eux, et Genève ne sera plus qu'une petite ville de com* merce sans gloire, et, qui pis est, assez mal gouvernée. Nous avons trouvé les chemins du Languedoc beaucoup plus beaux que tous autres , et cela nous a donné occasion de crier contre les corvées, et de bénir ceux qui, comme vous, ont eu le courage de les abolir. Il est singulier que souvent il n'en soit pas besoin pour nuire aux hommes : ils se laissent
(i) Dans l'affaire du parlement Voyez les deux lettres suivantes du 2 et du 4 décembre.
tranquillement faire du mal; mais quand on 6'avîse de vouloirleur faire du bien, alors ils se révoltent et trouvent que c'est innoi^r. Il y a sur ce sujet un cliarmant commentaire de Voltaire sur ce proverbe, IVe nous rem^ojrez pas aux glands. C'est à l'article Blé, Nous avons lu ces articles jusqu'à F inclusivement. L'article Épopée est rempli de traductions en vers de poètes étrangers ou anciens , et ces traductions sont charmantes.
Adieu, Monsieur; notre correspondance avait cessé, mais non pas notre atnitié , du moins de ma part. On m'a fait trembler en me disant que vous ne reviendriez pas plus cet hiver que le précédent ; j'aurais de b peine à m'accoutumer à cela. Mais il faut espé* rer que nous n'aurons pas à la fois la guerre , la peste et la fiimine. Ce sont les économistes qui sont cause de tout cela, avec les dénombrements qu'ils mettent tous les mois dans les éphémérides. Ces dénombrements portent malheur à l'espèce humaine : celui de David a valu la peste au bon peuple de Dieu ; vous savez ce que nous a valu ledénombrementd'Auguste.
Ce dimanche, a décembre 1770.
Si vous n'avez pas aujourd'hui on volume du Suétone de M. de La Harpe, c'est ma faute ; je vous eu demande pardon , et j'espère, Monsieur, la réparer mardi. Je suis fôché que M. de La Harpe compare Henri Quatre à César, parce qu'ils ont fait tous deux la guerre en France, et qu'ils ont été tous deux
«7^ CORRESPOKDANCE
assassines. Je suis fftchëaussi que, dans la préfaoed^uoe traduction des Douze Césars, il parle de Frëron , de Dorât , du chevalier Grandisson , etc. La traduction est d'ailleurs un peu faite à la hftte , et il n'a pas toujours mis le mot propre.
Notre Parlement est en feu; le roi lui a envoyé une déclaration qui lui ôte le droit de faire des remontrances plus d'une fois, lui défend de s'assembler sans l'aveu du premier président , prononce la peine de la privation des offices contre ceux qui cesseraient le service, interdit toute correspondance entre les parlements , et proscrit les termes de classe, d'association, et tous les mots techniques du système d'unité parlementaire. Il est dit dans le préambule que l'esprit qui tend à détruire la religion et les mœurs , s'est glissé jusque dans la magistrature. Ainsi, voilà Messieurs ac^ cusés d'être encyclopédistes; ils doivent au roi justice pour cette calomnie. Voilà du moins ce que j*ai saisi au travers un déluge de paroles, que j'ai eu le malheur d'entendre sortir de la bouche de Pasquier. 11 serait heureux pour l'humanité qu'il n'en fût jamais sorti que des sottises. Je prends peu d'intérêt à cette affaire : il m'est impossible de m'intéresser à une tragédie dont Michel, Michau et le bœuf-tigre (i) sont les héros, et qui se dénouera par des amphigouris.
Voltaire est très-affligé de la mort de l'abbé Âudra (a) , qu'il croit être mort des persécutions qu'on
(i) Michel Lepelletier de Saint-Fargeau , Michau de Montaron de Montblin et Denis Pasquier. Voyez ci-dessus p. 166.
(a) Docteur de Sorbooue, d*abord professeur de philosophie,
EHTRE TtJRGOT ET CONOORGET. IjJ
lui a suscitées à Toulouse pour avoir enseigné son Abrégé de l'histoire universelle. L'archevêque , qui est Ijod et honnête, apprendra par là qu'il doit retenir avec bien du soin le zèle de ses prêtres ostrogoths. Il n'a osé ni consoler, ni protéger ce malheureux ^ et je trouve qu'il a poussé trop loin la prudence. Elle ne doit pas aller jusqu'à tolérer l'oppression , et consentir à en paraître le complice. Il est sans doute encore plus affligé que Voltaire du dénoùment de cette tracasserie. Adieu y Monsieur; comptez sur ma plus sincère amitié, et conserves&^moi la vôtre.
Ce mardi, 4 décembre 1770.
Monsieur, le Parlement a arrêté hier des remontrances qui ont été portées sur-le-champ au roi par le premier présiaent. Après une longue énumération des services rendus à la monarchie par le Parlement, depuis l'arrêt contre Charles Vil jusqu'à l'arrêt contre le Système de la nature (i) , ils demandent au roi justice des calomnies que contient le préambule de sa déclaration 9 et le prient de vouloir bien leur remettre les calomniateurs, afin qu'ils puissent les ju-
puis professeur d'histoire à Toulouse , avait fait imprimer un abrégé de V Histoire générale de Voltaire, à l'usage des collèges. Voltaire lui adressa plusieurs lettres. Au sujet des regrets dont il est ici question, voyez œuvres de Voltaire 9 1. XTI, p. rkifi, et la note de M. Beuchot.
(1) Du baron d'Holbach.
1 74 COliBfiSPOMJDAlfCE
ger selon les lois fondameutales du royaume. // m'a donné un ^ouffiet^ et je lai ai bien dit son fait^ disait Pourceaugnac. On délibérera aujourd'hui sur la réponse du roi, et j'aurai soin de vous mander dimanche ce qui résultera de toute cette affaire, qui » je crois, se terminera à Tamiable»
Il y a eu dans plusieurs provinces autour de Paris des inondations moins terribles que celles qu'éprouvent quelquefois les provinces méridionales, mais qui ont fait périr quelques hommes, beaucoup de bestiaux et produit la disette en emportant les moulins. Personne ne pense ici à ce désastre : le Parlement et un début à la Comédie-Française (i) absorbent tout l'intérêt du public. Il est question de savoir si Le Kain sera remplacé et le chancelier déplacé, et non pas si le peuple de l'Orléanais et du (ÏStinais aura du pait^ et des maisons. L^intendant d'Orléans s'est donné beaucoup de peines pour cela ; on ne lui en sait aucun gré, et l'on admire uniquement, selon qu'on est affecté, ou M. de La Rive, qui a débité de beaux vers avec gr&ce sur le théâtre de la Comédie-Française , ou Pasquier, qui a déclamé gauchement de maussade prose dans l'assemblée des chambres.
Adieu , Monsieur. Mademoiselle de l'Espinasse va beaucoup mieux : elle sortirait sans un effort de raison. Je nesais^encoresi Suétone partira aujourd'bui(2;: je l'ai demandé en feuilles , et on ne me l'a pas encore
(i) Celui de La Rive.
(a) La traduction de Suétone ^ par La Harpe.
apporté. Quand reviendrez* vous voir vos amis ? Ce qui les console un peu de votre absence, c'est que vous ne les quittez que pour faire du bien. Je voudrais que vous en pussiez faire à Paris , et plus en grand : on y gagnerait de toute manière.