‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 101 sur 205 · A TDHOOT · texte numérisé non relu

A TDHOOT

Lundi, lo décembre 1770.

Monsieur, c'est moi seul qui suis cause de ce que le premier volume de Suétone est arrivé le dernier. J'avais sur ma table les deux volumes cachetés, et j'ai envoyé l'un pour l'autre; je vous demande pardon de ma bêtise. L'abbé Alan est mort. Je ne sais si on vous a mandé que le président de Brosse (i) se présentait : il serait fôcheux qu'il réussit ; car il a écrit à Voltaire, dans une discussion d'argent, que quand 00 écrivait contre la religion on devait ménager les présidents. La philosophie a pour ennemis secrets ou connus bien des gens qui en devraient être les défenseurs : ils y gagnent d'être vilipendés pendant leur vie, et dévoués par Voltaire à un ridicule éter** nel ; ils n'ont point été employés même dans leducation de nos princes, et le zèle n'est plus le chemin de la fortune.

Je vous envoie de petits vers de M. de La Harpe à M. de Marchais. Mercredi, il en lira de grands (2)

(i) Voir une lettre de Voltaire, 177 1, n° 6o56.

(2) Sa tragédie de Barnevelt. Voyez la lettre suivante.

I 76 CORRESPON DAN ce

chez mademoiselle de TEspinasse* Je vous envennî dimanche un précis de la pièce et quelques vers. Adieu, Monsieur; vous avez bien raison de compter sur une amitié solide et tendre de ma part. Je ferai vos commissions auprès de mes amis (1). Nous désirons tous trois de vous voir ; mais nous trouvons que la vie des Limousins (a) doit aller avant nos plaisirs. Si les gens qui gouvernent pensaient de même, tout le monde aurait du pain.

Ce a3 décembre 1970.

Monsieur, j*ai entendu la pièce de M. de Ijà Harpe (3) : c'est une traduction du Marchand de Ijondres. Il Fa un peu accommodé à nos mœurs; mais l'assassinat qu'on est supposé ne pas voir, et la maitresse de Barnevelt qu'on voit peu, sont encore beaucoup trop révoltants. La pièce n'a point paru faire d'effet à la lecture; mais elle est en général écrite avec élégance, et remplie de beautés de détail. En voici deux morceaux : l'un de Lucie, fille du négociant chez qui Barnevelt a été élevé , et que la conduite de ce jeune homme qu'elle aime plonge dans la mélancolie :

Je ne sais si mes sens ainsi qne ma raison Furent dans mon enfance atteints du noir poison

(i) M. et M"* Suard.

(a) Turgot était alors intendant du Liroousîii.

(3) Barneveitj imité ou traduit de Lillo.

ENTRE TURGOT ET GONDORCET. lyj

Qui répand parmi nom sa sinistre influence y Et qui y nous inspirant l'horreur de l'existence, Sur le bord du tombeau qu'on balance à s'ouvrir , Nous tourmente longtemps du besoin de mourir.

l 'autre est une prière de Barnevelt dans sa prison :

Je m'adresse à toi seul, arbitre incorruptible!

Aux yeux du monde entier je suis un monstre horrible :

II voit mon attentat et ne voit pas mon cœur;

Toi seul peux comparer mon crime et ma douleur ;

Tu vois nos passions des yeux de la sagesse ;

Des yeux de ta bonté tu vois notre faiblesse ,

Et lorsque tout m'accuse et doit me condamner ,

Je ne connais que toi qui puisse pardonner.

Le Parlement s'est assemblé deux fois , jeudi et hier; on dit que Funanimilé chancelle de plus en plus, quoique personne n'ait encore quitté la partie. Les pères de la patrie s'ennuient de ne plus juger et de ne plus aller à la comédie; car ils se sont interdit les spectacles du jour où ils n'ont plus eu rien à faire. Cependant ils ont refusé d'obtempérer à deux lettres de jussion , et ils se rassembleront samedi. Adieu , Monsieur. Si le peuple avait du pain et des juges qui fissent leur métier gratis, on pourrait se cousoler du reste, et attendre avec patience la chute infaillible de la superstition et de tout ce qu'elle produit ou protège.

Mardi , a5 décembre 1770.

Monsieur, hier, M. de Choiseul et M. de Praslin

ont été disgraciés et exilés, Tun à Chanteloup, l'autre

I jS CORRESPONDANCE

à Praslin; le roi a fait donner ordre à M. de Choiseul de se retirer de la cour , vers midi , un moment après son départ pour la chasse. On lui a permis de rester à Paris jusqu'au mercredi matin. M. de Praslin ëtait malade : on lui a donné jusqu'à jeudi , parce qu'il avait mandé que ce jour-là il pourrait se rendre au conseil.

Voici en détail l'histoire de l'abbé Morellet. Le roi de Pologne , en donnant une abbaye au prince de Chimay, alors l'abbé d'Alsace , l'avait chaîné de pensions, entre autres d'une pour l'abbé Morellet. L'abbaye a été ensuite rendue aux réguliers, qui se sont engagés à continuer le payement des pensions. M. l'évéque d'Orléans vient de la remettre en commende et de la donner au précepteur des enfants de madame de Forbach , qui a épousé le duc de Deux-Ponts de la main gauche, et ce précepteur ne veut payer ni l'abbé Morellet, ni l'abbé Porquet, ni les autres pensionnaires. Ceux-ci agissent, et finiront par plaider si cela est nécessaire. Voilà ce que m'a dit ce pauvre abbé, qui joint une fluxion douloureuse sur les dents à ses autres malheurs, et qui est très-sensible à l'intérêt que vous prenez à lui.

Je suis assez de votre avis sur le Suétone de M. de La Harpe ; mais il est bien malheureux. Il y a contre lui un déchaînement si général, qu'il faut qu'il renonce à l'Académie. On l'accable d'épigrammes, d'injures et d'imputations odieuses. On ne haïssait pas plus Voltaire il y a quarante ans , quoique Voltaire fût bien plus haïssable, puisqu'il avait fait la Hennade et ^Izire.

ENTKE TURGOT ET COWDORCET. l'Jg

On a annoncé à M. de La Harpe une liste de ses contre-sens, avec le texte de Suétone et la traduction de la Pause (i), en trois colonnes. Heureusement que c'est Fréron qui s'est chargé de ce travail^ et que la traduction de la Pause est encore plus inexacte. Adieu, Monsieur; vous connaissez notre amitié pour vous ; elle durera toujours parce qu'elle est fondée sur des motifs et des rapports qui ne changeront jamais. Je consulterai mademoiselle de l'Espinasae pour savoir s'il faut vous envoyer les Lettres Portugaises mises en vers par Dorât. On dit qu'il y a des vers heureux élans le genre médlocte,

Ce 14 janvier 177 1.

Monsieur, on a donné avant -hier aux Français une tragédie bourgeoise de M. de Falbaire (1) : elle est lourdement tombée. Les mœurs insipides de la petite bourgeoisie y étaient peintes avec une vérité dégoûtante.

On assure que la paix est signée; du moins mylord Harcourt dit publiquementqu'elleest assurée. Si nous évitons la guerre et que nous ayons du pain, nous supporterons avec plus de patience l'inquisition qui s'appesantit sur notre littérature ^ et nous nous pas-

(i) De Lisle de Sales , caché sous le pseudonyme d*Opfaellot de la Pause.

(a) Le Fabricant de Londres. Fenouillot de Falbaire réussit mieux dans le drame de VHonnéte criminei [i^jS] et dans Les deux avares j opéra-comique mis en musique par Grétry.

ta.

1 8o CORRESPONDANCE

serons de penser et d'écrire plus facilement que de manger; car on mange deux fois par jour el on vit fort bien quatre-vingts ans sans jamais penser. Mademoiselle de l'Espinasse est beaucoup mieux que je ne Fai vue depuis longtemps , et elle vous aime toujours de même. M. D'Alembert est assez bien.

L'Académie française a élu l'évèque de Senlis, que les politiques ont mis en avant pour écarter Gaillard, et lier plus à leur aise la partie de M. de Brosse. Il a manqué au prélat douze voix sur vingt-neuf^ et si ces douze voix nous avaient manqué dans une pareille occasion , nous serions désespérés d'avoir eu la pluralité. M. de Senlis n'est pas du même goût ; l'avantage d'avoir eu contre lui les encyclopédistes lui servira auprès du clergé , et lui tiendra lieu de quelques simagrées.

Adieu y Monsieur , vous connaissez ma tendre amitié.

Ce dimanche, ao janvier 1771.

Vous recevrez, Monsieur, une Théorie du luxe, dont je ne connais ni l'auteur ni le mérite; elle est en deux volumes. Notre littérature ne produit rien cette année, grâce à l'éteignoir de la poliœ. On ne veut pas même permettre une tragédie des Druides{i\ parce qu'on s'y élève contre les sacrifices de sang bumain , ce qui choquerait beaucoup les assassins de

(1) De l'abbé Le Blanc.

ENTRK TURGOT ET COPTDORCET. l8l

La Barre, et parce qu'un prêtre y dit en parlant de Dieu :

Si j*en croîs ma raison, Plus il est tout-puissant, plus il doit être bon.

On a sincèrement exigé de Tauteur qu'il ôtât ces deux vers j ainsi qu'un autre où le mot de raison se trouvait. Vous trouverez cependant dans le Mercure que le mojrerp le plus sûr de rendre les hommes meil'leurs et plus heureux est de les éclairer^ et que P estime de ceux qui éclairent les nations peut seule consoler des peines dugout^emement. Voilà ce qu'écrivent des princes; mais ces princes, élevés par des philosophes f n'ont aucune idée de la politique noble, éclaifée y honnête, de nos grands hommes d'État. Adieu, Monsieur; mademoiselle de l'Espinasse vous écrira pour vous faire compliment sur l'élection de M. Desmarets, qui a réussi malgré tous les opposants. Je crois que nous avons fait une bonne acquisition. Vous connaissez mes sentiments pour vous, ainsi je ne vous en parle plus. Je voudrais vous revoir et causer avec vous sur les malheurs de la raison et de l'humanité , sur nos espérances, s'il en reste encore^ et sur les consolations que nous devons attendre du temps , qui met les hommes et les choses à leur place, mais qui ne répare point les maux passés et en amène sans cesse de nouveaux.

Ce 17 février 1771.

Monsieur, notre littérature a été longtemps sans

1 8a GORRESPONDANGli:

rieu produire ; enfin la tfadiiction de la vie de Cbarles- Quint par Robertson vient de paraître, et nous allons avoir la nouvelle édition du poème des Saisons (i\ Les Français ont donné une comédie intitulée le Persifleur [pL) : des moralités communes, des sorties contre les drames , les philosophes, les financiers, etc., ont un peu soutenu auprès du parterre cette pièce, qui est dans le genre ennuyeux. L'auteur a peint les gens du monde d'après les romans deCrébillon et la société de quelques actrices, il n'est pas question dans la pièce de peindre le cœur humain. C'est un genre que, depuis Molière, on n'a pas même tenté de ressusciter. Je vais , en attendant les Saisons, vous envoyer Robertson et un Faon* cant de Londres^ drame sifflé de M. de Falbaire , mais dont les deus derniers actes m'ont paru n'être pas sans intérêt. Il est vrai que je n'y suis pas difficile, et que mon âme s'attendrit aisément, soit sensibilité, soit mobilité. Il y a une tragédie intitulée les Druides y dont on arrête la représentation. Je vous en ai peutêtre déjà parié, parce que je m'en occupe beaucoup. Les théologiens, que M. de Sartine consulte sur la comédie, trouvent très-mauvais que l'auteur n'ait pas mis des chrétiens dans les GauFes du temps de César, et qu'on n'oppose que la raison au Fanatisme des Druides. Quand on raisonne aussi mal , on est sûr d'avoir raison.

Adieu, Monsieur; nos umis se portent aussi bien

(t) De Saint-Lambert.

(») Du marquis de Bièvre.

ENTRE TURGOT £T CONDORCET. l83

qu^ils peuvent. Vous vous êtes trompé sur le président de Brosse (i). Grâces en soient rendues à notre ami (a) et au prince Louis (3)» qui a été beaucoup plus brave qu'il n'appartient à un évéque et à un homme de cour. Je compte sur les lumières que vous voulez bien me faire espérer pendant mon séjour à Ribemont.

u. A TURGOT.

Vers juin 1771.

J'ai l'honneur de vous envoyer. Monsieur, le pre* mier volume de Londres (4) et X Éloge des environs de Moukden (5). Mademoiselle de l'Espinasse a eu encore hier un frisson très-violent , suivi d'une forte fièvre; c'est le septième accès depuis la rechute. On avait jusqu'ici laissé agir la nature, mais hier on a ordonné les eaux de Sedlitz. Elle est persuadée que le jubilé n'entre pour rien dans sa maladie; elle n'est

(1) C'est-à-dire qu'il n'a pas été élu membre de l'Académie.

(a) Voltaire, qui se donna beaucoup de mouvement pour empêcher cette élection. Voyez surtout une lettre à Richelieu , du 9 jaoyieri77i9 où il proteste que si le président de Brosse est nommé , il en mourra,

(3) Le prince Louis de Rohan, évéque de Strasbourg , trèsdévoué aux philosophes , le même qui fut si tristement célèbre par Taffaire du collier.

(4) ParGrosley.

(5) C'est le poëme composé par l'empereur de la Chine Rien- Long. Voltaire en parle, tomes XIII , XLVII et XL VIII de ses «uvres, édit. Beuchot.

1 84 CORRESPOKDàNCE

restée qu'uD quart d'heure dans Féglise de Saint- Germain , et elle prétend que si un si court espace de temps passé dans une église produisait un aussi f&cheux effet y ce serait une chose plus terrible contre la religion qu'aucune épigramme de Voltaire. Je ne sais si vous lisez le Mercure; il y a dans le dernier une énigme en huit vers, par une société de gens de lettres. La voici :

Je règle les ressorts de mon art iafaillible;

Je concerte si bien leur jeu sûr et terrible ,

Que chacun se rompant par un rapport secret ^

Des autres sur-le-champ précipite l'effet ;

Et ce dédale obscur de chemins innombrables,

Partout entrecoupés, partout impénétraliles,

Est plein de fils trompeurs dont le sombre embarras

Égare sans retour et conduit au trépas.

Ces huit vers se trouvent dans Gaston et Bayard, à la fin du premier acte. Tout le monde avait cru que le mot de Ténigme était une toile d araignée dam une cas^Cj et il se trouve que c'était d'une conspiration que parlait Du Belloi.

La Comédie-^Française a ouvert son nouveau théâtre par Phèdre^ et il ne m'a pas été possible de rien apprendre sur les avantages ou désavantages de cette salle.

Notre cour est en combustion à cause du mariage du duc de Bourbon : les Montmorency sont indignés qu'on ait accordé aux Bohan plus qu'à eux.

Madame Louise (i) dit et fait les plus belles choses

(i) Qui venait de se faire carméKte \ Saint- Denis.

ENTRE TURGOT ET CONDORCET. l85

du monde, comme vous l'imaginez bien. On va juger BiUard et l'abbé Grizel (i).

Les petites filles de la paroisse Saint-Paul ont fait leur première communion , et on les a régalées ensuite de soupe au lait ; mais en guérissant l'âme on a empoisonné le corps : un très-grand nombre s'est trouvé fort mal; malheureusement personne n'est mort, car, étant en état de grâce, elles seraient devenues des anges, état bien au-dessus de celui d'une fille, quelque jolie qu'elle puisse être. On soupçonne le vert-de-gris de s'être mêlé au pain des anges, et d'avoir envié à la farine ce privilège exclusif de devenir Dieu.

Adieu , Monsieur , je vais partir ; mademoiselle de TEspinasse va perdre son second secrétaire, mais le meilleur lui reste (o) , et je regretterai beaucoup de n'être plus chargé de ses commissions pour vous, de perdre les occasions d'entretenir un commerce si agréable pour moi. Daignez me conserver la même amitié, et comptez sur toute la mienne.

(i) Ce cher monsieur Billard et son ami Grizel , Grands porteurs de cilice et diseurs de missel ,

avaient fait banqueroute de compagnie : le premier était caissier général des postes ; il fut condamné au pilori et au bannissement; l'autre était jésuite et directeur de dévotes illustres : il avait converti M™* d'Egmont, et lui avait ensuite volé cinquante mille francs. On le mit en liberté, et il revint chanter une messe d'aotions de grâces à Notre-Dame, oui il était sous-pénitencier. Voltaire l'a mis dans l'enfer de ia Pucelle , dans V Épure au roi de la Chine f et dans V Épure à Horace, (a) D'Alembert.

l86 COBRESPOHDANCE

21 juillet 1771.

J'ai reçu hier votre leltre (i). Monsieur, je Tai lue avec bien du plaisir et de Tutilitë, et j'espère d'ici à quelque temps vous en pouvoir parler avec plus de détail. Mademoiselle de l'Espinasse ne vous écrit pas aujourd'hui, elle est souffrante depuis quelques jours. On a vu ici, le 17, à dix heures et demie du soir, un météore remarquable : M. Bailly, qui était alors à Chaillot, occupé à observer Jupiter, a aperçu à peu près au zénith , mais du côté de l'orient , une lame de feu qui , au bout de quelques minutes, a éclaté en globules de feu blanc comme les étoiles brillantes des artifices; leur lumière était tellement grande, que M. Bailly a été ébloui et a cessé de voir les étoiles, et même Jupiter, qui était alors très*brillant. L'explosion n'a été entendue qu 'environ deux minutes après la dissolution du météore, et elle a semblé un bruit souterrain. Le phénomène a été vu sûrement à Senlis, à Versailles , à l'extrémité de la forêt de Saint-Germain , à la Chapelle, chez M. de Boulogne. On dit même en beaucoup d'endroits bien plus éloignés ; mais cela est moins sûr.

Adieu, Monsieur, vous connaissez toute mon amitié pour vous.

J'aurai soin de vous mander tout ce que j'apprendrai du météore, et des édits sur lesquels le Parle-

(i) Celte lettre manque.

meot présente mercredi ses secondes remontrances; le jour qu'il les a arrêtés, on a battu des mams à sa sortie.

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