A VOLTAIRE
Ce 19 janvier 1778.
Mon cher et illustre maître, vous êtes trop bon d'attacher quelque prix à mes reflexions (1); c'est Tamitié qui me les a inspirées. M. Suard, qui a lu la pièce comme censeur des spectacles, M. Turgot, à qui on a cru pouvoir la laisser lire sans vous déplaire, pensent à peu près comme moi. Nous trouvons également que si vous daignez faire quelques corrections et vous rendre sévère à vous-même, il ne vous faudra qu'un peu de temps et de patience pour produire deux ouvrages (a) qui feront époque dans la littérature. Je ne suis point surpris de l'elTet que la lecture des deux pièces a faite à Femey; j'y ai trouvé de quoi justifier l'enthousiasme et les br* mes. Mais songez que vous nous avez accoutumés à la perfection dans les convenances, dans les caractères, comme Racine nous avait accoutumés à la perfection dans le style; que vous seul avez réimi ces deux perfections, et que si on est sévère, c'est votre faute. M. d'Argental fera ce que vous souhaitez. J'ai reçu votre nouveau factum en faveur du genre humain (3). J'en avais déjà un exemplaire
(t) Sor la tragédie d* Irène.
(a) Irène et AgaUiode,
(3) Le prix de Injustice et de rkumtmiié, t. L des cravres de Voltaire.
ENTRE VOLTAiKK ET COITOORCET. l63
que M. Bitaubé m'a apporté. Vous pouvez l'envoyer par la poste à M. TurgoL C'est le plus beau sujet de prix qu'aucune académie ait proposé.
Les petits enfants de madame la duchesse d'finviUe partiront vers la fin de février pour Genève | quoique très-Achés de quitter la maison paternelle» l'espérance de vous voir les a presque consolés. Je vous écrirai par eux sur quelques objets que je ne me soucie de communiquer ni à la canaille qui ouvre les lettres à la poste, ni à celle qui s'est opposée à l'abolissement de cette violation de toutes les lois de l'équilé et de la décence. Si les méchants voulaient bien s'abstenir seulement des in&mies qui ne leur sont bonnes à rien , le genre humain serait délivré de la moitié de ses maux. Adieu, mon cher et illustre maître , vous connaissez mon respect et ma tendre amitié.
Je viens d'apprendre par M. d'ArgenfaI ( i ) que vous voulez que Nicéphore ne soit pas trop odieux; il me parait que vous ne pouvez guère disculper Alexis qu'en faisant de Nicéphore un tyran , et un tyran qui a formé le projet de faire périr sa femme , projet dont l'arrivée d'Alexis puisse seule empêcher l'exécution. Le respect dlrène pour son mari coupable en
(i) Voltaire écrivait à d'Argental, le 14 janvier 1778 : . Vous sentez combien il est difficile de nuancer tellement les ' choses , qu'Alexis soit intéressant en étant pourtant un peu « coupable, et que Nicéphore ne fAt point odieux, afin qu'ils « servent l'un et l'autre à augmenter la pitié que l'on doit avoir « pour Irène. . C'est évidemment à ce passage que se rapporte celui de Condorcet
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serait plus intëressant , les espérances d*Âlexis un peu mieux fondées, et le sacrifice d'Irène d'autant plus intéressant qu'il ne serait plus absolument indispensable. Il ne s^ agit pas de frapper juste ^ mais de frapper fort. Vous souvenez^vous de ce mot, qui vaut mieux que toute la poétique d'Àristote?