‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 102 sur 205 · H. A CONDORCET · texte numérisé non relu

H. A CONDORCET

A Limoges, le a6 juillet 1771.

J'ai vu aussi, Monsieur, ce phénomène du |7 (|X et c'est parce que je l'avais trop mal vu que je n'ai pas daigné vous en faire mention. Cependant l'éclat qu'il a fait à Paris et la distance des lieux mérite qu'on en recueille jusqu'aux moindres circonstances. J'éuis à mon bureau à écrire ; le hasard m'ayant fait tourner les yeux vers la fenêtre, j'aperçus une clarté comme d'une étoile tombante, mais d'un éclat plus vif et occupant un peu plus d'espace ; elle me paraissait accompagnée, comme ces phénomènes le sont ordinairement, d'une espèce de traînée pareille à celle des fusées volantes, mais beaucoup plus faible. Malheureusement je ne vii cette clarté qu'au moment même où elle se plongeait derrière un toit qui bornait de fort près mon horizon, en sorte que je ne pus porter aucun jugement sur la forme, ni sur le diamètre apparent du phénomène. Je jugeai seulement à sou éclat qu'il était beaucoup plus considérable que ne le sont les étoiles tombantes, et qu'il devait être du genre de ces globes de feu dont j'ai beaucoup entendu parler sans en avoir jamais vu. Mon valet de chambre était dans une chambre au second étage,

(i) Voye* la lettre précédente.

dont la fenêtre était ouverte ; il m'a dit que pendant près d'une minute il fut frappé d'une clarté extraordinaire. Mais comme il est peu curieux , il ne s'avisa que fort tard de regarder à la fenêtre, et il n'eut que le temps d'apercevoir une espèce d'éclair très- vif qui se plongeait à l'horizon. Je n'ai pas connaissance que personne ici ait rien vu de mieux. L'on n'a point entendu de bruit , et cela n'est pas étonnant, vu Téloignement où nous sommes de Paris; mais cet éloignement prouve à quel point ce phénomène était élevé dans l'atmosphère. Pour aider à en porter un jugement plus sûr, j'ai fait prendre avec un graphomètre l'angle que fait avec la méridienne la direction dans laquelle j'ai vu de mon bureau cette lumière se plonger sous le toit qui me l'a dérobée, et j'ai fait prendre l'élévation du bord de ce toit. Il en résulte que lorsque ce phénomène s'est caché à mes yeux, je le voyais sous un angle de 5 à 6 degrés de hauteur, et du côté du nord , dans une direction qui déclinait de la méridienne, de i5 à i6 degrés vers l'orient. Vous comprenez que je ne vous donne pas ces angles comme mesurés avec précision , puisque ce n'est que de mémoire que j'ai pu fixer le point où j'ai vu disparaître le phénomène. La position de Limoges est suffisamment connue. Il est à souhaiter qu'il parvienne à l'Académie des observations plus précises et de différents lieux éloignés, pour bien constater la hauteur du lieu de l'explosion. L'intervalle de deux minutes entre l'explosion et le bruit en annonce déjà une bien étonnante.

Le nouveau Parlement a du être bien surpris de

ENTR£ TCJRGOT ET CONDORGET. 1 89

S entendre applaudir ; les membres de Fancien ont raison, à ce que je vois, de faire liquider leurs offices. Adieu, Monsieur, recevez les assurances de mon inviolable attachement.

P. S. Deux de mes secrétaires qui se promenaient le 17, à dix heures et demie du soir, dans un chemin creux, ont cru voir une masse de feu assez considérable qui leur paraissait s'élever de terre à la hauteur, m'ont-ils dit, de 3o pieds. Un instant après, I e phénomène s'est dissipé, toujours en paraissant monter; mais, en se dissipant, il a répandu une clarté plus vive.

Dimanche , a8 juillet 1 77 1 .

Monsieur, le roi a accordé aux itératives remontrances du Parlement la diminution d'un quart sur la taxe des nouveaux nobles , et a promis quelque adoucissement à l'impôt sur les ventes. M. d'Aiguillon a fait rendre à M. de la Chalotais ses pensions qui avaient été suspendues. On n'est pas sûr qu'il n'y ait eu qu'un météore le 17 (i ), et quelques personnes pensent qu'il en faut supposer plusieurs pour accorder toutes les observations. Mais comme il n'y a aucun endroit où on en ait vu deux à la fois, et que ce phénomène ayant été éblouissant, on ne doit faire aucune attention au rapport de ceux qui ont cru voir du feu par terre ou autour d'eux, je crois encore que le météore était unique.

(1) Voyez les deux lettres précédentes.

tÇp CORRESPOITDAirCE

Je ne suis pas de votre avis sur le changement des us en a (i) dans les traductions. £n lisant le lalin, je ne pense jamais au sexe qui parle ou à qui on parle. Le changement est très*bon dans une traduction en vers; mais dans une en prose comment faire quand la moitié de la pièce, pour être dans nos mœurs, devrait être adressée à une femme par un homme, et l'autre moitié à un homme par une femme? quand, au lieu d'un trait de la fable, il en faut un autre, peul*on appeler cela une traduction? D'ailleurs on traduit, ou pour faciliter la lecture de l'original , et alors ce changement nuit au but de la traduction ; ou bien c'est pour en faire connaître le génie, les pensées, les sentiments, et tout cela modifié par les mœurs et les usages du siècle et du pays, et alors il faut dire dans la traduction ce qu'a dit TibuUe ou Catulle, et non point ce qu'ils auraient dû dire s'ils avaient eu des mœurs plus pures. J'ai remis à M. Desmarets le Perse et le Clément. Je lui donnerai incessamment un livre de M. Anquetil sur les Indes et les Indiens. Adieu , Monsieur, j'irai passer au Boulai quelques jours, et aloi*s je répondrai à la longue et excellente lettre.

Ce dimanche, i8 août 1771.

Monsieur, M. Blin de Saint-More a envoyé à l'Aca-

(i) Par exemple, Galia pour Gallus. Turgot traduisait alors les églogues de Virgile.

demie française une épUre à Racine. Cette ëpttre n'a point eu le prix; aussitôt que l'auteur apprend qu'il est donné, il court chez tous les académiciens pour savoir le sort de sa pièce; chacun lui répond qu'il n'en a jamais entendu parler. Cette réponse le surprend un peu ; il s'informe si elle a été remise, et il trouve enfin qu'on a essayé de la lire , qu'elle est tombée des mains du lecteur, et que tout le monde lavait absolument oubliée. En conséquence, il vient de la faire imprimer pour que le public jugeât entre lui et l'Académie, et le jugement du public a été qu'il était impossible de lire la pièce de M. Blin de Saint-More.

L'édit sur le papier n'aura pas lieu , il ruinait les libraires et le commerce du papier. Les évéques n'auraient plus vendu ni heures ni catéchismes, les philosophes n'auraient pu éclairer les hommes, et M. l'abbé Terrai tuait d'un même coup la raison et la religion.

Grippe-isinaud le bon apôtre, Jetant des deux côtés sa griffe en même temps , Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.

Adieu, Monsieur; vous connaissez ma tendre amitié pour vous , je compte bien sur la vôtre, et c'est un sentiment bien doux pour moi. Il est si bon pour l'âme de pouvoir s'appuyer sur l'objet de son estime et de sa vénération.

J 9 a CORRESPONDANCE

Lundi au soir, a6 août 177t.

Monsieur j mademoiselle de TEspinasse et ses secrétaires sont bien affligés : nous aimons tendrement M. Suard et sa femme, nous craignons qu'il ne perde la Gazette; et même si ce malheur ne nous paraissait pas aussi affreux , nous en serions sûrs. Je ne sais si vous connaissez madame Suard, combien elle est sensible et touchante ; avec quelle tendresse et quel désintéressement elle aime son mari : au moment de tomber dans une indigence cruelle, elle ne craint, ne regrette rien pour elle; elle n'est touchée que de ce que son mari aura à souffrir; le mari n'est occupé que du malheur de sa femme. Il est impossible d'être plus malheureux qu'ils ne vont le devenir, et de mériter plus de bonheur. Ils sont la victime de la haine des bureaux; et des hommes vertueux, des gens de lettres d'un mérite rare sont sacrifiés à une troupe de fripons insolents. Cette idée m'indignerait si je souffrais moins du malheur de mes amis ; je ne puis ni fixer l'étendue de celui de madame Suard, ni m'en distraire. Personne ne connaît mieux que moi jusqu'où va sa passion pour son mari et sa sensibilité. J'étais le confident de l'excès de son bonheur, il n'avait d'autre source que sa passion pour son mari, et cette passion ne lui fera plus éprouver que des décUrements; elle n'aura plus de plaisir à aimer.

Le maréchal de Richelieu part jeudi pour casser

le parlemeDi de Bordeaax , et le comte de Périgord , à qui on a donné la place de M. de Beauvau , part demain pour casser celui de Toulouse. Je vous envoie par ce courrier les discours qui ont eu le prix et laccessit, la pièce de vers couronnée et une autre. Je ne vous dis rien de la santé de mademoiselle de TEspinasse; elle ne sent rien depuis hier qu'elle a appris le malheur de ses amis, et ne sent pas si elle est mieux ou moins bien. Ses douleurs sont j à ce qu'elle croit, un peu diminuées. Je vous écrirai à Clermoot dimanche prochain , et je vous manderai où nous en serons : nous avons encore pour demain une légère espérance ; mais elle est faible. Je n'ai jamais senti comme aujourd'hui le malheur d*étre pauvre, sans place, sans crédit. Je haïssais les persécuteurs et ceux qui assassinaient légalement : il faut donc haïr aussi les chefs de bureau! je m'étais jusqu'ici borné à les mépriser.

Adieu, Monsieur; pardonnez^moi de ne vous parler que de cette seule chose. J'ai eu par mademoiselle de l'Espinasse des nouvelles de votre santé: elle vous permet de voyager; mais ce n'est point pour venir nous revoir et nous consoler.

Ce mardi, 3 septembre 177t.

Monsieur, nous n'espérons plus pour nos amis (i) qu'une pension de mille écus chacun. Il n'y a rien

(1) M. el M"** Suard. Le roi avait retiré à M. Suard le privilège de la Gazette.

au monde de plus touchant que le courage et le calme de M. Suard et de sa Femme. Elle n'a point, dit-elle, la force de s'afHiger, puisque son mari est tranquille. Elle oublie la perte qu'ils font pour ne voir que riodépendance où il va être; et elle sent que puisque son mari sera heureux, et qu'elle conservera ses amis, les privations ne sont rien pour elle. La contradiction d'être obligé de quitter son appartement l'afflige, parce que c'est le lieu où son bonheur a commencé et où elle a été heureuse pendant six ans. Ce sentiment prouve bien le calme de sou âme, et me fait grand plaisir. Elle est si douce, si sensible et si habituée à un sentiment unique et pur, que le trouble et l'agitation lui seraient mortels.

Ribeiuout (x), ce vendredi ix octobre 1771.

Monsieur, je suis arrivé ici samedi dernier; j'y ai trouvé une de vos lettres , et j'en ai reçu une depuis. Je me suis remis à la géométrie avec bien du plaisir. Il me faut une occupation forte pour écarter les idées tristes que j'emporte dans ta solitude. Ma santé n'est pas mauvaise; je n'ai rien eu autre chose que de ces indispositions qu'on appelle mal de nerfe. Le grand intérêt de mes amis a pu seul y attacher quelque importance. Je suis aussi peu content que vous de la plupart des traductions , et surtout de celles que je fais {1). Je suis trop paresseux pour

(1) Village de Picardie où était né Condorcet. (a) Il s'amusait à traduire Scnèque pour M^*"^ de Meolan la jeune.

être fort exact, et je ne traduis que parce que je sais que ma traduction ne sera vue que d'une femme qui ne sait pas le latin. Le mot propre me parait souvent aussi difficile à trouver qu'une équation à résoudre: je me contente d'un équivalent; et au lieu d'examiner s'il est exact , j'essaye seulement s'il ne fait pas la même impression; et s'il se trouve un endroit que je n'entende pas j je le passe.

L'affaire de M. Suard est une énigme pour moi comme pour vous; nous n'entendons rien aux intrigues, ni aux manœuvres des commis et des écrivailleurs. Tout ce que j'entrevois, c'est que la pension sera de deux mille cinq cents francs au plus, qu'elle ne sera pas réversible sur la tête de madame Suard. Cette dernière clause est plus fâcheuse que la première. La pauvreté est peu de chose pour des gens aussi vertueux; mais il serait affreux que M. Suard vécût entre la crainte de laisser sa femme sans ressource et un travail forcé. Il est paresseux^ et la nécessité de faire quelque chose lorsqu'il n'est pas entraîné par son goût, est un malheur pour lui. Sa femme le sait, et l'idée d'être cause que son mari souffre, en sera un bien plus grand pour elle. S'il fallait que madame Suard travaillât pour son mari, je ne serais embarrassé de rien.

Tâchez de vous rendre inutile en Limousin (i), et venez-nous consoler de votre absence.

(i) Turgot était intendant du Limousin. Condorcet fait allusion ao mot de Fontenelle au cardinal Dubois, ancien gouverneur du Régent : n Monseigneur , tous avez travaillé dix ans à vous ren-

ig^^ CORRESPONDANCE

Ribemonty ce mercredi ii décembre 177t.

Monsieur y je n'ai point encore devine votre secret, mais j'ai lu avec plaisir une traduction harmonieuse bien sentie d'un des ouvrages les plus touchants de l'antiquité (1). Vous êtes bien bon de me promettre des nouvelles. Je désire qu'il n'y en ait point. Avec l'esprit qui nous conduit, les changements doivent faire plus de mal que de bien. On m'a parlé d'un nouveau roman de madame Riccobôni, et des sottises de l'abbé Voisenon. J'ai demandé le roman, et même les sottises si elles sont courtes. Vous voyez, Monsieur, que je suis votre conseil à la lettre, et que j'emploie pour me distraire toute sorte de moyens. Personne ne m'a rien dit ni de Pierre le Cruel (ji), ni du Bourru Bienfaisant (3), ni de l'élection de l'Académie. J'espère toujours qu'elle n'aura point donné Du Belloy pour confrère à Voltaire , et fait aux vers de Bayard le même honneur qu'à ceux àiAlzire. Adieu , Monsieur^ vous connaissez ma tendre amitié.

« dre inutile. » Les lourdauds de Hollandais iroprîmèreot à vous rendre utile. Cela leur paraissait bien plus juste.

( I ) La traduction des églogues de Virgile en vers métriques , par Turgot

(2) Tragédie par Du Belloy.

(31 Comédie de Nouvel.

Paris, mardi 19 mai 177a.

Monsieur, moins de nouvelles, moins de sottises ^ dit Friport (i); mais nous avons ici beaucoup de sottises et point de nouvelles. Le maréchal de Richelieu a été à TÂcadéniie samedi dernier pour dire quil n'avait eu aucune part aux exclusions (a); il a répondu au recteur de l'Université qu'il serait toujours disposé à servir l'abbé Delille dans la suite; qu'il s'était trompé sur son âge, et qu'on lui avait dit qu'il n'avait que vingt-huit ans. Chabanon s'est retiré. Le mystère de l'élection est impénétrable, et le laurier académique, flétri , comme celui de Mahon^ par les intrigues du maréchal, ne peut se placer que sur une tête indifTérente pour moi; je ne tenterai point de le pénétrer. On donne demain la Cruelle , tragédie de Du Belloy (3). Mademoiselle Dubois joue le premier rôle avec les talents que vous connaissez. M. de I^ Harpe lui disait un jour :

Vous avez corrompu tous les dons précieux

Que pour uo auu« usage ont mis en vous les dieux.

Mon affaire du secrétariat (4) va assez bien. M. de

( I ] Dans r Écossaise.

(a) De Suard et de Delille , dont le roi avait refusé de sanctionner l'élection, parce que le premier était eu disgrâce de la cour, et le second trop jeune.

(3) Pierre le Cruel,

(4) De l'Académie des sciences.

1 98 CORaESPONDAN CE

Trudaine Ta prise avec intérêt; je crois que je vous eu dois la plus grande partie. Adieu , Monsieur; mademoiselle de l'Espinasse vous dit mille choses tendres. Nous sommes tous comme vous nous avez laissés, vous aimant beaucoup et n'aimant guère les choses de la vie.

Dimanche, a4 niai 177a.

Monsieur. l'Académie française a élu hier M. de Bréquigni et M. Bauzée : ils ont vingt et une voix sur vingt-quatre. Le directeur a proposé d'arrêter que chaque académicien emploierait son crédit particulier pour obtenir du roi la levée de l'exclusion, et la permission de concourir pour MM. Delille et Suard (i ). Cette proposition a été unanimement adoptée.

Les comédiens français viennent de renvoyer leur perruquier en faisant une pension à sa femme. Le maréchal de Richelieu leur a envoyé ordre de le reprendre : sur cet ordre, Brizard a été député au maréchal, et lui a dit qu'il aimerait mieux porter sa tête sur un échafaud que de permettre à cet homme de toucher ses cheveux. . . Enfin, M. de Duras, dont Tesprit conciliateur est bien connu, s'est mêlé de l'affaire, et il a été décidé que les comédiens seraient libres de se faire friser par qui ils voudraient. Pierre le Cruel B. été sifflé mercredi pendant trois heures; les comédiens voulaient le redonner, mais avec des

( i^ Voyez la icltrc prrcédcnic.

cbangemenls ; l'auteur a répondu , comme le général des jésuites, sint ut sunt aut non sintj et les comé* dieos onl pris le même parti que la cour de France. Nos prêtres ont essayé de faire observer dans la chapelle de Versailles Tofiice d'Hildebrand, dont les papes ont fait un saint sous le nom de Gi*égoire (i). Le roi 9 qui a vu ce nom dans le bref de sa chapelle, Ta £aiit rayer de l'avis de son conseil. On a , dit*on , nommé une commission à ce sujet, pour examiner les brefs des communautés religieuses, et voir s'ils ne font point la fête d'Hildebrand ou de quelque autre maraud.

Le 7 juin 1772.

Monsieur, M. deBréquigni a fait une histoire des orateurs grecs; une vie de Mahomet, imprimée dans les mémoires de l'Académie des inscriptions; un beau discours sur les communes à la tète des ordonnances qu'il est chargé de recueillir. C'est un homme honnête, doux et modeste, qui a cinquantecinq ans, écrit noblement et purement. L'Académie l'a choisi parce qu'il était plus éligible que la plu-

(i) Grégoire YII, dont la France n*a jamais voulu reconnaître la canonisation , fondée sur ce que Grégoire YII a soumis les rois aux papes, le temporel au spirituel. A ujourd*hui les jésuites ont introduit partout le culte de saint Grégoire VU. Ils le proclament dans leurs livres , dans leurs journaux et du haut de la chaire. L'autorité laisse faire. Nous sommes, comme Ton voit, moins avancés qu'en 177a. Aussi avons-nous fait deux révolutions!

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part des concurrents, et qu'il n'y avait pas de meilleur choix à faii*e sans s'exposer à une exclusion. Nous espérons que la conduite douce de rAcadémie ramènera la cour (i), et nous sommes doux comme des moutons, mais sans pourtant nous laisser manr ger la laine sur le dos.

L'actrice nouvelle (2) est d'une sensibilité charmante et remplie de défauts ; mais elle a dix-sept ans, elle peut se corriger ; et la sensibilité demeure même lorsqu'elle ne sert qu'au tourment de ceux qui l'ont.

M. de Mora (3) a eu un crachement de sang ; il a été saigné trois fois et est hors d'affaire; mais it n'avait pas méiîté cet accident, et cela est bien effrayant pour ses amis. Savez-vous quelle est la cause finale des crachements de sang, des toux convulsives, de la goutte, de tous les maux qui tourmentent mes amis? J'avoue, à la honte de ma philosophie, que cela sufBt pour que je ne me rende jamais à aucun raisonnement, en faveur de la sagesse des lois générales. Nous avons à vous envoyer le poème de Bernard intitulé Pauline : je l'ai trouvé froid et ennuyeux (4)- Je joins à cette lettre deux petits morceaux de Voltaire.

(i) Qui excluait Delille et Suard.

(a) Mademoiselle Sainval cadette.

(3) Connu par la passion qu'il avait inspirée à mademoiselle de l'Espinasse.

(4) Aussi est-il, comme le savent trop ceux qui ont lu Phrosiae et Mélidore^ qui s'appelait d'abord Pauline et Théodore,

RibemoDt, ce dimanche 1 4 juin 1772.

J'ai enfin quitté Paris, Monsieur, aussi las de la vie active que j'y menais que tkchè de ne plus voir les gens que j'aime.

Vous êtes bien heureux d'avoir la passion du bien public et de pouvoir la satisfaire; c'est une grande consolation et d'un ordre supérieur à celle de l'étude. Pour bien finir mon emploi de correspondant, voici un madrigal de l'abbé Arnaud.

De l'inquiet amour je connais les alarmes ; De la tendre amitié je connais les douceurs : L'un n'a que des plaisirs fugitifs et trompeurs , Et sur tons les instants l'autre répand des charmes.

Je le sais; mais en vous voyant

Je donnerais, belle Sylvie,

Le bonheur de toute la vie

Pour le bonheur d'un seul instant

Voltaire a envoyé au vieux maréchal une pièce de vers sur les troubles de l'Académie (i). Je ne l'ai point vue, et je crains de la voir. Que notre vieux maître ne ressemble point au premier général des capucins qui, après avoir enlevé une fille à 70 ans, est mort socinien. On dit cependant qu'à la fin de la pièce il y a un petit morceau de prose ironique en l'honneur de son vieil Alcibiade.

Adieu, Monsieur ; mon encre est blanche comme

(1) Les Cabales (oeuvres de Voltaire, t. XIV).

2|2 CORaESPOVDAirCE

du lait^ et mes plumes sont comme des bâtons. Sa- \ez-vous que j'ai pour me divertir un commentaire de dix volumes sur la Bible par le vieux delà Montagne, par Emilie, par son jeune amant (i) : tout cela tiré de la bibliolbèque de Cirey.

Écrivei>moi un peu à Ribemont; j'ai besoin que mes amis me consolent du regret de ne les plus voir.

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