A CONDORCET
jkUsel, le %i juin 177a.
J'ai reçu. Monsieur, votre lettre du 14? timbrée de Chauni. Quoi que vous en disiez, je crois la satisfaction résultante de l'étude supérieure à celle de toute autre satisfaction. Je suis très-convaincu qu'on peut être, par elle, mille fois plus utile aux hommes que dans toutes nos places subalternes, où l'on se tourmente, et souvent sans réussir, pour faire quelques petits biens, tandis qu'on est l'instrument forcé de très-grands maux. Tous ces petits biens sont passagers, et la lumière qu'un homme de lettres peut répandre doit, tôt ou lard, détruire tous les maux artificiels de l'espèce humaine et la faire jouir de tous les biens que la nature lui offre. Je sais bien qu'avec cela il restera encore des maux physiques et des chagrins moraux , qu'il faudra suppor> ter en pliant la tête sous la nécessité. Mais le genre humain gagnerait beaucoup à s'abonner à ceux-là. Je vous avoue que la goutte ne m'a point empêché
(i) Voltaire, M"* du Chalelet, Saint-Lambert.
ENTRE TURGOT ET COUDORCET. ao3
de continuer à croire aux couses finales (i). Je savais bien qu'aucun individu, ni même aucune espèce n était le centre du système des causes finales, et que l'ensemble de ce système n'est ni ne peut être connu de nous. Cracher du sang» tousser, avoir la goutte, pleurer ses amis» tout cela n'est que l'exëcu* tion eo détail de l'arrêt de mort prononcé contre tout ce qui naU ; et si nolis ne mourons que pour renaître , il sera vrai encore que la somme des biens sera supérieure k celle des maux, toujours en met* tant à part les maux que. les hommes se font à euxmêmes, maux passagers, à ce que je crois» pour Tespèce, et qui le seraient aussi pour Findi'vidu» si riodividu pensant et sentant» avait plusieurs carrières successives à parcourir.
Je me flatte que ceux qui pourront un jour naître Limousins ne seront pas privés de la commodité des hotles, grâce au soin que vous voulez bien prendre de nous envoyer un vannier. Je vous remercie du madrigal de i'abbé Arnaud, dont la pensée est agréable, maïs les vers un peu duriuscules. J ai reçu de Genève un morceau sur les probabilités qui est une espèce de plaidoyer pour M. de Morangiés (2). Cela vaut mieux que de faire des vers au vieil Alcibiade (3). favoue que je ne pardonne pas non plus aux académiciens d'avoir été dîner chez ce fat suranné devenu délateur de ses confrères. Je persiste à croire que
(1) Combattues par Condorcet. Voyez la lettre précédente.
(2) Essai sur les probabilités en /ait de Justice j dans le tome XLVII des œuvres de Voltaire.
(3) Les Cabales, adressées au maréchal de Richelieu.
ao4 CORRESPONDANCE
le choix de M. de Brëquigni , en pareille circonstance, esl un acte de timidité qui ne fera qu'enhardir et fortifier le parti des faux frères.
Adieu y Monsieur, conservez-moi votre amitié.
J'ai vu un commentaire sur la Bible, par Emilie , mais il n'avait que deux volumes in-4'*- H ^ pu faire la pelote de neige entre les mains de son jeune amant (i) et du vieux de la Montagne (a). Ce serait une chose intéressante qu'un pareil commentaire; mais je le voudrais fait sans passion , et de façon à tirer aussi du texte tout ce qu'on en peut tirer d'utile, comme monument historique précieux à beaucoup d'égards. L'envie d'y trouver desabsurdités et des ridicules, qui quelquefois n'y sont pas, diminue l'effet des absurdités qui y sont réellement, et en assez grand nombi*e pour qu'on n'en cherche pas plus qu'il n'y en a.