‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 105 sur 205 · A CONDORCET · texte numérisé non relu

A CONDORCET

A Limoges, le a3 novembre 1773.

Le temps a tout ('air, Slonsieur, depuis quelques semaines , de s'arranger pour mettre MM. les astro-^ nomes dans l'impossibilité de vider leurs querelles sur l'anneau de Saturne. Nous n'avons pas vu ici t^ne étoile qui ait montré le haut de son nez(^i). Ce M. de Lalande me parait un peu hargneux ; car il vient de mettre dans Fréron (i)une lettre qu'il a faite ou fait fairecontre Voltaire, dont il a cru que les plaisan-

(1) Le Sicilien, de Molière, se. I".

(2) DanstAnnéâ littéraire y de Fréroa.

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teries étaient dirigées contre lui, auquel je crois que Voltaire n'avait guère pensé. Cela n'est ni adroit ni prudent. M. Cassini devrait laisser faire Voltaire, qui le vengera mieux que l'Académie. A propos d'astronome y M. Montagne est à Paris. 11 doit prier M. Desmarets de vous le présenter, et je vous prie de le recevoir avec bonté.

Je ne dis pas que je vous souhaite beaucoup de plaisir dans le voyage que vous devez faire à la Roche avec M. de Caraccioli ; mais je vous envie le plaisir que vous aurez l'un et l'autre.

Je ne suis point surpris que Topera de Marmontel et de Grétry (i) soit tombé à la répétition; c'est peutêtre de peur qu'il ne réussit trop à la représentation.

Adieu , Monsieur; vous savez combien vous devez compter sur mon amitié. Ne m'oubliez pas auprès de mademoiselle de l'Espinasse et de nos autres amis.

Il vient précisément de s'élever un vent froid qui vient d'éclaircir Thorizon. Nos astronomes pourront s'amuser cette nuit, et je me hâte de merétracter, parce que j'aime l'exactitude, quoiqu'elle soit le sublime des sots.

(i) Céphale etProcris^ représenté d*abord à Versailles en 177^. pour le mariage du comte d'Artois; ensuite à Paris, le s mai X775 seulement, « avec tin médiocre succès, tant à Versailles qu'à Paris. » (Mémoires de Gréfry^ l, 179.)

KNTHK TURGOT UT CONOORCET. ajQ

Ce 4 décembre 1773.

Monsieur, vous jugez le livre de t Esprit (1) avec Qoesévéritëquime fait peur ;je prétends contre vous que c*est un bon livre : 1^ parce qu'il nous donne le portrait naïf de rame d'Helvétius dessous les replis de sou amour-propre, de l'occupation continuelle où il était de se comparer avec les autres ^ et de tâcher de se trouver supérieur : or il vaut mieux avoir le portrait par Thomme même et sans qu'il ait voulu le faire, que d'après les observations d'un moraliste, a® Ce portrait est celui d'une foule d'honnêtes gens ^ comme dit madame de Beau veau, dontHelvétiusa dit le secret. 3^11 y a beaucoup de gens que la nature ou 1 éducation ont destinés à être fripons , et qui ne deviendront honnêtes gens qu'à la manière et par les principes d'Helvétius. 4° H *ura beau dire, il ne m'empéchera pas d'aimer mes amis ; il ne me condamnera pas à l'ennui mortel de penser sans cesse à mon mérite ou à ma gloire. U ne me fera pas croire que, si je résous des problèmes , c'est dans l'espérance que les belles dames me rechercheront; car je n'ai pas vu jusqu'ici qu'elles raffolassent des géomètres. Ainsi, il ne me fera aucun mal, ni à moi ni aux autres bonnes gens. 5® U prêche avec beaucoup de force contre l'intolérance de tous les clergés. Sa plus grande faute me parait d'avoir déclamé contre le despotisme

(1) CcUe leUre, où Turgot jugeait le livre d'HeWélius, ne sest point retrouvée.

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de manière à faire croire, non pas aux despotes qui ne lisent guère, ni à leurs vizirs qui lisent encore moins, mais aux sous-vizirs ou à leurs espions, que tous les gens d'esprit sont leurs implacables ennemis, ce qui peut exciter une persécution contre les gens d'esprit.

Nousvousattendons avec beaucoup d'impatience; nous raisonnerons sur tout cela, et nous ne parlerons plus d'exportation. J'ai l'air d'avoir élé abtmé sous le poids de la gloire de M. Necker, lequel a été loué dans tous les journaux , parce que les journaux louent toujours les livres des gens riches. On dit que Voltaire a dit en voyant cet écrit : J*ai vu de meilleurs papiers de lui.

Adieu , Monsieur, etc., etc.

sr. A TURGOT.

Ce lundi, i3 décembre 1773.

Je viens de recevoir. Monsieur^ votre proression de foi (i), et voici la mienne. Lorsque je suis sorti du collège, je me suis mis à réfléchir sur les idées morales de la justice et de la vertu. J'ai cru observer que l'intérêt que nous avions à être justes et vertueux était fondé sur la peine que fait nécessairement éprouver à un être sensible l'idée du mal que souffre un autre être sensible.

Depuis ce temps, de peur que d'autres intérêts me rendissent méchant, j'ai cherché à conserver ce

(i) On n a pas retrouvé cette lettre où Turgot faisait sa profession de foi sur Helvétius et le livre de l'Esprù. C'éuil la seconde sur ce siij<!t. Voy. la note, p. 219.

ENTRE TURCOT ET GONDORGET. 22 I

seotiment dans toute son énergie naturelle. J'ai re« mncé à Ja chasse, pour qui j'avais eu du goût, et je ne me suis pas même permis de tuer les insectes ^ à moins qu'ils ne fassent beaucoup de mal. Je ne suis donc pas de l'avis d'Helvétius, puisque j'admets dans l'homme un sentiment dont il ne me parait pas qu'il ait soupçonné la force et l'influence.

Je trouve avec vous que ce livre peut faire beaucoup de tort à ce qu'on appelle les philosophes^ parce qu'oïl regardera toujours ses opinions comme les principes secrets de tous les gens qui pensent avec liberté sur la religion et sur le gouvernement.

Je n'aime pas aussi qu'un homme qui écrit si for<^ tement contre le despotisme, prodigue l'encens à des despotes qui n'ont fait que du mal à l'humanité, et dont tout le mérite est d'avoir loué l'auteur et ses ouvrages.

Je pense avec Helvétius qu'on peut être très-juste, très-bienfaisant et très-scrupuleux; que surtout on peut être un grand homme de guerre, un grand philosophe, un grand poète, et avoir des mœurs détestables; et qu'en établissant de l'ordre entre les vertus, il faut mettre la justice, la bienfaisance, l'amour de la patrie, le courage (non pas celui de la guerre qu'ont tous les chiens de basse-cour) , la haine des tyrans, bien loin au«dessus de la chasteté, de la fidélité conjugale , de la sobriété. Mais je crois qu'il faut distinguer, en fait de mœurs, ce qui n'est que local de ce qui est de tous les temps et de tous les lieux. Par exemple, il peut être permis ou défendu de jouir de toute femme qui y consent avec

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plus au moifl^ de redtrîctioti : cela n'e^t que local; maid il est sûr que les auti'es espèces de débauches et les orgies des mauvais lieux, et la violation de la promesse faite à une autre de lui être hdèU, sont par tout y ou uti manque de probité, ou des actions dégoûtantes et qui avilissent Iliumatiité.

J'ai été presque aussi en colère que vous, lorsque j'ai lu que que les enfants haïssent leur père, que nous n* aimons que les gêné que nous j)omons mépri* ser^ et d'autres choses qu'il serait bien malheureux qui fussent vraies.

Mais c'est M. du Muy qui a succédé absolument à Colbert dans la facilité à me mettre en colère. Sa conduite à Lille est un mélange de dureté, dliypocrisie, d'espionnage et d'injustice qui font horreur.

Adieu, Monsieur.

Lundi , ao décembre 1773.

Monsieur, mademoiselle de FEspinasse avait été passablement depuis mon arrivée; il j a environ huit jours qu'elle va en empirant. L'insomnie et l'acca* blement augmentaient, et la toux est revenue bier. Peu de personnes ont été plus maltraitées, et l'ont moins mérité. Elle n'a pas même le tort de trop admirer le nouvel Helvétius , et vous avez bien moins

besoin d'indulgence que moi. Elle prétend que je dois vous mander ce qui est arrivé an bon M. de Goëzman. Voici ce que j'en sais : ce giave magis-

ENTRE TURGOT ET GONDORCET. Aa3

trat s'esl , dit-on , avise de faire un enfant à une autre qu^à madame de Goêzman , apparemment dans une de ces époques où madame n*a passa tête (i). Cet enfant, il Ta. fait baptiser^ et ensuite par décence il a signé sur Tacte un autre nom que le ftien. Beaumarchais a découvert ce trait de pudeur; il Ta envenimé, et, sur la dénonciation de M. le procureur général , son digne confrère a été décrété d'ajournement personnel. Au reste, on dit que Beaumarchais a eu défense de' faire paraître un mémoire' contre Marin , qui a seul le privilège de diffamer qui il lut plaît Que Tordre de la justice soit violé pour un grand, c'est sans doute un horrible mal; mais qu'il soit violé pour un homme tel que Marin, c'est, selon moi, le comble de l'avilissement et du scandale.

Savez-vous que les professeurs d*Auxerre ont été condamnés aux galères (i) par le bailliage? L'évéque est impliqué dans cette abomination. Leur crime est d'avoir mal parlé de personnes très-respectables.

Nous avons enfin des nouvelles du comte de CriU Ion. Il est à Berlin : il a vu Frédéric , il l'admire. Diderot baise à Saint-Pétersbourg les mains de l'impératrice.

Grâces au ciel, ces maius ne sont pas criminelles !

(i) « M™® Goëzman (dans son second récolemcnt) prétend * qa*elle ne savait ce qu'elle disait, et n'avait pas sa tête à elle, « étant dans un temps critique. --^ Critique à part, madame, lui

« dis-je, en baissant les yeux pour elle, etc »

(Beaumarchais, suppl. au Mém. à consulter,)

(a) Voye» plus loin deux lettres de janvier 1 774, n*** 4 1 et 4^*

àa4 CORRESPONDAirCE

Et moi :

Je hais tous ces héros , et Nembrod et Cyrus

Et le roi si brillant qui forma Lentulus. (Voltaire.)

M. du Muy n'a jamais reftisë le ministère ( i ). II est maintenant en horreur au militaire. D'ailleurs il peut être dévot de bonne foi, car il est persécuteur.

Adieu 9 Monsieur; revenez-vous? et votre orteil? Envoyez-moi ou apportez-moi encore un peu de graine de raves du Limousin.

€eluodi, a? décembre 1773.

Monsieur , mademoiselle de TEspinasse est plus fatiguée de sa toux que jamais; elle ne nous a point vus depuis deux jours.

On dit que M. de Monteynard (a) repart, et que M. d'Aiguillon lui succède, et réunit la marine à son département.

(i) Condorcet paraît ma! informé. La Biographie universelle cite textuellement la lettre à Louis XV, où M. du Muj expose au roi les raisons de son refys.

(a) Ministre de la guerre. Condorcet semble faire allusion k ai vaudeville quF courut alors, et. que Bachaumont rapporte à 1^ date du 3o décembre 1778 : - *

C'est monsieur de Afontejrnard

Qui repart Après avoir par hasard Occupé le ministère Sans penser et sans rien faire.

ENIHE TURCOT £T COIIDORCBT. aa5

On dit que le pauvre hippopotame (i) est décrété pour être oui (a), ainsi que le nigaud de Bertrand (3). C'est ce Bertrand et le Gardanne qui voulaient escroquer de votre ami Dupont (4) une pension de ceDt pistoles pour Marin , et qui ont fait supprimer les Éphémérides. Vous savez que dans une certaine phrase « Beaumarchais parle de l'espionnage de Marin. Marin, dans une requête pour réparation qu'il a imprimée, cite cette phrase, mais il n'a osé copier le fatal mot d'espionnage : c'est le cri de la conscience. U prétend qu'en cas de déni de justice j il ira se vautrer aux pieds du roi.

On va donner Sophonisbe (5).

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