‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 106 sur 205 · À CONDORCET · texte numérisé non relu

À CONDORCET

A Limoges, le «8 décembre 1 77!^.

Ce que vous me mandez , Monsieur , de l'état de mademoiselle de l'Ëspinasse m'afflige beaucoup, et d'autant plus que l'hiver ne fait que commencer.

Je lui dois d'autant plus de reconnaissance dé ce

(i) Marin , littérateur de bas étage et censeur royal , rendu célèbre par Beaumarchais.

(a) Dans le procès de Beaumarchais contre Goësman.

(3) Bertrand DairoUes, célèbre dans les Mémoires de Beaumarchab.

(4) Dupont de Nemours , rédacteur des Éphémérides du Gtcjren^ plus tard secrétaire de Turgot devenu ministre. Sur le docteur Gardanne, voyez Bachaumont, 1 5 janvier et a 5 février '774.

(5) DeToltaire. Voye*, p. a33, la lettre du 16 janvier 1774.

que dans cetétat elle pense à moi, et de ce que, non contente de me pardonner mes sorties contre Hel* vétius I elle me rend le bien pour le mal en m'envoyant le Mémoire de Beaumarchais , et en vous char géant de me faire part de la nouvelle aventure de M. Goezman (i). Ce Beaumarchais est bien méchani d'aller ainsi envenimer le respect d'un de Messieurs pour la décence publique! Je trouve cependant comme vous que la défense qu'on lui fait de publier son Mémoire contre Marin {%) est très-tyrannique, et d'autant plus tyrannique que son Supplément m'a paru plus amusant.

Je ne sais point l'histoire des professeurs d'Auxerre. Je serais (âché que l'évéque eût eu part dans une pareille affaire. Cela est pis que d'admirer Frédéric (3'' et de baiser les mains de Catherine seconde (4)*

Je ne connais point M. du Muy par moi-ménie; mais des gens que j'estime, et qui ne sont point dévots, l'aiment et l'estiment. Il est sûr que s'il est persécuteur et délateur, il mérite toute votre colère, quelque terrible qu'elle soit. On dît que l'affaire du P. Boscowich (5) l'a aussi allumée; je n'ai jamais su de

(i)- Yoyes ci -dessus p. asS.

(a) Addition au supplément du mémoire à consulter. (OEwrrs de Beaumarchais, t. m.)

(3) Comme M. de Grillon. Voy. p. asB.

(4) Comme Diderot, page aa3.

(5) Le P. Boscowich, jésuite, professeur à rUnîversité de P>yie, fut appelé en France en 1773, pour occuper la place d^ directeur de l'optique de la marine, avec 8,000 lÎT. de pension. Forcé bientôt de renoncera ce poste par quelqtœs désagréments y dît la £iogr. untp.^ il se retira à Milan, où il roourol en 1787.

EJrTRE TITRGOT ST GOKDORCET. 1^7

quoi il s^agissail que d'une manière générale par mademoiselle de TEspinasse. Cet homme méritait un sort, mais non pas d'être mieux traité que des gens qui valent mieux que lui.

Je voulais vous écrire sur Helvétius. Nous sommes presque d'accord. Cependant il y a encore un article sur lequel nous aurions à disputer, et peut-être beaucoup, et sur lequel j'imagine encore que, malgré la différence de nos énoncés , nous pourrions bien finir par nous accorder presque tout à fait; mais la dispute demande du temps , et je n'en ai point. Je vous dirai seulement que je ne crois pas que la morale en elle-même puisse être jamais locale. Ses principes sont partout fondés sur la nature de riiommeet sur ses rapports avec ses semblables, qui ne varient point , si ce n'est dans des circonstances très*extraordinaires. Mais le jugement à porter des actions des individus est un problème beaucoup plus compliqué, et infiniment variable, à raison des opinions locales et des préjugés d'éducation. Je suis, en morale, grand ennemi de l'indifTérence et grand ami de l'indulgence, dont j'ai souvent autant besoin qu'un autre. C'est, je crois, faute d'avoir bien distingué ces deux points de vue si différents sur la manière de juger la moralité des actions que les uns donnent dans un rigorisme excessif, en jugeant les actions individuelles d'après les idées générales de la morale , sans égard aux circonstances qui excusent l'individu ; et que les autres regardent toute action comme indifférente , et n'y voient que des faits de physique, parce qu'il en est peu qui ne puis-

aa8 CORRESPONDAKCE

sent être excusés dans quelque circonstance donnée. ^ AdieUy Monsieur; recevez les assurances de toute mon amitié.

J'ignore encore le moment où je partirai.

Janvier 1774*

Monsieur, votre distinction entre rindifTérence en

morale et l'indulgence me parait infiniment juste. Reste à savoir s'il n'en est pas un peu de la vertu comme des talents. Il y a un degré au-dessous duquel on est sot; mais au delà de ce degré on ne cultive guère un talent qu'aux dépens d'un autre : aussi, il pourrait se faire qu*en morale on ne pût éviter absolument certains vices peu dangereux, sans risque de perdre de plus grandes vertus. En général, tes gens scrupuleux ne sont pas propres aux grandes choses: un chrétien perdra, à dompter les aiguillons de la chair, le temps qu'il aurait pu employer à des choses utiles à l'humanité. Il n'osera s'élever contre les tyrans, de peur d'avoir formé un jugement téméraire, etc.

L'abbé de La Ville va être fait évéque inpartibus; il aura le titre de directeur des affaires étrangères (i)«

(i) L*abbé de La Ville, de rAcadémie Crançaise : « M. raU>é de La Ville , sacré évéque dimanche , est mort le jeudi suivant Sa perte devient nulle quant aux affaires étrangères; car il est décidé aujourd'hui que la place de directeur général, qu*oo avait créée pour lui, n*était qu'un vain titre dont on avait décoré sa vanité, afin de reconduire plus agréablement. »

(Bachaumont, 16 avril iilk-)

M. d'Aiguillon restera ministre. Vous voyez à quoi cela prépare. J'ai lu le mémoire des professeurs d'Âuxerre (i) : c'est une grande infamie que celte alTaire! Je ne sais trop si Févêque pourra s'en laver. Hais vouloir faire perdre leur place à ces pro* fesseurs, et pour cela leur susciter un procès criminel; les accuser de discours séditieux; les juger spr des dépositions d'écoliers , parents des juges, de tonsurés vendus à l'évéque, de nouveaux professeurs actuellement en procès avec eux; faire un crime d'avoir fait lire Nicole et l'Ancien Testament de Mezangui , c'est une grande barbarie , une plus grande absurdité, et surtout une effroyable bassesse de la part des Auxerrbis.

Adieu, Monsieur; revenez donc nous voir. Made* moiselle de l'Espinasse est mieux depuis quelques jours.

Ce 10 janvier 1 774.

J'ai lu le mémoire des Auxerrois, Monsieur, et j'ai bien peur que leur évéque ne se lave pas aisément du reproche d'être complice d'une des plus lâches atrocités qu'on ait encore vues. Jusqu'ici les noms de conspirations, de magie, etc., avaient servi de voile à ces actes de tyrannie; mais ici c'est une bassesse avouée; il y a eu plus de perversité et de

(i) Ils furent condamnés aux galères. Voyez les lettres 38, 40

a3o CORRESPOMDAlfCE

cruauté dans l'affaire d'Urbain Graodier, il v a ici plus d'avilissement. L'ëvéque d'Auxerre n'a d'autre traité à faire avec les honnêtes gens que celui que les Hollandais proposèrent à Louis XIV aux confé* renées de Gertrudenberg : il faut qu'il chasse luimême les juges qu'il a protégés et rendus insolents. Il parait une Gazette de littéralure pour laquelle il vous faudra souscrire à votre retour. Mademoi* selle de l'Espinasse a un torticolis qui a succédé à la toux, parce qu'il est apparemment nécessaire qu'elle souffre. M. de Monteynard (i) est toujours en place. J'ai vu sa lettre circulaire. Est-ce que depuis l'éloge des administrateurs de cet été, ils se croient obligés d'en imiter le style? On a joué hier Eugénie (a) à la Comédie-Française :elle a été reçue comme Tancrède; on a crié qu'on voulait le Barbier de Séville^ pièce du même auteur, interrompue, comme vous savez, par le coup de poing que M. le duc de Chaulnes lui donna Tannée passée (a); les rieurs sont pour Beau-

(i) Ministre de la guerre.

(a) C'est une reprise ai Eugénie; la première représeotatioo est de 1767. Bachaumont parle de cette reprise et de ces cris du parterre à la date du la février 1774*

Le Barbier (le Sépille ne fut joué que le a3 février 1776; mais depuis ploM de deux ans la pièce était célèbre dans le public par les hésiti^tions de la police» qui tour à tour la permettait et la défendait.

. L'affaire de Beaumarchais avec le duc de Chaulnes retarda beaucoup la pièce : le duc de Chaulnes, jaloux de Beaumarchais, qu'il avait lui-même introduit chez sa maîtresse , devait se battre en duel avec son rival préféré. Dans son impatience y il ne pat attendre jusque-là, et, dans sa propre maison, il se précipita sur

ENTRE TURGOT ET GONDORCET. !l3l

marchais. J'ai entendu la musique de Gluck hier : un air sublime pour le pathétique; mais cet air esl ancien (i), et ceux de son nouvel opéra, que j'ai entendus après, m'ont paru pauvres et mesquins en comparaison.

Adieu, Monsieur; revenez. Mais on dit que vous avez ici de bonnes actions à faire , que des malheureux vous y attendent; vous reviendrez donc, car vous avez le défaut d'aimer mieux vos devoirs que vos amis, et vous ferez plus pour le plaisir de cette bonne action que vous n'auriez fait pour nous.

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