‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 107 sur 205 · A CONDORCET · texte numérisé non relu

A CONDORCET

A Limoges, le 14 janvier 1774*

J'avais mandé, Monsieur, à mademoiselle de TEspinasse, par le dernier courrier, qu'il ne fallait plus m'écrire. Je suis obligé, à mon grand regret , de me rétracter. Une colique d'estomac assez vive, que j'ai eue avant-hier, et dont il me reste encore quelques ressentiments très-légers, m'a décidé à retarder mon départ , en partie parce que je veux avoir le temps

Beaumarchais , qui fut réduit à se défendre à coups de pied et à coups de poing. Les domestiques, accourus au bruit, se mêlèrent à oe combat tragi -comique, dont le dénoÀment se fit par le commissaire. « Il a fallu, dit Bacbaumont, donner un garde à M. de Beaumarchais, pour le garantir des fureurs de son adversaire, dont on cherche à guérir la tète. » (17 février 1773.)

(i) Probablement un air d'Orphée^ qui était gravé k Paris depuis dis ans lorsqu'on le mit à la scène. Le nouvel opéra ne peiit être qu'lphigénie en Àulidcy jouée le 19 avril suivant.

l3a CORRESPONDANCE

de m'assurer entièrement contre le retour de cet accident y en partie parce qu'il m'a fait perdre quatre jours de travail sur lesquels j'avais compte et qu'il faut remplacer. J'écrirai mardi, et je manderai si l'on peut encore m'écrire le dimanche.

Je ne suis pas trop d'avis que les veitus soient opposées les unes aux autres, si ce n'est lorsque Ton entend par vertus certaines qualités actives, qui sont peut-être autant des talents que des vertus. Au surplusy tous ces mots ont été pris dans tant d'acceptions différentes^ et ont presque toujours été si mal définis, qu'on peut aisément disputer des siècles sur ces matières, sans s'accorder.

La morale roule encore plus sur les devoirs que sur ces vertus actives, qui, tenant aux caractères et aux passions, sont en efTet rarement réunies dans un haut degré dans le même individu ; mais tous les devoirs sont d'accord entre eux. Aucune vertu, dans quelque sens qu'on prenne ce mot, ne dispense de la justice; et je ne fais pas plus de cas des geos qui font de grandes choses aux dépens de la justice, que des poètes qui s'imaginent produire de grandes beautés d'imagination sans justesse. Je sais bien que l'exactitude excessive amortit un peu le feu de la composition et celui de l'action; mais il y a un milieu à tout. Il ne s'est jamais agi dans nos disputes d'un capucin qui perd son temps à dompter les aiguillons de la chair (quoique, par parenthèse, dans la somme du temps perdu , le terme qui exprime le temps perdu pour les satisfaire, soit vraisemblablement beaucoup plus grand); il ne s'agit

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pas noD plus d'un sot qui craint de s'élever contre les tyrans, de peur de faire un jugement téméraire.

À propos de jugement téméraire, on ne juge donc point Taffaire de Beaumarchais (t)? Messieurs craignent apparemment de juger témérairement.

Voltaire s'est mieux tiré que je l'aurais espéré, de la proposition de travailler à l'éloge du maréchal de Richelieu , dans la Galerie des Hommes illustres.

Adieu y Monsieur; recevez les assurances de mon amitié. Est-il vrai qu'on ait découvert un complot pour assassiner le comte du Muy ? Ge sont les nouvelles de Marin qui parlent de ce fait.

Ce dimanche, 16 janvier 1774-

On a joué hier Sôphonisbe (7) y qui n'a pas été trop bien reçue. L'auteur y a laissé des familiarités qui ont (kit rire, et des longueurs qui ont impatienté le parterre. Le commencement du cinquième acte a été sifflé, jusqu'au moment où Lekain dit à Scipion, en lui montrant Sophonisbe expirante : Sur ces bras foui sanglanis viens essayer tes chaînes. Ce vers a été dit avec tant de force et de vérité, que le parterre a

(1) Le jugement, rendu on mois après, le a6 février 1774 j coodamne les quatre mémoires publiés par Beaumarchais à être lacérés et brûlés de la main du bourreau; ce qni fut exécuté le 5 mars suivant.

(1) De Voltaire, qui la donna comme celle de Mairet, réparée à neuf par M, Lantin. La première représentation (à Paris) eut lieu le 1 S janvier 1774.

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passé en un moment du rire à la terreur. Enfin , Lekain est venu l'annoncer pour mercredi ; il semblait demander grâce : cela a réussi , on a beaucoup applaudi. D'ici à mercredi, M. de La Harpe fera des retranchements y quelques corrections , et j'espère que tout ira bien. Il y a cinquante-cinq ans qu'on a joué Œdipe. Vous savez sans doute la mort du vicomte de Rohaut, que M. de La Moussetière a tué il y a un mois environ , parce qu'il était l'amant de sa femme ? Elle était hier à l'agonie. Elle meurt de douleur. Cette femme n'a que vingt-cinq ans , et son lot n'aurait pas été mauvais si sa mort eût été plus prompte; elle a été heureuse , ou du moins elle a eu de grandes jouissances pendant un an qu'a duré sa passion. Cela vaut mieux que de vivre aussi longtemps et aussi tristement que les autres.

Ne pourrie^vous pas me rapporter encore un petit sac de graines de raves ?

Le parlement a condamné le Bon sens\^i)et\e livre d'Helvétius(a) , toujours à être lacérés et brûlés, à l'exemple de l'empereur Tibère de glorieuse mémoire (3). ÂdieUy Monsieur ; j'espère que je ne vous écrirai plus de cet hiver.

(i) Du baroo d*Holbach.

(a) De l'Esprit.

(3) La Gazette de France , copiant le /oantai des Débats j a tecusé Condorcet d'avoir fait brûler, en 1 791 9 sur la place Vendôme y ?es immenses traçaux des congrégations savantes, Vojei dans ce volume la note qui précède un fragment intitulé : Brûler les livres.

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