‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 117 sur 205 · M'" DE UESPINASSE A CONDORCET · texte numérisé non relu

M'" DE UESPINASSE A CONDORCET

Ge veodredi, a 7 juiHet 1770.

Venez à mon secours, Monsieur, j'implore tout à la fois votre amitié et votre vertu. Notre ami, M. D*Âlemberl est dans un état le plus alarmant; il dépérit d'une manière eflrayante; il ne dort plus, et ne mange que par raison; mais ce qui est pis que tout cela encore , c'est qu^il est tombé dans la plus profonde mélancolie; son âme ne se nourrit que de tristesse et de douleur; il n'a plus d'activité ni de volonté pour rien; en un mot, il périt si on ne le tire par un effort de la vie qu'il mène. Ce pays«ci ne lui présente plus aucune dissipation; mon amitié, celle de ses autres [amis ne suffisent pas pour faire la di* version qui lui est nécessaire. Enfin , nous nous réunissons tous pour le conjurer de changer de lieu et de faire Je voyage d'Italie : il ne s'y refuse pas tout à fait; mais jamais il ne se déterminera à faire ce voyage seul, et moi-même je ne le voudrais pas; il a besoin des secours el des soins de I amitié , et il faut qu'il trouve tout cela dans un ami tel que vous, Monsieur,

'i8o GORAESPOl^DANCE G^NÉBALE.

VOUS éles selon son goût et selon son cœur; vous seul pouvez nous l'arracher à un état qui nous fail tout craindre. Voici donc ce que je désirerais, et que je soumets bien plus à voire sentiment qu'à votre jugement; c'est que vous lui écrivissiez qu'il serait assez dans vos arrangements de faire le voyage d'Italie cette année, parce qu'il vous est important de profiter du séjour qu'y doit faire M. le cardinal de Bernis. Vous partiriez de ce texte pour lui dire que vous désireriez qu'il voulût bien faire ce voyage avec vous, et que vous pensez que cette espèce de dissipation le remettrait en état de travailler, et par conséquent de jouir de la vie, ce qu'il ne fait point depuis qu'il est privé du plus grand intérêt qu'il y eût , qui est le travail, etc. , etc. Vous sentez bien que cette tournure est nécessaire, parce que, quelque confiance qu'il ait en votre amitié, il craindrait d'en abuser en vous demandant de faire ce voyage dans ce moment-ci. D'ailleurs, il ne veut rien assez fortement pour solliciter, il faut aller au-devant de lui; il me dit sans cesse qu^il n'y a plus pour lut que la mélancolie et la mort, et il s'y livre d'une façon à désoler ses amis. Vous partagez mon sentiment. Monsieur, et il n'y a que vous qui puissiez nous conserver l'ami le plus sensible et Tliomme le plus vertueux. Ne perdez point de temps. Monsieur, il faudrait pouvoir partir à la fin de septembre. Je croirais vous blesser en vous parlant des difficultés personnelles que vous aurez sans doute à vaincre; mais vous êtes sensible et vertueux, vous aurez l'activité, la générosité et la force nécessaire;

CORRESPONDANCE GliflERALE. sSl

et c'est M. D'Alemberl qui est votre ami. S*ii (allait Taire un sacrifice dans votre vie , y eut-il jamais personne qui le méritât plus que votre malheureux ami? j*ai le cœur navi*é; je vous parlerais d'ici à demain sur le même sujet , et j'attristerais peut-être votre âme, et j'aurais à me reprocher de raffaiblir, et il vous faudra de la force. Courage, Monsieur, vous êtes dans cet heureux âge où la vertu a toute son énei^e. Vous comprenez bien qu'il faut que M. D'Alemberl ignore que je vous ai écrit.

M. D'Alembert me surprend à vous écrire, et je viens de lui avouer de bonne foi que je vous proposais le voyage d'Italie. Il m'y parait décidé. Partez de là, Monsieur, pour prendre tous vos arrangements avec lui, mais promptement. Il ne faut pas laisser refroidir une volonté qui sera aussi salutaire à sa santé , et par conséquent aussi nécessaire au bonheur de ses amis. Venez, venez, ou du moins n'ayez pas une pensée, ni ne faites pas un mouvement qui ne soit relatif à cet objet (i),

a. CONDORCET AU COMTE PIERRE VERRI (a).

Ribemont, ce 7 Dovembre 1771.

J ai enfin reçu , Mousieur , l'ouvrage que vous aviez eu la bonté de me destiner (3). Je l'ai lu avec bien du

(1) Les deux amis partirent ensemble, mais ils ne dépassèrent point Femey.

(a) Frère aine de Fauteur des Nuits romaines.

(3) Meditazioni suU* cconomia poUtica, (Milan, 1771.) (ici ouvrage eut en moins de deux ans sept éditions.

u8i CORRESPOND AlfCE GJ&NÉRALE.

plabir, et j'espère que ooiis ea aurons bieotôt une traduçlioD j et que ceux qui ont le malheur de ne pas entendre la langue de FArioste et des pliUosophes de Milan 9 ne seront point privés des lumières que vous avez répandues sur une matière également obscure et imporlanle.

Vous avez développé dans votre ouvrage deux grandes vérités: Tune, qu'il était de l'intérêt des desposkes de laisser au peuple toute la liberté qui ne nuit point à la constitution établie; Tautre, que des lois sages et une administration équitable sont le meilleur moyen d'augmenter la reproduction ^ et par conséquent la puissance et les revenus de l'État. Le bonheur public ne peut être le but immédiat de nos gouvernements absolus; plus on a d'ai|;ept , plus on a de troupes, plus on peut résister à ses ennemis et opprimer ses sujets. L'augmentation de l'argent du fisc est donc la fin à laquelle tout se rapporte, et rien ne serait plus utile pour les hommes, que de persuader aux rois que les mêmes moyens qui rendent les sujets moins malheureux, enrichissent 1« maître. Il y a des pays où les soins du gouvernemeni se bornent à faire en sorte que le peuple ne meure de faim qu'à la longue , et où l'art de la finance consiste à ne laisser aux citoyens que ce qu'il faut pour qu'ils puissent avoir quelque chose à perdre en se révoltant. Ces principes*là ne sont ni les vôtres ni ceux des lionnèles gens, ni ceux des philosophes qui ont étudié les sciences économiques; mais ce sont ceux des gens en place , lorsqu'on les choisit parmi des ignorants élevés dans l'intrigue et vieillis dans

GPIiaBSFOSIDANCF. GàHÉÊiALB. a83

le brigandage, eï de pareils choix ne sont que trop coounuDS. Vous avez k Milan Tavantage d'avoir un ministre philosophe, qui veut que le peuple soit libre^ éclairé et heureuse, qui aime la gloire, et qui saît que plu^ sm âiOie ^t ses principes seront connus, plus il ^r|i hotioré dao^ ceUe terre heureuse. Vous avez pu , una trahir la vérité , parler des inteotioc» bienfaisantes et de l'esprit sage et juste du gouver* Dément. L'Europe est plus éclairée sans doute que dans le siècle précédent; les vrais principes dej'éco* nomie politique sout établis; l'utilité d'une adminis* (ration douce et juste, d'une liberté indéfînie dans lecooinierce est bien prouvée; mais tout cela n'existe que pour ceux qui lisent, et par conséquent est nul pour les nations où les ministres ne savent pas lire, et croient que pour gouverner les hommes, un esprit éclairé est moins nécessaire qu'une âme inacr cessible à la pitié et aux remords. J'ai oui dire à des voyageurs qu'il y avait en Europe, qi^lquçs peuhr pies où la nature humaine était réduite à ce point d'esclavage et d'avilissement. Je plains ces peuples, et je prie Dieu pour que les ministres de la gétiém-* tion suivante apprennent à lire , et que ce soit dana votre livre.

Pardonnez, Monsieur , si un géomètre a osé vous faire une observation sur un endroit de votre livre où vous employez le langs^e de la géométrie. Vous dites que le prix est en raison inverse du nombre des vendeurs, et en raison dii*ecte de celtii des aohe^ leurs. Je sais bien que le prix augmente quand, le nombre des acheteurs augmente, et qu'il diminue

384 CORRESPONDANCE GIÎH^BALE.

quand celui des vendeurs s'accrott ; mais est-ce dans le même rapport? C'est ce que je ne crois pas. Ainsi le langage géométrique dans ce cas , et dans tous les autres de cette espèce , bien loin dé conduire à des idées plus précises, me semble induire en erreur; on se dit que l'auteur se serait contenté du langage ordinaire^ s'il n'avait pas entendu parler d'une proportion rigoureusement exacl€.

Vous dites ailleurs que , dans tous les États, c'est toujours par l'avis du plus grand nombre que tout est réglé. Il me semble que cela est tout au plus vrai dans les démocraties. Est--ce que presque partout le plus grand nombre aurait été d'avis de se sacrifier pour le plus petit , de se priver du nécessaire pour que quelques hommes regorgeassent de richesse, de s'excéder de travail pour que leurs oppresseurs fussent rassasiés et encore dégoûtés de plaisirs? Je ne le crois pas. Dans les États où règne un gouverneraeot absolu j le plus grand nombre désuni est forcé de se soumettre au plus petit, faute de pouvoir se réunir et s'entendre. Mais votre proposition me paraît vraie en général , pour le commerce, les affaires d'argent, les choses d'opinion , en un mot dans tout ce qui ne peut être forcé par la nature; mais, malheureusement, ces choses-là sont ce qui importe le moins au bonheur de la plus grande partie des hommes, et les mauvaises lois, insuffisantes pourarrêter le cours delà volonté générale, sont au moins suffisanles pour empêcher le bien qui en naîtrait.

Vous voyez. Monsieur, avec quelle liberté je vous parle. Je vous regarde comme un philosophe ami

CORRESPONDAKCE GÉNÉRALE. 3t85

des hommes y qui ne cherche et n'aime que la vérilë. Il D y a point d'ouvrage où j'aie vu, sur les matières que vous traitez , des principes plus vrais , mieux analysés, plus approfondis. Mais vous avex, à ce que je crois, trop bonne opinion de la nature humaine « non pas de cette espèce malheureuse qui souffre et se tait, mais de celle qui jouit et qui opprime. Je crois les hommes naturellement bons; mais je suis toujours tenté de faire une exception en faveur de ceux qui veulent être les maîtres des autres. Vous tâchez , sans les révolter, de leur faire entendre que leur véritable intérêt est de faire le bonheur du peuple : vous avez raison de prendre cette manière de faire aux hommes, le peu de bien qu'ils peuvent espérer dans l'état où ils sont. Mais ne craignez-vous point d'avilir un peu le peuple aux yeux de ses maîtres^ de le leur faire voir comme des bêtes de somme qui ne valent que ce qu'elles rapportent? Adieu , Monsieur, excusez mes observations , recevez mes remerciments; comptez-moi au nombre de vos admirateurs et de vos disciples, et que ne puis-je dire au nombre de vos amis !

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