‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 118 sur 205 · GONDORCET AU COMTE PIERRE YERRI · texte numérisé non relu

GONDORCET AU COMTE PIERRE YERRI

Je relis avec bien du plaisir, Monsieur, vos Méditations sur r économie politique ^ telles qu'elles paraîtront pour la sixième édition. Permettez-moi de vous faire mes observations à mesure qu'elles se présenteront à moi.

a86 cx»iBCSH>NDAiirGË céniSbalc.

ie ne puis être de voti^ avis sur la manière dont vons faites dépendre le prix du nombre des acheteurs et des vendeurs. Ëti supposant que s*il y a cinquante vendeurs, par exemple, ih n'aient à vendre que la moitié des marchandises que cent vendeurs auraient à vendre, et de même pour les acheteurs (en sorte que chaque individu ait toujours une quantité égale à vendre ou à acheter), leur nombre n*est pins qu'une quantité abstraite, et non le nombre réel des acheteurs ou des vendeurs. D'ailleurs, indépendamment de la quantité totale des marchandises ou demandées ou exposées en vente , les variations de ces nombres peuvent influer sur le prix. Ainsi, de quelque manière que vous entendiez ces nombres, je ne crois pas qu'ils puissent être regardés comme les seuls éléments du prix. Mais quand cela serait vrai , comment pourrait-on prouver que le prix est égal au rapport de ces deux nombres multipliés par une quantité invariable? Les faits ne peuvent donner de ces mesures précises, et parait raient plutôt contredire celle-là. Quant au raisonnement analytique que votre éditeur emploie , son analyse est fort ingénieuse; mais les conditions par lesquelles il détermine sa fonction ne sont pas suffisantes : il y a une infinité d autres fonctions qui y satisferaient. Ainsi, Monsieur, je crois qu'il vaudrait mieux votis borner à déterminer les qualités variables qui, en augmentant, peuvent faire augmenter ie prix, et celles qui le peuvent foire diminuer, sans même aller jtisqu a déterminer comment elles peuvent se compenser les unes les autres. H me semble que ni les faits, ni le^

GORRESPOMDABTCE GlSfféRALE. 187

raisonnements ne peuveni nous conduire plus loin. Pardonnez-moi de revenir encore ainsi à la charge sur cet emploi du langage de la géométrie. Il peut conduire à traiter d*une manière abstraite des questions qui ne doivent jamais être traitées que d'après Texpérience, et les faits, et les id^esies plus lumineuses en elles-mêmes , les plus conformes à la vérité, comme celles que vous nous donnez sur ce que c'est que le besoin ou l'abondance lorsqu'il s'agit du prix des denrées, cessent de l'être lorsque vous les assujettissez à cette rigueur analytique, et que vous voulez les considérer comme des nombres abstraits. La quantité de la marchandise universelle » celle d'une marchandise particulière^ peuvent être rapportées à des nombres; mais l'envie d'acheter et celle de vendis ne sont susceptibles d'aucun calcul , et cependant les variations du prix dépendent de cette quantité morale, qui dépend elle-même de l'opinion et des passions. Cest une belle idée que de vouloir tout soumettre au calci^l; mais^ Monsieur, voyez les plus grands géomètres de l'Europe, les D'Alembert et les Lagrange. Eh bien , ils cherchent le mouvement de trois corps qui s'attirent : ils supposent que ces corps sont des masses sans étendue, ou des corps très-peu différents d'une sphère , et cette question, toute limitée qu'elle est par cent conditions qui la facilitent , les a occupés depuis vingt-cinq ans, et les occupe encore. L'efletdes forces qui agissent sur la tête du commerçant le plus borné, est bien plus difficile à calculer; et il y a de plus les principes à poser, les lois, des forces, et leur manière d'agir, à

u88 CORRESPOMI>ANCE GKNÉAALE.

connaître et à déterminer. Aussi, dans tous les problèmes économiques où il s'agit de quantité, devonsnous nous estimer très-heureui quand nous savons que Tune augmente et l'autre diminue dans un cas ou dans un autre; que l'une est positive et l'autre négative , grande ou petite, et ne pas chercher à en avoir la mesure. Je dis les problèmes économiques , et non les faits; car, par exemple, on peut savoir combien un pays contient d'hommes un tel jour; on peut prouver que si on y détruisait le célibat monastique, la population y augmenterait; mais on ne peut calculer quelle serait la mesure de cette angmentation. J'ai été bien sensible, Monsieur, à l'estime que vous avez daigné faire de mes opinions et de mes raisonnements. Je tâcherai de la mériter toujours. Mais, du moins, je suis sûr de l'intention que j'ai en discutant avec vous ces matières importantes. Je ne considère que la chose en elle-même, et, sans être eoi* barrasse de mon ignorance , j'ose quelquefois combattre vos opinions, parce que je compte survorre indulgence et votre amour pour la vérité. Adieu, Monsieur, regardez-moi toujours comme un disciple et un ami qui combat, sous vous, les ennemis de l'humauilé, et qui discute quelques points du plan de campagne que vous avez formé.

Page 1