‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 124 sur 205 · AU ROI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

AU ROI DE PRUSSE

A Paris y le ai décembre X783.

Sire,

L'ami de M. D'Alembert ose se flatter que Votre Majesté damnera ne pas désapprouver la liberté qu'il

1 1) L.es lettres de CoDdorcet et du roi de Prusse , hormis la seconde, ayaient été âéjk publiées, soit dans les œuvres de Frédéric, soit dans celles de Condorcet, mais sans notes, sans ordre, (*t même avec des erreurs de dates.

3oO GOBRfiSPOICDAlfCE cilfliBALE.

prend de lui parler d'une douleur qu'elle partage (i). Honoré de la confiance intime de cet homme illustre, je sais, Sire , quelle était pour lui Testime , et, j'ose dire, Tamitié de Votre Majesté. Cette expression semble autorisée en quelque sorte par l'égalité avec laquelle Votre Majesté a toujours traité les hommes d'un génie supérieur, parce qu'elle n'a pu se dissimuler sans doute qu'eux seuls étaient véritablement dignes d'être vos ^aux.

M. D'Alembert,qui avait paru craindre les souffrances et les infirmités. de la vieillesse, a vu venir la mort avec un courage tranquille et sans iiste. Dans ses derniers JQurs , il s'amusait à se Taire lire les énigmes du Mercure , et les devinait. Il a corrigé la surveille de sa mort une feuille de la nouvelle édition qu'il préparait de sa traduction de Tacite. Il s'occupait, avec autant de sang-froid que de bonté, des moyens d'assurer après sa mort des récompenses à ses domestiques, des secours à ceux que sa bienfii* sance faisait subsister. C'est dans cette vue qu'il a bien voulu me choisir pour son héritier, et me donner cette dernière marque de son amitié et de sa confiance.

Il n'a voulu payer aucun tribut, même extérieur, aux préjugés de son pays, ni rendre hommage en mourant à ce qu'il avait fait toute sa vie profession de mépriser.

J'affligerai peut-être Votre Majesté, ou plutôt je\* citerai son indignation, en l'instruisant de ce quia suivi la mort d'un homme, l'honneur de sa patrie.

(i) D*Âlembert était mort de U pierre le ag octobre i-^3' âgé de soixante-six ans.

GORRSSPONDAUCE GÉN^R/ILE. 3oi

Soo curé n'a pas osé , à la vérité j lui refuser la sépulture. Il savait que j'aurais le courage d'invoquer contre cet acte de fanatisme l'autorité des lois, et que cette réclamation serait écoutée; le prêtre s'est donc orné à refuser la sépulture dans l'église, distinct tion absurde en elle-même, mais encore en usage parmi nous , qu'on ne refuse point à ceux qui la payent, et à laquelle les amis de M. D'Alembert attachaient quelque prix, parce qu'elle leur donnait le droit de lui ériger un monument. Le curé a joint à ce refas celui de tous les petits honneurs qu'il pouvait oe pas accorder sans se compromettre ; et M. D'Alembert a été porté, sans appareil, au milieu d'un peuple étonné que ses prêtres traitassent avec tant d'indécence un homme dont ces mêmes prêtres n'avaient jamais en vain sollicité la bienfaisance, dans les besoins extraordinaires des pauvres.

M. D'Alembert a laissé un volume d'ouvrages de roathémaliques , et plusieurs volumes de philosophie et de littérature, prêts à être imprimés. Je me propose de donner une édition complète de ses œuvres philosophiques et littéraires, et j'ose demander à Votre Majesté la permission de la faire paraître sous ses auspices. C'est au nom seul de M. D'Alembert que je sollicite cette grâce; le mien est trop obscur et trop peu connu de Votre Majesté.

M. D'Alembert m'a remis , la surveille de sa mort, sa correspondance avec Votre Majesté et tous ses papiers. Il a conservé, pendant cette opération , qui a été longue et bien douloureuse pour l'amitié, une fermeté, une présence d'esprit, un calme dont il était

3oa CORRESPONDANCE G^NliRALK.

impossible de n'être pas attendri j en admirant son courage. Les lettres de Votre Majesté ont seales paru, dans cecniel instant, lui causer des regrets et réveiller sa sensibilité. Son intention était, depsiis longtemps, que* ce dépôt fût confié après sa mort à M. Watdet, de TAcadémie française, son ancien ami. Le paquet , cacheté en présence de M. D'Alembert y a été rerais à M. Watelet dans le même étst.

Il a laissé d'autres marques précieuses des bont€S de Votre Majesté, et n'a disposé que d'un des portraits qu'il avait reçus d'elle, en faveur de madame Destouches , la veuve de son père ( i ), femme respectable, qui , depuis Tenfiince de M. lyAlembert , n'a cessé de lui donner des marques d'aœilié et de coosidération.

Je regarde les autres portraits comme un dépôt dont je ferai l'usage que Votre Majesté daignera me prescrire.

La raison, Sire y a fait en Europe, depuis qiÊAfoc& années, des pertes multipliées et trè»<lifficiles à réparer. Il lui reste encore un appui bien honorable pour elle ; et tous ceux qui s'intéressent à ses progrès font des vœux pour la conservation de Votre Majesté-

Je suis, etc.

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