‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 146 sur 205 · TROUVAIT A LONDRES · texte numérisé non relu

TROUVAIT A LONDRES

J'apprends avec plaisir. Monsieur, que mes lettres ne vous ont point été inutiles. Si vous voyez mylord Stanhope, dites-lui, je vous prie , de ne r^arder Tévénement du lo août ni comme la suite d'un complot, ni comme celle d'un simple mouvement populaire. Il y avait plusieurs mois que je ne voyai> d'autre moyen de conserver la liberté, et avec elle ^o^ dre établi par la constitution , si l'Assemblée ne prenait pas une marche ferme, sage, active, qui réduisit la cour à l'impossibilité de tramer des complota contre la liberté , et dVxciter sans cesse les inquiétu-

CORRESPOND \MCE GÉNÉRALK. 335

des du peuple par une conduite moitié audacieuse , moitié perfide et surtout inconséquente. Il fallait pour cela qu'il se formât dans l'Assemblée une majorité constante ; et la cour, à force de libelles et de corruption, l'empécbait constamment de se former ; elle n'était occupée que d'avilir l'Assemblée nationaleetde répandre que les patriotes n'y étaient qu'une petite fraction. Qu'en est-il résulté? L'opinion générale que l'Assemblée ne pouvait pas sauver la chose publique dans l'extrême danger, frappait tous les yeux, et le peuple a voulu se sauver lui-même. La modération du peuple dans la journée du ao juin, et, ce qui est bien plus caractéristique encore, le ruban placé sur la terrasse des Tuileries pour séparer le terrain de l'Assemblée nationale de celui du roi y et que personne n'osait passer, tout annonçait que le mécontentement général prenait ce caractère calme et réfléchi qui le rend terrible pour les tyrans. ËD même temps, l'Assemblée ne portant que des coups timides , même à des ministres méprisés qui se succédaient de semaine en semaine, s'enveloppant dans les subtilités constitutionnelles, semblait dire au peuple : Je ne puis rien, venez à mon secours. Ainsi cette conduite, qui était l'ouvrage des partisans de la cour, aurait été une combinaison très-adroite pour amener les événements du i o août, si elle avait été inspirée par le parti contraire. Mais le parti de la liberté n'avait ni la volonté ni les moyens de suivre une telle politique : il agissait au jour le jour, suivant l'impulsion de ses lumières et de sa science , et attendait les événements, puisque la faiblesse du reste

336 CORRESPONDAIiCE GÉNÉRALE.

ne lui laissait pas les moyens de les prévenir. Heureusement que les nombreuses pétitions pour la déchéanôe du roi avaient forcé d'examiner cette question ^ et qu'il s'était formé une opinion assez générale; et cette opinion était : \^ que nous pourrions prononcer la déchéance du roi, parce que, s'il était réellement tombé dans les cas diabdication légale établis par la constitution, ce n'était point par des actes assez motivés pour dispenser d'une instruction et d'un jugement; a^ que nous ne pourrions toucher au pouvoir royal sans recourir au peuple , parce qu'autrement nous nous emparions d'un pouvoir qu'il ne nous avait pas donné; 3^ que, dans ce recours au peuple, nous n'avions droit de le soumettre à aucune forme, que nous devions simplement l'inviter à préférer celle d'une convention, et à lui en présenter l'organisation ; 4^ que si l'impossibilité de laisser au roi, sans danger pour la nation , l'exercice de son pouvoir, était une fois prouvée, nous pourrions le suspendre provisoirement. Le moment de crise est arrivé, et alors nous n'avons eu qu'à rédiger cette opinion. La Convention nationale était nécessaire. Quant au roi , nous n'avions que trois partis à prendre : la déchéance; on la demandait d'une manière assez menaçante, mais nous ne pouvions la prononcer sans montrer de la faiblesse, sans contredire les autres résolutions; a^ la suspension ; elle est prévue par la constitution; alors nous avions lavantage de pouvoir marcher suivant une loi établie; 3** un moyen terme entre l'état précédent et la suspension. Il n'était plus temps. Ce moyen eûtperpé-

CORRESPONDANCE GÉNéRALE. 337

tué les troubles, n'eut remëdîé à rien, et il pouvait tout perdre.

La Convention nationale nous sauvera-t-elle ? Je Tespère ; mais il n'y avait que ce moyen de nous sauver. Il n'y a eu en Angleterre, comme dans notre constitution, aucun moyen de se tirer d'affaire, si le roi et la chambre des communes s'obstinaient à marcher en sens contraire. Mais, depuis 1688 jusqu'en 1712, le ministère ayant soigneusement évité que ce vice ne fût aperçu , et la constitution anglaise ayant pu prendre pendant ce temps une marche ré* gulière, ce défaut» destructeur de la nôtre, a été insensible en Angleterre. Louis XVI n'était pas un Guillaume, voilà la cause de tout ce qui s'est passé.

Agréez, je vous supplie. Monsieur, les assurances de mon dévouement. Signé y Co]fDORGET(f).

(1) L'original de cette lettre appartient à la bibliothèque de la YÎUe de Besançon.

AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS (i).

Messieurs ,

Je ne saurais comment concilier le séduisant éloge qu'on trouve des habitants du Valais , dans votre journal du 2i3 et 28 mai , avec ce qu'on en lit dans les Recherches philosophiques de M. de Paw, Londres, 1771 9 vol. II, page i3 I si je n'étais en état de vous donner l'explication de cette contradiction singulière. Voici les propres termes de M. de Paw; je ne copierai pas tout l'article, on peut le lire dans l'ouvrage même :

a On ne saurait mieux comparer les blafards, dit « M. de Paw, quant à leurs facultés , à leur d^éné- « ration et à leur état , qu'aux crétins qu'on voit en « assez grand nombre dans le Valais, et principale- « ment à Sion , capitale de ce pays. Us sont sourds , « idiots et presque insensibles aux coups , et portent « des goitres prodigieux qui leur descendent jusqu'à « la ceinture; ils ne sont ni furieux ni malfaisants, « quoique absolument ineptes et incapables depent ser. Ils n'ont qu'une sorte d'attrait assez violent <r pour les besoins physiques, et s'abandonnent aux

(i) Cette lettre n*est point de Condorcet, mais elle est nécessaire pour Tintelligence de la réponse que fit Condorcet à la dernière partie de cet écrit. L'anecdote sur M. de Paw et les crétins du Valais a para mériter aussi d*étre conservée.

34o LETlilE

n plaisirs des sens de toute espèce , sans y soupçon- « ner aucun crime, aucune indécence. Les habitants « du Valais regardent ces crétins comme les anges 1 tutélaires des familles^ comme des saints ^ et ceux <c qui ont le malheur de n*en avoir poj dans leur pa* « rente se croient sérieusement brouillés avec le ciel

« On ne les contrarie jamais Il y en à des deux

a sexes, et on les honore également , soit qu'ils soient a hommes ou femmes. Le respect qu'on porte à ces a personnes atteintes du crétinage est fondé sur leur « innocence ou leur faiblesse ; ils ne sauraient pécher, «( parce qu'ils ne distinguent pas le vice de la a vertu , etc., etc.

« La plupart de ces détails , dit M. de Paw dans ce une note, sont tirés d'un mémoire de M. le mar- ^ quis de M*^*, lu à la Société royale de Lyon. »

Voici le fait. Il y a environ 2i5 à a8 ans que feu M. le marquis de M^*% mestre de camp de cavalerie, jeune encore, plein d'esprit et de vivacité ^ fit un voyage en Suisse pour son amusement; il y porta la gaieté naturelle et tout le pétillant d'un vin de Champagne mousseux. Ce qui a fait dire au Nestor du Parnasse :

Ce vin de nos Français est l'image brillante. i

Cette humeur contraste si fort avec les mœurs tranquilles et le ton réfléchi qui règne en Suisse, qu'elle y fut prise pour de l'étourderie; moins tolérants et pleins de franchise, les habitants de Sion entre autres témoignèrent au marquis de M**"^ qu'ils étaient choqués de ses plaisanteries , du ton qu'il

prenait avec eux , et de l'espèce de mépris qu'il marquait pour leur honorable simplicité. On finit par lui fermer la porte de toutes les maisons. Outré de cet affront, le marquis revint en France, et il demanda à l'Académie des sciences et belles-lettres de Lyon, dont il était associé , de lire à la rentrée publique un extrait de son voyage en Suisse. C'est là que, pour se venger de MM. de Sion et des honnêtes Yalaisins , il plaça tout son persiflage et la fable ridicule des crétins. Il eût été facile au secrétaire de l'académie (i) de s'informer de la vérité des faits; les Suisses tiennent à Lyon un rang si distingué dans le commerce, qu'il aurait eu par leur correspondance les éclaircissements les plus surs. Au contraire, il envoya à tous les journalistes l'extrait de la séance publique de l'académie. On y lut la fable des crétins, et c'est là que M. de Paw a trouvé ce fait, qu'il a placé dans ses Recherches philosophiques^ si l'on peut donner ce nom au tissu de conséquences absurdes qu'on prétend tirer d'une multitude de faits insérés dans cet ouvrage, et la plupart aussi faux que celui des crétins.

Cependant MM. de Sion trouvèrent des vengeurs ; on s'inscrivit en'fiiux contre le marquis deM*^^; on remplit les journaux de l'apologie des Yalaisins; mais, selon Machiavel, qui a dit : Calomnie toujours j et la plaie restera^ je connais encore des gens qui croient aux crétins, sur la foi d'un jeune homme, et sur le rapport indiscret d'un auteur qui croit écrice

(i) Feu M. Noyel de Bellerochr.

philosophiquement, en imprimant, pour favoriser son système , des faussetés que lui-même il ne croit pas.

Je ne sais , Messieurs , si vous voudrez faire usage de mes observations ultérieures sur cette singulière anecdote. Rien ne fait plus de tort aux préjugés de la saine philosophie que ce défaut d'exactitude dans le rapport des faits, que nos sages n'af^rofondissent pas, avant que de les livrer au grand jour de b presse. On les en croit d'abord sur leur parole; mais, quand un rayon de la vérité vient à briller sur un fait hasardé, tel que celui des crétins d*aujourd'hui, on est indigné d'avoir été trompé; tous les raisonnements appuyés sur des faits controuvés s'écroulent, et l'on devient incrédule ou sceptique par la négligence , le défaut de critique ou la mauvaise foi de ceux qui les ont avancés.

Je pardonne encore moins à d'illustres po-soDnages, qui n'ont aucunement besoin de ces petits moyens pour persuader, de se permettre l'altératioD des faits , l'invention même, pour donner des preuves de leurs raisonnements, ou pour amuser les lecteurs avides de ridicule. Tous ceux qui ont vécu avec feu M. l'abbé Velli connaissent cette anecdole. Occupé sérieusement de la rédaction de l'histoire de France, il lut avec étonneœent, dans des mémoires pour servir à l'histoire universelle, que les seigneurs de la cour de saint Louis , qui raccompagnèrent dans l'expédition de la terre sainte , n'avaient rieo eu de plus pressé , à leur arrivée dans la Palestine, que de donner un bal ou toutes les dames du pays

furent invitées. L'abbé de Veili n'avait rien lu de pareil dans les mémoires du temps. Le sire de Joînville, Hugues de Berci, Mathieu Paris n'en disaient mot; aucun historien n'en avait fait mention, il relut tout, il compulsa, il mit à contribution les dépôts précieux et les manuscrits de toutes les bibliothèques ; enfin il prit le parti d'écrire à l'auteur et de le prier de hii indiquer la source dans laquelle il avait puisé le récit du bal que les se^neurs français avaient donné aux belles Syriennes : « Vous ne le « trouverez aucune part, lui répondit-on; mais il a m'a paru si conforme à Phumeur «ijouée et à la « galanterie de la nation ^ de célébrer son arrivée « par une fête que les chevaliers français durent don- « ner aux dames , que le fait a coulé de ma plume « comme certain , etc., etc. »

J'ai l'honneur d'être, etc., etc.

Propatria.

Vendredi , 3o mai 1777 (i).

Messieurs ,

Permettez qu'un vieillard, désabusé de tout, excepté de la recherdiedes vérités utiles aux hommes, vous présente quelques observations sur différents artides de votre journal.

La nmsique y tient seule plus de place que toutes

(i) Journal de Paris ^ n° i5o.

les sciences ensemble. Ne pourrait-on pas vous dire à vous y Messieurs , et aux philosophes qui s'occupent comme vous de la période musicale : Relinquite istwn ludum litterariwn philosophorum , qui rem ma^ gnificerUissimam ad syllabes vacant j qui animum , minutadocendo^ demitluntetconterunt{Sen. Epist .71). Lisez le programme de la société de Harlem ; elle demande qu'on lui indique les moyens d^augmenier les lumières j dépurer les mœurs dans la chisse des hommes condamnés à gagner leur subsistance par un travail journalier. Ce sont des objets de ce genre qui devraient vous occuper. Votre correspondant, M. Propatria^ nous annonce qu'il se propose de dire des vérités utiles sans blesser personne , mais qu'il commencera par nous parler des établissements de Paris. Cela ressemble un peu trop à l'éducation du mar^ quis de la Jeannotière, où, après avoir examiné le fort et le faible de toutes les sciences, on décide que M. le marquis apprendra à danser.

Youii parlez presque toutes les semaines du bien qui a résulté de la liberté rendue à Tart de la peinture. C'est toujours beaucoup que d'avoir détruit uo établissement absurde. Mais je lis dans les constitutions américaines que ces braves et généreux colons ont défendu l'importation des nègres. Songez donc. Messieurs, qu'il n'y a plus que vingt-trois ans d'ici à la fin du dix-huitième siècle, et que si, avant œ temps , l'esclavage des nègres n'est pas aboli , la postérité n'appellera point notre siècle le siècle de la raison et de l'humanilé, mais celui des raisonnements et des phrases. J'en serai bien (acbé. Il y a

longtemps que je n'ai plus d'amour-propre pour moi ; mais j'en ai encore pour mon siècle et pour mon pays.

Je ne puis souffrir qu'on s'amuse à calomnier ceux qui leur font honneur, et j'ai vu avec .peine , dans voire numéro i5o, l'anecdote qui termine la lettre sur les crétins. Cette anecdote , qui est absolument fausse, n'est rien moins que nouvelle; mais l'auteur de la lettre i5o l'a défigurée. Il a mis les seigneurs qui suivirent saint Louis à la place des croisés qui prirent Constantinople^ et un bal donné aux belles Sjrriennes BU lieu d'une partie de débauche, faite dans l'église de Sainte-Sophie. En. effet, il n'est pas question, dans V Essai sur l'histoire générale y du bal donné en Syrie par les courtisans de saint Louis. Il n'eût donc fallu que consulter cet ouvrage pour reconnaître la fausseté de l'anecdote, puisqu'on y trouve des détails sur le sac de Constantinople, et pour s'assurer que ces détails sont rapportés par rhistorien grec Nicétas , cité dans V Essai sur F histoire générale. M. de Voltaire lésa même beaucoup adoucis, et l'abbé de Fleuri, cet écrivain si impartial et si exact, n'a pas craint de les copier presque en entier, quoique tirées d'un écrivain suspect , parce que le récit de Nicétas est confirmé par une lettre que le pape Innocent a écrite au marquis de Montferrat, un des généraux des croisés, et où il leur reproche les mêmes abominations. Il fallait ouvrir trois ou quatre volumes; mais, comme vous voyez, l'anec* dote est toujours fausse, même en rétablissant sa véritable leçon. J'ai vérifié un grand nombre d'im-

putations semblables, hasardées contre le même écrivain : toutes étaient fausses. On a cru longtemps qu'il n'y avait d'historiens exacts que ceux qui écrivaient pesamment , et qu'il n'y avait que les sots qui eussent du bon sens.

Un ERMITE DE LA FORJÊT DE SÉHART.

Lundi y 9 juin 1777 (i).

AUX BIÊMES.

Messieurs ,

Il a déjà paru dans vos feuilles trois lettres où Foo parle de moi. il y aurait de quoi me donner de l'amour-propre y si, à mon &ge, on pouvait avoir encore de l'amour^propre.

Je dois des excuses à M. Propatriay et je conviens de mon peu de pénétration. Je ne m'étais pas aperçu que, pour nous accoutumer peu à peu à entendre parler de choses utiles , il commençait par ne nous annoncer que des choses frivoles : à peu près comme M. Comus , qui a commencé par des tours de gobelets , et qui finit par des expériences de physique.

Je ne sais point dailleurs pourquoi il se moque de moi , parce que je ne propose point de moyeu pour détruire l'esclavage des nègres. Les Anglo-Américains n'ont-ils pas trouvé et employé ce moyoi ? Ils ont défendu l'importation des nègres : que veut-

( t ) Journal de Parts , n^ 1 60.

OD de plus?Lorsque le pape Clémenl XIV proscrivît UD usage abominable que le goût pour les airs de bravoure avait introduit dans ses États, on ne le vit pas s'occuper des moyens d'avoir des soprano d'une autre manière.

Je conviens qu'il y a de profonds politiques qui pré tendent que les vingt «deux millions de blancs ou à peu près blanca que nourrit la France , ne peuvent être heureux , à moins que trois ou quatre cent mille noirs n'expireot sous les coups de fouet , à deux mille lieues de nous. Ils ajoutent que ce moyen est le seul d'avoir do sucre et de l'indigo à bon marché. C'est ainsi qu'an temps où Louis Hutin vendit la liberté aux seifs de ses domaines , on prétendit que, puisqu'ils seraient libres de travailler ou de ne rien Élire y toutes les terres allaient rester en friche. Les mêmes politiques disent encore que l'esclavage des nègres n'est pas si f&cheux qu'on le prétend ; que c'est une chose fort agréable pour un Africain que d'être arraché de son pays , entassé dans un vaisseau, où il se trouve si bien, qu'on est obligé de ne lui laisser aucun mouvement libre , de peur qu'il ne se donne la mort, d'être ensuite exposé en vente comme une bête de somme, et condamné lui et sa postérité au travail , à l'humiliation et aux coups de nerfs de bœuf. Biais enfin les blancs n'ont aucun droit de faire ce bien aux noirs malgré eux, et cela suffit. On demandait à Démosthène quelle est Iapre« mière partie de l'orateur? Cest Vaction. Quelle est la seconde? Cest V action. Et la troisième ? Cest enr core Faction. Je dirai de même, si l'on me demande

348 LETTBE

quelle est la première règle de la politique? Cesi ^étre juste. Quelle est la seconde? Cest itétre juste. Et la troisième? CV^/ encore iT être juste.

Je ne répondrai point aujourd'hui à la deuxième lettre. Je soupçonne celui qui l'a écrite d'avoir voulu se moquer aussi de moi , avec son projet de mettre l'agriculture et la morale en chansons. Il a peut«étre plus raison qu'il ne croit. Je compte bien lui dire quelque chose un jour sur la manière de rendre le peuple meilleur en l'amusant. Mais je me contente rai, dans ce moment, de vous envoyer une lettre(i) dont le hasard m'a fait avoir une copie , et qui peut réveiller beaucoup d'idées sur l'instruction qui convient au peuple, et les moyens de lui inspirer des vertus.

Je ne dois que des remerctments à l'auteur de la

(i) Cette lettre est celle d'uD M. Delahaye, curé de Pavuit Elle est insérée dans le Journal de Paris j du ai juin 1777.

Le roi , ayant accordé à M. Delahaye six cents livres de pension, en récompense des services rendus pendant les émeaiesde 1775, le bon curé fit Tabandon de cette somme à la paroisse àc Pavant, tant qu'il en serait curé. Deux ans après , c'est-à-dire m mai 1777, M. Delahaye fut nommé à la cure de Nugent; on viat le féliciter avec une gaieté apparente; mais, à la messe, il apernit des larmes dans tous les yeux. Alors il monte en chaire, et déclare à ses paroissiens qu'il renonce à son avancement, cl oeles quittera pas. A ce mot, une allégresse sincère et bruyante éclate, malgré le respect du lieu : on crie, ou s'embrasse, on pleure d< tendresse, et le pasteur et les brebis allèrent dîner tous ensemble; après quoi l'on tira des boîtes et Ton fit uu feu de joie.

Tel est en bref le contenu de cette lettre, rédigée es style un peu diffus et déclamatoire.

troisième lettre. Je conviens avec lui que les arts pouvaient en Grèce être très-utiles; leurs productions y avaient toutes le caractère de la grandeur, parce qu'elles étaient payées par le public. Chez nous elles ont trop souvent un caractère mesquin , parce qu'elles sont payées par les gens riches. Si je crains qu'on ne s'occupe trop des arts , si je crains que ce goût ne serve qu'à augmenter notre frivolité^ ce n'est pas la faute des arts. Quant à la musique^ je l'entends quelquefois avec plaisir ; mais je suis indigne d'en parler. Je me souviens d'avoir fait autrefois une petite lettre pour prouver que Destouches avait donné, dans Callirhoé^ le modèle de la meilleure des musiques possibles. Je lus cette lettre à un de mes amis, grand musicien et grand philosophe; il récouta avec beaucoup de sang-froid : a Est-ce que « vous auriez l'oreille fausse?» me dit-il après l'avoir entendue. J'en convins avec un peu de honte. « Eh « bien, ajouta-t-il, n'écrivez jamais sur l'opéra. Un a aveugle peut donner des leçons d'optique; mais il « n'apprendra jamais aux gens qui voient clair à ju- « ger un tableau. »

Un ermite de la forêt de Si^nart.

Dimanche, aa juin 1777(1).

(1) Journal de Paris ^ n° 173.

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