AVERTISSEMENT
L'entrevue de Condorcet avec Svédenbocg D*a rien de réel : c*est une fiction littéraire que Tauteur a choisie pour offrir sous cette forme, plus vive et plus commode, un précis de la doctrine de Svédenborg. On ne lui prête rien qui ne soit tiré de ses ouvrages ; par exemple , l'anecdote du dîner à Londres et de Tapparition céleste qui Tinterrompit, est racontée par Svédenborg loi* méme^dans la préface du traité de eœlo ei ii\fermo^ et il met à cette aventure, qui décida sa vocation et son rAle mystique, la date de 1743 : c'est justement Tannée de la naissance de Condorcet
Pour lever tous les doutes au sujet de cette prétendue conversation , il suffira d*observer que le dernier voyage de Svédenborg en France est de 1786, et que Condorcet H*alla jamais en Angleterre, où le célèbre Suédois mourut en 1779 (i).
Ce morceau n'a d'épistolaire aussi que la forme. Il eût été déplacé dans la CorrespondancCf autant que le seraient dans celle de Voltaire les lettres sur les Anglais, la lettre de M. de la Visclède, la lettre sur la Nouvelle Héloïse^ à l'Académie française , à la noblesse de Gévaudauy etc., etc. j et tant d'autres lettres qui, adressées à des correspondants imaginaires, sont arrivées à leur adresse sans avoir jamais été mises à la poste.
Je n'ai pu découvrir la date précise de cet écrit; cda d'aillenn n'importe guère. J'ai adopté comme vraisemblable celle de 178s, parce que, en 178a, parut la traduction de dom Pemety du livre de cœlo et infemo , où Condorcet paraît avoir puisé principalement. F. G.
(1) Voyez l'éloge de Svédenborg, par M. de Saudel , lu à FArademie de Stockholm, en 177a.
SUR SVEDENBORG A M***.
Je vous ai promis , Monsieur, un précis de maçonversation avec Svédenborg ; mais je crains que vous n'ayez oublié cette promesse. Une maladie assez longue, pendant laquelle je n'ai pu que faire sur moimême quelques observations métaphysiques, a interrompu notre correspondance.
Supposez-moi maintenant assis à côté de Svédenborg et le suppUant de m'instruire de sa doctrine et de la manière dont elle lui a été révélée.
tt Tétais à Londres, me répondit-il, et je dinais seul pour être moins interrompu dans mes médidations sur les choses spirituelles. Tout à coup ma vue se trouble , la chambre s'obscurcit , et le plancher se couvre à mes yeux de reptiles venimeux ; ils disparaissent peu à peu , une douce lumière succède à l'obscurité; j'aperçois, au ioin de la chambre, un jeune homme vêtu de rouge et d'une figure céleste, et j'entends distinctement ces mots : ce Abstiens-toi. » Je reçus avec docilité cette leçon de tempérance; j'en Tus récompensé la nuit suivante. Le même homme m'apparut, et daigna m'apprendre qu'il était le Sauveur du monde. Depuis ce temps , j'ai eu constamment le bonheur de converser avec lui et avec les anges , et j'ai fini par être admis dans le ciel , dans la demeure éternelle des esprits.
35!2 LETTAE
— « Mais que devient, pendant ce temps, le corps de Svédenborg?
— a II reste sur la terre , et parait aux autres bommes dans un état de contemplation et d'extase; mais il est affranchi des besoins ordinaires. J'ai passé une fois dix-sept jours dans le ciel , sans que mon corps ail souffert du défaut de nourriture. Pendant ce temps j j'avais le plaisir de contempler le soleil de justice, et de m'instruire des grands mystères que j'ai été chargé de révéler aux hommes.
— a Qui avez-vous trouvé dans le ciel?
— ce Les esprits y les hommes justes et vertueui, élevés au plus haut degré de gloire et de bonheur. Mais les chrétiens seuls y peuvent être admis à FiDStant de la mort. Il faut que les autres , qui n'ont pas connu la vérité, et ceux qui l'ont combattue, aient eu le temps de la comprendre et de l'aimer. Les derniers y restent plus longtemps dans un état de trouble et de doute qui est leur opinion. J'ai reconnu Cicéron, et j'ai jugé par ses discours qu'il approchait du moment où , absolument délivré de ses anciennes erreurs , il serait digne d'être admis parmi les esprits bienheureux. J'ai rencontré aussi des Chinois : ils me paraissaient si étonnés de ce qu'ils voyaient , que je crois qu'ils ont encore longtemps à attendre.
— « Mais qu'arrive-t-il à ceux qui ont commis de mauvaises actions ?
— «Ceux-là sont confinés dans un lieu particulier. Comme ils sont d'autant plus coupables qu'ils ont été plus éclairés, ils sont aussi d'autant plus punis; car ils ont un désir violent d'aller contempler ce so-
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leil de justice dont ils sont éloignés. Mais à peine sont-ils frappés de ses premiers rayons, qu'ils voient toute l'horreur de leurs actions, ce qui leur cause un sentiment de terreur et de dégoût si insupportable , qu'ils se hâtent de retourner dans la demeure qui leur est assignée.
— ce On m'a dit que vous aviez fait un livre sur le mariage des morts?
— « C'est un des plus grands mystères du ciel : chaque esprit s'unit d'une manière indissoluble à un autre esprit, et leur bonheur redouble par la communication de leurs sentiments et de leurs pensées. Au reste , ces unions sont indépendantes du sexe qu'avaient eu dans ce monde les corps des esprits qui se marient dans l'autre. Le mariage terrestre n'est qu'une image de cette union des esprits. Ce n'est que pour cela que l'adultère est un si grand péché. J*ai beaucoup travaillé à en dégoûter mes compatriotes, et vous ne sauriez croire combien ce zèle m'a valu de mauvaises plaisanteries. Il y avait entre autres un certain général qui passait sa vie à se moquer de moi. Savez-vous ce qui lui est arrivé?
— «Quoi donc?
— «Il est mort. Eh bien, je l'ai trouvé là-haut, persistant dans son péché, riant encore des mauvais tours qu'il avait joués aux maris de ce monde. Oh ! je vous réponds que celui-là ne verra de longtemps le soleil de justice.
— a Vous l'avez vu sans doute?
— « J'en ai vu deux : l'un qui ressemble au soleil , l'autre qui ressemble à la lune. On voit le premier
par l'œil droit , et le second par l'œil gauche. Mais n'allez pas croire que Ton passe l'ëternité à les regarder : on se permet des distractions dans le ciel. Les esprits des savants vont se promener de planètes en planètes, d'unions en unions; ceux qui ont habité notre terre volent dans Sirius pour savoir comment tout s'y passe. Vous sentez combien la science de ces esprits surpasse celle d'un homme qui connaît à peine un petit coin de notre petit globe. Tous ces mondes sont habités» et le ciel, qui doit contenir la plupart des hommes de tous les siècles, occupe un espace infiniment plus grand que celui de cet univers naturel.
— « Mon cher Svédenborg, ne vous est*il jamais arrivé, dans vos extases, surtout dans lespre* mières, de vous frotter les yeux un peu fortement?
— a Non. J'aurais craint de me priver du spectacle merveilleux qui m'enchantait , et de mériter de perdre la grâce qui m'a été accordée.
— « Vous ne vous souvenez donc pas d'avoir ouï dire , dans le temps où vous n'étiez qu'un philosophe terrestre, qu'il est très-commun de voir des fantômes , soit la nuit , soit en fixant un objet qui n'arrête pas l'attention, soit en fermant les yeux, lorsqu'on a la vue fatiguée, ou qu'une cause interne met cet organe en état de contraction? Les fantômes sont quelquefois assez bien terminés pour faire une véritable illusion; mais, si on est importuné , on les fait disparaître en se frottant les yeux. Un autre ébranlement succède au premier, et l'illusion se dissipe.
— « Je vois, me dit gravement Svédenborg, que
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VOUS vous moquez aussi de moi. J'en suis fâché pour vous. Vous ne verrez peut-être pas le soleil de justice avant mille ans d'ici ; mais vous le verrez un jour, car vous êtes un bon homme. »
Nous nous séparâmes , et je vis clairement que Svédenborg n'était devenu fou que pour avoir négligé de faire une petite expérience de physique. Il avait pris pour des vérités les fantômes produits par l'irritation de ses yeux , et était parvenu à mettre de l'ordre dans ces fantômes, comme les hommes apprennent à en mettre dans leurs sensations et leurs idées. Il avait conservé toute sa raison , et était précisément dans le cas d'un homme qui, n'ayant pas d'idée de la lanterne magique , aurait pris pour des objets réels tout ce qu'elle fait voir, et bâti un système d'après ces illusions. On sent combien , pour peu que les objets fussent bizarres et mal terminés , il aurait de facilité pour faire cadrer ce système avec ses opinions et ses idées.