‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 16 sur 205 · XXIJ BIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

XXIJ BIOGRAPHIE

flc ridicules quelque apparence de fondement. <( Je vous prie donc de ne rien faire pour moi tt dans ce moment. Quoique peu riche, je ne «c suis pas pressé. Laissez-moi remplir la place a de M. de Forbonnais. Chargez-moi d'un traa vail important : de la réduction des mesures , c( par exemple ; attendez enfin que mes elTorts a aient vraiment mérité une récompense. »

Turgot, pendant son ministère, conçut, eu 1775, un plan général de navigation intérieure du royaume. Ce plan embrassait un vaste sys* tème de travaux pour le perfectionnement des petites et des grandes rivières; pour le creusement des canaux destinés à relier entre elles ces voies naturelles de communication. Le célèbre ministre avait à se défier également des amateurs du grandiose; de ceux qui, voyant certaines rivières seulement séparées sur la carte par un peu de papier blanc, tiraient des traits des unes aux autres et appelaient cela leurs projets; de ceux, enfin, qui ne savaient ni jauger les eaux courantes, ni calculer leurs effets. Aussi s'empressa- 1- il d'attacher à son administration trois géomètres de l'Académie des.

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sciences : d'ÂIembert, Gondorcet et Bossut. Leur miaûon était d'examiner les projets et, plus encore, de remplir les lacunes de Thydrodynamique qui , souvent^ empêchaient de prononcer en connaissance de cause.

Cette création ne survécut pas à la destitution de Turgot. Malgré sa très-courte durée, elle a laissé dans la science des traces durables. Peutêtre, cependant, ne s'est-on pas assez souvenu, dans plus d'une circonstance, de ce conseil contenu dans un mémoire de Gondorcet au ministre :

« Ne vous fiez qu'aux gens qui , eussent*ils < joint la Loire au fleuve Jaune de la Chine, « n'en auraient pas plus de vanité pour cela , et « ne croiraient avoir eu besoin que de zèle et de c quelques connaissances. »

L^extrait suivant d'une lettre de d'Alembert à Lagrange terminera dignement la courte notice que je viens de donner des travaux exécutes par les trois géomètres amis de Turgot : c On vous dira que je suis directeur des « canaux de navigation avec 6,000 fr. d'appoin- « tements. Fausseté ! Nous nous sommes char- « gés, MM. Gondorcet, Bossut et moi^ par amitié

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a pour M. Turgot, de lui donner notre avis sur <c ces canaux ; mais nous avons refusé les appoin- «c tements que monsieur le contrôleur des finana ces nous offrait pour cela. »

Lorsque Turgot, devenu ministre, voulut réaliser les améliorations qu'il avait conçues comme simple citoyen ; lorsque le contrôleur général des finances se trouva en fiace de la cupidité des courtisans , de la morgue des par* lements et de l'esprit de routine de presque tout le monde ; lorsque des soulèvements redoutables eurent' £)it naître des doutes sur la bonté de ses plans, Condorcet ne resta pas simple spectateur de la lutte; il s'y mêla, au contraire, avec courage ^ avec une ardeur extrême.

C'est à la réfutation de l'ouvrage de Necker contre la libre circulation des grains qu'il consacra plus spécialement sa plume. Une première fois, il adopta la forme ironique, dans la prétendue Lettre dun laboureur de Picardie h M. Necker prohibitif . Voltaire, à cette occasion , écrivait à notre confrère, le 7 août 1776 :

<f Ah ! la bonne chose , la raisonnable chose , « et même la jolie chose que la Lettre au pro-

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thibiùf. Cela doit ramener tous les esprits^ ff pour peu qu'il y ait encore à Paris du bon < sens et du bon goût. »

Je n'oserais pas dire que le bon goût et le bon seas avaient déserté la capitale ; mais je sais que la spirituelle Lettre au prokibiti/rsLmetïa peu de monde, et que Condorcet se crut obligé de publier une nouvelle réfutation plus détaillée, plus méthodique , plus complète de Touvrage du célèbre et riche banquier genevois.

Ce second écrit était modestement intitulé : Réflexions sur le commerce des blés. L'auteur y étudiait successivement , comment les subsistances se reproduisent , et comment on peut réparer la différence qui se manifeste quelque^ fois dans les récoltes d'un lieu à l'autre; la manière dont se règlent , dont se proportionnent l^s salaires. Il traitait du prix moyen et de son influence, de l'égalisation des prix , des effets de 'a liberté indéfinie du commerce, des avantages politiques de cette liberté. Condorcet examinât ensuite les prohibitions, soit d'une manière générale , soit dans leurs rapports avec le droit ^ propriété et avec la législation. Descendant enfin de ces abstractions h des questions un tant

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soit peu personnelles, quoique dégagées de noms propres, il se demandait comment les auteurs prohibitifs avaient acquis de la popularité ; il cherchait l'origine des préjugés du peuple proprement dit , et de ceux qui , au sujet du commerce des blés, étaient peuple sans s'en apercevoir; il complétait enfin son œuvre par des réflexions critiques touchant certaines lois prohibitives, et les obstacles qui s'opposaient alors au bien que la liberté pouvait produire.

Toutes les faces d'un très-difBcile problème avaient été ainsi franchement abordées, d'un style mâle et sévère. L'ouvrage n'était pas une simple brochure : il embrassait plus de âoo pages d'impression. Sa publication excita un soulèvement général parmi les nombreux clients de Necker. Des personnages du plus haut rang dans les lettres, devinrent aussi, à partir de cette époque, les implacables ennemis de Condorcet L'Académie des sciences et l'Académie française , elles-mêmes , ressentirent d'une manière fâcheuse , et pendant de longues années, l'effet de ces tristes discordes.

L'esprit dégagé de toute prévention, je me suis demandé si notre confrère outre-passa , en

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cette circonstance , les bornes d'une critique légitime. Je ne suppose pas quou ait voulu lui contester la faculté , dont il usa suivant sa conscience, de présenter l'écrit de Necker comme une simple traduction , en langage grave, pompeux y des célèbres dialogues de Tabbé Galiani. Je crois que Condorcet était aussi dans son droit en rappelant , à cette occasion, c une statue grecque élégante et svelte, qu un c empereur romain fit dorer, et qui perdit a toutes ses grâces. 3> Ceci écarté , en parcourant Touvrage de Fancien secrétaire de l'Académie, je n'y trouve plus qu'une note qui ait pu exciter l'irritabilité des plus chauds partisans de Necker. Cette note fait mention d'un grand seigneur, désigné seulement par des initiales, qui avait fait une mauvaise traduction de Tibulle. Ses amis, inquiets, voyaient d'avance les critiques troubler son bonheur, et cherchaient à le consoler, ce Ne craignez rien « pour ma réputation d'auteur , leur dit-il , je < viens de prendre un meilleur cuisinier. »

La voilà donc connue la terrible épigramme qui troubla la cour et la ville; qui porta la discorde au sein de deux Académies , qui mit en

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danger la liberté de notre confrère. J'étais trèsdisposé à la blâmer. J y mettais pour unique condition que Condorcet ne se trouvait pas en état de légitime défense; que Necker et ses adhérents n'avaient dirigé contre lui et contre Turgot aucune parole blessante : or, tel n'était pas, à beaucoup près , l'état des choses.

Buffon écrivait au célèbre banquier : a Je n'a- <c vais rien compris à ce jargon d'hôpital de ces a demandeurs d'aumônes, que nous appelons « économistes, d

Necker accusait les mêmes écrivains « de « chercher à tromper les autres , et de s'en <c imposer à eux-mêmes. » Il les peignait comme des imbéciles , et s'oubliait même au point de les comparer à des bêtes féroces. Sa brochure contre la libre circulation des grains avait d'ailleurs été publiée, d'une manière fort inopportune , entre les émeutes sanglantes de Dijon et de Paris.

C'est au lecteur à décider si celui-là avait bien le droit de se plaindre , qui , après s'être servi d'une dague , n'avait reçu de son adversaire qu'une piqûre d'épingle.

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Je disais tout à Theure comment Condorcet entra daos ladministration des moimaies ; il en sortit avec non motos de noblesse. Dès que Necker devint contrôleur général des finances , notre confrère écrivit à M. de Maurepas :

« Je me suis prononcé trop hautement sur a les ouvrages de M. Necker et sur sa personne,

< pour que je puisse garder une place qui dé-

< pend de lui. Je serais fâché d'être dépouillé, « et encore plus d'être épargné, par un homme c dont j'aurais dit ce que ma conscience m'a « forcé de dire de M. Necker. Permettez*donc « que ce soit entre vos mains que je remette c ma démission, d

Condorcet n'épnisait pas tellement sa verve sur les hérésies contemporaines, qu'il ne lui en restât encore une bonne part pour combattre les erreurs des anciens auteurs, même des plus illustres.

Personne n'ignore que Pascal s'occupait, peu d'années avant sa mort, d*un ouvrage destiné à prouver la vérité de la religion chrétienne. Cet ouvrage ne fut pas achevé. D'Arnaud et Nicole en publièrent des extraits, sous le

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titre de : Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets. Condorcet, soupçonnant que ce recueil avait été mis au jour dans les intérêts d'un parti et de certains systèmes mystiques, beaucoup plus qu'en vue de la gloire de l'auteur, se procura, au commencement de 1776, une copie complète des manuscrits de Pascal, y puisa divers passages que les solitaires de Port-Royal, dans leurs consciences de jansénistes, s'étaient crus obligés de sacrifier, les coordonna méthodiquement , et composa de l'ensemble un volume de 607 pages in-S"*, dont tous les amis de l'auteur reçurent des exemplaires^ mais qui ne fut pas mis en vente. Avouonsle franchement , cette nouvelle édition des Pensées pêche comme celle de d'Arnaud, quoique dans un esprit tout opposé, par des suppressions systématiques. Hâtons-nous d'ajouter qu'on y trouve un éloge de Pascal , dans lequel le géomètre puissant, le physicien ingénieux , le penseur profond , l'écrivain éloquent sont appréciés de haut, et avec la plus noble impartialité. Gondorcet joignit des commentaires critiques à plusieurs pensées de l'illustre auteur. Cette hardiesse, dont Voltaire lui avait déjà donné

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lexemple, provoqua d'amers reproches : on la traita comme un sacrilège. Aujourd'hui , le public serait plus indulgent; aujourd'hui, les admirations passionnées sont bien passées de mode, et, si je ne me trompe, il y aurait plutôt à redouter l'excès contraire ; aujourd'hui , on ne se demande plus , toutes réserves faites quant k la forme, si telle ou telle critique d'un auteur célèbre est irrévérente, mais si elle est juste. Examinées de ce point de vue, les remarques de Condorcet peuvent être approuvées presque sans restrictions.

Lorsque l'auteur des Pensées, poussant la misanthropie jusqu'à ses dernières limites , R met en fait que si tous les hommes savaient « ce qu'ils disent les uns des autres , il n'y aurait « pas quatre amis dans le monde , » j'aime à voir le commentateur protester contre cette décision antisociale, et blâmer Pascal de donner une si mauvaise idée de ses amis.

Quand l'illustre écrivain recommande « aux « sages de parler comme le peuple, en conser- « vant cependant une pensée de derrière , y> Condorcet, ce me semble, accomplit un devoir en rangeant la pensée de derrière parmi celles dont

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Jes Provinciales avaient fait une éclatante justice.

Lorsque, dans son ardente guerre contre le sentiment que Thomme nourrit de sa grandeur , Pascal insinue que nos actions les plus belles sont toujours obscurcies par des pensées d'amour-propre, par l'espérance de la publicité et des applaudissements qu'elle amène à sa suite, je lis avec délices, dans uiié note du commentateur , cette anecdote touchante empruntée à nos annales maritimes , et qui dément la triste réflexion de Pascal :

<cLe vaisseau que montait le chevalier de Lordat était prêt à couler à fond à la vue des côtes de France. Le chevalier ne savait pas nager; un soldat, excellent nageur, lui dit de se jeter avec lui dans là mer, de le tenir par la jambe, et qu'il espère le sauver par ce moyen. Après avoir longtemps nagé, les forces du soldat s'épuisent. M. de Lordat s'en aperçoit, l'encourage; mais enfin le soldat lui déclare qu'ils vont périr tous deux. — Et si tu étais seul ? — Peutêtre pourrais-je encore me sauver. Le chevalier de Lordat lâche la jambe et tombe au fond de la mer. >»

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Voltaire fit réimprimer à ses frais, en 1778, le livre qui a fait naître ces remarques. Jusquelà, il u*avait reçu qu'une demi-publicité. Voltaire, au faîte de la gloire , devint l'éditeur et le commentateur du jeune secrétaire de TAcademie des sciences ! C'était pour Condorcet un honneur infini, justifié d'ailleurs par le mérite de son opuscule. Me tromperais-je, cependant, si je supposais qu'il se mêlait, à ces légitimes hommages de l'auteur du Dictionnaire philo^ sophique , un peu d'animosité contre l'écrivain janséniste; que l'auteur de la Henriade^ de Mérope et de tant d'admirables poésies légères, voyait avec une secrète joie attaquer l'infaillibilité de l'homme qui, placé aux premiers rangs parmi les prosateurs, avait osé dire, même après ia publication du Cid et de CinnUy que toute poésie n'était en réalité K^xxwn jargon?

Un peu de passion devait conduire la plume de l'illustre poëte, lorsque, dans son appréciation d'un ouvrage oii l'éloge est toujours si franc, et la critique toujours si modérée , il disait à Condorcet : « Vous avez montré le dedans de « la tète de Sera pis, et on y a vu des rats et des <i toiles d'araignées. 9

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Dans rédition que Condorcet a donnée de Pascal, on lit cette pensée si souvent reproduite :

(c Parlons selon les lumières naturelles. S'il y c( a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, «c puisque n'ayant ni principes, ni bornes, il «n'a nul rapport à nous; nous sommes donc <( incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il <c est. »

Le membre de phrase, ni s'il est, ne se trouvait pas dans les plus anciennes éditions des œuvres de l'illustre penseur. Condorcet semblait donc s'être permis une inexcusable interpolation, une blâmable addition au texte de l'auteur. Cette grave conjecture acquit un poids immense, lorsqu'en i8o3, M. Renouard, célèbre bibliographe, déclara (ce sont ses propres expressions) qu'une recherche obstinée dans les manuscrits de Pascal, conservés à la Bibliothèque royale, ne lui avait point fait découvrir les trois mots contestés.

L'autorité de M. Renouard en pareille matière devait au moins laisser en suspens ceux-là même qui n'avaient jamais douté de la parfaite droiture de Condorcet; mais est-il permis aujourd'hui d'invoquer le témoignage du célèbre

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libraire? Ne sait-on pas qu'en 1812, M. Renouard , rendant compte de ses recherches, reconnaissait loyalement que la page 4 an manuscrit presque indéchiffrable de la Bibliothèque , contient la pensée de Pascal telle que Condorcet Ta imprimée? Pour couper court à toute supposition gratuite sur des surcharges du précieux manuscrit , exécutées par la secte philosophique, j'ajouterai que les mots contestés se trouvaient déjà dans une édition des Pensées ^ antérieure à celle de Condorcet, et publiée par le père Desmolets.

Je ne laisserai pas échapper Toccasion de justifier Condorcet d'une imputation de même nature, également choquante par sa violence et sa légèreté.

Lisez l'article Vauvenargues , dans l'ouvrage de la Harpe intitulé Philosophie du XFllP siècle. L'irascible critique vous rappellera d'abord l'éloquente prière qui termine le livre du moraliste provençal ; aussitôt après , il accusera Condorcet d'avoir affirmé, dans des vues antireligieuses, que la prière n'était pas de Vauvenargues. C'est dans le Commentaire sur tes œuvres de f^oltairc que devait se trouver (les

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termes sont de la Harpe), que devait se trouver le mensonge philosophique.

Jamais, assurément, reproche de cette gravité n'a été articulé en termes moins mesurés et moins équivoques. Quelle sera maintenant ma réponse? La dénégation la plus formelle : Condorcet n'a jamais prétendu que la prière ne fût pas de Vauvenargues : il dit positivenient, il dit très-catégoriquement le contraire. Serait-il vrai par hasard qu'il existât un mensonge antiphilosophique ?

£n terminant un de ses meilleurs éloges, celui de Franklin, notre confrère frappait d'un blâme très-sévère les personnages qui règlent leur conduite sur cette maxime ancienne, et d'une morale si relâchée , La fin légitime les moyens. W repoussait avec indignation tout succès obtenu par le mensonge ou la perfidie. Les actions de Condorcet n'ont point démenti ces nobles préceptes; sa vie a été un long combat, mais il n'a jamais eu recours à des armes déloyales.

Jadis toute nomination à l'Académie française était un événement , particulièrement

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quand des hommes de cour se mettaient sur les rangs. Condorcet prit part plus d'une fois à ces luttes , mais sans jamais mettre rien en balance avec de vrais titres littéraires.

Saint-Lambert le prie d'éqrire à Turgot que l'Académie française serait heureuse de lui donner une marque de sa vénération en le nommant à la place du duc de Saint-Aignan. C]iondorcet désirait fort que son ami acceptât, mais à la condition, bien nettement exprimée, qu'aucun littérateur de profession ne serait agréé par la cour^ qui alors était toujours consultée d'avance. Chez notre confrère, l'amour éclairé des lettres primait ainsi l'attachement le plus vrai, le respect le plus profond, une reconnaissance sans bornes.

Ces nobles conseils, il faut le dire, s'adressaient à un homme digne de les apprécier. Turgot fit même plus que son ami ne désirait. Voici sa réponse :

« Remerciez pour moi M. de Saint-Lambert. « Ce n'est pas dans ce moment qu'il convien- « drait de fixer les yeux du public sur moi pour « tout autre objet que les affaires de mon minis- « tère. Je crois qu'il faut tâcher de faire nommer

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c( la Harpe.. Si on ne peut pas y réussir, pour <c quoi TÂcadémie ne prendrait-elle pas Tabbé, a Barthélémy ? Je trouve que M. Cliabanon est « traité trop sévèrement. Il n'est point , quoi <c qu'on en dise, sans talent. On n'a pas toujours été aussi sévère, »

Peut-être de notre temps les choses se passent aussi noblement. Même dans cette sup[)osition je n'aurais pas à regretter mes citations, car elles prouveraient que nos |>ères valaient autant que nous.

Condorcet se mit sur les rangs, en 1782, pour remplacer Saurin à T Académie française ; il ne l'emporta sur Bailly, son concurrent, que d'une seule voix.

« C'est une des plus grandes batailles que « d'Alembert ait gagnées contre Buffon, » mandait Grimm à son correspondant d'outre-Rhin. Je lis ailleurs que, ce jour-là, on Ht assaut de finesse à l'Académie comme dans un conclave. La Harpe ne donnait pas une moindre idée du zèle décorant qu'on avait montré de part et d'autre, quand il rapportait qu a l'issue du scrutin, d'Alembert s'était écrié en pleine Acadc-

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mie : Je suis plus content d avoir gagné cette vietaire que je ne le serais d'avoir trouvé la quadrature du cercle.

La défaveur que cette nomination fit rejaillir sur Condorcet (Texpression non déguisée de cette défaveur se lit dans la plupart des écrits de 1 époque) , m'a paru vraiment inexplicable. I.ies titres littéraires de Bailly avaient-ils donc une supériorité tellement évidente, qu'on ne pût consciencieusement leur préférer ceux du secrétaire de l'Académie des sciences? Des rêveries relatives à un ancien peuple qui nous aurait tout appris, disait malicieusement d'Alembert, excepté son nom et celui du lieu qu'il habitait, primaient-elles de haute lutte des appréciations savantes , ingénieuses , souvent élégantes , des œuvres de nos contemporains?

En tout cas, s'il était vrai que Condorcet se fut trompé sur ses droits au fauteuil académique, il aurait cédé à une illusion bien naturelle. Dans la Correspondance inédite de Voltaire, que j'ai ^ souvent citée , je lis à la date de 1 77 1 : <t 11 faut que vous nous fassiez l'honneur d'être « de l'Académie française. Nous avons besoin « d'hommes qui pensent comme vous. »

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