‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 168 sur 205 · DISCOURS DE RECEPTION · texte numérisé non relu

DISCOURS DE RECEPTION

la première guerre n'a eu pour objet que régaliié des nations, Findépendance des mers, et le maintien ou plutôt rétablissement d'un code qui manquait à la sûreté du commerce et au repos de l'Europe!

C'est au milieu de cette guerre, entreprise pour une cause si nouvelle dans les annales du monde , que le destin de la France accorde à nos vœux uo petit-fih de Henri IV et de Léo{)old de Lorraine, les deux princes de l'histoire moderne dont les noms ont été les plus chers à leurs peuples. Entouré d'exemples domestiques, placé dans le siècle le plus éclairé* au milieu de la nation où la lumière plus vive est aussi plus également répandue, il croîtra pour le bonheur de cette nation même; il sera le hienfaiteur d'un siècle moins infecté encore que le nôtre des restes de la barbarie. Ne craignez pour lui, ni les séductions, ni l'orgueil du pouvoir absolu : élevé sous les yeux d'une mère en qui les grâces simples et naturelles tempèrent la majesté du trône, il ap* prendra d'elle à préférer, aux respects qu'on doit à la puissance, ces hommages volontaires que le coeur aime à rendre à la bonté; comme elle, il ne se souviendra de sa grandeur que pour pardonner les injures, soulager l'infortune, et protéger l'innocence calomniée, lorsque le mensonge est dans toutes les bouches, et que la crainte a laissé la vérité sans défenseurs. C'est pour les rois dépourvus de lumières que l'ivresse du pouvoir est dangereuse. Aux yeux d'un prince éclairé , qu'est-ce donc que la puissance souveraine, sinon un devoir immense, pénible même, lorsque le sentiment du bien qu'il a fait ne vient pas

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le consoler? Peut-être le courage de la vertu est-îl moins nécessaire aux rois qu'un esprit juste et les lumières. Dans tous les hommes, l'ignorance est la source la plus féconde de leurs vices : mais c'est surtout pour les hommes revêtus d'un pouvoir suprême que cette vérité est incontestable; c'est pour eux surtout quUl est vrai que l'intérêt personnel et la justice^ leur bonheur et celui de leurs concitoyens, sont liés par une chaîne indissoluble. Eux seuls peuvent opposer aux faibles intérêts de leurs passions, et l'opinion de l'univei^s, dont l'œil inquiet et sévère les observe et les juge, et la destinée de tout un peuple attachée à un instant d'égarement ou de faiblesse.

Parmi les philosophes qui ont regardé le progrès des lumières comme le seul fondement sur lequel le genre humain pût appuyer l'espérance d'un bonheur universel et durable, plusieurs ont cru que ces mêmes progrès pouvaient nuire à ceux des lettres et des arts; que l'éloquence et la poésie languiraient dans une nation occupée de sciences, de philosophie et de politique.

Cependant les principes des arts sont le fruit de l'observation et de l'expériçnce; ils doivent donc se perfectionner, à mesure que l'on apprend à observer avec plus de méthode, de précision et de finesse.

Les hommes, en s'éclairant, acquièrent plus d'idées, et ces idées sont plus justes ; les nuances qui séparent les objets devieo lient à la fois plus fines et plus distinctes. Les langues doivent donc alors se perfectionner et s'enrichir ; car leur véritable richesse I. 16

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tie consiste pas dans le nombre des roots qu'elles emploient, mais dans Tabondance de ceux qui expriment avec précision des idées claires. Elles seront, il est vrai , moins hardies et moins figurées. L'orateur qui ne demande que des applaudissements, ou qui cherche à séduire, pourra se plaindre de l'austérité ou de la sécheresse des langues; mais elles offriront un instrument plus flexible et plus parfait à celui qui ne voudra qu'éclairer les hommes.

Les lumières doivent également influer sur le talent même; elles rétendent et l'agrandissent. Voyez Voltaire méditant un grand ouvrage : il rassemble autour de lui, et tout ce qu'une lecture immense lui a révélé des secrets de la nature, et les trésors qu'il a puisés dans l'histoire, et l'étude profonde qu'il a faite des opinions et des mœurs; il semble n'oser lutter seul contre les difficultés de son sujet; et s'il a été si grand, s'il est unique jusqu'ici dans l'histoire des lettres, c'est qu'il a joint à un désir immense de gloire une soif inépuisable de connaissances, et qu'il a su réunir sans cesse l'étude au travail , les lumières au génie.

La justesse de l'esprit s'accrott par la culture des sciences; et elle est si nécessaire dans les arts, que ces hommes rares, en qui la justesse de l'esprit ne frappe pas moins que la supériorité du talent, sont les seuls qui aient été placés au premier rang par la voix unanime de tous les peuples. Cette justesse est peut-être même la seule qualité qui dislingue le grand homme que nous admirons, de l'homme extraordinaire qui ne fait que nous étonner.

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Inslruils à ne mesurer notre estime que sur Tutilité réelle , nous ne regarderons plus les beaux-art$ que comme des moyens dont la raison peut et doit se servir pour pénétrer dans les esprits et pour étendre ses conquêtes ; ces arts, soumis à des lois plus séyères, proscriront ces beautés de convention, fondées sur des erreurs antiques, sur des croyances populaires : mais ils les remplaceront par des beautés plus réelles, que l'austère vérité ne désavouera plus. Si des esprits frivoles croient voir dans ce changement la décadence des arts, le philosophe y recon^ naîtra Teffet infaillible du perfectionnement de l'esprit humain. Nous y perdrons peut-être quelques vains plaisirs; mais Fhomme doit-il regretter les hochets de son enfance ?

Loin que les progrès de la raison soient contraires à la perfection de$ beaux-arts, si ces progrès pouvaient s'arrêter, si nous étions condamnés à ne savoir que ce qu'ont su nos pèras, ces arts seraient bientôt anéan« ti& : car, puisqu'ils sont fondés sur l'imitation, corn* ment pourraient-ils ne pas s'arrêter, ne pas déchoir, si les objets qu'ils doivent peindre ne se multiplaient pas sans cesse; si, toujours plus observés et mieux connus, ces objets ne pi*ésentaient pas au génie de nouvelles nuances, des combinaisons nouvelles? Pourquoi le règne de l'éloquence et de la poésie a-t-il été si court dans la Grèce et dans Rome ? c'est que celui des sciences n'y a pas été prolongé. Leurs poètes , à qui la philosophie ne fournissait plus d'idées nouvelles, ne furent bientôt que des imitateurs faibles ou exagérés des anciens poètes ; leurs littérateurs

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ne surent que commenter, dans des phrases cadencées avec art, les maximes de Facadémie ou du portique. L'empire des lettres sera plus durable parmi nous 9 parce que chaque âge , marque par des vérités nouvelles ; ouvrira au talent du poète ou de l'orateur de nouvelles sources de beautés. Ces grands phénomènes^ qui ont frappé les regards des premiers hommes et réveillé le génie des premiers inventeurs des arts , n'offriraient à leurs successeurs que des peintures usées qu'il ne serait plus au pouvoir du talent d'animer ou de rajeunir, si les philosophes, en déchirant le voile dont les fables et les systèmes ont si longtemps couvert la vérité , n'avaient montré aux yeux des poètes un nouveau monde agrandi par leurs découvertes. Dans des siècles livrés à l'erreur, Ovide et Lucrèce ont embelli des couleurs de la poésie les systèmes de Py thagore et les rêves d'Épicure. La loi éternelle de la nature nous est-«lle enfin révélée? Voltaire saisit ses pinceaux; il peint , avec la palette de Virgile, le tableau de l'univers tracé par le compas de Newton.

Aussi, Messieurs, avez-vous toujours combattu par vos ouvrages et par vos exemples cette opinion qui fait regarder le progrès des sciences comme uo avant-coureur de la chute des beaux-arts, opinion qui en serait la satire la plus cruelle et un aveu de leur inutilité.

On vous a vus toujours appeler parmi vous leshonmes que les sciences ont illustrés, et dont la culture des lettres épurait le goût et embellissait le génie. Le philosophe profond, à qui nous devons le tableau

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le plus éloquent des progrès de lesprit humain; le géomètre qui, déterminant le premier les lois suivant lesquelles les corps obéissent aux forces que la nature leur imprime, a résolu les problèmes les plus difficiles que Newton ait laissés à ses successeurs; rinventeur enfin d'un nouveau calcul , gloire que sans lui notre siècle eût enviée à celui qui Ta précédé , est devenu par vos suffrages l'organe d'une compagnie consacrée à la culture des lettres; et vous l'avez souvent entendu instruire, intéi*esser vos assemblées par la lecture de ces éloges, où l'on voit cette justesse d'expression , que l'étude des sciences exactes rend naturelle , s'unir à une gràce^ à une légèreté, à une finesse y dont l'écrivain qui aurait fait de la littérature sou unique étude ne pourrait a'empécher d'être jaloux «

L'académicien à qui j'ai l'honneur de succéder, devait une partie de ses succès et de sa réputation au bonheur qu'il eut d'avoir fortifié sa raison naissante par la culture des sciences mathématiques. Son père , proscrit en France comme calviniste, et excommunié en Suisse pour n'avoir pas été de l'avis de Calvin, avait renoncé pour toujours à des études dont il avait été deux fois le martyr : ce ne fut que dans le sein des sciences qu'il put trouver du repos sans désœuvrement , et de la gloire sans persécutions. Il destina son fils à suivre la même carrière. Ses premiers essais, qui annonçaient un digne successeur de son père, lui méritèrent les suflrages de l'Académie des sciences , mais des circonstances étrangères à son talent et à sa personne l'écartèrc^t d'une place

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à laquelle les voeux de cette compagnie Ta valent appelé. Il quitta la géométne pour s'attacher au barreau 9 et il obtînt sans peine la confiance du public et Testime de ses confrères. Mais il ne put se résoudre à briller dans une carrière où , pour se conformer au goût qui dominait alors, il eût été obligé de substituer une éloquence verbeuse et ampoulée à cette éloquence simple et grave, la seule qui convienne à un orateur chargé, non d'émouvoir la multitude, mais de convainci*e des magistrats. M. Saurin , fatigué d'occupations qui contrariaient son amour pour les lettres, espéra trouver, non plus de liberté, mais plus de loisir dans la maison d'un prince; et il vit bientôt que ce n'était pas auprès des princes que la nature avait marqué sa place. Ce ne fut enfin qu'à l'âge de quarante-cinq ans qu'il lui fut permis de se livrer tont entier à la passion qui l'avait toujours entraîné vers la littérature.

Un caractère qui le portait à la méditation , une sensibilité réfléchie et profonde, déterminèrent son goût pour la tragédie; et ses succès ont prouvé que son penchant ne l'avait point égaré. Des plans conçus avec sagesse, des pensées fortes , exprimées avec simplicité et avec énergie , des sentiments toujours naturels et vrais, des beautés vraiment tragiques, sans le mélange d'aucune de ces fautes qui prouvent que le poète n'a su ni approfondir assez son art, ni méditer assez son sujet, telles sont les qualités qui ont mérité aux tragédies de M. Saurin les applaudissements du public et l'estime des gens de lettres.

On admira d^ns Sparfrtcus le caractère, neuf au

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théâtre, d'un héros généreux, armé pour venger Tuoiyers opprimé par les Romains, et Ton applaudit avec transport à un grand nombre de vers qui , pour nous servir d'une expression consacrée par M. de Voltaire , étaient frappés sur l'enclume du grand Corneille.

Blancfie eut un succès plus général encore : le poète y occupait l'âme d'intérêts plus chers à la plupart des spectateurs que la liberté du genre humain ; et ces vers :

Qlke pour le malheureux Theure lentement fuit ! Qu'une nuit paraît lonj^ue à la douleur qui veille!

retentissent encore dans le cœur de tous les hommes sensibles qui ont connu le malheur.

Il est difficile qu'un philosophe qui vit dans la société ne soit pas tenté quelquefois de transporter sur la scène les travers dont il est te témoin. C'est un secret sûr pour les voir sans humeur et sans ennui.

M. Saurin succomba heureusement à cette tentation, et fit tes Mœurs du temps ^ V Anglomanie^ le Mariage de Julie. Ces pièces ont le mérite rare de présenter les caractères, les ridicules tels qu'ils existent dans la société, et de les peindre d'après les originaux eux-mêmes , et non d'après les copies maniérées ou fausses que les romanciers en ont faites. On y reconnaît ce qu'on a vu cent fois sans l'avoir remarqué, et presque même ce que l'on a entendu dire. L'art du poète semble s'être lK>rné à faire prononcer à ses personnages ce que, dans la société, on se contente de laisser entendre. A ces ouvrages M. Saurin

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fit succéder un drame, et eut la gloire, unique jusqu'ici, d'avoir laissé au théâtre des pièces dans chacun des Irois genres qui partagent la scène française.

L amour de la nouveauté a fait aux drames presque autant de partisans que le respect pour l'antiquité leur a donné d'ennemis; et ce genre est célébré avec enthousiasme ou dénigré avec fureur, comme un des fruits de la philosophie moderne. Qu'il me soit permis, Messieurs, de soumettre à votre jugement quelques' idées sur cette question qui partage encore la littérature ; vous daignerez sans doute accorder votre indulgence à un géomètre qui, pour la première fois, ose parler de l'art du théâtre.

Ce langage magnifique, qui semble convenir à des rois ou à des héros, ces applications heureuses de l'histoire, ces peintures si attachantes des mœurs étrangères, cet avantage qu'a le poète tragique d'animer par des détails imposants, d'orner des richesses de la poésie les scènes sans passion , mais nécessaires à l'intelligence de son sujet; la grandeur qu'impriment à toutes les actions des personnages l'appareil de la puissance , l'effet des gi*ands noms , la liaison des événements avec le bonheur ou le malheur des peuples , tous ces accessoires, qui servent à l'effet théâtral d'une tragédie, qui soutiennent et animent le poète, qui ouvrent à son génie une carrière si vaste, sont perdus pour l'auteur du drame. Privé de ces ressources, resserré dans un champ plus étroit, il a plus d'efforts à faire pour s'emparer de l'âme des spectateurs, dont un intérêt continu peut seul réveiller et soutenir l'attention.

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