‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 169 sur 205 · A L*ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

A L*ACADÉMIE FRANÇAISE

Les moyens dont il dispose ne peuvent avoir ni la grandeur ni la force des ressorts que le poète tragique tient dans ses mains; ses personnages n'ont point à leurs ordres une armëe ou une troupe de conspirateurs; ils ne paraissent point à la tête d'un sénat; ils ne parlent point au nom des dieux. Dans un drame , les seules passions personnelles peuvent se montrer avec énergie; toutes les autres sont resserrées dans les limites où l'état des pei*sonnages les force de rester. L'ambition ne pourra jamais y déployer sa fierté, ni ses fureurs; 1 amour de la gloire, son enthousiasme; les sentiments patriotiques , leur héroïsme et leur dévouement. Jjes méchants ne peuvent s'y montrer qu'avec toute la bassesse naturelle du vice j et le crime ne peut y paraître sans réveiller dans l'imagination l'idée du supplice honteux qui l'attend. Il n'existe, au contraire, aucune vraie beauté dans un drame , qui ne puisse être transportée avec succès dans une tragédie. Les mouvements doux et naïfs des passions tendres, l'expression touchante et simple de ces mouvements , semblent même y produire plus d'effet encore parle contraste des passions fortes et des grandes idées : aussi ce n'est pas dans la différence des événements, dans l'éclat ou l'obscurité du nom des personnages, qu'il faut chercher le caractère distinctif de ces deux genres; c'est dans la nature du but moral que le poète doit s'y proposer.

Celui de la tragédie est d'arracher l'homme à luimême, pour l'occuper des grands intérêts de l'humanité, pour réveiller en lui l'enthousiasme du courage, de la liberté, de la vertu, et, par cette diver-

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sioù heureuse , chasser de son cœur les faiblesses de l'intérêt personnel et les petites passions qu'il enfante.

Le drame, au contraire, me rapproche de moimême, me présente le tableau .des malheurs eûmes passions peuvent me plonger. Il doit me montrer, par des exemples pris dans la classe de mes ^;aux,ce que j'ai à craindre de la méchanceté humaine ou de ma propre faiblesse. Il me fait sentir quels sont mes devoirs dans des circonstances difficiles , la conduite que prescrit la raison , les sacrifices qu'exige la vertu, et les dédommagements qu'elle promet. Ici la leçon est plus directe , peut-être plus utile ; mais elle cessera de l'être , si le poète n'attaque pas un de ces vices répandus dans la société, que la loi est forcée délaisser impunis, que l'opinion publique semble trop épai^ner, et contre lesquels la censure du théâtre est un remède à la fois efficace et nécessaire. En s'écartant de ces règles , il manque son but, il ne fait, au lieu d'un drame , qu'une tragédie sans grandeur et sans noblesse.

M. Saurin sut éviter cet écueil. La passion qu'il attaque dans Béverley n'est que l'avarice déguisée, à qui le jeu offre le moyen de s'exercer avec une activité que ne peuvent lui donner les métiers mêmes qui conduisent le plus rapidement à la fortune. Les eflets de cette passion sont dignes de son origine: mais cachée d'abord sous le masque de l'amusement, de la vanité, du mépris même de l'or qu'on accuse le joueur trop timide de n'oser risquer, ce n'est quaprès s'être enracinée par l'habitude qu'elle dégénère en manie, et qu'elle se montre dans toute son hor-

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reur, traînant à sa suite ia honte, la misère et le désespoir. Le tableau de Béuerley^ tracé d*après des événements réels, trop communs mais trop oubliés, est adouci par la peinture d'une femme tendre et sensible qui souffre ses malheurs avec ce courage résigné, présent que la nature a fait à son sexe, et qui ne songe^ dans la ruine de sa fortune, qu'à la douleur qu'éprouve celui qui l'a causée. Eh! combien cet heureux contraste n'a-t-il pas même servi à l'effet théâtral de la pièce, et redoublé la terreur dans Fàme de ceux à qui cette effrayante leçon est adressée ! Si les remords d'entraîner avec nous des êtres inndcents etchera, qui, malheureux par nous seuls, ne pleurent que sur nous, n'est pas la plus amère de toutes les douleurs pour ceux que leurs crimes ont déjà précipités dans l'abime, du moins il n'en est point dont ridée puisse porter un trouble plus salutaire dans le cœur de ceux en qui les passions n'ont pas étouffe tous les sentiments de la nature. Cette menace peut encore arrêter le joueur effréné, qui s'est familiarisé avec les idées du désespoir et de la mort; elle peut effrayer celui qui ne sait plus craindre pour lui-même. Nous devons donc à M. Saurin un drame intéressant et moral, une pièce qui n'est point une tragédie mise sous des noms vulgaires, un ouvrage qui n'est pas né de l'impuissance de faire parler avec noblesse les héros ou les grands hommes.

Ed lisant lesépitres morales de M. Saurin , on regrette qu'il en ait fait un si petit nombre : elles sont distinguées de la foule des ouvrages de ce genre, devenu si commun et si difficile, par une philoso-

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phie forle sans exagération , par des sentinienls profonds, exprimés d'une manière souvent originale et toujours simple. Une teinte de mélancolie domine dans toutes ces pièces. 11 avait vu périr successivement presque tous les compagnons de sa jeunesse; il sentait qu'un pouvoir invincible Fentrainait leotement vers le tombeau : tout lui rappelait la nécessité de renoncer à la vie qu'il aimait, qui lai était devenue plus douce à l'époque où la plupart des hommes commencent à en sentir les amertumes. Dans les premiers âges de la vie, le bonheur semble être également le partage, et de Tfaomme qui s'occupe à étendre ses lumières, à. cultiver sa raison * et de celui qui s'abandonne au torrent des plaisirs ou des affaires. Ils peuvent se procurer, avec une facilité presque égale, un aliment aussi sûr pour leur activité : mais cette égalité cesse à lepoque de la vie où les forces commencent à s'affaiblir. L'homme qui a pris l'babitude d'exercer son esprit, a dans lai-méme des secrets infaillibles pour alléger le poids du temps; préparé d'avance, par la réflexion, aux privations douloureuses que la nature lui impose, il s'y soumet sans murmure, et sait trouver dans le silence des passions, dans la possession tranquille de sonàoie, un dédommagement des plaisirs qu'il a perdus.

M. Saurin avait d'autres motifs de sentir que la %ie est encore un bien , même après que les illusions de la jeunesse se sont évanouies. Né avec un caractère impétueux, que sa raison avait dompté, avec des passions ardentes (|u'il avait longtemps combaltues, condamné pendant sa jeunesse à sacrifier s*« gotii^

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à Uk nécessité d'avoir un élat, le moment du calme avait été pour lui le moment du bonheur. Enfin , quoiqu'il se fût uni dans un âge avancé à une femme beaucoup plus jeune, il répétait sou\ent y qu'il n'atfaii été heureux que depuis son mariage. Et si l'on songe combien d'hommes, en se maiiant au même âge, n'ont fait que le malheur de deux personnes, et que toute espèce d'inégalité dans un lien si intime est un obstacle presque insurmontable à la félicité commune de ceux qu'il unit, on sentira que ce mot est peut-être le plus bel éloge qu'on puisse faire de M. Saurin , et de l'épouse aimable et sensible , dont la tendresse consolante avait su, pour me servir de sa propre expression , le rattacher à la vie.

Son extérieur annonçait un caractère sérieux et même austère; cependant il était naturellement gai, non-seulement de cette gaieté paisible et philosophique, qui ne permet que le sourire; mais de cette gaieté vive et de premier mouvement, qui vient de l'àme et non de la réflexion. Cette nuance de son caractère n'était connue que du petit nombre de ses amis. Comme tous les hommes qui, nés avec un esprit réfléchi et une âme sensible, sont dominés par une douce mélancolie, il avait besoin , pour s'abandonner à sa gaieté, de goûter ce sentiment de confiance, de paix et de bonheur, qu'on n'éprouve que dans la société intime.

Cette raison saine, cet esprit sage et juste, qui caractérisaient tous les ouvrages de M. Saurin, l'ont constamment dirigé dans la conduite de sa vie. Il eut toujours cette dignité simple et modeste qui

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convient à rbomme de lettres. PourraitMl ignorer que les avantages personnels , les «euls qui soient réels à ses yeux, n'ont droit qu'à Testime, et qui! ne doit ni prétendre à d'autres distinctions , ni surtout, en afTectant de les mépriser, se faire soupçon* ner d'en être jaloux ?

M. Saurin pensait que celui qui a Tait de la culture de son esprit et de sa raison l'occupation de sa vie, loin d*étre supérieur aux autres hommes, se place au-dessous d'eux , si sa conduite ne prouie point que le premier fruit de ses travaux a été de le rendre meilleur. Il croyait que l'homme de lettres, qui ne s'élève pas au-dessus des petitesses de Tamourpropre , n'est plus en droit de mépriser la vanité des autres états, et que l'écrivain qui consume son temps dans les querelles de la littérature, se t'abaisse au niveau de l'homme frivole , qui perd sa ^ie dans l'intrigue. Aussi a-t-on vu M. Saurin conserver constamment, dans toutes les disputes littéraires, ce\ esprit de paix et cette impartialité qui naît de rameur de la justice, et non de la personnalité ou de llndifféreoce. Mais ce même amour de la justice ue lui permettait pas de rester neutre entre ceux qui honoient l'état d'hommes de lettres , et ceux qui I a\ ilissent; entre les écrivains qui combattent pour la cause de l'humanité, et ceux qui ont vendu leurs toK à ses ennemis. Admirateur et ami constant des hommes dont les travaux faisaient la gloire de la littérature et servaient leur patrie, il portait au fond du cœur, pour leurs adversaires, le mépris et la haine généreuse de la vertu.

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Citoyen attaché à son pays, il applaudissait au bien, et gardait sur le mal un triste silence; respectant dans les autres le droit qu'a tout homme de dire hautement la vérité, lorsqu'il la croit utile; applaudissant à ceux qui en avaient le courage; mais se dédéfiant trop de ses lumières, pour se croire appelé au devoir d'éclairer ses contemporains.

Sa probité était sévère y et sa vertu douce. Il jugeait lesautres avec cette indulgence que l'expérience donne toujours à un esprit naturellement juste, excusant les erreurs, gardant sa haine pour les vices réels, la bassesse, la fausseté, l'ingratitude, la dureté, l'injustice; et pardonnant à la foule des hommes faibles, en faveur des hommes vertueux qu'il avait eus pour amis.

Ce mot me rappelle, Messieurs, que je suis au milieu d'eux. 11 ne m'appartient pas de leur peindre ce qu'ils ont connu mieux que moi : chaque mot que je me permettrais d'ajouter encore, retarderait pour l'assemblée, qui a eu l'indulgence de m'écouter, le plaisir qu'elle attend d'un plus digne appréciateur des talents de M. Saurin, d'un juge plus éclairé de son caractère et de ses vertus.

LU A L'ACApÉMIE DES SCIENCES,

Lorsque 1» Cooîtfitte et le Comte du Nord (depats Paul l**) 7 TiwcDt ^ ' prendre séance, le 6 juin 1783. -

Le temps ù'â pu aflarblir parmi nous la mémoire de ce jour où T Académie vit pour ia première fois un souverain (i) assister à ses assemblées et s'intéresser au récit de ses travaux; mais ce souvenir nous est encore plus cher dans ce moment, où Tarrièrepetit-Fils de ce prince vient «après soixante-cinq ans, occuper la même place, et nous montrer, parce témoignage d'un amour héréditaire pour les sciences, qu'il est appelé à succéder aux grands desseins de Pierre l**" comme à son empire.

Avant le czar, aucun souverain n'avait joint le titre modeste d'académicien, à ces titres réservés aux premiers degrés des grandeurs humaines. Le vainqueur de Charles XII parut flatté de voir son nom placé dans une liste que décoraient alors les noms de Newton et deFontenelle. llrCy a de rang dans lesscienr ces, écrivait-il , que ceux qiijr donnent FappUcaiion et le génie. Jaloux de paraître ne rien devoir qu'il lui-même, et surtout d'en donner l'exemple, il voulut mériter ses titres littéraires par ses travaui*

(i) Pierre le Grand.

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comme il avait voulu ne monter aux grades militaires que par ses services. Il n'accepta le titre d'académicien qu'après avoir envoyé à TAcadëmie on mémoire sur la géographie de la mer Caspienne, comme il n'avait pris le titre de vice-amiral qu'après une victoire. On l'avait vu rechercher avec empres^ sementy dans tous les pays, les hommes qui pouvaient lut donner des lumières utiles pour ses sujets , ne se reposant que sur lui-même du soin de les instruire, comme du devoir de les gouverner : dès lors il fut aisé de prévoir que les bornes de l'Europe allaient se reculer, et que les sciences avaient conquis un nouvel empire.

Cette époque d'une si grande révolution pour la Russie fut aussi celle d'une révolution heureuse pour les scienceis dans l'Europe entière. Jusque-là, plusieurs souverains les avaient protégées, soit par un goût naturel pour quelque genre de connaissance, soit par un désir ardent de la gloire. Maià le czar a montré le premier, par sa conduite^ qu'un prince doit regarder la protection accordée aux sciences, et comme une sage politique dictée par son propre intérêt, et comme un véritable devoir, puisque leui*s progrès sont une des sources de la prospérité des États et de la félicité des peuples.

Cette opinion est devenue celle des souverains de toutes les nations policées. Des établissements formés partout en l'honneur des sciences , en ont répandu les principes et inspiré le goût dans les provinces comme dans les capitales. Les heureux effets de cette protection ont été si prompts et si étendus, I. a?

qu'elle a, pour ainsi dire, cessé d'être nécessaire. L'amour de l'étude, le sentiment de l'utilité et de la dignité des sciences est trop général, pour qu'elles aient désormais besoin de secours étrangers; et l'on peut dire que le plus grand bienfait des princes à leur égard, a été de les rendre indépendantes de leur puissance.

Mais y parmi les travaux nécessaires au progrès des sciences , il en est qui exigent , ou le concours de plusieurs générations, ou le concert de plusieurs peuples. Si ceux qui se livrent à ces travaux pouvaient être témoins en partie de l'utilité qui doit résulter de leurs eflbrts; s'ils pouvaient espérer pour récompense y ou le plaisir de connaître des vérités nouvelles , ou la gloire de les avoir découvertes; si le succès de ces travaux n'exigeait point dans les observations un concert que la diversité des vues, ou peut-être l'amour-propre rendent si difficile, on pourrait tout attendre de l'activité et de la puissance du génie. Tant que le désir du bien des bommes, l'amour de la gloire et le plaisir de saisir une vérité, peuvent être le prix du travail, les sciences n*ont à demander aux princes que la paix et la liberté. Hais pourrait-on espérer des savants, même les plus modestes, que, sans aucune auti^e récompense que cette froide estime qu'on accorde au travail , à l'exactitude ou au zèle, ils se dévoueront à préparer la gloire de leurs successeurs , à recueillir des matériaux pour U découverte de vérités qu'ils ne doivent jamais entendre , et dont l'utilité est réservée pour des générations qu'ils ne doivent jamais voir ? La vérité de ces ré-

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flexions deviendra plus frappante , si Ton jette ses regards sur I état des sciences en Europe. D'un côté , on sera frappe des progrès rapides qu'elles ont faits depuis un demi-siècle , de cette immense collection de vërités ignorées de nos pères, du grand nombre des méthodes y et , pour ainsi dire , des sciences nouvelles qui ont ajouté à la force de l'esprit humain et à ses richesses. On sera surpris de cette multitude d'hommes que de véritables découvertes ont placés dans cette première classe de l'humanité, celle des inventeurs; mais, en même temps, on verra que plusieurs parties des sciences se sont dérobées à cette impulsion générale, et on observera que ce sont précisément celles où le génie seul ne peut trouver en lui-même, ni ses moyens, ni la récompense de ses efforts; celles où une découverte importante ne peut être le prix que des recherches de plusieurs siècles et des travaux de plusieurs peuples. Qu'il me soit permis de développer ici cette observation et de l'appuyer par quelques exemples : parler en cette occasion de ce que les sciences ont droit d'attendre encore du secours des souverains, c'est nous entretenir de nos espérances.

Tout concourt à prouver que la nature entière est assujettie à des lois régulières ; tout désordre apparent nous cache un ordre que nos yeux n'ont pu apercevoir. 11 ne peut être connu que par l'observation des faits, dont l'ensemble ou la suite sont nécessaires pour rendre cet ordre sensible à notre faible vue. Il faut donc que ces faits puissent se réunir

sous les yeux d'un observateur, ou que, par des ex-

périences , il les force, pour ainsi dire, à se présenter au gré de sa volonté ; il faut encore que les lois auxquelles ils sont assujettis, se marquent par des révolutions dont la durée n'excède point ce court espace que la nature a marqué à notre existence. Si cette heureuse réunion de circonstances ne vient point au secours de notre faiblesse, les effort» du génie peuvent rester longtemps inutiles.

Cette foule de phénomènes que nous présente l'atmosphère , ses variations si promptes qu'il nous est impossible de prévoir, suivent cependant des lois générales. Ces phénomènes dépendent de causes constantes ^ universelles ou locales; mais la nature de ces causes est à peine soupçonnée, et les lois qu'elles suivent nous sont inconnues. Soumis, pour notre existence, pour tous nos besoins, à l'influence de ces phénomènes , en deviner les causes serait presque les maîtriser. Si l'homme pouvait prévoir les révolutions dés saisons , il deviendrait en quelquesorte indépendant d'elles; car, dans cette science comme dans presque toutes les autres , toute découverte est une conquête de l'homme sur la nature et sur le hasard. Mais , pour s'élever à cette connaissance, il fiiudrait connaître et la liaison qu'ont entre eux les phénomènes de l'atmosphère dans les différentes parties de la terre, et les lois de leurs périodes, dont les révolutions s'étendent peut-être à des siècles entiers; il faudrait embrasser dans ses recherches et tous les climats et une longue suite d'années. La terre que nous habitons, les révolutions qu'elle a essuyées, celles que les siècles futurs doivent y amener, nous

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soot aussi peu connues que le mouvement du fluide qui Fentoure et les phénomènes qui se produisent dans son sein. En vain nous avons parcouru la surface de la terre y fouillé dans ses entrailles, décrit, analysé même les substances qu'elle renferme. Les causes qui ont hérissé le globe de montagnes, qui Font sillonné de vallées , qui ont creusé les mers , élevé les lies, distribué sur la terre les combinaisons si diverses d*un petit nombre d'éléments ; les lois qui ont présidé à la formation de ces combinaisons, à la fois si constantes et si variées^ tous ces objets nous sont inconnus. Nous avons créé des systèmes; mais à l'instant qu'on a fait un pas de plus sur la surface de la terre , qu'on s'est enfoncé quelques pieds plus avant dans son sein , tous ces fantômes de l'imagination se sont évanouis. Comment un être éphémère surprendra-t-il le secret des opérations que la nature prépare dans des temps si longs pour notre durée? Comment un homme saisira-t-il un ensemble dont les parties sont répandues comme en désordre sur un espace si vaste, qu'en y consacrant sa vie entière^ il lui serait impossible, non pas d'en observer toute l'étendue, mais de la parcourir, non de tout examiner, mais de tout voir?

Combien l'histoire de l'homme même est-elle encore ignorée? La terre qu'il habite, sa température, son humidité, son élévation plus ou moins grande, les productions du sol , les travaux de la culture , les différentes espèces d'occupation , la manière de vivre, de se vêtir, les usages, les gouvernements, les lois , toutes ces causes agissent sur la durée de la

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vie, sur ia fécondité , sur la force de riioinroe, sa santé y son activité , son industrie , son caractère, sa morale même et son génie. Ces causes sont en même temps liéesentre elles, dépendent l'une de Tautre, et peuvent encore être modifiées par reffet des changements mêmes qu'elles ont produits. Nous n'avons sur ces objets que des observations générales , mais vagues , et dont la plupart sont même contestées. Ici, l'homme , la terre, les influences du climat ont cédé à la force des lois et des opinions ; là , au mi* lieu des révolutions politiques, des changements dans les préjugés, il a conservé le même caractère avec sa constitution et son climat. Ici, un peuple transplanté a changé de mœurs comme de pays; là, il apporté avec lui son caractère, et ni le temps, ni les événements , ni les mélanges avec d'autres peuples , n'ont pu en effacer l'empreinte. La liaison qui existe entre la constitution physique de l'homme, ses quaUtés*moraIes , Tordre social et la nature du climat où il vit, du sol qu'il habite et des objets qui l'entourent, ne peut être connue que par une longue suite de recherches qui embrassent à la fois difTérents climats, différentes mœurs et difTérentes constitutions politiques. Il doit en réisulter une science importante, et cette science ne sera véritablement créée qu'après qu'une collection immense d'observations constantes et précises aura permis d'assujettir au calcul et les résultats des observations , et la certitude de ces résultats.

Dans ces diverses parties de nos connaissances, comme dans toutes celles qui nous auraient fourni

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