‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 170 sur 205 · A. L* ACADEMIE DES SCIENCES · texte numérisé non relu

A. L* ACADEMIE DES SCIENCES

des exemples semblables, il peut arriver sans doute qu'au bout d'une longue suite de siècles, un heureux hasard rassemble sous les yeux d'un homme de génie les monuments épars et confus amassés par le temps. Les souverains seuls ont entre leurs mains des moyens de rendre ces succès indépendants du temps et du hasard. £ux seuls peuvent prescrire et faire exécuter sur un même plan ces longs et pénibles travaux dont la gloire ne peut être le salaire. Qui for* mera ces grandes entreprises, dont l'utilité ne peut être sensible que dans un avenir éloigné, si ce n'est un prince qui .sait mesurer ses projets , non sur la durée de la vie d'un homme , mais sur celle des empires? Les souverains seuls peuvent, en se réunissant, donner aux recherches des savants l'étendue qu'exige toute la partie des sciences dont la nature a dispersé les éléments sur la terre entière.

Jamais aucun moment n'a été plus favorable pour les desseins qu'on peut former en faveur des sciences. Jamais leur empire n'a embrassé un si grand espace, jamais elles n'ont réuni un aussi grand nombre de disciples. Les Linnaeus et les Bergman ont éclairé l'Europe du fond des mêmes climats, où les savants rassemblés par Christine n'avaient excité que de l'indiflerence et du mépris. Un philosophe né sur ces bords où les Anglais n'avaient trouvé dans le siècle dernier que des sauvages barbares , a su deviner la cause de la foudre, la soumettre à ses lois, et désarmer le ciel de la même main qui devait briser les fers du Nouveau-Monde; tandis que dans cette ville, rivale de Rome et de Byzance,qui , presque de nos.

jours , s'est ëlevée du sein des marais de la Neva , on voit un homme d'un génie infatigable(M. Euler), produire des découvertes profondes, avec une fécondité qui étonnerait, dans les genres les plus futiles, sans que Fâge lui ait rien 6té de sa force, ni la perle de la vue, de son ardeur ou de son incroyable facilité; semblable (si pourtant ce n'est point rabaisser de grands hommes que de leur comparer des héros fa- . buleux) , semblable à ce Tirésias que les dieux priverent de la vue pour le punir d'avoir pénétré leurs secrets, mais à qui le Destin les força de laisser cette science divine dont ils avaient été si jaloux.

Si Ton a pu former l'espérance de voir les princes se réunir pour accélérer les progrès de l'esprit humain , c'est sans doute dans l'époque où nous vivons. Les princes , que les connaissances qu'ils ont acquises , et l'état florissant des sciences dans leur empire sembleraient dispenser de recourir à des lumières étrangères , s'empressent cependant, non de les appeler auprès d'eux, mais de les chercher, et mettent leur gloire à remporter dans leur pays ces ti*ésors, les seuls qu'on puisse partager, sans rien 6ter à ceux qui les possèdent. Les souverains se hâtent de détruire à la fois les barrières élevées entre les peuples par ces prétendus intérêts nationaux, fantômes créés par la cupidité et par l'ignorance, et celles que des préjugés de toute espèce mettaient entre tous les sujets d'un même empire.

On sait enfin que tous les hommes ne forment qu'une seule famille, et n'ont qu'un seul intérét.Le nom deThumanité , de ce sentiment qui embrasse les

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hommes de tous les pays et de tous les âges, est dans la bouche des souverains comme dans celle des philosophes, et semble réunir dans les mêmes vues ceux dont l'ambition est d'ëclairer les hommes , et ceux dont le devoir est de veiller à leur bonheur et de défendre leurs droits.

Le czar a senti le premier qu'un des plus grands bienfaits d'un prince envers ses sujets est de les éclairer. Puisse son petit-fils montrer un jour qu'un des plus grands biens que la nature puisse accorder h une nation, est de lui donner un souverain qui sache à la fois employer pour ^lle toutes les connaissances de son siècle , et , préparant de nouvelles lumières pour les générations qui n'existent point encore, leur ouvrir des sources inconnues de prospérité et de bonheur!

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