‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 171 sur 205 · A LA SÉANCE PUBLIQUE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES · texte numérisé non relu

A LA SÉANCE PUBLIQUE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES

LE t% NOVEMBRE 1783.

La mort nous a ravi M. D'AIembert, lorsque son génie, encore dans sa force, promettait à l'Europe savante de nouvelles lumières. Géomètre sublime, c'est à lui que notre siècle doit Thonneur d'avoir ajouté un nouveau calcul à ceux dont la découverte avait illustré le siècle dernier, et de nouvelles branches de la science du mouvement, aux théories qu'avait créées le génie de Galilée, d'Huyghens et de Newton. •

Philosophe sage et profond , il a laissé dans le discours préliminaire de l'Encyclopédie, un monument pour lequel il n'avait point eu de modèle.

Écrivain tantôt noble, énergique et rapide, tantôt ingénieux et piquant , suivant les sujets qu'il a traités, mais toujours précis, clair, plein d'idées, ses ouvrages instruisent la jeunesse et occupent d'une manière utile les loisirs de l'homme éclairé.

La franchise, l'amour de la vérité, le zèle pour les progrès des sciences et pour la défense desdnûts des hommes , formaieTit le fond de son caractère.

Une probilé scrupuleuse, une bienfaisance éclai-

DISCOURS DE M. DE COfKDORCET. 4^7

rée, UD désintéressement noble et sans faste, furent ses principales vertus.

I^s jeunes gens qui annonçaient des talents pour les sciences et pour les lettres, trouvaient en lui un appui, un guide, un modèle.

Ami tendre et courageux , les pleurs de Tamitié ont coulé sur sa tombe , au milieu des regrets des académiciens, de la France et deFEurope. Il eut des ennemis pour que rien ne manquât à sa gloire; et Ton doit compter, parmi les honneurs qu'il a reçus, l'acharnement avec lequel il a été poursuivi, pendant sa vie et après sa mort, par ces hommes dont la haine se plait à choisir pour ses victimes le génie et la vertu.

Honoré par lui, dès ma jeunesse, d'une tendresse vraiment paternelle, personne, dans la perte commune, n'a plus à regretter que moi. Son génie vivra éternellement dans ses ouvrages ; il continuera longtemps d'instruire les hommes; il reste tout entier pour les sciences et pour sa gloire : l'amitié seule a tout perdu.

La mort de M. D'Alembert avait été précédée de quelques semaines seulement par celle de M. Euler, génie puissant et inépuisable, qui, dans sa longue carrière, a parcouru toutes les parties des sciences mathématiques et reculé les bornes de toutes. Toujours original et profond, mais toujours élégant et clair, il a publié plus de quatre cents ouvrages, et il n'en est pas un seul qui ne renferme une vérité nou« velle, une découverte utile ou brillante. Privé de la vue, son activité, sa fécondité même, n'en avaient

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point été ralenties. La force singulière de son intelligence répara sans effort cette perte, qui, pour tout autre , eût été irréparable ; et la nature semblait l'avoir formé pour être à la fois un grand homme et un phénomène extraordinaire, pour étonner le monde autant que pour l'éclairer.

En réponse à celui de M. Bailly, le jeudi a6 février 1784.

McmsifiUR i

Uni avec vous y depuis quinze ans , par les liens de la confraternité, je me trouve heureux, dans ce moment, d'avoir à féliciter l'Académie qui vient de vous adopter y et de pouvoir lui répondre qu'elle trouvera dans vous ces vertus douces et simples, ce caractère facile, mais sûr, qui attirent l'amitié en captivant la confiance; un zèle constant pour servir l'humanité par des travaux utiles, ou la soulager par une bienfaisance noble et éclairée ;. enfin , la réunion de l'amour des lettres et de l'étude, avec cette modestie sincère qui se fait pardonner les talents et les succès.

Dès vos premières années vous avez parcouru , d'un pas égal , la carrière paisible des sciences, et la carrière plus brillante, mais plus épineuse, de l'éloquence et de la littérature. De la même main qui a calculé les mouvements si compliqués de ces astres de Médicis , dont , il y a deux siècles , on ne soupçonnait pas même l'existence, vous avez tracé un éloge de Leibnitz, couronné par une savante académie. Élève de l'abbé de La Caille, vous avez rendu

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un hommage touchant à la mémoire du maître qui avait guide vos premiers pas dans l'étude des mathématiques. Cette histoire, où vous avez exposé l'origine et la marche d'une science au progrès de laquelle vous avez contribué, a occupé ceux même à qui l'astronomie est étrangère, et qui, entraînés par le plaisir de vous lire et de suivre vos idées , se sont instruits sans le vouloir, et presque malgré eux.

Dans la dernière partie de cette histoire , vous vous étiez imposé une tâche bien difficile, celle d'apprécier les ouvrages de savants qui existaient encore; et vous l'avez remplie avecjustîce, avec impartialité même , si jamais ce mot peut convenir à des hommes. On aperçoit, à chaque page, le plaisir que vous éprouvez à reconnaître, à encourager, à célébrer le véritable talent; et vous avez eu le mérite bien rare, de faire réussir un ouvrage où beaucoup d'hommes vivants sont loués.

Vos lettres sur \ Atlantide ont eu un avantage réservé presque uniquement aux romans et aux pièces de théâtre : celui d'avoir pour lecteurs tous ceux qui savent lire. Vous y établissez votre opinion avec tant d'adresse, vous l'avez tellement embellie par des détails ingénieux, qu'on a de la peine à s'empêcher de l'adopter. On est de votre avis, tant qu'on a votre livre entre les mains; et il faut le quitter pour avoir la force de se défendre contre vous. En interprétant Platon, vous l'avez imité dans l'art heureux de faire aimer les opinions que vous voulez établir; et si votre système a jamais le sort qu'ont éprouvé tant d'autres opinions, et dont le nom ou le génie

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de leurs auteurs n'ont pu les préserver, votre ouvrage sera plus heureux , et la postérité vous pardonuera votre peuple hyperboréen , comme elle a pardonné les atomes à Lucrèce, et les tourbillons à Fau' teur de la Pluralité des Mondes.

Il est possible même que ces systèmes, mêlés avec art à des vérités importantes, aient quelquefois une utilité réelle. Ils peuvent inspirer le goût de l'instruction à ces esprits que l'incertitude, le doute, la méthode lente et rigoureuse des sciences exactes , fatiguent ou rebutent. On a dit qu'il fallait des fables aux hommes pour leur faire supporter la vérité, et ces opinions systématiques sont peut-être la seule mythologie qui convienne à des siècles éclairés.

M. le comte deTressan, que vous remplacez parmi nous, unissait , comme vous, les sciences et les lettres; il eut le courage de les cultiver au milieu de toutes les illusions de la jeunesse, de l'agitation de la cour, de la dissipation du monde, du tourbillon des plaisirs. Tandis qu'il immortalisait dans ses vers les charmes de ractrice célèbre à qui les ennemis d'un grand homme ont osé attribuer une partie du succès de Zaïre , il écrivait à Voltaire , à Fontenelle , à Haller, à Bonnet, aux Bernouilli, au vainqueur de Molwitz, au philosophe qui a chanté les saisons; il méditait les ouvrages des savants; il jetait sur la nature un regard observateur. Chaque jour, quelques heures enlevées au plaisir étaient consacrées à l'étude, et il en a reçu la récompense; les lettres ont été la consolation de sa vieillesse.

Dans un âge où les hommes les plus actifs com-

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mencent à éprouver le besoin du repos, il devint un de nos écrivains les plus féconds et les plus infati* gables. Il publia ces Contes où des tableaux voluptueux n'alarment jamais la décence, où une plaisanterie fine et légère répand la gaieté aU milieu des combats éternels et des longs amours de nos paladins : le naturel des sentiments et des images Fait oublier le merveilleux des aventures. Rajeunis par lui , nos anciens romanciers ont de l'esprit, et même de la vérité; leur imagination vagabonde n'est plus que riante et folâtre. Enfin , l'Arioste lui-même u a perdu , entre les mains de. M^ de Tressan , que ce qu'un grand poète est condamné à perdre dans une * traduction en prose.

La vieillesse est peut-être l'âge de la vie auquel ces ingénieuses bagatelles conviennent le mieux , et où l'on peut s'y livrer avec moins de scrupule et plus de succès. C'est lorsqu'on est désabusé de tout, qu'oo a le droit jde parler de tout en badinant. C'est alors qu'une longue expérience a pu enseigner l'art de cacher la raison sous un voile qui l'embellisse, et permettre à des yeux trop délicats d'en soutenir la lumière; c'est alors qu'indulgent sur les erreurs de l'humanité , on peut les peindre sans humeur, et les corriger sans fiel.

On n'a plus la force de suivre la vérité qui se dérobe à notre faiblesse; les traits profonds qui peignent les passions, échappent à une âme qui n'en conserve plus que des souvenirs presque eflacés. La réalité n'offre à la vieillesse que des regi*ets : c'est dans un monde idéal qu'elle doit chercher a exister

A l'acaDrmie Française. 4^3

Là jeunesse poursuit trop souvent, avec ardeur, des chimères sérieuses que son imagination réalise: pourquoi n'excuserions-nous pas la vieillesse, lorsqu'elle s'amuse avec des contes, et qu'elle cherche à jouir un momeutde leurs douces et passagères illusions? M. le comte de Tressan était depuis longtemps aS" socié libre de l'Académie des sciences; et ces deux compagnies ont toujours vu naître avec plaisir l'occasion de resserrer, par de nouveaux liens, cette union utile à toutes deux. Vous venez de nous montrer combien l'éloquence et la littérature peuvent devoir de beautés à l'étilde approfondie de l'homme et de la nature; mais combien aussi les sciences peuvent-elles avoir d'obligation à l'étude des lettres? Ta méthode de se former des idées justes est liée à l'art de s'exprimer avec précision; la clarté de nos idées dépend de l'exactitude du sens que nous attachons à leurs signes : nous n'avons même d'idées bien précises que celles dont nous avons fixé Téteddue en les désignant par un mot. Ce n'est pas seulement en parlant, en lisant» en écrivant, que nous ne sépanms point nos idées du mot qui les exprime ; cette liaison se fait sentir dans nos méditations et dans nos recherches. Les idées que nous combinons pour nous élever à des vérités nouvelles, ne se présentent à l'esprit qu'accompagnées du signe que l'habitude ne nous permet plus d'en séparer; et la perfection de la langue de chaque science contribue, plus qu'on ne l'imagine, à y rendre les découvertes plus promptes et plus faciles.

Longtemps on a paru croire que l'étude des scien- I. 28

434 DISCOURS A l'académie FRANÇAISE.

ces était contraire au goût dans les lettres; tandis qu'un autre préjugé faisait craindre pour les sciences la distraction où peut entraîner l'amour de la littérature, et la facilité que donne l'art d'écrire pour faire valoir de petits objets ou voiler les défauts d'un ouvrage. Votre exemple, Monsieur, est une réponse de plus, qui doit servir à prouver combien de pareilles craintes sont chimériques. Si ces préjugés, ehers à quelques littérateurs ignorants et à quelques savants médiocres, n'ont pour cause que la répugnance avec laquelle ils consentiraient à reconnaître dans un seul homme une double supériorité, voire caractère peut encore les désarmer; et, par une exception honorable , vous échapperez sans doute à la proscription, que la médiocrité a prononcée contre tous ceux qui osent embrasser deux genres si éloignés en apparence, et ont le bonheur dangereux et rare de réussir dans tous deux.

En réponse k celui de M. le comte de ChoiseuUGouffier,

le jeudi 26 février 1784.

Monsieur ,

Des entreprises utiles aux lettres ^ et de bons ouvrages, donnent également des droits à la reconnaissance publique; et l'Acadëniiey en vous adoptant à ce double titre , n'a été que l'interprète d'un sentiment commun h tous les amis de la littérature et de la philosophie.

Vous avez oflert un grand exemple aux jeunes gens à qui le sort a fait le présent dangereux d^une grande fortune. Dans un âge où le goût de la dissipation obtient facilement l'indulgence , et la mérite peutêtre, où l'on appelle sages ceux qui s'occupent de leur avancement ou de leur intérêt, amateur ardent, mais déjà éclairé, de l'antiquité et des arts, vous avez tout quitté pour aller en étudier les débris au milieu des ruines d'Éphèse et d'Athènes, et interroger les monuments de ce peuple si aimable et si grand , à qui nous devons tout , puisque nous lui devons nos lumières.

On vous a vu, entouré des paisibles instruments des arts, visiter les mêmes contrées que vos ancêtres n'avaient parcourues qu*en pèlerins conquérants ;

vous êtes revenu charge de dépouilles plus précieuses aux yeux de la raison, que celles qu'ils ont obtenues pour prix de leurs exploits : et une compagnie savante 9 que TÀcadëmie française s'honorera toujours d'avoir vu naître dans son sein ^ a cru ne pouvoir récompenser votre entreprise d'une manière digne d'elle et de vous, qu'en oubliant tout ce qui vous était étranger, pour ne couronner que vos travaux littéraires.

Tous ceux que les lettres et les arts occupent ou intéressent, ont lu avec avidité ce voyage où la géographie a puisé de nouvelles lumières; où les cartes marines sont perfectionnées; où tant de monuments sont décrits avec précision et dessinés avec goût; où les mœurs, observées sans enthousiasme et sans humeur, sont peintes avec tant de vérité. Un heureux emploi de l'histoire ancienne de la Grèce y offre sans cesse des rapprochements instructifs ou des contrastes piquants. Ce style simple et noble, si con« venable à celui qui parle de ce qu'il a vu et raconte ce qu'il a fait; une exactitude scrupuleuse sans longueurs et sans minuties; de la philosophie sans déclamation et sans systèmes : tels sont les caractères de cet ouvrage. L'auteur y parait constamment animé par l'amour de l'humanité, par un sentiment profond de l'égalité primitive des hommes, qu'il est si doux de trouver dans ceux qui , s'ils n'avaient qu'une âme commune et des talents ordinaires, auraient tout à perdre par la destruction des préjugés. Ce sentiment est au fond de votre cœur comme dans vos ouvrages; et vous avez montré, dans des circons-

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lances difBciles, que le respect pour la qualité d'homme était toujours et votre premier mouvement et votre premier devoir.

Une nouvelle carrière s'ouvre devant vous. Ces mêmes peuples , qui vous ont vu avec étonnement dessiner les monuments antiques que leur indifférence foule aux pieds^ vous reverront, trop tôt pour nous, honoré de la confiance d'un prince, leur fidèle et généreux allié. La politique de l'Europe (du moins celle qu'on avouait) fut longtemps dirigée contre cet empire, alors redoutable , et aujourd'hui, celle de plusieurs Étals semble chercher à le soutenir ou à le défendre: mais, ce qui doit honorer et notre pays et notre siècle, elle ne veut employer que des moyens avoués par la justice et conformes à l'intérêt général de l'humanité. Menacé par des nations puissantes et éclairées, le trône des Ottomans ne peut subsister s'ils ne se hâtent d'abaisser les barrières qu'ils ont trop longtemps opposées -aux sciences et aux arts de l'Europe. Cette vaste domination , qui embrasse tant de belles contrées, qui renferme tant de peuples jadis si célèbres, qui , s'étendanl des sources du Nil aux rives du Pont-Euxin, réunit tous les climats et devrait réunir toutes les productions, ne peut plus appartenir qu'à une nation qui connaisse le prix des lumières. Les lumières sont le secours le plus eflicace que cet empire puisse recevoir de ses alliés; et l'art des négociations, qui a été si longtemps l'art de tromper les hommes, sera dans vos mains celui de les instruire et de leur montrer leurs, véritables intérêts.

Ainsi y cette fausse politique qui fondait la pros* périté d'un peuple sur les malheurs ou Tignorance des nations étrangères, a dû disparaître avec la &usse philosophie qui voulait trouver dans les erreurs populaires la source de notre bonheur et de nos vertus. Une philosophie plus vraie, plus noble, plus conforme à la nature , s'est élevée sur les ruines de ces vaines opinions que le mépris pour l'espèce humaine avait enfantées, et qui ont flatté trop longtemps Vir gnorance et la corruption des hommes puissants. Une lumière nouvelle s'est répandue; et, tandis que ceux qu'elle éblouit ne se lassent point d'en prédire les funestes effets, déjà des lives de la Delaware aux bords du Danube^ vingt peuples applaudissent au bien qu'elle a fait.

Mab puis-je m'arréter à vous parler des progrès de la raison, lorsque tout me rappelle que nous avons à gémir sur les pertes qu'elle a éprouvées?

Le grand homme que vous remplacez, et à qui votre amitié juste et courageuse vient de rendre un si noble hommage , fut un des pkjs dignes appuis de la raison par son génie, par son caractère et par ses vertus.

Au sortir de l'enfance, entraîné vers la vérité par un instinct irrésistible, il se dévoua tout entier à ces sciences où elle règne sans partage, et bientôt il en eut reculé les limites. Si je me bornais à vous citer les problèmes importants qu'il a résolus, les questions épineuses et difficiles qu'il a éclaircies, les méthodes qu'il a inventées ou perfectionnées, les vérités dont il a enrichi le calcul intégral , l'iustru-

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ment le plus uDivei*sel et le plus utile que Tesprit huinam ait inventé dans les sciences , j'aurais peint un grand géomètre; mais ces traits lui seraient communs avec d'autres hommes qui ont illustré notre siècle. Ce qui caractérise surtout M. D'Alembert, c'est d'avoir inventé un nouveau calcul nécessaire aux progrès des sciences physiques ^ tandis que les calculs de Newton et de Leibnitz semblaient avoir atteint le terme des forces de l'esprit humain ; c'est d'avoir saisi dans la nature un principe général et nécessaire, auquel tous les corps sont également assujettis, et qui détermine leurs mouvements ou leurs formes dès qu'on connaît les forces qui agissent sur leurs éléments ; c'est d'avoir tracé le premier la ligne que Taxe de la teire décrit dans les cieux , et calculé les causes qui , en le balançant dans l'espace, lui font accomplir sa longue période, dont elles conservent la lente et paisible uniformité; c'est, enfin, d'avoir illustré son nom par plusieurs de ces grandes découvertes qui survivent aux ouvrages de ceux qui les ont faites, aux méthodes même qui les ont produites, et sont éternelles comme les lois de la nature dont elles ont révélé le secret.

Les sciences se tiennent par une chaîne qui unit chacune d'elles à toutes les autres, et au point 011 elles se rapprochent, elles se prêtent des secours mutuels. Souvent les mathématiques ne peuvent attendi*e que d'une saine métaphysique la solution des difficultés qu'elles présentent, tandis que la métaphysique a besoin de la science du calcul pour ne point s'égarer dans ses méditations sur la natui*e de

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la matière ou du mouvement , ou ue peul recevoir que de la géométrie la faible lumière qui lui permet d entrevoir quelques objets dans Tablme de rinBoi. Philosophe autant que géomètre, M. D'Alembert sut tirer une partie de sa gloire de ces recherches qui ont été si souvent Técueil des métaphysiciens, et même des géomètres. 11 a le premier appris aux ma* thématiciens à douter des principes du calcul des probabilités, sur lesquels ils appuyaient avec trop de confiance leurs savantes théories. I^a philosophie lui doit la preuve de cette grande vérité, que les lois de la mécanique sont une suite nécessaire de la nature des corps. Souvent il a expliqué aux géomètres des paradoxes où le calcul de l'infini les avait conduits; tandis que, développant aux philosophes la nature de Tinfini géométrique, il les familiarisait avec cette idée qui étonne toujours notre faiblesse, et l'a si souvent confondue.

L étude des lettres , qui n'avait été longtemps que le délassement de M. P'Âlembert, devint pour lut une ressource nécessaire, lorsque ses oignes affaiblis ne purent soutenir sans fatigue cette aitenlioD forte et continue qu'exigent les méditations mathématiques : son génie , comme il la prouvé dans ses derniers ouvrages, était toujours capable des mêmes efforts; mais il ne pouvait plus les prolonger si longtemps. Nommé alors secrétaii*e de cette Académie, il la regarda comme une nouvelle patrie à laquelle il se dévoua tout entier ; les plus petits détails de ses fonctions étaient chers et importants à ses yeux; il savait y plier, sans contrainte et sans dégoût , ce gé*

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nie qui avait créé des sciences nouvelles, et franchi l'espace sur le bord duquel Newton s'était arrêté. Il croyait qu'une société d'korames de lettres, chargée des intérêts de la raison comme de ceux de la littérature, devait, avec un courage égal, opposer une barrière au mauvais goût qui dégrade l'esprit humain, et aux préjugés qui l'égarent ou Tabrutissent ; et il veillait iivec un zèle infatigable pour que les choix, les jugements, les démarches de la compagnie dont il était l'organe , répondissent à une destination si noble et si utile.

Combien de fois l'avons-uous entendu dans ces assemblées, tantôt combattre les préjugés littéraires avec les armes d'une philosophie sage et lumineuse, tantôt accabler les ennemis de la raison sous les traits (le l'éloquence ou de la plaisanterie, n'employant que les ménagements qui étaient utiles à la cause de la vérité, évitant avec adresse de soulever contre elle les esprits timides ou prévenus, mais dédaignant les clameurs dont lui seul était l'objet, et bravant avec courage cette foule impuissante d'ennemis et d'envieux que les vertus et les talents traînent à leur suite!

Il existe dans la littérature et dans la philosophie, un nombre beaucoup plus grand qu'on ne croit d'opinions qui se transmettent d'âge en âge, qu'on regarde comme certaines, parce qu'on les a toujours crues, dont on a mille fois prétendu donner des preuves, et que jamais on n'a examinées. M. D'Alembert se plaisait à combattre ces opinions , à les montrer telles qu'elles étaient, dénuées de tout ce que le temps,

rautorilé, l'habitude leur avaient doûné d'imposant. Lui reprochera-t-on de n'avoir pas toujours substitué à ces opinions , les ventes dont elles tenaient la place ? C'est avoir éclairé les hommes , que de leur avoir appris à douter ; et , pour qu'ils marchent librement vers la vérité , il faut commencer par en débarrasser la route des erreurs ou des opinions qui empêchent de la reconnaître ou de la suivre.

Le zèle de M. D'AIembert pour l'Académie , loi fit entreprendre d'en continuer Fhistoire, mais sur ud nouveau plan, et avec des vues plus profondes. L'éloquent et généreux Pélisson, le savant abbé d'Olivet, s'étaient bornés à raconter avec simplicité les principaux événements de la vie des académiciens, et à rapporter quelques anecdotes sur leurs ouvrages. Mais M. D'AIembert a senti que l'histoire des écrivains célèbres ne doit pas intéresser seulement ceax qui cultivent les lettres; qu'elle doit être Tbistoire des travaux et des progrès de l'esprit humain , le tableau de l'influence que peuvent avoir sur la conduite de la vie, sur le caractère ou sur les vertus des hommes, le goût de l'occupation et la culture de l'esprit. C'est là qu'on peut étudier l'homme dans ceux de son espèce qui ont le plus perfectionné leur raison^ qu'on peut observer l'empire des préjugés populaires sur les hommes que leur éducation aurait dû y soustraire, et l'influence lente, mais sûre, du jugement des hommes éclairés sur les opinions du peuple. C'est là qu'on peut apprendre à reconnaître la mai*che des préjugés, qui tantôt remontent du peuple à ceux qui devraient l'éclairer et le détromper.

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et tantôt commeocent par les hommes instruits, descendent d'eux au vulgaire, et gouvernent le peuple longlemps après que ceux qui exercent leur raison ont su les rejeter.

Soixante-dix éloges d'académiciens , difTéreorts par leur génie, par leur état, par le genre de leurs productions I ont occupé pendant quelques années les loisirs de M. D*Alembert; et, dans ces ouvrages, variant son style avec ses sujets, toujours ingénieux , toujours clair, il montre partout une raison supérieure, une philosophie vraie et élevée , dont il a souvent l'art d'adoucir les traits pour la rendre plus usuelle , plus utile au grand nombre.

Ce goût exclusif pour ce qui est utile et vrai était un des traits caractéristiques de son génie , et domine dans ses éloges comme dans ses autres ouvrages. M. D'Alembert rejetait avec dégoût tout ce qui , dans les sciences , n'était pas appuyé sur les faits ou sur le calcul. Un système brillant, une théorie incertaine, quelque profonde qu'elle fût, n'étaient à ses yeux que des bagatelles sérieuses, indignes d'occuper des hommes. Dans la philosophie il dédaignait toutes ces opinions spéculatives où l'esprit trouve sans cesse à creuser plus avant dans un terrain toujours stérile; il haïssait la subtilité, et parce qu'elle nous égare, et parce qu'elle consume en de vains travaux notre temps et nos forces ; il ne craignait point de trop rétrécir le champ où l'esprit humain peut s'exercer, parce qu'il savait qu'il reste assez de vérités utiles à découvrir pour occuper les hommes de tous les âges.

Plusieurs des éloges de M. ^D'Alembert eut été lus dans les séances publiques derAcadëmie; on se rappelle les applaudissements qu'ils ont excités; l'efTet qu'ils ont produit est présent à l'esprit , à l'àme de ceux qui m'écoutent, et qui^ encore remplis de ce qu'ils ont entendu, me reprochent peut-être que l'amitié n'ait pu m'élever assez au-dessus de moi, pour exprimer d'une manière plus digne d'eux leur reconnaissance et leurs regrets.

M. D'Alemberty au moment où l'Acadéiïiie s'est séparée , était persuadé de sa fin prochaine : on Tavait vu supporter avec impatience des inBrmités qui lui étaient la liberté de travailler et d'agir; mais il vit approcher d'un œil ferme le terme de sa vie. Quand il sentit que sa carrière était finie pour les sciences et pour les lettres, il supporta avec constance des maux qui n'étaient plus que pour lui , et renonça même au désir de prolonger une existence qu'il regardait comme inutile. Supérieur à ce courage d'osr tentation qui se plait à combattre avec la douleur pour avoir l'honneur de la vaincre, il cherchait à s'en distraire et à l'oublier; mais il savait soutenir avec une fermeté tranquille l'idée de sa destruction, lorsqu'il y était ramené par des soins que lui inspirait sa bienfaisance, ce sentiment de toute sa vie, dont il voulut étendre les effets au delà même de son existence. Occupé du progrès des sciences et de la gloire de l'Académie jusque dans ses derniers moments, il jouissait des succès d'un confrère, son ancien ami, qui l'a remplacé dans cette compagnie. Il me pariait du devoir dont je m'acquilte aujourd'hui envers sa

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mémoire; et, par un sentiment d'amitié qui fermait ses yeux sur tout autre intérêt, il daiguajt se féliciter que le sort m'eût confié cet emploi douloureux. 11 oubliait ses maux, et sortait de son abattement pour s'intéresser à ces expériences qui ont ouvert un nouvel élément à l'activité des hommes. 11 versa quelques larmes sur la perte de Tillustre Euler, en voyant avec tranquillité qu'il allait suivre bientôt le seul de ses livaux que la postérité, plus impartiale et plus éclairée que les contemporains , osera peut-être placer à côté de lui. Mais je sens, Monsieur, que je m'arrête trop longtemps sur ces détails si cruels et si chers. Accoutumés tous deux à regarder son amitié comme une partie de notre bonheur,, liés par le sentiment qui nous unissait à lui, et maintenant par celui d'une douleur commune, nous pourrions, dans un entretien solitaire, adoucir nos peines par le plaisir de nous en occuper sans partage; mais les pleurs de l'amitié doivent couler dans le silence, tandis que l'Europe retentit des regrets des savants qui ont perdu celui qu'ils regardaient comme leur mattre et leur modèle; que les nations étrangères se plaignent de ne plus entendre cette voix dont les sages leçons leur ont été si utiles; et que le tombeau du Newton de notre siècle est honoré par les larmes du héros qui a égalé Gustave-Adolphe par l'éclat de ses victoires et l'a surpassé par son génie.

A Touverture de la séance de l'Académie royale des sciences,

du 4 septembre 1784 (i)-

Messieurs,

Ce jour glorieux pour nous semble retracer à dos yeux les temps à jamais célèbres où les héros d'Athènes ne dédaignaient pa^ de venir, au retour de leurs victoires, entendre dans les écoles la voix d'Anaxagore et de Socrate; où ces Césars , si grands dans le sénat , si terribles à la tête des légions , déposant des lauriers cueillis sur les bords de TEuphrate et du Rhin j se plaisaient à discuter les principes de la philosophie avec Apollonius , avec Pline, avec Maxime, ou à' rechercher le peu qu'il était alors donné aux hommes de connaître sur les lois de la nature et sur les phénomènes de l'univers.

Mais ces temps, qui furent ceux de la gloire ou da bonheur des nations gouvernées par ces grands hommes, ne forment dans l'histoire qu'un petit nombre de jours sereins qui ont brillé de loin en loin, ao

(i) M. le comte d*OEls (le prince Henri de Prusse) assistait h cette séance de l'Académie.

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