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vainquit le maréc^hal Wurmser et pacifia la VeiH dée; oui , le fils d'un simple cabaretier , se précipitant comme une avalanche des hauteurs de r Al bis, dispersa sous les murs de Zurich les Russes de KorsakofîT, à Tinstant même où ils croyaient marcher avec certitude à la conquête de la France; oui, le fils d'uu terrassier et quelques milliers de soldats donnèrent, à Héliopolis, de telles preuves d'habileté, de bravoure , qu'il ne serait plus permis aujourd'hui de citer la phalange macédonienne et les légions de César comme les plus vaillantes troupes qui aient foulé le sol égyptien.
Conservons religieusement ces souvenirs^ Nos hommages, quelque vifs qu'ils puissent être, pâliront à côté des hauts faits de ces immortelles armées républicaines qui sauvèrent la nationalité française. Soyons justes, cependant, et que notre enthousiasme pour d'étonnants soldats ne nous empêche pas de payer un juste tribut à tant de citoyens de Tordre civil qui , eux aussi, rendirent d'éminents, de périlleux ^ d'honorables services à la patrie.
Pendant que les armées françaises combattaient courageusement aux frontières , n'était-ce
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pas à rintérieur qu'à traTefs d'incroyables difficultés, on créait, on improTisait, par des méthodes entièrenlent nouvelles, les aimes, les munitions indispensables ; li'était-ce pas à Tintérieur que se préparaient les plans de campagne; que le télégraphe flaidsait à point nommé, pour donner aux ordres Venant de la capitale un ensemble , Une rapidité inespérés ; n'était-ce pas de l'intétîeur que partait jusqu'à ce projet, réalisé à Fleurus , de faire servir les aérostats à nos triomphes; n'était^e pas à l'intérieur, enfin , que jaillissait la pensée de tant de brillantes institutions, gloire dn pays et base de notre administration ; créations immortelles dont tous les gouvernements se sont crus obligés de copier les noms, quand , faute d'éléments, il leur a été impossible de reprodûitie les institutions
Je déplore , je maudis autant que personne au monde , les actes sanguinaires qui souillèrent les années 1793 el 1794; ^^^^ j^ ne saurais me résoudre à n'envisager notre glorieuse révolution que sous ce douloureux aspect. Je trouve, au contraire, beaucoup à admirer, même au milieu des scènes les plus cruelles qui en ont
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marqué les divet*ses phases. Citerait-on , |>ar exemple , aucune nation ancienne ou moderne , chez laquelle des victimes des deux sexes et de tous les partis aient fait preuve^ au pied de réchafaud, d'autant de résignation, de force de caractère, de détachement de la vie qu'en ont montré nos malheureux compatriotes? II ne faut pas non plus oublier l'empressement intrépide que mirent tant d*honorables citoyens à secourir , à sauver , à quêter même des proscrits. Cette dernière réflexion me ramène à Condorcet et à la femme admirable qui le cacha pendant plus de neuf mois.
On pouvait supposer que Condorcet n'avait pas exactement mesuré toute la gravité , toute la portée de l'écrit qu'il publia après l'adoption delà constitution de l'an IL Le doute, maintenant, ne serait plus permis. Ce qui s'était offert à l'esprit du député de TAisne comme un devoir, il l'accomplit en présence du plus imminent danger. J'en ai découvert une preuve irrécu sable : la publication de \ Adresse aux citoyens français sur la nouvelle constitution coïncida
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avec les démarches qui assurèrent une retraite à Fauteur.
Dans l'atmosphère politique , aussi bien que dans l'atmosphère terrestre, il y a des signes avant -coureurs des orages, que les personnes exercées saisissent du premier coup d'œil , malgré ce qu'ils offrent d'indécis.
Gondorcet, son beau- frère Cabanis, leur ami commun Vic-d'Azir, ne pouvaient s'y tromper. Après sa manifestation publique au sujet de la constitution de l'an II, la mise en accusation de 1 ancien secrétaire de T Académie des sciences était inévitable; la foudre allait éclater sur sa tète; il fallait sans retard chercher un abri.
Deux jeunes amis de Cabanis et de Vic-d'Azir, qui, depuis^ ont été l'un et l'autre des membres distingués de cette Académie, MM. Pinel et Boyer, songèrent au numéro âi de la rue Servandoni, où ils avaient demeuré.
Cette maison , d'environ 2,5oo francs de revenu, ordinairement occupée par des étudiants, appartenait à la. veuve de Louis-François Vernet, sculpteur, et proche parent des grands peintres. Madame Vernel , comme son mari , était née en Provence. FJle avait le cœur chaud,
CXXXiv BIOGRAPHIE
rimagination vive , le caractère franc et ouvert ; sa bienfaisance touchait à l'exaltation. Ces qualités excluent les détours et les longues négociations. Madame, lui dirent MM. Boyer et Pinel, nous voudrions sauver un proscrit. — Ë^t-il honnête homme, est^il vertueux? — Oui, madame. — En ce cas , qu'il vienne ! — Nous allons vous confier son nom, — Vous me rapprendrez plus tard ; ne perdez pas une minute : pendant que nous discourons , votre ami peut être arrêté !
Le soir même, Condorcet confiait sans hésiter sa vie à une femme dont, peu d'heures auparavant, il ignorait l'existence.
Condorcet n'était pas le premier proscrit que recevait le n^ai; un autre l'y avait précédé. Madame Vernet ne consentit jamais , au sujet de cet inconnu, à satisfaire la bien légitime curiosité de la famille de notre confrère. Même en i83o, a|>rès un laps de temps de trente-sept années , ses réponses aux questions pressantes de madame O'Connor ne dépassaient pas de vagues généralités. Le proscrit, disait-elle, était grand ennemi de la révolution; il manquait de fermeté, s'effravait des moindres bruits de
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la rue, et ne quitta sa retraite qu après le 9 thermidor. L'excellente femme ajoutait, avec un sourire empreint de quelque tristesse : Depuis cette époque , je ne l'ai pas revu ; comment Toulez^vous que je me rappelle son nom ?
A peine entré, au commencement de juillet 1793, dans sa cellule de la rue Servandoni, notre ancien confrère y éprouva des tortures morales cruelles. Ses revenus avaient été saisis ; il ne pouvait pas disposer d'une obole. Lui, personnellement, n'avait aucun besoin, car madame Vernet pourvoyait à tout ; car , pour cette femme incomparable, secourir un malheureux était si bien s'acquitter d'une dette, que la famille de l'illustre secrétaire, revenue à une grande aisance , échoua dans ses projets persévérante de lui faire accepter quelque cadeau.
Mais, se disait, dans sa préoccupation, le célèbre académicien : Où vivra celle qui a le malheur aujourd'hui de porter mon nom?
Toute femme nobte^ et, à plus forte raison, toute femme de proscrit, est exclue de lo capitale. Laissez faire rë|>ou^ dévouée : elle en*^ trera chaque matin à Paris, à la suite des pourvoyeiises des halles. Comment vivra*t-elle ? se
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demandait encore notre confrère , dans son inquiète sollicitude. Il semble, en effet, impossible qu'une dame du grand monde, habituée à être servie et non à servir les autres, conquière à force de travail, de suffisantes ressources ]K>ur elle, sa jeune fille, sa sœur maladive et une vieille gouvernante. Ce qui paraissait impossible, ne tardera pas à se réaliser. Le besoin de se procurer Timage des traits de ses parents, de ses amis, n'est jamais plus vif qu'en temps de révolution. Madame de Condoceet passera ses journées à faire des portraits : tantôt dans les prisons (c'étaient les plus pressés); tantôt dans les silencieuses retraites que des âmes charitables procuraient à des condamnés; tan<tôt. enfin , dans les salons brillants ou dans les modestes habitations des citoyens de toutes les classes qui se croyaient menacés d'un danger prochain. L'habileté de madame Condorcet ren* dra beaucoup moins vexatoires, beaucoup moins périlleuses^ les perquisitions souvent renouvelées que des détachements de l'armée révolutionnaire iront opérer dans sa demeure d'Auteuil. Sur la demande des soldats, elle reproduira leurs traits avec le crayon ou le
DE CONDORCET. CXXXVÎj
pinceau; elle exercera sur eux la fascination du talent, et s*en fera presque des protecteurs. Dès que la peinture commencera à ne plus être lu* crative, madame Condorcet, exempte de préjugés, n'hésitera pas à créer un magasin de lingerie dont les bénéfices seront exclusivement consacrés à d'anciens serviteurs. C'est là que, pour la première fois , depuis la révolution de 89, nous rencontrerons le nom du chef de no* tre secrétariat, de l'excellent M. Cardot. Plus tard, madame Gondorcet sera l'habile traducteur de Touvrage d'A4am Smith sur les sentiments moraux, et publiera elle-même des lettres sur la sympathie, également dignes d estime par la finesse des aperçus et par l'élégance du style. Les premiers pas, les premiers succès de madame Gondorcet dans la carrière d'abnégation personnelle, de sacrifices de tous les instants, de dévouement courageux dont je viens de tracer l'esquisse, devinrent un baume réparateur pour l'âme à demi anéantie du malheureux proscrit. Lui aussi, dès ce moment, se sentit capable d'un travail persévérant et sérieux. La force, la lucidité de son esprit ne furent pas moins entières , dans la cellule sur
CXXXViij BIOGRAPHIE .
laquelle veillait rhumanité héroïque de madame Vernet, qu*ellesne l'étaient vingt années auparavant, au secrétariat de l'Académie des sciences.
Le premier écrit composé par Condorcet dans sa retraite de la rue Servandoni, n'a jamais été imprimé. J'en rapporterai les premières lignes : a Comme j'ignore, disait l'illustre « philosophe, si je survivrai à la crise actuelle, je <c crois devoir à ma femme, à ma fille, à mes a amis , qui pourraient être victimes des ca- <K lomnies répandues contre ma mémoire , un « exposé simple de mes principes et de ma « conduite pendant la révolution. »
Cabanis et Garât se trompaient, en affirmant dans l'avant^propos de l'Esquisse sur les progrès de l'esprit humain, que leur ami avait tracé seulement quelques lignes de cet exposé. Le manuscrit se compose de quarante et une pages très-serrées ; il embrasse la presque totalité de la carrière publique de Condorcpt. Secrétaire de l'Académie des sciences morales et politiques, je transcrirais peut-être ici en totalité un écrit où la candeur, la bonne foi, la sincérité de notre confrère brillent du plus vif éclat. La spécialité de l'Académie des sciences m'interdit
DE CONDORCfiT. CXXxix
de pareils détails. Néanmoins, comme il est de devoir rigoureux , non-seulement pour toutes les académies , mais encore pour tous les ci* toyens , de purifier Thistoire nationale , notre patrimoine commun , des flétrissures calomnieuses que l'esprit de parti lui a trop souvent imprimées, je rapporterai le jugement de Condorcet sur les massacres de septembre : c Les massacres du 2 septembre , dit-il , une
< des souillures de notre révolution , ont été ft Touvrage de la folie, de la férocité de quelques « hommes , et non celui du peuple , qui , ne se « croyant pas la force de les empêcher, en « détourna les yeux. Le petit nombre de fac*
< tieux auxquels ces déplorables événements c doivent être imputés eut Tart de paralyser la c puissance publique, de tromper les citoyens c et l'Assemblée nationale. On leur résista fai- « bleroent et sans direction, parce que le véri-
< table état des choses ne fut pas connu. » N'étes^vous pas heureux de voir le peuple, le véritable peuple de Paris, déchargé de toute solidarité dans la plus odieuse boucherie, par un homme dont les lumières, le patrio* tisme et la haute position sont une triple
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garantie de véracité? Désormais, il ne sera plus permis de considérer comme l'expression d'une opinion individuelle, d'un sentiment isolé, cette apostrophe d'un ouvrier aux sbires de la commune, que j'ai recueillie dans les mémoires du temps :
<c Vous prétendez massacrer des ennemis! Moi, je n'appelle jamais ainsi des hommes désarmés. Conduisez au Champ de Mars ceux de ces malheureux qui, dites-vous, se réjouissaient des défaites de la république; nous les combattrons en nombre égal, à armes égales, et leur mort n'aura rien alors qui puisse nous faire rougir. »
Condorcet supporta avec une grande résignation sa réclusion cellulaire^ jusqu'au jour où il apprit la mort tragique des conventionnels girondins qui avaient été condamnés le même jour que lui. Cette sanglante catastrophe concentra toutes ses idées sur les dangers que courait madame Vernet. Il eut alors avec son héroïque gardienne, un entretien que, sous peine de sacrilège, je dois reproduire sans y changer un seul mot :
DE CONOOKCET. Oxlj
n Vos bontés, Madame, sont gravées dans mou <( cœur en traits ineffaçables. Plusj*admire votre . «courage, plus mon devoir d'honnête homme « m'impose de ne point en abuser. La loi est po^ « suive : si on me découvrait dans votre de- « meure, vous auriez la même triste fin que moi; « je suis hors la loi, je ne puis plus rester. »
€ La Convention , iVf onsieur , a le droit de < mettre hors la loi : elle na pas le pouvoir de c mettre hors de U humanité; vous resterez ! » Cette admirable réponse fut immédiatement suivie, au n"* 21 de la rue Servandoni, de Torganisation d'un système de surveillance, dans lequel la plupart des habitants de la maison, et particulièrement Thumble portière, avaient un rôle. Madame Vernet savait imprégner de sa vertu tous ceux qui lentouraient. A partir de ce jour, Ck>ndorcet ne faisait pas un mouvement sans être observé.
Ici vient se placer un incident qui montrera la haute intelligence de madame Vernet, sa profonde connaissance du cœur humain.
Un jour, en montant l'escalier de la chambre qu'il occupait, Condorcet fit la rencontre du citoyen Marcos , député suppléant à la Con-
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vention pour le département du Mont-Blanc. Marcos appartenait à la section des montagnards ; il logeait depuis quelques jours chez madame Vernet« Sous sou déguisement, Condorcet n'avait pas été reconnu; mais étaît-il possible de compter longtemps sur le même bonheur? L'illustre proscrit fait part de ses inquiétudes à son hôte dévouée. Attendez^ dit-elle aussitôt, je vais arranger cette affaire. Elle monte chez Marcos , et ^ sans aucun préambule , lui adresse ces paroles : « Citoyen , Gondorcet demeure sous le même toit que vous; si on l'arrête, ce sera vous qui l'aurez dénoncé; s'il périt, ce sera vous qui aurez fait tomber sa tête. Vous êtes un honnête homme ^ je n'ai pas besoin de vous en dire davantage, -a Cette noble confiance ne fut pas trahie. Marcos entra même, au péril de sa vie , en relations directes avec Condorcet. C'était lui qui le pourvoyait de romans dont notre confrère fesait une grande consommation.
Cependant, une distraction, un accident fortuit, pouvaient tout perdre. Madame Vernetconiprit que ses efforts finiraient par être vains, si on n'occupait pas fortement la tête du prisonnier.
DE CONUORCËT. cxliij
Par son intermédiaire, madame de Condorcet et les amis de son mari le supplièrent de se livrer à quelque grande composition/Condorcet se rendit à ces conseils, et commença son Esquisse dun tableau historique des progrès de l'esprit humain.
Pendant que, sous Tégide tntélaire de madame Vemet^ Condorcet enveloppait dans ses regards scrutateurs Tétat passé et letat futur des sociétés humaines, il réussit à détourner complète-^ ment ses pensées des convulsions terribles au milieu desquelles la France se débattait. Le Tableau des progrès de P esprit humain n'offre pas, en effet, une seule ligne où racrimonie du proscrit ait pris la place de la raison froide du philosophe, et dea nobles sentiments du promoteur de la civilisation, a Tout nous dit
< que nous touchons à Tépoque d'une des
< grandes révolutions de l'espèce humaine
« l'état actuel des lumières nous garantit qu'elle a sera heureuse. 9 Ainsi s'exprimait Condorcet, lorsque déjà il n'espérait plus échapper aux poursuites actives de ses implacables persécuteurs ; lorsque le glaive de mort n'aurait attendu,
Cxiiv BIOGRAPHIE
pour frapper, que le temps de constater Tidentité de la victime.
Ce fut au milieu de mars 1794 que Condorcet écrivit les dernières lignes de son essai. Pousser cet ouvrage plus loin , sans le secours d'aucun livre, n^était pas au pouvoir d'une tête humaine.
Cet ouvrage ne vit le jour qu'en 1795, après la mort de l'auteur. Le public le reçut avec des applaudissements universels. Deux traductions, l'une anglaise, l'autre allemandci rendirent V Esquisse très-populaire chez nos voisins. La Convention en acquit trois mille exemplaires, qui furent répandus, par les soins du comité d'instruction publique, sur toute l'étendue du territoire de la République.
Dans le manuscrit autographe, l'ouvrage est intitulé, non Esquisse^ mais Programme d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. Condorcet y indique son but en ces termes :
<c Je me bornerai à choisir les traits gêné-
<c raux qui caractérisent les diverses phases par ce lesquelles l'espèce humaine a dû passer, qui <c attestent tantôt ses progrès , tantôt sa décaff dence , qui dévoilent les causes, qui en mon-
DE CX>NDORCBT. Cxiv
« trent les effets Ce n est point la science de
« l'homme, prise en général , que j'ai entrepris c de traiter : j'ai voulu montrer seulement corn- « ment , à force de temps et d'efforts , il avait c pu enrichir son esprit de vérités nouvelles, per* « fectiomier son intelligence, étendre ses facul- <c tés, apprendre à les mieux employer, et pour d son bien-être et pour la félicité commune. »
L'ouvrage de Gondorcet est trop connu pour que je puisse penser à en tracer l'analyse. Comment, d'ailleurs, analyser un Programme? Je signalerai seulement aux esprits sans préjugés le chapitre curieux où, saisissant du regard les progrès futurs de V esprit humain , l'auteur arrive à reconnaître la nécessité, la justice (ce sont ses expressions) d'établir une entière égalité de droits civils et politiques entre les individus des deux sexes, et proclame en outre la per^ fectibilité indéfinie de l'espèce humaine.
Cette idée philosophique fut combattue,
au commencement de ce siècle, avec une extrême
violence par les littérateurs à la mode. Suivant
eux , le système de la perfectibilité indéfinie ne
manquait pas seulement de vérité; il devait
avoir de désastreuses conséquences. Le Journal I. j
CXlvj BIOGRAPHIE
des Débats le présentait a comme devant face voriser beaucoup les projets des fiictieux. » Dans la critique acerbe qu il en faisait dans le MercurCy k roccasion d'un ouvra^ de madame de Staël I Foatanes, caressant les passions de Napoléon, allait, jusqu'à soutenir que le rêve de la perfectibilité menaçait les empires des plus terribles fléaux. Enfin, on croyait amoindrir, suivant les idées du jour, les droits de ce système philosophique à tout examen sérieux, en présentant Voltaire comme son premier^ comme son véritable inventeur!
Sur ce dernier point la réponse était très*facile. L'idée de perfectibilité indéfinie ae trouve, en effet, dans Bacon, dans Pascal, dans Descartes. Nulle part, cependant^ elle n'est exprimée en termes plus clairs que dans ce pas* sage de Bosquet :
ec Après six mille ans d'observations, l'esprit « humain n'est pas épuisé ; il cherche, et il trouve « encore, afin qu'il connaisse qu'il peut trouver « jusqu^à l'infini, et que la seule paresse peut <c donner des bornes à ses connaissances et à ses <( inventions. »
Le mérite de Condorcet sur cet objet spécial
DE CONDORGET. CxJvîj
se borne donc à avoir étodié, à Taidedes données qoe lui fournissaient les sciences modernes et par des rapprochements ingénieux , l'Hypothèse d'une perfectibilité indéfinie, relativement à la durée de la vie de Thôinnle et à ses facultés int^lectuellea. Mais c'est lui, je crois, qui^ le premier, a étendu le système jusqu'à faire espét^r le perfectionnement indéfini des facultés morales. Ainsi, je lis, dans l'ouvrage, « qu'un jour « viendra on rtos intérêts et nos passions n'au- < réûitpas plus d'influence sur les jugements qui « dirigent la volènté, que nous ne lès voyons en « avoir aujourd'hui sur nos opinions scientifi- « ^ues. V Ici , sans me séparer entièrement de laôtéur^ j'ose affirme^ qu'il vient de faire une prédiction à bien lonj^ terme.
Le Pfx^ranime que nous cohnaissons devait être originairement, suivi du Tahledu complet des progrès de l'esprit humain. Ce tableau , composé principalement de faits, dé documents historiques et de dates, if a pas été achevé. Les éditeurs de i8o4 en ont publié quelques frag* rtiente. D'autres existent dans lès papiers de M. et madamcl (TGonnor. Espérons que la piété fiKfflè se hâtera d'en faite jouir le public. J'ose
Oxlviij BIOGRAPHIK
assurer qu'ils confirmeront ce jugement que portait Daunou sur l'ensemble de l'Esquisse : « Je xi n'ai connu aucun érudit, ni parmi les natio-* ce naux, ni parmi les étrangers , qui , privé de <K livres comme l'était G:>ndorcet , qui , n ayant a d autre guide que sa mémoire^eût été capable €c de composer un pareil ouvrage. »
Dès que l'état fébrile d'auteur eut cessé, notre confrère reporta de nouveau toutes ses pensées sur le danger que sa présence, rue Servandoni, faisait courir à madame Vernet. Il résolut donc, j'emploie ici ses propres expressions, il résolut de quitter le réduit que le dévouement sans bornes de son ange tutélaire avait transformé en paradis.
Condorcet s'abusait si peu sur la conséquence probable du projet qu'il avait conçu ; les chances de salut, après son évasion, lui paraissaient tellement faibles , qu'avant de se dérober aux bienfaits de madame Vernet, il rédigea ses dernières dispositions.
Cet écrit, je l'ai tenu dans mes mains, et j'y ai trouvé partout les vifs reflets d'un esprit élevé, d'un cœur sensible et d'une belle âme*
DE CONDORCET. Cxlix»
J*oserai dire, en vérité, qu il n'existe dans au-^ cune langue rien de mieux pensé, de plus attendrissant, de plus suave dans la forme, que les passages du testament de notre confrère intitulés : Avis d'un proscrit à sa JUle. Je regrette que le temps ne me permette pas d'en citer quelques fragments.
Ces lignes si limpides, si pleines de finesse et de naturel , furent écrites par Gondorcet le jour même où il allait volontairement s'e^^poser à un immense jJanger. Le pressentiment d'une fin violente , presque inévitable, ne le troublait pas; sa main traçait ces terribles expressions : Ma mort, ma mort prochaine ! avec une fermeté que les stoïciens de l'antiquité eussent enviée. La sensibilité dominait, au contraire, la force d'âme, quand l'illustre proscrit croyait entrevoir que madame de Gondorcet pourrait aussi être entraînée dans la sanglante catastrophe qui le menaçait. Alors, il n'abordait plus les réalités de front; on dirait qu'il cherchait à voiler a ses propres yeux les horreurs de Ta situation par des artifices de style.
« Si ma fille était destinée à tout perdre^ » voilà ce que Tépoux insérera de plus explicite
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dans son dénier écn\. Cependant, comme si cet effort l'avait épuii^, il songe aussitôt à Tappni que spn enfant de cinq ans, que sa chère Éliea, pourra trouver auprès de sa bienfaitrice; i) prévoit, il règle tout ; aucun détail ne lui semble indifférent. Éliza appellera madame Veme^ sa seconde mère ; elle apprendra, ^us la 4^^^^^^ tiQii dç cette siLce^lente ami^, outre les ouvrages 4ç fçiqme, le dessin, la peinture, la gravure, et cel9 9ssez complètement pour gagner sa vie sans trpp de peine ^t de dégoû^. En cas de uér ces^ijté, Éliza trouvçrfiit d^ l'appui en Angleterre cheif milord Stfin)|ope et chesp milord Peur; eif Aipérique, chez Bacl|ç, petit-fils de Franklin, et chez Jefferson. Elle (leyra dpPO se fi^ipiU^ri^ef avec |a langqç anglaise ; c'pfqil;, d'fiillf^vr», 1^ vqgu dç ^ mère, et cela çlit tPHt. Qu^nd le t»wps sera venu, madaiffe Vernet fera lire à mndfimoisellç Çof^dorcet les ip^trHçtipn^ de sçft parants» sur Iç ppanuscrit (pettp pircqp^^ance mt p^rtifmliè^ remeqit indiquée) , sur lei ntafmscrà QngVMl^ On élpignera d'Éliza tout sentiment de vengeance; on lui apprendra à ^ défier de sa sensibilité filiale ; c'est aq nom de $on père que ce saprifice sera réclamé.
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Le testament se termine par ces lignes : « Je ft ne dis rien de mm sentiments pour la géné- « relise amie (madame Veruet) à qui cet écrit < est destiaé ; en interrogeant son oœur , en se c mettant à ma place, elle les coonaitra tous. >»
Yoili ce que Gondorcet écrivait dans la matiuée du 5 avril 1794- A dix heures, il quitta sa cellule, en veste et en gros bonnet de laine, son déguisement batiitud, descendit dans une petUe pièce du rea^de^haussée, et lia conversation avec un locataire (i) de madame Vernet qui habitait aiiasi la maison. Notre confrère avait ^^aement choisi un sujet dépourvu d'intérêt et qui semblait devoir doonet lieu à de trèsriongs développemeota; vainement il mêlait à son dis* cours force termes latin»; madame Vernet restait là de pied ferme, ite proscrit désespérait déjjà de ppuvpir se dérober à la surveillance
(i) Ce locataire , nommé Sarret , est auteur de plusieurs oanagcs d'inatrucnou élémentaire, il avait épousé madame Yeraet , mais le mariage écaH resié secret, la femne n'ayant pas voulu renoncer à son premier nom.
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dont il était l'objet , lorsque, par hasard ou par calcul , il se montra contrarié d'avoir oublié sa tabatière. Madame Vernet, toujours bonne , toujours empressée se leva et monta l'escalier pour aller la chercher. Gondorcet saisit ce moment et s'élança dans la rue. Les cris déchirants de la portière avertirent aussitôt madame Vemet qu'elle venait de perdre le fruit de neuf mois d'un dévouement sans exemple. La pauvre femme tomba évanouie.
Tout entier au besoin d'éviter une poursuite qui aurait perdu sa bienfaitrice , Gondorcet parcourut la rue Servandoni avec beaucoup de vitesse. En s'arrêtant pour prendre haleine au détour de la rue de Vaugirard, il vit à ses cotés M. Sarrer, le cousin de madame Vemet. Le proscrit avait à peine eu le temps de laisser échapper quelques paroles où Tadmiration se mêlait à la sensibilité , à la reconnaissance, que M. Sarret lui disait avec cette fermeté qui n'admet point de réplique : « Le costume que vous portez ne vous d^uise pas sufSsamment ; vous connaissez à peine votre chemin ; seul, vous ne réussiriez jamais à tromper l'active surveillance des argus que la Commune entretient à toutes
DE CONDORCET. cllij
les portes de Paris. Je suis donc décidé à ne vous point quitter. >i
C'était à dix heures du matin, en plein soleil , dans une rue très-fréqnentée , à la porte même de ces terribles prisons du Luxembourg et des Carmes d'où on ne sortait guère que pour aller à réchafaud; c'était devant de lugubres aflfifehes portant, en gros caractères, que la peine de mort serait infligée à quiconque' prêterait assistance à des proscrits , que M. Sarret s'attachait aux |)as du proscrit illustre. Ne trouvez-vous point qu'une pareille intrépidité va de pair, tout au moins, avec celle qui précipite des soldats sur I artillerie tonnante d'une redoute?
Jje petit nombre d'heures qui doit nous conduire à un dénoûment funeste, éveillera peutêtre de bien pénibles sentiments; aussi, tout en respectant les droits imprescriptibles de l'histoire, serai-je bref.
liCs deux fugitifs échappèrent par une sorte de miracle aux dangers qui les attendaient à la barrière do Maine, et se dirigèrent vers Fontcnay-aux-Roses. Le voyage fut long : après neuf mois d'un repos absolu , notre confrère ne savait plus marcher. Enfin, sur les trois heures
CIÎV BIOGRAPHIE
de raprè^midi , Gondorcel: et son coni.p9gnpn arrivèrent sans fâcheuse rencontre, m^ eiLté* nue» de fatigue, à la porte d'un^ maisoq de campagne occupée par qn heureux ménage , qui , depuis près de vingt annéw, ava^t reçu de Qondorçet d'éclatants services et des marque^ 3ans nombre d'ftttacbemefit. Là finissait la pérîHeqse ini§sion qup 1\1. Sarr^t s'é(ait doniiée; il s^ retira et reprit la route de*6ari9.
Que s^ pASsa-t-il ensuite ? l^es relations ne sont poifit concordantes. D'après lear en^mble, je vois que QondorcQt solUpita l'hospitalité seulement pour un jour ; que des difficultés , dont je ne me fais pasjugevÇfnpechèrentM< çtM'^Suard d accueillir ^ prière ; quQ, néaiunoins, on convint qu'une petite porte de jardin donnant sur U campagne, et s'ouvrant ^ d^ors, ne serait pas fermée Ifi nuit; que Condorcet pourrait s'y présenter, à partir de dix heures; qu'enfin, au il^oipent ^e C0Agé4ier |e mal|iieurçui( proscrit , s^s aniisi lui remirent les Épîtrç^ d'^orace y triste re^^urce, çi^ vérité, pour qui allait être obligé de çherc^ter un refuge dans la profond^ obscurité des carrières de Clamart.
Les anciens amis de Condorcet commirent ,
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saqs doute, la laute irréparable de ne pas présider ew^^môinea au^ arrangements cmveenas. Un ou deux jours après , madame Vernet par^ courant en tout sens la campagne de Fontenayam-Iiosœ, avec la passée que sa présence pour* rait y ^trp utile, remarqua une motte de terre et une haute touffe de gazon, qui , adossées à la petite porte, prouyaieot , hélas ! avec trop d'évideQc^ que depuis bien longtemps elle n'avait tovrifé^ursçs gonds. Pendant ces nuits néfastes, il 11 y eut de portw ouvertes que dans la rue SerraQdoni. Là , au n"" a i , pendant toute une semaine, porte oochère, porte de boutique, porte d*al)ée auraient cédé à la plus légère pression du doig( du lîi^tif. Dans la prévision, je ne dis pas 99a9ï, daps r^spérance d'un retour nocturne, madame Vernet ne songea même pas qu'il y eà% fl^Jas une immense capitale des voleurs et dps assassins.
Bien grande, hélas ! fut la différence de conduite des deux familles que les relations du mond^ et le malheur rapprochèrent de Gondorcet !
Le 5 avril, à deux heures, nous laissions Condorcet s'éloignant avec résigpation , mais non
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sans tristesse, de la maison de campagne où il avait espéré passer vingt-quatre heures en sûreté. Personne ne saura jamais les souffrances qu'il endura pendant la journée du 6. Le 7 , un peu tard, nous voyons notre confrère, blessé à la jambe et poussé par la faim , entrer dans un cabaret de Clamart et demander une omelette. Malheureusement , cet homme presque universel ne sait pas, même à peu près, combien un ouvrier mange d*œufs dans un de ses repas. A la question du cabaretier, il répond une douzaine. Ce nombre inusité excite la surprise; bientôt le soupçon se fait jour, se communique, grandit. Le nouveau venu est sommé d'exhiber ses papiers; il n'en a pas. Pressé de questions^ il se dit charpentier; l'état de ses mains le dément. L'autorité municipale avertie h fait arrêter et le dirige sur Bourg-la-Reine. Dans la route un brave vigneron rencontre le prisonnier; il voit sa jambe malade, sa marche pénible, et lui prête généreusement son cheval. Je ne devais pas oublier la dernière marque de sympathie qu'ait reçu notre malheureux confrère.
Le 8 avril (i7;)4) »** matin, quand le geôlier
DE CONDORGST. clvtj
de Boorg-^la* Reine ouvrit la porte de son cachot pour remettre aux gendarmes ie prisonnier encore inconnu qu'on devait conduireà Paris, il ne trouva plus qu'un cadavre. Notre confrère s'é* tait dérobé à l'éctudEaud par une forte dose de poison concentré, qu'il portait depuis quelque temps dans une bague (i).
Bochard de Saron, Lavoisier, la Rochefoucauld, Malesherbes, Bailly, Condoreet^ tel fut le lugubre contingent de l'Académie pendant nos sanglantes discordes. Les cendres de ces honn mes illustres ont eu des destinées bien div<^rses. Les unes reposent en paix, justement entourées des regrets universels ; les autres sont soumises |)ériodiquement au souffle empesté et trompeur des passions politiques.
J'espère que les forces ne trahiront pas ma volonté, et que bientôt, à cette même place, je pourrai dire ce que fut Bailly. Aujourd'hui , je n'aurais pas accompli ma tache dans ce qu'elle
(i) Ce poison (on ignore sa nature) avait été préparé, dit on, par un médecin célèbre. Celui avec lequel Napoléon voulut se donner la mort à Fontainebleau, avait la même origine et datait de la même époque.
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a de plas sateré , même après tout ce qae vous avez dqa entendu, si je n*écartais avee indignatioh de U mémoire dé GoAdorcet une imputation oalotnnieusé* La forme du reproche adressé à notre confrère n'a pai calmé mes inquiétudes ; j'ai très^bien remarqué qu'on n'a parié qoe de faiblesse, mais il est des circonstances oh la f*iblesse devient un crime.
En rendant compte de la déplot&ble Con* damhâtidn de Lavoisier, utie plhme sàVànte, très^l^espectabte et très-respecitée , écrîitflt, il y a quelques années :
(r Oh se reposait sur \ei indtaiïèeâ que quelle que^kuns des dhciens cohffère^ de Lan>oisier d paraissaient à portée dié faire en sd faveur; ce mais la terreur glaça tous les cœurs. » Partant de là, uti Certain public, èruelléfnènt frivole, déndflibra sur ses doigts tons les académiciens qui' siégèrent à la Convention , et , sans autre examen, le liàtA At hùlté ancien scfcrétàire se trouva fatalement impliqué dans la catastrophe stupidement féroce qui enleva à la France un excellent citoyen, au monde un homme de génie.
Deux dates, deux simples dates, et vous déciderez si s'abstenir de citer des noms pro-
DE GONDOIIGET. cHx
près quand on parie d'événements auMÎ gravéd , si rester dans des termes généraux , qui n'inerîminant directement personne permettent à la calomnie d'inculper tout le monde, c'est vraiment de kl sagesse.
G)ndorcet, dites-vous, aurait pu intervenir en foreur de Lavoisieri EstMîe au moment de l'arrestation ? Voici ma réponse :
Lavoiaier fut arr^é dans te mois d'avril 1794*
Coadoroet était ptoscrit et oaefaé chet madame Vernet depuis le commencement de juiK iet 1793^
Parlez-vous d'une intervention qui aurait pu suivre la sentence du tribunal révolutionnaire? La r^ionse sera^ plus écrasante encore :
Làvoisier périt le 8 mai 1794-
Gondorcet s'était empioisonné, k Bourg--là- Reine, un mois auparavant, le 8 avril.
Je n'ajouterai pad une syllabe à ces chiffres : ils resteront imprimés eitr traits inefïaçables sur les fronts des calomniateurs.
Pottrait de Condorcet.
J*ai successivement présenté à vosi yeux, et
oIk biographie
dans le jour qui ma paru le plus vrai, le savant, le littérateur, réoonomiste et le membre de deux de nos assemblées politiques. Il me reste à faire le portrait de Thomme du monde ^ à vous parler de son extérieur, de ses manières.
Un moment, j'ai désespéré de pouvoir remplir cette partie de ma tâche, car je ne eomius pas personnellement le secrétaire de TAcadémie, car je ne le vis même jamais. Je ne devais pas oublier, en outre, combien les livres sont des guides infidèles ; combien les auteurs savent se parer quelquefois, dans ce qu'ils écrivent, d'un caractère peu eo harmonie avec leurs actions habituelles ; combien il a été donné de démentis à la maxime de Buffon : le style, c'est tout r homme. Heureusement, des correspondances inédites m'ont transporté, en quelque sorte, au milieu de la famille de Condorcet. Je l'y ai vu entouré de ses proches, de ses amis, de ses confrères , de ses subordonnés , de ses clients. Je suis devenu le témoin, j'ai presque dit le confident de toutes ses actions. Alors je me suis rassuré. Pouvais-je craindre de parler avec confiance des plus secrètes pensées de l'illustre aca-
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démicien, de sa vie pi'ivée, de ses sentiments intimes 9 lorsque j'atais pour guides et pour garants Turgpt, Voltaire, d'AIembert, Lagrange, et une femme, mademoiselle de Lespinasse, célèbre par rétendue, la pénétration et la finesse de son esprit ?
Condorcet était d'une haute stature. L'im* mense volume de sa tête, ses larges épaules, son corps robuste, contrastaient avec des jambes restées toujours grêles , à cause , croyait notre confrère, de Fi mmobiiité presque absolue que le costume de jeune fille et les inquiétudes trop vives d'une mère tendre lui avaient imposée pendant ses huit premières années.
Condorcet avait, dans le maintien, de la simplicité, et même un tant soit peu de gaucherie. Qui ne l'eût vu qu'en passant, aurait dit. Voilà un bon homme, plutôt que. Voilà un homme d'esprit. Sa qualité principale , sa qualité vraiment caractéristique était une extrême bonté. Elle se reflétait harmonieusement dans une figure belle et douce.
Condorcet passait, parmi ses demi-connaissances, pour insensible et froid. C'était une immense erreur. Jamais , peut-être, il ne dit, en
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face, des paroles affectueuses à tiucun de ses parents ou de ses amis ; mats jamais aussi il ne laissa échapper l'occasion de leur donner des preuves d'attachement : il était malbeoreux de leurs malheurs ; il souffrait de leurs maux, au point que son repos et sa santé en (tirent plds d'une fois gravement altérés.
D'où provenaient donc les reproches d'insensibilité si souvent adressés à notre confrère? C'est qu'on prenait, je n'hésite pas à le redire, l'apparence pour la réalité ; c'est que jamais les mouvements d'une âme aimante ne se peignirent ni dans la figure ni dans la contenance de Condorcet. Il écoutait avec l'air le plus indifférent le récit d'un malheur ; mais après, quand chacun se contentait d'exhaler sa douleur en de vaines paroles , lui s'éclipsait sans mot dire , et portait des secoors, des consolations de toiite natnre à ceux dont les souffrances venaient de lui être révélées.
Vous savez maintenant le véritable sens de ces paroles de d'Alembert : <c Gondorcet est un volcan concert de neige. » On s'est complètement mépris sur la pensée de Fimmortel géomètre, en persistant à voir dans son assimilation pitto-
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resque la violence de caractère^ recouverte du masque de la froideur.
D'Alembert avait vu le voken en complète action dans l'aïuiée 1771^ Le géomètre ^ k métaphysicien, l'économiste ) le philosophe €oli* dorcet, dominé par des peines de coeur, était devenu pour toutes ses connaissances un objet de pitié. Il alla même jusqu'il projeter un suicide. Rien de plus curieux que la manière dont il repoussait les palliatifs que Turgot, son confît dent, lui recommandait : m Faites des vers , c'est un genre de composition auquel vous êtes peu habitué , il captivera votre esprit. — Je n'aime pas les mauvais vers ; je ne pourrais soufKi^ir les miens 1 — Attaquez quelque rude problème de géométrie. — Quand un goût dépravé nous a jetés Bur des aliments à saveur forte, tous les autres aliments nous déplaisent. Les passions sont une dépravation de l'intelligence; en dehors du sentiment qui m'absorbe , rien au monde ne saurait m'intéresser. » Pour essayer de tous les moyens , comme font les médecins dans les maladies désespérées, Turgot invoquait force exemples empruntés à l'histoire ancienne et moderne, même à la mythologie. Soins superflus ; le temps
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seul pouvait guérir, le temps seul guérit, en effet , la profonde blessure qui rendit notre confrère si malheureux.
Si le public avait grandement tort de refuser à Condorcet la sensibilité , il ne se trompait pas moins en Taccusant de sécheresse en matière d'art.
Lisait-on pour la première fois à l'Académie française, ou dans le monde, une de ces productions littéraires qui sont Thonneur et la gloire du dix-huitième siècle; Condorcet restait complètement impassible au milieu des bruyants transports d'admiration et d'attendrissement qui retentissaient autour de l'auteur. Il paraissait n'avoir pas écouté; mais, pour peu que les circonstances l'y amenassent, il faisait l'analyse minutieuse de l'ouvrage , il en appréciait les beautés, il en signalait les parties faibles avec une finesse de tact, avec une rectitude de jugement admirables, et récitait sans hésiter, à l'appui de ses remarques , de longues tirades de prose ou des centaines de vers qui venaient de se graver, comme par enchantement, dans une des plus étonnantes mémoires dont les annales littéraires aient jamais fait mention.
DE COIIDORCBT. clxv
La réserve que Gondorcet s'imposait devant des étrangers faisait place, dans sa société intime, à une gaieté de bon ton, spirituelle, doucement épigrammatique. Cest alors que Timmense variété de ses connaissances se révélait sous toutes les formes. II parlait avec une égale netteté , avec une égale précision , sur la géométrie et les formules du palais; sur la philosophie et la généalogie des gens de cour , sur les mœujrs des républiques de l'antiquité et les colifichets à la mode.
Le secrétaire de Fancienne Académie des sciences ne descendit dans l'arèue de la polémique que pour défendre ses amis contre les attaques de la médiocrité, de la haine et de lenvie. Mais son courageux dévouement ne lentraina point à partager les injustes préventions de ceux-là mêmes auxquels il était le plus tendrement attaché. Ce genre d'indépendance est assez rare pour que j'en cite quelques exemples.
D'Âlembert, dominé à son insu par un sentiment indéfinissable de jalousie , ne rendait pas à Giairaut toute la justice désirable. Examinez, cependant , si dans deux de ses éloges , si , en
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citant presque sans nécessité les relations de M. de Trudaine et de M. d'Arci avec l auteur du bel ouvrage sur la figure de la Terre, Condorcet hésite le nooîns du monde à appeler Glairaut ub homme de génie, et à parler des prodiges de sa jeunesse !
Lagrange et d'AIembert n'accordaient aucune estimé aux Litres d'Euler à une prinee^e d'j4Uem€Lgne. Ils en étaient venus, en les assimilant à une erreur de la vieilkase de. Newton, jusqu'à les appeler a le Ck>rainentaire sur TAa pocalypse d'Euler. » D'un autre point de vue, Condorcet, trouvant les lettres utiles, ne se con* tenta pas de les louer ; il s'en fit Téditeur^ sans même concevoir le soupçon qu'une o|Mmon indépendante pût faire oqibrage à ses meilleurs amis.
Le livre d'Helvétius avait irrité Turgot, qui s'en expliquait dans sa correspondance avec une vivacité extrême. Sur ce point , le célèbre intendant de Limoges supportait impatiemment la contradiction. Condorcet, néanmoins, soutenait la lutte avec la plus grande fermeté. Il était loin de prétendre que l'ouvrage fût irréprochable; suivant lui, seulement, on s'exagérait ses
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dansera. Je ne résiste pas au plaisir de citer cette coodusion si gaie d'un des plaidoyers de notre ancien secrétaire : ic Le livre ne fera aucun mat c ni à moi ni à d'autres bonnes gens. L'auteur « a beau dire, il ne m'empêchera pas d'aimer « mes amis ; il ne me condamnera pas à l'ennui a mortel de penser sans cesse à mon mérite ou c k ma gloire ; il ne me fera pas accroire que, a si je résous des problèmes , c'est dans l'espé* c rance que les belles dames me rechercheront , c car je n'ai pas vu jusqu'ici qu'elles raffolas^ < sent des géomètres. ^
La vanité règne en souveraine dans toutes les classes de la société, et particulièrement, dit^ on , parmi les gens de lettres. Nous pouvons affirmer, néanmoins, que ce mobile, que ce sti* mulant si ordinaire, si actif de nos actions, n ef&eura jamais la bdle âme de notre ancien confrère. Quelques faits ont déjà témoigné de ce phénomène. J'ajouterai ici qu'à la suite d'une vive controverse touchant cette question de morale, mademoiselle de l'Ëspinasse eni* brassa le parti de ceux qui soutenaient que la nature, en ce genre, ne fait pas de miracles; qu'elle promit de se livrer à un examen at-
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tentif dans le cercle très^tendu de sa société , et qu'après une longue épreuve eHe s'avoua vaincue. Son esprit fin, pénétrant, n'était parvenu à saisir dans Condorcet ni un trait, ni un mouvement, ni même un symptôme de vanité, quoiqu'elle l'eût vu presque tous les jours pendant plusieurs années, et sans cesse en contact avec des littérateurs, des philosophes ou des mathématiciens.
La jalousie est la juste punition de la vanité; Condorcet n'éprouva donc jamais cette cruelle infirmité. Lorsque , absorbé par les devoirs impérieux de secrétaire de l'Académie, et, aussi, par une polémique littéraire ou politique de tous les jours , notre confrère se vit obligé de renoncer aux plaisirs vifs et pur^ que donnent les découvertes scientifiques, il n'en écrivait pas moins, comme d'Alembert malade , aux Euler , aux Lagrange, aux Lambert : <c Donnez- « moi des nouvelles de vos travaux. Je suis « comme les vieux gourmands, qui, ne pouvant <E plus digérer, ont encore du plaisir à voir « manger les autres, t»
Condorcet avait poussé si loin le besoin de se rendre utile, qu'il ne fermait jamais sa porte à
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personne; qu'il était constamment accosible; qu'il recevait chaque jour , sans humeur, sans même en paraître fatigué , les interminables visites des légions d'importuns, de désœuvrés, dont regorgent toutes les grandes villes, et au premier rang la ville de Paris. Donner ainsi son temps au premier venu , c'est la bonté poussée jusqu'à l'héroisme.
Je ne parlerai pas du désintéressement de Gondorcet : personne ne l'a nié.
€ En morale , disait-il dans une lettre à c Turgot , je suis grand ennemi de l'indiflTé- < rence, et grand ami de l'indulgence. y>
La phrase manquerait de vérité, si on la prenait dans un sens absolu : Gondorcet était trèsindulgent pour les autres, et très-sévère pour lui-même. Il portait quelquefois le rigorisme jusqu'à se préoccuper sérieusement , jusqu'à s'effaroucher de certaines formules de politesse qui ont cours dans la société, comme des pièces de monnaie dont on serait convenu de ne jamais examiner le titre. Ainsi, M. de Mau repas se montre très-irrité d'une lettre dirigée contre Necker, et dans laquelle se trouvaient des
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passages qui pouvaient nuire au crédit public. Cette lettre n'était pas de G>ndorcet. Le duc de Nivernais veut décider son confrère et ami à récrire au ministre; il résiste avec une fermeté qui paraît inexplicable. Aujourd'hui je trouve l'explication dans une lettre inédite adressée à Turgot : a Le secrétaire de T Académie éprou- « vait de la répugnance à assurer de son res* (c pect un homme qu'il était fort loin de resa pecterl »
Condorcet avouait les fautes, les erreurs qu'il avait pu commettre, avec une loyauté, un abandon que cette courte citation fera apprécier :
a Connaissez- vous, lui disait-on un jour, les
a circonstances qui amenèrent la rupture de a Jean-Jacques et de Diderot ? — Non , répona dit-il; je sais seulement combien Diderot « était un excellent homme : celui qui se « brouillait avec lui avait tort. — Mais vous*' « même? — J'avais tort! »
Dans l'édition donnée par Tauteur de Méropc des Pensées de Pascal , se trouve cette note de Condorcet : « L'expression honnêtes gens a sia gnifié, dans l'origine, les hommes qui avaient <c de la probité; du temps de Pascal , elle si-
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« gnifiait les gens de bonne compagnie : maiii- « tenant on l'applique à ceux qui ont de la « naissance ou de Targent. —Non, monsieur, «r dit Voltaire en s'adressant à l'annota teur, les « honnêtes gens sont ceux à la tête desquels « vous êtes! d
Justifier cette exclamation, depuis qu'elle m'a semblé l'expression de la vérité, tel a dû être mon but principal en écrivant ces pages. Je serai heureux, si le portrait que j'ai tracé de l'illustre secrétaire perpétuel de l'ancienne Académie des sciences a dissipé de bien cruelles préventions , neutralisé l'efTet des plus hideuses calomnies; ^i, d'accord avec tous ceux qui jouirent de l'intimité de Condorcet, vous voyez désormais en lui un homme qui honora les sciences par ses travaux, la France par ses hautes qualités, l'humanité par ses vertus.