A CONDORCET
i*''mars 1773.
J'ai reçu, Monsieur, un petit ouvrage d'or (3), à mon vingt-deuxième accès de fièvre; je Tai lu tout de suite. Je ne suis pas guéri, mais je suis en vie, et je crois que c'est à vous que je le dois. Cet ouvrage est un monument bien précieux : vous paraissez par-
(1) Point du tout; c*était Marin. Voltaire le sut plus tard,| et le dit dans sa lettre à d'Argental du ^5 févrîer 1 774.
(a) Voyez la lettre précédente.
(3) Les Eloges des académiciens de rAcadéinie royale def sciences, morts depuis Fan 1666 jusqu*en 1699, parCondorcet. vol. II, p. I.
EMTR£ VOLTAIRE ET CORDOHCET. l3
toat le maître de ceux dont vous parlez, mais uu maître doux et modeste. C'est un roi qui fait l'hisloire de ses sujets. Je parle des Français , car pour Hayghens et Roêmer, je les mets à part. Je n'ose vous remercier, parce que je n'ose me reconnaître dans un de vos portraits. Si vous voyez M. de Lalande , je vous supplie de lui dire que mon triste état m'a empêché jusqu'à présent à lui faire réponse sur Cogé pévus (i), mais que si j'en réchappe il aura bientôt (le mes nouvelles.
Il est bien étrange que je sois obligé , la mort sur les lèvres, de répondre à un avocat (ti), et que je sois en quelque façon partie dans le procès de M. de Morangiés.
Je soumets mes raisons à vos lumières. Il me semble que la cause de M. de Morangiés ne devrait être jugée que par des philosophes qui savent peser les probabilités.
Regardez, je vous prie. Monsieur, comme une démonstration les assurances de ma respectueuse estime et de mon tendre attachement.
Le vieux malade de Ferney,.
i" mars 1773.
Je vous envoie ce chifTon par M. Marin. Si vous
(i) L'abbé Cogé , régent de rhétorique au collège Mazarin , qui avait donné à ses élèves, pour sujet de composition : Non magis Deo in/ensa est quam regibus ista quœ vocaiar hodie phiiosophia.
(a) Falconnet, avocat des Véron, contre le comte de Morangiés, soutenu par Voltaire. Voyez , tome XL VII des oeuvres de Voltaire, Réponse à Vécritd'un avocat.
1 4 CORRESPOND kVCE
m'aviez donné votre adresse , je vous Taurais adressé en droiture; mais dans votre dernière lettre (f) vous me diles des choses fort ingénieuses et fort agréables des dames de Paris, et vous ne m'avez point donné d'adresse.
Paris, ce 16 mai 1773.
Je vous dois bien des remerciments^ mon illustre maître, d'abord pour m'avoir procuré l'avantage de connaître M. l'abbé Mignot (2) , qui m'a témoigné toutes sortes de bontés dans un procès pour ma mère que je viens de gagner, et ensuite pour m'avoir envoyé les Lois de Minas avec tout ce qui les accompagne. L'auteur des petites hardiesses a bien eu raison de s'élever contre le panégyrique de ce Louis, qui avait la morale d'un moine et la politique d'un tyran. C'est une chose digne de remarque, selon moi, que jamais la religion chrétienne n'ait placé dans le ciel que des rois persécuteurs , ou des priaces qui déshonoraient le trône par des vertus de capucins.
La lettre de ce Clément est excellente (3). Voilà son opprobre écrit de sa propre main. Il n'en rougira
(i) CeUe lettre ne s'est pas retrouvée.
(a) Neveu de Voltaire.
(3) Qmtrième lettre à M. de Foitaire , par Clémeiit (de Dijon). Voltaire en demande justice au chancelier Maupeon , dans une lettre du ao décembre 1773.
ENTRE VOLTAIRE ET GONDORCET. l5
pas, mais ses protecteurs rougiront; et si , pormi les eonemis de la philosophie > il y a quelques honnêtes geos qui la craignent, comme des yeux trop délicats craignent la lumière, ils n'oseront plus rester dans un parti qui n'a pour chefs comme pour pro* lecteurs que des hommes chargés du mépris ou de la haine publique.
Le bruit s'est répandu, il y a quelques semaines, que M. de Lalande avait dit qu'il n'était pas abso* lument impossible qu'une comète ytnt choquer la terre. Aussitôt la frayeur s'est emparée des esprits. Les femmes de la cour et celles de la halle ont couru à confesse, et il s'est fait une grande consommation de pains azymes; ce qui est un grand bien, car les marchands de cette espèce de denrée se plaignent que ce commerce tombe tous les jours. Il n'y en a pourtant point de meilleur selon tous les principes de récoDomie politique , puisqu'on ne peut nier que la matière première ne soit bien peu de chose, et que la main-d'œuvre n'en fasse tout le mérite.
Avez-vous reçU| mon cher et illustre maître, une lettre où je vous mandais que j'avais été élu secrétaire de l'Académie des sciences en survivance? Quand on n'est pas assez heureux pour demeurer au mont Krapack,et pouvoir dire de là tout ce qu'on pense, et qu'on n'a pas reçu une voix assez forte pour se faire entendre du fond de sa retraite aux tyrans de toutes les robes , et les faire trembler au milieu de leurs esclaves , alors on peut regarder une place de cette nature comme un moyen de faire sourdement le peu de bien que l'on peut faire.
Adieu, mon cher et illustre maitre; croyez que personne n'est plus sensible à votre souvenir, ne vous aime y ne vous admire davantage du fond du cœur, et ne vous est plus inviolablement uni, non en Jésus- Clirist, mais en Teucer (i), dans l'amour de la vérité, de l'humanité , et dans la haine pour leurs ridicules et atroces ennemis.
M. D'Âlembert me charge de vous dire qu'il a reçu et distribué les exemplaires des lois de Minos.